Avant que le soleil n'ait franchi la crête, Joelie était déjà debout. Dans le quartier des charognards, personne ne dormait au-delà de l'aube : la Lune des Moissons tombait le soir même, et la meute de Shadow Ridge attendait que tout soit parfait pour sa plus grande fête de l'année. Parfait, cela voulait dire que les dominants ne verraient rien de ce qui avait été fait pour eux.
Elle enfila sa tunique grise, celle que l'on distribuait aux charognards à chaque automne, et serra la corde autour de sa taille. Dehors, l'air sentait le bois mouillé et la fumée des premiers feux. Sur le seuil de sa cabane, elle s'arrêta pour écouter le village qui s'éveillait. Dans sa tête, une voix douce, un peu timide, murmura : « Tu n'as presque pas dormi. »
C'était Anga, sa louve. Petite, au pelage couleur de cendre, toujours prête à s'excuser d'exister. Joelie sourit malgré elle.
« J'ai pensé à ce soir, avoua-t-elle à mi-voix.
- Ce soir sera comme les autres. On porte, on sert, on range. Et on disparaît.
- C'est bien ce qui m'inquiète, répondit Joelie. Il y a des soirs où disparaître demande plus d'efforts que d'autres. »
Anga ne répondit pas, mais elle se frotta contre sa conscience comme un chat contre une jambe, et Joelie sentit sa nervosité s'apaiser un peu.
Shadow Ridge s'étageait sur la colline comme un escalier dont chaque marche avait son propre rang. Tout en haut, le manoir des Ashwood, ses fenêtres hautes, ses toits d'ardoise, ses jardins que les charognards entretenaient sans jamais s'y promener. En dessous, les maisons des dominants, larges et chaudes. Plus bas encore, celles des loups ordinaires, ceux qui avaient un nom de famille et un métier dont on parlait avec respect. Et tout au bas de la pente, là où le chemin devenait boueux quand il pleuvait, le quartier des charognards : une trentaine de cabanes de bois, serrées les unes contre les autres pour se tenir chaud.
On ne naissait pas charognard, on le devenait. Un loup sans lignée reconnue, sans famille pour le défendre, sans place dans les registres : la meute lui accordait un toit à condition qu'il se rende utile. On lui confiait les tâches que personne d'autre ne voulait accomplir. Nettoyer les salles après les banquets. Porter le bois, l'eau, les paniers. Trier les restes de la chasse d'automne. Servir à table sans jamais croiser un regard. Joelie faisait cela depuis qu'elle savait marcher.
« Tu es en retard », lança une voix devant elle.
Tomas l'attendait à l'angle de la ruelle, un panier d'osier calé sur chaque hanche. Il avait dix-sept ans, les cheveux en désordre et un sourire que rien ne semblait pouvoir entamer, pas même trois années d'apprentissage sous les ordres de Maren, la doyenne des charognards.
« Je ne suis pas en retard, dit Joelie. Tu es en avance.
- Maren m'a réveillé en tapant sur ma porte avec une cuillère en bois. Je crois qu'elle a un plan pour ce soir. Un plan de ceux qui font peur. »
Joelie attrapa l'un des paniers pour le soulager. Ils se mirent en marche côte à côte, montant la pente vers le grand hall où se tiendrait la fête. Autour d'eux, les autres charognards s'affairaient déjà : des hommes qui portaient des tables, des femmes qui pliaient des nappes, des enfants qui couraient avec des branches de sapin pour les guirlandes. Personne ne parlait fort. On parlait toujours bas, quand on était en bas.
« Tu as entendu la rumeur ? demanda Tomas.
- Laquelle ? Il y en a une nouvelle chaque jour.
- L'héritier est rentré cette nuit. Arno Ashwood. Il était parti trois mois à la frontière, et il est revenu plus silencieux que jamais, paraît-il. Et la fille de l'Alpha de l'est arrive aujourd'hui avec son père. On dit qu'on annoncera leurs fiançailles ce soir.
- Nesline, murmura Joelie. Oui, on m'a dit ça aussi.
