Deux barres roses.
Je fixe le test posé sur le rebord du lavabo et mon cœur oublie de battre.
Deux barres. Pas une. Deux.
Je le prends, je le tourne, je le remets sous la lumière blanche des toilettes du personnel. Rien ne change. Les deux barres sont là, nettes, cruelles, roses comme les nappes de la grande salle du Grand Orion.
- Chiana ? Tu es enfermée là-dedans depuis dix minutes !
Ce sont les coups de poing de Joel sur la porte. Je sursaute et le test manque de tomber dans la cuvette.
- J'arrive !
- La table douze réclame ses desserts, et Madame Ruta fait sa ronde. Si elle te trouve ici, tu es renvoyée avant la fin du service.
- J'ai dit : j'arrive.
Ma voix tremble. Je m'appuie contre le mur carrelé et je respire. Une fois. Deux fois. Rien à faire.
Je m'appelle Chiana, j'ai vingt-quatre ans, et je suis serveuse au Grand Orion, le palace le plus luxueux de la ville. Je gagne un petit salaire, plus les pourboires quand les clients sont de bonne humeur. Ma mère est à l'hôpital, branchée trois fois par semaine à une machine qui nettoie son sang. Et je dois déjà trente-huit mille euros à des gens qui ne plaisantent pas.
Et maintenant, je suis enceinte.
Pas de petit ami. Pas de fiancé. Pas de père pour cet enfant.
Seulement une nuit.
Non. Pas une nuit. Il faut être honnête, au moins avec moi-même.
Deux hommes. Une seule nuit.
Je ferme les yeux. La honte me monte aux joues, brûlante. Six semaines ont passé depuis le bal masqué du Grand Orion, et je n'ai pas dormi une seule nuit complète depuis. Je me répète toujours la même phrase : c'était une erreur. Une énorme, une stupide erreur, faite de fatigue et de solitude.
Je ne connais pas leurs noms. Je n'ai jamais vu leurs visages. Tous les invités portaient un masque ce soir-là. Il me reste seulement des bribes : une voix grave, un parfum de cèdre, une main qui tremblait. Et une autre voix, plus rauque, qui a murmuré mon prénom alors que je ne le lui avais jamais donné.
Cette dernière image me donne un frisson. Je la chasse.
Mais elle revient, toujours. Qui sont-ils ? Des clients ? Des patrons ? Des hommes mariés ? Je n'ai aucun moyen de le savoir. Et le pire, c'est que je ne sais même pas lequel des deux est le père. Si j'avais dû écrire cette histoire dans un roman, je me serais moquée de l'héroïne. Quelle fille peut être assez stupide pour se retrouver dans cette situation ?
Moi. Apparemment.
Je glisse le test dans la poche de mon tablier, je me passe de l'eau froide sur le visage et je me regarde dans le miroir. Des cernes violets, un chignon qui se défait, un petit nœud noir de travers. La serveuse parfaite.
Je cherche, dans ce visage, une trace de la fille que j'étais il y a deux mois. Elle avait des rêves modestes : payer le loyer, voir ma mère guérir, peut-être un jour ouvrir un petit salon de thé. Cette fille-là ne se serait jamais retrouvée dans une chambre de palace avec un inconnu. Et pourtant, elle est là, dans le miroir, enceinte jusqu'au cou de ses erreurs.
- Tu peux le faire, je murmure. Tu as déjà survécu à pire.
Je mens. Je n'ai jamais rien vécu de pire.
Dans le couloir, j'entends le brouhaha de la salle, les rires, le tintement des verres, la musique d'un orchestre qui joue des valses pour des gens qui ne savent pas ce que coûte une facture d'hôpital. Je compte jusqu'à dix, comme ma mère me l'a appris quand j'étais petite et que j'avais peur du noir. Un, deux, trois... Mon cœur ralentit à peine.
