La douleur des contractions me déchirait, mais c' est la nouvelle de Marc qui m' a véritablement anéantie.
Dans cette chambre d' hôpital stérile, juste avant que je ne donne naissance à notre fille, mon mari a posé des papiers sur la table de chevet.
« Ce sont les papiers du divorce. Signe-les. »
Je l' ai regardé, incrédule, alors qu' il lâchait, froidement : « Chloé est enceinte. Je vais l' épouser. »
Chloé, sa jeune apprentie, celle que je considérais presque comme ma sœur.
La nausée a surpassé la douleur physique. J' ai revu ma vie passée, celle où j' avais refusé, crié, et où tout s'était terminé en tragédie, pour moi comme pour notre enfant.
Mais cette fois, je suis revenue. Le jour de mon accouchement. Le jour où tout avait commencé.
Chloé se tenait déjà là, dans l' embrasure de la porte, le ventre à peine arrondi, un sourire suffisant sur ses lèvres.
« Ne complique pas les choses, » a-t-elle murmuré, une douceur faussement innocente.
Mais ce n' était plus la même Jeanne. Ma main tremblait de rage contenue en saisissant le stylo.
« D' accord, » ai-je dit, ma voix rauque. « Je signe. »
Je ne savais pas encore que ce n' était pas la fin d' un mariage, mais le début d' une guerre.
La douleur des contractions me coupait le souffle, chaque vague me submergeant comme une marée de feu. Dans la chambre d'hôpital stérile, l'odeur d'antiseptique se mêlait à ma sueur. J'étais sur le point de donner la vie, mais mon mari, Marc, avait choisi ce moment précis pour m'apporter la mort.
Il se tenait près de mon lit, son costume de grand chef impeccable contrastant avec ma blouse d'hôpital froissée. Il n'y avait aucune inquiétude dans ses yeux, seulement une impatience froide.
« Jeanne, il faut qu'on parle. »
Sa voix, habituellement si charismatique lorsqu'il charmait les critiques gastronomiques, était maintenant plate et sans émotion. Il a posé une liasse de papiers sur la table de chevet, à côté du verre d'eau que je n'avais pas la force de boire.
« Ce sont les papiers du divorce. Signe-les. »
Je l'ai regardé, incrédule, alors qu'une autre contraction me tordait les entrailles. Le divorce. Maintenant.
« Marc, je suis en train d'accoucher... de notre fille... »
« Chloé est enceinte, » a-t-il lâché, comme si cela expliquait tout. « Je vais l'épouser. Je veux que tout soit réglé avant la naissance de son enfant. »
Chloé. Sa jeune apprentie, celle qu'il avait prise sous son aile, celle pour qui j'avais moi-même ressenti de la sympathie. L'image de son visage innocent m'est revenue en mémoire, et une nausée amère a surpassé la douleur physique.
Un éclair a traversé mon esprit, une vision si vive qu'elle a effacé la chambre d'hôpital. C'était un souvenir, mais un souvenir d'un futur qui ne s'était pas encore produit. Ma vie précédente.
Dans cette vie-là, j'avais refusé. J'avais crié, pleuré, dénoncé sa liaison. La nouvelle s'était répandue comme une traînée de poudre. Chloé, sous la pression du scandale, avait fait une fausse couche. Humiliée et désespérée, elle avait tenté de se suicider en se jetant d'un pont.
Marc, anéanti par la perte de Chloé et de leur enfant à naître, m'avait tenue pour unique responsable. Sa vengeance avait été terrible. Le jour du premier anniversaire de la mort de Chloé, il avait percuté ma voiture. J'étais morte sur le coup, tout comme notre fille, notre petite Béatrice, qui était attachée sur le siège arrière.
La vision s'est estompée. La douleur de la contraction était de retour, plus forte que jamais, mais mon esprit était d'une clarté glaciale. J'étais de retour. Le jour de mon accouchement. Le jour où tout avait commencé.
Une chance. J'avais une deuxième chance.