- Tu l'as déjà vue ?
- De loin. Elle sourit beaucoup. »
Tomas eut un petit rire. « Et lui ? Tu l'as déjà vu de près ? »
Joelie réfléchit. Elle avait aperçu Arno Ashwood deux ou trois fois, toujours de loin, toujours au-dessus d'elle. Grand, sombre, l'air de porter quelque chose de trop lourd pour ses épaules. Il ne souriait jamais aux fêtes. Il ne regardait jamais les charognards. Pas par mépris, semblait-il, mais comme si son esprit était ailleurs, sur un chemin que personne d'autre ne voyait.
« Non, dit-elle enfin. Jamais de près. Et je ne tiens pas à ce que ça change. »
Elle avait dit cela sur le ton de la plaisanterie. Anga, au fond d'elle, garda un silence étrange.
Ils arrivèrent au grand hall au moment où le soleil dorait enfin le toit. L'immense salle sentait la cire et le bois ciré, et Maren les attendait au milieu, poings sur les hanches. C'était une femme de soixante ans, large d'épaules, au visage marqué par les hivers, dont le seul regard suffisait à faire taire un dortoir entier.
« Vous voilà, dit-elle. Joelie, les guirlandes du fond. Tomas, les bancs de la troisième rangée. Et rappelez-vous : ce soir, on ne parle pas aux dominants, on ne leur barre pas le chemin, on ne renverse rien. Si vous renversez quelque chose, vous n'avez rien renversé. C'est compris ?
- Compris, dirent-ils en chœur.
- Bien. Au travail. »
La matinée passa dans un tourbillon de fleurs de saison, de branches de sapin, de bougies à ranger. Joelie grimpa sur une échelle pour accrocher des guirlandes de feuilles rouges et dorées au-dessus de la longue table centrale, celle qui accueillerait la famille Ashwood et leurs invités. En descendant, elle sentit un petit poids se balancer contre sa poitrine, sous sa tunique. Elle referma machinalement la main dessus.
Le pendentif.
C'était un simple disque d'argent terni, suspendu à une chaîne fine que le temps avait fait noircir. Sa mère le lui avait donné le jour de ses dix ans, deux semaines avant de s'éteindre, épuisée, dans la cabane du fond du quartier. Elle avait pris les mains de Joelie entre les siennes et lui avait dit, d'une voix qu'on n'oublie pas : « Garde-le caché. Ne le montre à personne. Jamais. » Joelie avait promis. Elle n'avait jamais su pourquoi.
Douze ans plus tard, elle portait toujours le bijou, chaque jour, sous sa tunique, contre sa peau. Il n'avait aucune valeur marchande. Mais quand elle avait peur, quand elle doutait, elle le touchait, et il lui semblait que sa mère n'était pas tout à fait partie.
« Joelie ! »
Elle sursauta. Une jeune dominante venait de traverser la salle avec deux amies, robes de soie, cheveux tressés de rubans. Joelie baissa aussitôt les yeux et s'écarta contre le mur, comme on le lui avait appris. Mais l'une des filles, sans même la regarder, poussa du pied le panier de guirlandes posé près de l'échelle. Les feuilles rouges se répandirent sur le sol.
« Oh, quelle maladroite », dit la jeune dominante avec un petit rire cristallin.
Les trois filles poursuivirent leur chemin. Joelie s'agenouilla en silence pour ramasser les feuilles, une à une. Elle sentit Anga se hérisser en elle, mais elle murmura : « Laisse. Ça n'en vaut pas la peine. » Elle avait appris depuis longtemps que la dignité, en bas, tenait à ne pas répondre.
Quand elle se releva, un homme se tenait à l'entrée du hall. Grand, les cheveux gris tirés en arrière, vêtu d'un manteau sombre de bonne coupe. Orlan, le Bêta de Shadow Ridge, bras droit de l'Alpha et précepteur de l'héritier. Il inspectait la salle d'un œil calme, comme un homme qui n'a pas besoin de crier pour être obéi.