Je sors. Joel m'attend dans le couloir de service, un plateau de tartelettes dans chaque main. Joel, vingt-six ans, barman et serveur, le seul qui m'ait défendue le jour où un client m'a jeté son verre au visage. Il est grand, maigre, avec des boucles brunes qui ne tiennent jamais en place.
- Tu es blanche comme une nappe, dit-il. Qu'est-ce qui se passe ?
- Rien. Un vertige.
- Chiana.
- Plus tard, Joel. S'il te plaît.
Il hésite, puis hoche la tête et me tend un plateau.
Le service reprend, comme si le monde n'avait pas basculé. Je souris aux clients, je verse le champagne, je range les assiettes. Mes mains travaillent toutes seules. Ma tête, elle, tourne autour d'un seul mot.
Enceinte. Enceinte. Enceinte.
Un homme en smoking me claque des doigts pour que je lui apporte de la glace. Une femme couverte de bijoux me reproche de lui avoir servi un verre trop chaud. Je m'excuse, je souris, je m'excuse encore. Personne ne se doute que, derrière mon sourire, ma vie vient de s'écrouler.
À vingt et une heures, mon téléphone vibre dans ma poche. Le numéro de l'hôpital. Je me glisse derrière une colonne pour répondre.
- Mademoiselle Chiana ? C'est l'infirmière du troisième étage. Votre mère va bien, rassurez-vous. Mais l'administration voudrait vous voir. Il y a un souci avec le dernier règlement.
- Je passerai demain, je promets.
- Ne tardez pas, mademoiselle. Ils ont dit : avant la fin de la semaine.
Je raccroche et je ferme les yeux une seconde. Trente-huit mille euros de dettes, une mère malade, un salaire qui couvre à peine le loyer. Et maintenant, un bébé. Comment fait-on quand tout s'effondre en même temps ?
Une main se pose soudain sur mon épaule. Je sursaute.
Madame Ruta. Droite, impeccable, sa canne à pommeau d'argent dans la main gauche. Je ne l'ai pas entendue approcher. Personne ne l'entend jamais approcher. Elle dirige le Grand Orion depuis vingt ans et elle a l'habitude d'apparaître là où on ne l'attend pas.
- Vous êtes bien pâle, mademoiselle.
- Ce n'est rien, Madame. Un peu de fatigue.
Elle me regarde longtemps. Trop longtemps. Ses yeux gris glissent sur mon visage, sur mes mains, sur la poche de mon tablier. J'ai l'impression qu'elle lit à travers moi, comme à travers une vitre.
- La fatigue, dit-elle lentement, est un mensonge très pratique. Reprenez votre service.
Elle s'éloigne, sa canne frappant le parquet à petits coups réguliers. Je reste plantée là, le cœur battant, sans savoir pourquoi cette phrase me glace autant.
Vers vingt-trois heures, la salle se vide un peu. Je me réfugie dans le vestiaire pour reprendre mon souffle, quelques minutes, pas plus. C'est là que mon téléphone vibre au fond de mon sac.
Un numéro inconnu.
Un message.
Je l'ouvre sans réfléchir.
« Nous savons. »
Deux mots. Pas de signature.
Mon sang se glace. Je relis. Nous savons. Savons quoi ? Je tape avec des doigts qui ne m'obéissent plus :
« Qui êtes-vous ? »
La réponse arrive presque aussitôt.
« Deux hommes dans une seule nuit. Félicitations, Chiana. »
Mon téléphone m'échappe des mains et claque sur le carrelage. Je le ramasse à genoux. L'écran est fissuré, mais le message est toujours là, bien lisible.
Personne ne sait. Personne. Je n'ai parlé à âme qui vive. Même Joel ignore ce qui s'est passé.
Un nouveau message s'affiche.
C'est une photo.
Je la reconnais tout de suite : le couloir du douzième étage, la moquette rouge, les appliques dorées. Une femme en uniforme noir et blanc sort d'une chambre, ses chaussures à la main, les cheveux défaits. L'heure, dans le coin de l'image : 00 h 12.
Cette femme, c'est moi.