Mes yeux se sont posés sur Marc, puis sur la porte. Chloé se tenait là, dans l'entrebâillement, une main posée ostensiblement sur son ventre à peine arrondi. Un sourire suffisant flottait sur ses lèvres. Elle me regardait comme une prédatrice observe sa proie affaiblie.
« Alors, Jeanne ? Tu as entendu Marc ? Ne complique pas les choses, » a-t-elle dit d'une voix faussement douce.
Dans ma vie précédente, ses paroles m'avaient mise en pièces. Aujourd'hui, elles n'ont fait qu'attiser le feu glacial de la vengeance qui commençait à brûler en moi.
J'ai tendu la main, non pas pour l'aide qu'il ne m'offrait pas, mais pour le stylo posé sur les papiers. Ma main tremblait, non de peur, mais de rage contenue.
« D'accord, » ai-je dit, ma voix rauque. « Je signe. »
Marc a paru surpris par ma docilité, mais soulagé. Il m'a tendu le stylo. J'ai signé chaque page, mon nom traçant la fin de mon mariage et le début de ma guerre.
J'ai repensé à toutes ces années. J'étais une pâtissière de talent, promise à un grand avenir, avant de le rencontrer. J'ai tout abandonné pour lui, pour son rêve. J'ai développé les recettes de desserts qui lui ont valu sa première étoile Michelin. J'ai géré sa comptabilité, ses relations publiques, j'ai fait de son restaurant une marque. J'ai transformé notre maison en un foyer chaleureux pour qu'il puisse rentrer se reposer après ses longues heures de travail. Et ma récompense ? Une trahison le jour où je mettais au monde son enfant.
Les infirmières sont entrées en urgence. Il était temps. Alors qu'on me poussait vers la salle d'accouchement, mon regard a croisé celui de Marc. Il avait déjà tourné son attention vers Chloé, lui caressant le bras. Ils parlaient déjà de leur avenir.
Alors que la dernière poussée libérait mon bébé du poids de mon corps, un cri a retenti. Pas le mien, mais celui d'une nouvelle vie. Ma fille. Béatrice.
L'infirmière l'a posée sur ma poitrine. Elle était si petite, si parfaite. Ses petits doigts se sont agrippés à mon chemisier. En la regardant, j'ai fait une promesse silencieuse.
Pour toi, ma fille. Pour nous deux. Je vais les détruire. Je vais reprendre tout ce qu'ils m'ont volé, et bien plus encore. Je vais construire une vie où nous n'aurons plus jamais besoin de personne. Surtout pas de lui.
Mon amour pour toi sera ma force. Ma vengeance sera ma création.
La nuit était tombée sur l'hôpital. Le silence des couloirs était seulement rompu par le bip régulier des moniteurs et les pleurs occasionnels d'un nouveau-né. Béatrice dormait paisiblement dans son berceau transparent à côté de mon lit. Je la regardais, épuisée mais déterminée. La cicatrice de ma césarienne me lançait, une douleur sourde et constante.
Soudain, la porte de ma chambre s'est ouverte sans un bruit. Une silhouette s'est glissée à l'intérieur. C'était Chloé.
Elle s'est approchée du berceau, son visage à l'ombre. Une peur froide m'a saisie.
« Qu'est-ce que tu fais ici ? » ai-je murmuré, ma voix faible.
« Je suis venue voir le bébé, » a-t-elle répondu, sa voix un sifflement venimeux. « C'est à cause d'elle que Marc hésitait encore. Sans elle, il m'aurait épousée il y a des mois. Ce bébé n'aurait jamais dû naître. »
Elle a tendu la main vers le visage de Béatrice.
L'instinct maternel, pur et féroce, a balayé ma douleur et ma fatigue. J'ai arraché la perfusion de mon bras, ignorant la douleur aiguë, et je me suis jetée hors du lit. J'ai attrapé le bras de Chloé juste avant qu'elle ne touche ma fille.
« Ne la touche pas ! » ai-je grondé, ma voix pleine d'une fureur que je ne me connaissais pas.