Son regard glissa sur Joelie, s'arrêta une seconde, puis passa à autre chose. Elle baissa les yeux, par habitude. Rien de plus. Mais quand elle les releva, il avait disparu, et elle se surprit à retenir son souffle sans savoir pourquoi.
L'après-midi s'écoula dans la même agitation. À l'heure où les ombres s'allongeaient, Maren rassembla les charognards dans l'arrière-salle pour distribuer les tâches de la soirée. Elle lut les noms, un par un, à voix haute.
« Tomas, aux cuisines. Rena et Piotr, aux boissons. Joelie... »
Elle s'interrompit, fronça les sourcils et parut compter sur ses doigts.
« Joelie, tu serviras à la grande table. Il nous manque des bras, et tu es celle qui renverse le moins. »
Un silence tomba. À la grande table, on servait les Ashwood. Les charognards y étaient envoyés à tour de rôle, comme une corvée qu'on redoutait. On y était regardé de plus près qu'ailleurs, jugé plus vite, oublié moins facilement.
« Maren, protesta doucement Joelie, je préférerais rester aux cuisines...
- Je ne t'ai pas demandé ton avis, ma fille. » La voix de la doyenne s'adoucit à peine. « Tu baisses les yeux, tu poses les plats, tu repars. Rien de plus. Tu as bien compris ? »
Joelie hocha la tête.
Elle sortit de l'arrière-salle le cœur serré, sans savoir pourquoi cette tâche, pourtant banale, lui pesait autant. Dans sa tête, Anga se blottit contre elle, plus inquiète que jamais.
« Il y a quelque chose dans l'air, murmura la louve. Je le sens depuis ce matin. Comme avant un orage.
- Il n'y a pas d'orage, répondit Joelie en levant les yeux vers le ciel dégagé. Il fait beau.
- Ce n'est pas ce genre d'orage. »
Joelie ne sut que répondre. Elle regagna sa cabane pour se laver le visage et remettre de l'ordre dans ses cheveux. Avant de ressortir, elle vérifia une dernière fois que le pendentif était bien caché sous sa tunique. Ses doigts effleurèrent le métal froid.
Pendant un bref instant, il lui parut tiède.
Elle retira sa main, troublée, puis secoua la tête. Elle était fatiguée, voilà tout. Elle redressa les épaules, prit une profonde inspiration, et sortit dans la lumière dorée du soir, en direction du grand hall où la fête allait commencer.
Elle ne savait pas encore qu'elle marchait vers la dernière soirée de sa vie ordinaire.
À la nuit tombée, le grand hall de Shadow Ridge n'avait plus rien de la salle poussiéreuse que Joelie avait nettoyée le matin. Des centaines de bougies brillaient dans les lustres de fer, reflétées par les guirlandes de feuilles dorées qu'elle avait elle-même accrochées. Les longues tables croulaient sous les plats : volailles rôties, tourtes aux champignons, pommes au miel, pains tressés encore fumants. L'odeur de la fête montait jusqu'au plafond, épaisse et chaude, et le brouhaha de la meute rassemblée faisait vibrer les murs.
Debout près de la porte des cuisines, un plateau de gobelets d'argent dans les mains, Joelie respirait lentement. Elle avait réussi à traverser toute la soirée en servant les tables du fond, là où l'on ne remarquait pas les charognards. Mais Maren venait de passer derrière elle, lui avait glissé « Maintenant » à l'oreille, et il n'y avait plus de retard possible.
« Respire, murmura Anga. Tu sais faire. Tu poses, tu salues, tu repars.
- Je sais, répondit Joelie dans sa tête. C'est juste que je n'ai jamais servi aussi près d'eux. »
Elle redressa le dos et avança.
Sur l'estrade, à la place d'honneur, Arno Ashwood regardait sa fête sans la voir.
Il était rentré la veille de la frontière, après trois mois de tournée, et son corps réclamait encore le silence des forêts. Ici, tout était trop bruyant, trop chaud, trop parfumé. Les rires sonnaient comme des cuillères contre du verre. À sa droite, son père recevait les compliments des invités avec la grâce tranquille d'un Alpha qui a toujours su ce qu'il voulait. À sa gauche, Nesline, la fille de l'Alpha de l'est, lui souriait pour la dixième fois depuis le début du repas.