Je fais défiler. Une seconde photo. Le quinzième étage. La même femme, la même tenue, qui entre dans une autre chambre. L'heure : 03 h 52.
Trois heures et quarante minutes entre les deux.
Ma gorge se serre au point que je n'arrive plus à avaler. Quelqu'un m'a suivie. Quelqu'un a tout vu, tout enregistré, tout gardé pendant six semaines.
Le téléphone vibre encore.
« Les deux hommes que tu as rencontrés cette nuit-là sont les plus riches de la ville. Et ils se détestent. »
Je n'ai plus de salive. Chaque mot que je lis me donne l'impression qu'on me serre un peu plus la gorge. Qui me parle ? Un employé ? Un client ? Quelqu'un qui veut de l'argent ? Je regarde les photos encore une fois, et je me rends compte d'un détail terrible : on voit mon visage, mes cheveux défaits, mes chaussures à la main. Ça ressemble exactement à ce que c'est. Une fille qui a honte.
Je reste figée, accroupie sur le carrelage froid. Puis, très lentement, mon regard descend vers la poche de mon tablier, là où le test attend, avec ses deux petites barres roses.
Un dernier message arrive.
« Cet enfant vaut des milliards. Ne le perds pas. »
Et juste en dessous, une ligne de plus, qui me coupe le souffle :
« Ne fais confiance à personne au Grand Orion. »
- Tu me dis tout, ou je pose la question à tout le monde dans cet hôtel.
Joel pose deux verres de grenadine sur la table du Terminus, le petit bar sombre derrière le Grand Orion où le personnel va pleurer ou rire après les services. Il est une heure du matin. J'ai les pieds en feu et le téléphone fissuré serré dans la main.
- Tu n'oserais pas, je dis.
- Essaie pour voir.
Il a son air têtu, celui qu'il prend quand un client est désagréable avec moi. Je baisse les yeux. Je n'ai plus la force de me défendre.
Alors je lui tends le téléphone.
Il lit les messages. Il regarde les photos. Son visage change à chaque ligne. À la fin, il repose l'appareil très doucement, comme si c'était une bombe.
- Chiana. Qu'est-ce que c'est que ça ?
- Un chantage, je crois. Ou pire.
- Je ne parle pas de ça. Je parle de ça.
Il pointe la deuxième photo, celle de 03 h 52.
- Tu entres dans une chambre. Et sur l'autre, tu en sors. Ce ne sont pas les mêmes chambres.
- Non.
- Ce ne sont pas les mêmes hommes ?
Je ne réponds pas. Mon silence répond pour moi.
Joel se frotte le visage à deux mains. Puis il dit, très bas :
- Raconte-moi depuis le début.
Alors je raconte.
Il y a six semaines, le Grand Orion fêtait ses cent ans. Un bal masqué, six cents invités, les familles les plus riches du pays. Le palace avait besoin de bras, alors Sabine, ma collègue, tombée malade à la dernière minute, a été remplacée par moi. Dix-huit heures de service d'affilée. Mes pieds saignaient dans mes chaussures. Ma mère avait eu une mauvaise journée à l'hôpital, et personne ne répondait au téléphone quand j'appelais pour avoir de ses nouvelles.
Vers vingt-deux heures, je suis sortie sur la terrasse prendre l'air, cinq minutes, pas plus.
Il était là. Appuyé contre la balustrade, de dos. Un smoking noir, un masque noir qui lui couvrait la moitié du visage. Il a tourné la tête quand il m'a entendue.
- Vous êtes en train de vous cacher, a-t-il dit.
- Vous aussi.
Il a ri, un rire court, surpris, comme s'il ne riait pas souvent.
Je me suis surprise à sourire aussi. Pour la première fois depuis des semaines, je ne pensais ni aux factures, ni aux pieds en feu, ni au regard des clients. J'étais simplement une fille sur une terrasse, avec la nuit autour d'elle, et quelqu'un qui avait l'air de me trouver intéressante.
Il avait une voix grave. Une voix qui donnait envie de s'asseoir.