Chloé a crié, plus de surprise que de douleur. Elle a essayé de se dégager, et nous avons lutté en silence pendant un instant. J'étais faible, ma plaie me brûlait, mais je tenais bon.
C'est à ce moment que Marc a fait irruption dans la chambre.
« Qu'est-ce qui se passe ici ? » a-t-il hurlé.
Chloé a immédiatement changé de visage. Elle a trébuché en arrière, des larmes coulant sur ses joues, et s'est effondrée sur le sol.
« Marc ! Elle m'a attaquée ! Elle a dit... elle a dit qu'elle allait tuer notre bébé ! »
Je suis restée figée, le souffle coupé par l'absurdité du mensonge. Marc n'a même pas jeté un regard dans ma direction. Il s'est précipité vers Chloé, l'a aidée à se relever, la tenant protecteur dans ses bras.
« Ça va, mon amour ? Le bébé va bien ? »
Puis il s'est tourné vers moi, ses yeux brillant de haine.
« Espèce de monstre. Comment oses-tu ? Après tout ce qu'elle a traversé... »
Il s'est avancé vers moi. J'ai reculé jusqu'à ce que mon dos heurte le mur froid.
« Je ne l'ai pas touchée ! Elle voulait faire du mal à Béatrice ! »
« Tais-toi ! » a-t-il crié, et sa main a frappé ma joue. La force de la gifle m'a fait tourner la tête. Le monde a basculé.
« Tu es folle. Complètement folle. Je ne peux pas te laisser près de Chloé, ni près de cet enfant. »
Il a sorti son portefeuille, a jeté une liasse de billets sur le sol.
« Prends ça et dégage. Je ne veux plus jamais te voir. Sors de ma vie. Sors de cet hôpital. Maintenant. »
Chloé, blottie contre lui, me regardait par-dessus son épaule avec un air de triomphe.
Le sang coulait de ma lèvre, se mêlant aux larmes de rage et d'humiliation qui coulaient sur mes joues. Ma cicatrice me pulsait violemment, chaque battement de cœur envoyant une vague de douleur dans mon abdomen.
J'ai regardé les billets par terre, puis le visage de Marc, déformé par la fureur. J'ai compris. Il n'y avait plus rien à sauver. Plus rien à espérer de cet homme.
Lentement, avec une dignité que je ne savais pas posséder, je me suis dirigée vers le berceau. J'ai soigneusement emmailloté Béatrice dans sa couverture, l'ai soulevée dans mes bras. Son petit corps chaud contre le mien était la seule chose réelle dans ce cauchemar.
Je suis passée devant eux sans un mot, sans même un regard pour les billets souillés sur le sol. J'ai senti leurs yeux sur mon dos alors que je sortais de la chambre.
Le couloir était désert. Il était trois heures du matin. Le vent froid de l'extérieur s'engouffrait par une fenêtre ouverte. Je portais toujours ma blouse d'hôpital, fine et inadaptée. Une tache de sang commençait à se former sur le tissu au niveau de ma cicatrice.
J'ai marché. J'ai marché le long des rues sombres et vides, serrant ma fille contre moi pour la protéger du froid. Chaque pas était une agonie, mais je continuais. Je devais continuer.
Après ce qui a semblé une éternité, j'ai atteint une station de taxis. Le chauffeur m'a regardée étrangement, mais n'a rien dit.
« Où on va, madame ? »
J'ai hésité une seconde. Je n'avais nulle part où aller. Pas de famille proche, pas d'amis à qui je pouvais imposer ça. Puis, une image m'est venue à l'esprit. Un visage ridé et bienveillant.
J'ai donné l'adresse de la vieille chocolaterie de Monsieur Antoine, mon ancien mentor.
Dans le taxi, alors que la ville endormie défilait, j'ai pris une décision. Je ne me contenterais pas de survivre. Je ne me contenterais pas de reconstruire ma vie. Je reprendrais ce qui m'appartenait de droit. Le talent, la réputation, le succès.
Marc pensait m'avoir détruite. Il s'était trompé. Il venait de créer son pire ennemi. Et je n'aurais aucun scrupule à le réduire en cendres.