« Vous ne mangez rien, dit-elle doucement. Le voyage vous a fatigué ?
- Un peu, répondit-il poliment. Et vous ? Votre père m'a dit que la route avait été longue.
- Interminable. Mais je suis heureuse d'être enfin ici. »
Elle disait cela avec une douceur parfaite, et Arno cherchait en vain ce qu'il ressentait. Nesline était belle, intelligente, bien élevée. Elle ferait une excellente compagne pour l'héritier de Shadow Ridge, et l'alliance avec sa meute assurerait la paix des frontières pour des années. Son père le lui répétait depuis des semaines. Ce soir, l'annonce officielle serait faite, sous les lanternes, devant toute la meute.
Il aurait dû se sentir soulagé. Il se sentait vide.
En lui, Cabro, son loup, arpentait sa conscience sans relâche, agité depuis le matin. Arno l'avait mis sur le compte de la fatigue, de la foule, de l'odeur du festin. « Calme-toi, lui avait-il dit. Ce n'est qu'une fête. » Cabro avait grogné, sans explication.
« Tu boudes, dit une voix amusée à son oreille. Je le vois d'ici. »
Telon s'était glissé sur la chaise voisine, un verre à la main. Le frère cadet d'Arno avait vingt ans, les cheveux toujours en bataille et un sourire qui lui avait valu, depuis l'enfance, de se sortir de toutes les bêtises.
« Je ne boude pas, dit Arno.
- Tu boudes d'une façon très élégante, c'est tout. Regarde Orlan, là-bas. Il te surveille comme s'il craignait que tu t'enfuies par la fenêtre.
- Orlan s'inquiète toujours pour moi.
- Orlan s'inquiète pour tout le monde, c'est son métier. » Telon but une gorgée. « Sois poli avec ta fiancée, frère. Elle est bien plus gentille que la plupart des gens qu'on pourrait te proposer. »
Arno lui lança un regard exaspéré, mais sans colère. Telon avait toujours eu le don de dire les choses qu'on n'osait pas penser.
Puis les portes des cuisines s'ouvrirent, et le premier plateau de gobelets fit son entrée.
Joelie avançait entre les tables en fixant le bout de ses chaussures. Elle passa devant les familles des dominants, devant les conseillers de la meute, devant les invités de l'Alpha de l'est, sans croiser un seul regard. Sa mémoire répétait les consignes de Maren comme une chanson : pas de bruit, pas de geste brusque, pas de parole.
Elle monta les trois marches de l'estrade.
La table d'honneur était plus longue qu'elle ne l'avait imaginé. L'Alpha Eneric en occupait le centre, droit comme un arbre, vêtu de noir, les yeux gris comme l'acier. À côté de lui, deux chaises plus loin, se trouvait le Bêta, Orlan, qui ne leva même pas les yeux à son passage. Plus loin, une jeune femme blonde et souriante, dans une robe couleur d'aurore. Nesline, la fiancée. Elle avait un visage doux, des yeux vifs, et Joelie eut l'impression, fugitive, que ces yeux la regardaient plus longtemps que nécessaire.
Elle déposa les gobelets un par un, en commençant par l'extrémité de la table. Ses mains tremblaient à peine. Elle sentait le poids des regards, pas agressifs mais attentifs, comme ceux qu'on pose sur un objet dont on vérifie la propreté. Elle servit le frère cadet, qui lui adressa un petit sourire amical, ce qui la troubla plus qu'un mépris.
Il ne restait qu'une dernière place. Celle de l'héritier.
Elle avança.
Arno n'avait pas prêté attention à la charognarde qui servait. Il regardait ailleurs, distrait, quand un parfum inconnu traversa l'air. Ce n'était pas celui de la fête, ni celui des plats. C'était plus subtil, plus vif : la pluie sur la terre chaude, un feu de bois qui venait de s'éteindre.