Je me rappelle que ses mains étaient belles, longues, soignées, mais crispées sur la balustrade, comme celles de quelqu'un qui tient quelque chose qu'il ne veut pas lâcher. Je me rappelle aussi qu'il sentait le cèdre et le froid. Il m'a demandé mon prénom, et je le lui ai donné. Il a dit que Chiana était un beau nom pour une nuit comme celle-là. Quand j'ai frissonné, il a retiré sa veste et me l'a posée sur les épaules sans rien demander en échange.
Voilà ce que j'ai dit à Joel, et c'est vrai : personne ne m'avait traitée comme ça depuis des années.
Il m'a posé des questions. Sur ma mère. Sur mon travail. Sur ce que je voulais faire de ma vie. Il écoutait vraiment, les yeux dans les miens, sans regarder son téléphone une seule fois. Il a dit :
- Vous êtes la première personne, ce soir, qui ne me demande rien.
J'ai dit que je n'avais rien à demander à un inconnu masqué.
- Justement, a-t-il répondu.
Je me suis laissé emporter. Je ne sais pas comment l'expliquer autrement. Par la fatigue, la tristesse, la musique qui montait de la salle. Par ce regard qui me voyait enfin. À vingt-trois heures et demie, j'étais dans l'ascenseur avec lui. Chambre 1208.
- Tu as dit « elle sort à minuit douze ». C'est ça, la première photo.
- Oui, je murmure. J'ai eu peur. Peur de moi, de ce que je venais de faire. Je suis partie pendant qu'il dormait. J'ai remis mon uniforme et j'ai couru en bas finir mon service.
Joel hoche la tête, les mâchoires serrées.
- Et ensuite ?
C'est là que ma voix se casse.
À la fin du bal, vers quatre heures du matin, on a rangé la salle. Il restait une lumière allumée à la réception. Le téléphone de la cuisine a sonné, et la voix d'un homme, fatiguée, polie, a demandé du service d'étage pour la suite 1508.
- De la glace, un cachet contre la migraine, et quelqu'un pour le monter, a dit le standard. Faites vite, le client est... difficile.
Personne d'autre n'était libre. J'y suis allée avec mon chariot, les genoux tremblants, en priant de ne croiser personne.
La porte était entrouverte. À l'intérieur, la pièce était sombre. Un homme se tenait debout devant la baie vitrée, de dos, le masque posé sur une table. Il ne s'est pas retourné. Il m'a juste demandé, d'une voix rauque et brisée :
- Quel est votre nom ?
Je le lui ai dit.
Il a murmuré :
- Chiana. Restez. Juste un moment.
Il s'est approché de la table, a versé de l'eau dans un verre, l'a vidé d'un trait. Puis il a dit, comme s'il parlait à la fenêtre :
- Je croyais que je n'aurais jamais rien à transmettre à personne. Ni un nom, ni une maison, ni un enfant.
Je n'ai pas compris ce qu'il voulait dire. J'ai cru que c'était le champagne.
Je ne sais pas ce qui s'est passé en moi à cet instant. Il avait l'air d'un homme qui s'écroule en silence. Quelque chose venait de lui être pris, je l'ai senti, à la manière dont ses épaules tombaient. Je suis restée. Je n'ai pas su dire non.
Voilà. Voilà ce que j'ai fait. Deux hommes, une nuit, et je ne connais le visage ni de l'un ni de l'autre.
- Chiana, dit Joel d'une voix plus douce. Tu t'en veux, je le vois. Mais tu n'as rien fait de criminel. Tu étais épuisée, seule, et tu es tombée sur des types qui savaient parler. Ce n'est pas un crime.
- C'est un crime contre moi.
- Non. C'est une erreur. Il y a une différence.
Je souris faiblement. Joel a toujours su trouver les mots justes, même quand tout va mal.
- Je peux dormir chez toi ce soir, ajoute-t-il. Sur le canapé, par terre, où tu voudras. Je ne veux pas que tu restes seule.
- Joel, tu as ta vie.