En lui, Cabro se figea.
Puis se dressa d'un seul coup, avec une force qu'Arno ne lui avait jamais connue, et le monde parut ralentir.
Joelie ne vit pas le pli du tapis.
Ce fut stupide, presque comique : un bord de laine relevé, à peine visible sous le reflet des bougies, et le pied qui s'y accroche. Elle sentit le sol se dérober, le plateau lui échapper des mains, et tout s'enchaîna avec une lenteur cruelle. Les gobelets d'argent rebondirent sur les dalles avec un fracas de cloches. Le vin rouge éclaboussa les marches. Une coupe de fruits roula jusqu'aux bottes de l'héritier et s'y immobilisa.
Un silence terrible tomba sur le hall.
Joelie était à genoux, le visage brûlant, les mains tremblantes. Elle entendit, au loin, un rire étouffé dans l'assistance, puis un chuchotement. Dans sa tête, les mots de Maren revinrent comme un écho absurde : Si vous renversez quelque chose, vous n'avez rien renversé.
« Pardon, balbutia-t-elle. Pardon, je suis désolée, je vais tout nettoyer... »
Elle tendit la main vers les gobelets, cherchant désespérément à réparer l'irréparable. Elle n'osait pas lever les yeux. Elle entendit un bruit de chaise qui reculait. Des pas lents, mesurés, qui s'approchaient d'elle.
Des bottes noires s'arrêtèrent devant ses mains.
« Levez-vous », dit une voix grave.
Elle ne bougea pas. Elle ne pouvait pas. Son cœur cognait contre ses côtes.
Une main se referma doucement autour de son poignet.
Ce fut comme si la foudre avait choisi le hall pour s'y abattre sans bruit.
Une chaleur immense remonta dans le bras de Joelie, traversa sa poitrine et lui coupa le souffle. Elle releva les yeux sans l'avoir décidé. Le visage qui se tenait au-dessus d'elle était celui d'Arno Ashwood, pâle, les yeux écarquillés, les lèvres entrouvertes, comme s'il venait d'entendre son nom prononcé par un inconnu dans le noir.
Et il y avait cette odeur. Cendre et pluie. Elle l'avait déjà sentie, quelques secondes plus tôt, sans savoir d'où elle venait. Maintenant elle comprenait : elle venait de lui.
Dans sa tête, Anga poussa un cri que Joelie n'avait jamais entendu, un cri de joie et d'épouvante mêlées, un mot qu'aucun charognard n'avait le droit de prononcer en présence des Ashwood.
« Compagne. »
Joelie cessa de respirer.
Elle vit, dans les yeux d'Arno, ce même mot se former, le même éclair de stupeur, la même lumière étrange. Son loup avait senti ce que sa louve avait senti. Ils se tenaient face à face, elle à genoux, lui debout, leurs deux mains soudées par un fil invisible que ni l'un ni l'autre n'avait demandé.
Autour d'eux, le hall s'était figé. Plus un bruit, plus un mouvement. Les bougies vacillaient dans leurs lustres. Sur l'estrade, une chaise grinça : celle de l'Alpha Eneric, qui venait de se lever lentement, les yeux rivés sur la scène, le visage soudain d'une pâleur étrange.
Et personne, dans la salle entière, n'osait plus respirer.
Il y a des silences qui durent une seconde et qui pèsent une vie.
Celui qui s'était abattu sur le grand hall semblait ne devoir jamais finir. Joelie, toujours à genoux sur les dalles, sentait la main d'Arno serrée autour de son poignet, chaude, tremblante, et tout son corps criait qu'elle venait de trouver quelque chose dont elle ignorait jusqu'à l'existence. Anga hurlait de joie au fond d'elle. Joelie, elle, n'arrivait même plus à penser.
Elle leva les yeux vers le visage d'Arno. Il la regardait comme on regarde un rêve qui menace de s'effacer.
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Arno n'entendait plus la salle.