- Ma vie, c'est surtout les chaussures qui font mal et les clients qui crient. Honnêtement, un petit complot de milliardaires, ça me change.
Je ris malgré moi, un vrai rire, le premier depuis des jours. Et en riant, je sens les larmes monter. Il me passe un mouchoir sans rien dire.
Le silence s'installe entre nous. Au fond du bar, quelqu'un éclate de rire. Un verre tombe et se brise.
Je prends mon verre de grenadine, je le repose sans boire. Mon ventre se contracte. Je pense à ma mère, qui passe ses nuits à regarder le plafond blanc de l'hôpital en me disant qu'elle est fière de moi. Qu'est-ce que je lui dirai ? Comment lui expliquer qu'une fille qu'elle a élevée toute seule, avec ses sacrifices, a fini comme ça ?
- Tu ne les as pas revus ? demande Joel.
- Jamais. Au matin, la chambre 1508 était vide, la veste de l'autre avait disparu du porte-manteau de la 1208, et le bal était fini. J'ai pensé que tout ça finirait par s'effacer.
- Et maintenant, tu es enceinte, et quelqu'un te le fait savoir.
- Oui.
Joel regarde le téléphone. Il y a de la colère dans ses yeux, mais aussi autre chose, de la peur pour moi.
- C'est quelqu'un de l'hôtel, dit-il. Ces photos ont été prises par nos caméras de sécurité. Il n'y a que quelques personnes qui y ont accès.
- Qui ?
- Le chef de la sécurité. La réception de nuit. Et Madame Ruta.
Ce nom me fait l'effet d'un coup dans l'estomac. Madame Ruta, la directrice du Grand Orion. Soixante ans, cheveux argentés, regard qui traverse les murs et canne à pommeau d'argent. Personne ne se risque à lui répondre. On raconte qu'elle a renvoyé un chef étoilé en moins de dix minutes.
C'est alors que le téléphone de Joel sonne.
Il décroche, écoute quelques secondes. Son visage se ferme. Il raccroche et me regarde, très pâle.
- C'était la réception. Madame Ruta vient de passer en cuisine pour te chercher. Elle veut te voir demain à huit heures. Dans son bureau.
Mes doigts se crispent sur le verre.
- Pourquoi ?
- Elle n'a pas dit. Mais China...
Il se penche vers moi.
- Madame Ruta ne convoque jamais une serveuse.
À sept heures cinquante-neuf, je suis devant la porte en acajou du bureau de Madame Ruta, au dernier étage du Grand Orion, les mains moites et l'estomac noué.
Je n'ai pas dormi. J'ai vomi deux fois ce matin, et cette fois je sais pourquoi. J'ai mis mon plus bel uniforme, repassé la veille. Je me suis dit que si je devais être renvoyée, au moins je partirais avec dignité.
Je frappe.
- Entrez, Chiana.
Elle sait déjà que c'est moi. Évidemment.
Le bureau est immense. Des fenêtres du sol au plafond, toute la ville à nos pieds. Sur le mur, des photos du palace à travers les âges. Madame Ruta est assise derrière un bureau en bois sombre, droite comme une reine, un chignon argenté sans un seul cheveu qui dépasse. À côté d'elle, appuyée contre le fauteuil, sa canne à pommeau d'argent.
- Asseyez-vous.
J'obéis. La chaise est plus basse que la sienne, ce n'est pas un hasard.
Elle prend le temps de me regarder. Pas de colère dans ses yeux. Quelque chose de plus inquiétant : de la curiosité.
- Vous travaillez pour moi depuis dix-huit mois, dit-elle. Aucun retard. Aucune plainte. Les clients vous apprécient. Vous êtes polie, discrète. Exactement ce que j'attends de mon personnel.
- Merci, Madame.
- Ce n'était pas un compliment. C'était un constat. Il se trouve que la discrétion est précisément ce qui nous réunit ce matin.
Elle ouvre un tiroir. Elle en sort une chemise grise, qu'elle pose devant moi. Puis elle l'ouvre.