Il n'entendait que Cabro, qui bondissait en lui avec une joie sauvage, une joie qu'il n'avait jamais connue. « C'est elle, disait le loup. C'est elle, c'est elle, c'est elle. » Arno connaissait le mot, bien sûr. Tous les loups le connaissaient : le lien du destin, celui que la lune tissait entre deux êtres, un seul par vie, qu'on attendait parfois pendant des décennies. Certains le cherchaient toute leur existence sans le trouver. Lui l'avait trouvé à vingt-cinq ans, dans le hall de son père, sous les guirlandes de la Lune des Moissons, au milieu d'un plateau renversé.
Il baissa les yeux sur la jeune femme. Une charognarde. Une tunique grise, des cheveux sombres qui s'échappaient de leur natte, des yeux d'un vert un peu trop clair, écarquillés, brillants d'une peur qu'il aurait voulu effacer d'un mot.
Et puis il sentit le regard de son père.
Il releva la tête. Sur l'estrade, Eneric s'était levé, immobile, le visage dur. Il ne disait rien. Il n'avait pas besoin de parler. Arno connaissait chaque nuance de ce silence : celui d'un Alpha qui attend de voir si son fils est digne de son nom.
À côté de lui, Nesline ne bougeait pas non plus. Elle avait posé ses mains sur la nappe, très droites, et son sourire s'était effacé. Il crut voir passer dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à de la compréhension, et cela lui fit plus mal que tout le reste. Derrière elle, l'Alpha de l'est, son père, s'était crispé, et toute la table avait cessé de manger.
Les fiançailles devaient être annoncées ce soir. La paix des frontières tenait à cette alliance. Son père le lui avait répété si souvent qu'Arno pouvait réciter chaque argument comme une leçon apprise par cœur : les échanges, les passages, les clans voisins, la stabilité de la région pour une génération entière. Et lui, l'héritier, s'apprêtait à briser tout cela pour une charognarde qu'il ne connaissait pas.
« Cabro, murmura-t-il intérieurement. Calme-toi. »
« Non, répondit le loup. Elle est à nous. »
C'était la première fois que Cabro lui désobéissait. Et c'est cela, plus que le regard de son père, plus que la peur, qui poussa Arno à faire ce qu'il fit.
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Il lâcha la main de Joelie.
Il le fit lentement, comme s'il retirait un morceau de lui-même. Elle sentit la chaleur quitter son poignet, et quelque chose de glacé prit sa place. Il recula d'un pas. Puis d'un deuxième. Il se redressa de toute sa hauteur et, d'une voix qu'il voulait ferme et qui sonna creuse dans le silence du hall, il déclara :
« Il y a eu une erreur. »
Joelie ne comprit pas tout de suite.
« Ce que nous venons de ressentir, poursuivit Arno sans la regarder, ne correspond à rien de ce que l'on attend d'un lien. Un accident de la lune, un trouble passager, peut-être. Je ne reconnais pas ce lien. » Il inspira. « Je le refuse. »
Un murmure parcourut la salle, comme le vent dans un champ de blé. Quelqu'un poussa un petit cri étouffé. Plus loin, une voix de femme souffla : « Une charognarde... »
Joelie eut l'impression que le sol venait de disparaître sous ses genoux. Elle n'avait pourtant pas bougé. Elle sentait quelque chose se déchirer en elle, un fil très fin, très solide, que l'on tirait d'un coup sec. Une douleur sourde monta dans sa poitrine, glissa dans ses bras, s'installa dans sa gorge. Elle porta la main à sa bouche pour ne pas gémir.
Anga se recroquevilla au fond d'elle, muette.
« Tu n'es qu'une erreur », murmura Arno, si bas que seule Joelie put l'entendre. Il ne la regardait toujours pas. Ses yeux étaient rivés au sol, ou à un point invisible au-delà de la salle. « Pardonne-moi. Je ne peux pas. »
Il se retourna et regagna l'estrade sans un mot de plus.
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Le hall attendit, comme on attend après un coup de tonnerre.
Puis une voix grave s'éleva : celle d'Eneric, calme et tranchante.
« Que l'on relève cette jeune femme et qu'on la reconduise chez elle. »
Il n'avait pas élevé la voix. Il n'avait pas eu besoin. Aussitôt, deux servantes s'approchèrent de Joelie et la relevèrent par les coudes. Elle se laissa faire, comme une poupée. Autour d'elle, la meute avait repris son souffle, et les conversations éclataient déjà en chuchotements avides. On la regardait sans la regarder, avec cette curiosité gênée qu'on réserve aux accidents des autres.
Elle avança, poussée doucement vers la sortie, entre les tables où les visages se détournaient. Elle vit des femmes qui se penchaient vers leurs voisines, des hommes qui riaient sous cape, des enfants qu'on empêchait de regarder. Elle vit une paire d'yeux, seulement, qui ne se détourna pas : ceux de Telon, le frère cadet, assis à la table d'honneur. Il la fixait avec une expression étrange, presque douloureuse, comme s'il aurait voulu se lever et n'y parvenait pas.
Elle baissa la tête.
Et là, sur l'estrade, elle aperçut Maren, la doyenne des charognards, qui se tenait près de l'entrée des cuisines, les poings serrés, la mâchoire crispée. Leurs regards se croisèrent une seconde. Maren ne dit rien. Mais elle fit un geste très bref de la main, comme pour dire : tiens bon.
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L'air de la nuit lui gifla le visage.
Joelie marcha jusqu'au bas de la colline sans savoir comment. Les servantes l'avaient laissée devant le chemin qui descendait au quartier des charognards, en lui disant, avec une gentillesse gênée : « Rentrez, mademoiselle. Reposez-vous. » Elle ne se rappelait pas leur avoir répondu.
Elle s'assit sur une pierre au bord du sentier, les mains à plat sur ses genoux. Son poignet la brûlait encore, à l'endroit exact où il l'avait tenue. Elle le regarda, comme si elle s'attendait à y trouver une marque. Il n'y avait rien. Juste la peau, pâle, sous la lune.
« Il a dit que j'étais une erreur, dit-elle à voix haute.
- Il a eu peur, murmura Anga d'une voix faible. Je l'ai senti. Sa peur était plus grande que la mienne.
- Ça ne change rien. »
Anga se tut. Puis, très doucement : « Ça change beaucoup de choses. Mais pas ce soir. »
Joelie ferma les yeux. Elle avait envie de pleurer, et les larmes ne venaient pas. Tout en elle semblait suspendu, comme un instrument dont on aurait tranché une corde. Elle serra sa tunique, à l'endroit où reposait le pendentif de sa mère, et sentit le métal contre sa peau.
Il était tiède.
Elle rouvrit les yeux, surprise. Puis elle secoua la tête. Non. Elle n'avait pas la force de comprendre. Pas ce soir.
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Dans la salle du festin, la fête avait repris tant bien que mal.
Les musiciens avaient recommencé à jouer, plus fort que nécessaire. Les convives feignaient de rire, de manger, de discuter. Eneric avait regagné son siège, impassible, et remercié l'Alpha de l'est d'une voix posée. L'annonce des fiançailles avait été reportée à demain, avec une élégance que personne n'avait osé commenter.
Arno, assis à sa place, fixait son assiette sans la voir. Nesline, à côté de lui, avait repris son sourire, poli et immobile. Elle lui dit doucement : « Vous avez bien fait, je pense. »
Il ne répondit pas.
Elle ajouta, plus bas : « Ou peut-être pas. Mais c'était courageux, en tout cas. »
Il tourna la tête vers elle, surpris. Elle regardait droit devant elle, et il ne parvint pas à savoir si elle avait parlé sincèrement ou par simple politesse.
En lui, Cabro s'était couché, la tête entre les pattes. Il ne grondait plus. Il ne parlait plus. Il pleurait, doucement, comme un chien qui a perdu son maître.
Et dans un coin de la salle, Orlan observait l'héritier d'un regard attentif, tandis que, plus haut, l'Alpha Eneric ne quittait plus des yeux la porte par laquelle la charognarde était sortie.