À l'intérieur, les mêmes photos que celles que j'ai reçues cette nuit. Le couloir du douzième. Le couloir du quinzième. Moi, deux fois, avec deux heures différentes.
Mon cœur s'arrête.
- Où avez-vous eu ça ?
- C'est mon hôtel, mademoiselle. Je sais tout ce qui s'y passe.
- Alors c'est vous qui m'avez envoyé...
- Non.
Elle l'a dit tout de suite, sans hésiter.
- Je n'ai envoyé aucun message. Mais quelqu'un l'a fait. Et ce quelqu'un n'est pas le seul à s'intéresser à vous.
Elle ouvre un autre tiroir et pose deux enveloppes sur le bureau. L'une est crème, épaisse, avec un sceau de cire bleu. L'autre est noire, sans aucune marque.
- Elles sont arrivées hier. À quinze minutes d'intervalle.
Elle me pousse la première.
- La crème vient du Groupe Valdès. La noire vient de Marchetti Capital.
Je connais ces noms. Tout le monde les connaît. Kater Valdès, trente-six ans, le roi de l'énergie, froid comme un coffre-fort. Prudo Marchetti, trente-quatre ans, le prince de la finance, le sourire le plus célèbre de la presse économique. Deux fortunes qui se livrent une guerre silencieuse depuis dix ans. Deux hommes qui ne se saluent même pas quand ils se croisent.
- Ouvrez-les, dit Madame Ruta.
Je déchire la crème d'abord. Une simple carte, une écriture nette et anguleuse.
« Nous recherchons la jeune femme du bal du centenaire. Récompense : un million. Discrétion absolue. K. V. »
Je décachette la noire. Une écriture ronde, élégante, presque joyeuse.
« Je cherche une femme. Un souvenir, une dette, et peut-être beaucoup plus. Le double de n'importe quelle offre. P. M. »
Mes mains tremblent tellement que les cartes tombent sur le bureau.
Madame Ruta les ramasse d'un geste sec et les aligne devant moi, comme deux cartes de jeu.
- Vous remarquerez la différence, dit-elle. L'un écrit comme on signe un ordre. L'autre écrit comme on fait un cadeau. Ils sont aussi dangereux l'un que l'autre.
- Ils ne savent pas que c'est moi, je murmure.
- Pas encore.
- Mais vous...
- Moi, je sais. Ils m'ont tous deux demandé les enregistrements des couloirs du bal. J'ai refusé, évidemment. L'hôtel protège la vie privée de ses clients. Mais ils n'abandonneront pas. Ils ont des moyens que vous ne pouvez pas imaginer.
Je serre mes mains l'une contre l'autre pour qu'elles cessent de trembler.
- Pourquoi ils me cherchent ? Qu'est-ce qu'ils me veulent ?
Madame Ruta se penche légèrement.
- Vous le savez très bien, Chiana. Je ne vous poserai pas la question que vous redoutez. Mais ces deux hommes ne cherchent pas une aventure d'une nuit. Un homme comme Valdès n'offre pas un million pour un souvenir. Quelque chose s'est passé cette nuit-là, quelque chose qui compte pour eux.
Elle laisse passer quelques secondes.
- Ou quelque chose est en train de se passer en ce moment.
Je n'arrive pas à répondre. Ma bouche s'ouvre, se referme. Madame Ruta croise les mains sur le bureau.
- Je connais Kater Valdès et Prudo Marchetti depuis qu'ils ont l'âge de porter un costume, dit-elle, pensive. J'ai connu leurs pères avant eux. Deux familles qui se sont aimées, puis haïes, puis dévorées. Aucun des deux garçons n'a jamais eu le droit de perdre contre l'autre.
- Pourquoi ils se détestent ?
- Ça, mademoiselle, c'est une histoire pour un autre jour. Retenez seulement qu'ils sont habitués à obtenir ce qu'ils veulent. Et qu'ils ne partagent rien. Jamais.
- Comment sont-ils ? je demande, la voix étranglée.
- Valdès ne sourit presque jamais. Il parle peu, il écoute beaucoup, et quand il décide quelque chose, rien ne le fait changer d'avis. Marchetti, lui, sourit toujours. Il charme les gens, les domestiques comme les ministres, et on sort de chez lui avec l'impression d'avoir signé quelque chose de merveilleux. Je vous conseille de vous méfier des deux sourires, celui qui manque comme celui qui est trop présent.
Je pense à ma mère. À l'hôpital. Aux factures qui s'empilent sur la table de ma cuisine. Un million. Rien que pour savoir qui je suis. Je regarde les deux cartes, et une idée affreuse me traverse la tête : et si un million était le prix de mon silence, ou celui de mon enfant ? La tentation et la peur se battent en moi, aussi fortes l'une que l'autre.
Mon visage me trahit. Elle le voit. Ses yeux descendent une seconde sur mon ventre, puis remontent.
- Je vois, dit-elle doucement.
Je baisse la tête. Les larmes me piquent les yeux, mais je refuse de les laisser couler.
- Je vais être renvoyée ?
- Je pourrais, répond-elle. Le règlement l'autorise. Il interdit toute relation avec un client, et vous en avez eu deux, dans la même nuit. Ce serait un scandale. Le Grand Orion y survivrait, mais pas vous.
Elle fait une pause.
- Je pourrais aussi vous protéger.
Je relève brusquement les yeux.
- Pourquoi ?
- Parce qu'une jeune femme seule, sans argent, face à deux hommes capables de tout acheter, ne tiendra pas quarante-huit heures. Et parce que je n'aime pas qu'on joue avec mon personnel.
Je la regarde. Elle soutient mon regard. Je cherche le mensonge dans son visage, je ne le trouve pas.
- Que voulez-vous en échange ?
Un très léger sourire étire ses lèvres. C'est la première fois que je la vois sourire.
- Vous êtes plus maligne que vous ne le croyez. Je veux seulement que vous me teniez au courant. Si l'un d'eux vous contacte, vous me le dites avant de répondre. Vous ne signez rien. Vous n'acceptez rien. Vous ne montez dans aucune voiture.
- C'est tout ?
- Pour le moment.
- Et si je refuse votre aide ?
- Alors vous restez libre de partir, dit-elle. Mais vous partirez sans moi, sans l'hôtel, sans salaire. Et dehors, il y a des gens qui ne vous laisseront pas respirer. Je ne vous menace pas, Chiana. Je vous décris la météo.
Elle prend un téléphone sur le bureau et compose un numéro.
- Je vous donne deux jours de congé. Rentrez chez vous, reposez-vous. Évitez l'entrée principale, deux hommes étranges m'ont déjà été signalés dans le hall ce matin. Passez par la porte de service.
Je me lève. Mes jambes sont en coton. À la porte, je me retourne.
- Madame... qui m'a envoyé ces messages ?
Elle ne répond pas tout de suite. Ses doigts caressent le pommeau d'argent de sa canne.
- Quelqu'un qui veut que vous ayez peur, dit-elle enfin. Ou quelqu'un qui veut vous prévenir. Il est trop tôt pour savoir. Allez-y.
Je sors. Le couloir est vide. Je marche vite jusqu'à l'ascenseur de service, j'appuie sur le bouton du rez-de-chaussée. Mon reflet dans la porte métallique me montre une fille pâle, les yeux immenses.
Quand l'ascenseur s'ouvre, je suis déjà en train de courir vers la sortie de service, en bas, au bout du long couloir qui sent le détergent.
Je m'arrête net.
Un homme se tient là, juste devant la porte de sortie, les mains croisées dans le dos. Costume sombre, cheveux gris coupés court, la posture d'un soldat. Il ne bouge pas. Il me regarde venir, calme, comme s'il m'attendait depuis longtemps.
Je recule d'un pas. Il sourit, très légèrement.
- Mademoiselle Chiana, dit-il. Je m'appelle Hermo.