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En quête d'amour: Rencontre en ligne

En quête d'amour: Rencontre en ligne

Auteur:: Camêe
Genre: Romance
Pierre, déçu par ses échecs amoureux, opte pour l'aventure sur les plateformes de rencontres en ligne. C'est à cet endroit qu'il fait la connaissance de Maryse, une femme mystérieuse dont le profil étrange l'intéresse énormément. Une correspondance enflammée débute alors, incitant Pierre à revoir ses croyances et à se plonger dans un univers de passion, de trahison et de découvertes surprenantes. En échangeant intensément en ligne, Pierre et Maryse révèlent des aspects cachés de leur personnalité, oscillant entre leurs espoirs et leurs désillusions. Leur relation agitée les conduira à des affrontements émouvants et à des découvertes bouleversantes, remettant en cause leurs aspirations et leur recherche de l'amour original. Jusqu'à quel point vont-ils pour trouver ce qu'ils cherchent réellement, entre l'illusion du virtuel et la réalité crue?

Chapitre 1 Chapitre 1

Un message imprévu.

Email provenant du Tintoret-53.

Date : le 28 mars à 22h35. Objet : Une publicité unique.

Malheureusement, vous êtes si éloigné, j'ai presque versé des larmes à la lecture de votre texte, j'ai simplement vécu un peu en Louisiane. Les souffrances qu'ils endurent et la perspective de l'avenir de cette ville de La Nouvelle-Orléans me touchent profondément. Pourriez-vous me dire si cette histoire existe ou si vous l'avez invitée?

Maryse.

Pierre fut surpris par ce message surprenant. Pour la première fois, une femme lui écrivait qu'elle avait été émue par son annonce. Il remarqua avec plaisir le manque de précision qu'elle avait commis en écrivant « invitée » au lieu d'« inventée ». Elle ne doit pas beaucoup se relire, pensa-t-il. Intrigué, il décida de se rendre sur sa page d'accueil. En deux clics, il découvrit celle qui avait pris pour pseudonyme, le nom d'un célèbre peintre italien du seizième siècle. Son premier regard se porta sur la photo, un portrait artistique, original, qui dévoilait, à bien regarder, peu de choses de la personne. Un visage penché de trois quarts, masqué en partie par de longs cheveux noirs, des yeux malicieux, soulignés d'un large trait foncé charbonneux, une bouche à peine visible. Un cliché parfait pour la couverture d'un roman policier, tant cette femme semblait mystérieuse, intrigante, un brin sorcière. Déjà, son imagination vagabonda, il parcourut son annonce, amusante certes, mais lourde et tarabiscotée avec ses répétitions :

Adepte de l'autodérision et de l'humour, mes amis disent que je suis, moi aussi adepte de l'autodérision et de l'humour, facile à vivre, créative, inventive, surprenante, tolérante, un peu désordre, mais organisée. Ils m'ont incité à m'inscrire sur ce site. Je crois qu'ils se soucient de moi, ce sont vraiment des amis super. Si vous voulez les rencontrer, pour être sûr que je ne mens pas sur ma présentation, contactez-moi !

PS. C'est le seul moyen pas trop nul que j'ai trouvé pour établir un contact original, parler au nom de mes amis. Ce que j'ai écrit plus haut sur ce qu'ils disent de moi, c'est vraiment ce qu'ils disent. Au fait, à leur description, j'ajoute que je suis hyper intuitive, sensible, et rusée comme un petit renard.

Pierre s'étonna sur sa façon de rédiger un texte, la complexité de ses phrases les rendait parfois à la limite de la compréhension. Il ne put s'empêcher de noter les multiples répétitions, pas moins de trois ou quatre pour certains mots en une douzaine de lignes, sans parler des fautes d'orthographes et de syntaxes.

Il regarda plus attentivement sa fiche : célibataire, cinquante-trois ans, pas d'enfant. Elle habitait la Lozère dans un village perdu, une tête d'épingle sur la carte. La bagatelle de neuf cents kilomètres le séparait de la mystérieuse inconnue. Échaudé par l'expérience malheureuse d'une rencontre lointaine, il savait que les distances condamnent à plus ou moins longue échéance ces tentatives amoureuses. Les raisons paraissaient évidentes, difficulté pour se voir, les impératifs de travail, la fatigue de ces voyages, l'impression très contraignante qu'à chaque fois, le temps est compté. Malgré ses réticences, il décida de lui apporter une réponse. Il gardait, sous son allure d'artiste bohème libéré, un coté conventionnel, fruit de son éducation bourgeoise bon chic, bon genre, milieu catho non pratiquant. Par certains aspects, il restait vieux jeu, aussi répondre à un courrier s'avérait la moindre des choses à ses yeux. Son pseudo, « Le Tintoret », le porta à penser qu'elle devait posséder une certaine culture générale, qu'elle s'intéressait à la peinture. Le choix du nom de cet artiste, à la virtuosité maniériste, célèbre par ses éclairages, ne devait pas apparaître comme une option anonyme.

E-mail : Maldo-69

Date : 28 mars. 1 h 14.

Objet : Ma réponse à votre courrier.

Chère Maryse,

Très heureux de savoir que mon annonce vous a touchée, ce qui prouve une fois de plus que par un quelconque mystère, qui nous dépasse bien naturellement, des émotions peuvent se transmettre par l'alchimie totalement imprévisible des mots ! Ce petit texte sans aucune prétention a pour origine mon départ de ce site, il y a environ trois mois, dans un moment de lassitude de ces rencontres virtuelles qui s'avèrent très souvent décevantes. Ces mots sont sortis ainsi, sans la moindre réflexion, comme les accents d'un « Fats Waller », d'un « Benny Goodman » ou d'un « Louis Armstrong » résonnent toujours en moi, avec la même force encore. Le Jazz de La Nouvelle-Orléans symbolise la musique de mes vingt ans. L'ouragan qui a dévasté La Nouvelle-Orléans m'a touché d'autant plus que mon fils y avait séjourné et travaillé quelque temps auparavant ! Quand j'écrivais, je ne pensais absolument pas à tout cela. Mon inconscient me parlait, je me suis bien sûr, interrogé sur la signification de ces quelques lignes, je ne possède guère d'explication à fournir, une réminiscence sans doute de l'époque lointaine où je pratiquais l'écriture automatique, chère à nos surréalistes. Elles s'inscrivaient là évidentes, en prendre acte suffisait à la limite. Devons-nous trouver des justifications à toutes choses ? Je me contente de juste constater qu'elles existent. Seuls les chiffres modifiés représentent la partie réfléchie de ce texte. Ils s'affichaient comme un message énigmatique destiné à une belle inconnue qui saurait découvrir la raison de leur présence.

Amicalement,

Pierre

PS. Ne cherchez pas trop, vous seriez très déçue de la banalité de l'énigme, elle est si tordue que personne ne l'a encore trouvée !

Chapitre 2 Chapitre 2

La réponse ne se fit pas attendre :

E-mail de : Le Tintoret-53 Date : 29 mars. 12 h 49.

Objet : Une folle proposition !

Me permettriez-vous de poursuivre votre histoire, on pourrait même l'écrire à quatre mains si cela vous intéressait. Cette « rencontre écriture » nous permettrait aussi de considérer ce site sous un autre angle un peu atypique comme celui que la Pyramide du Louvre offre à sa cour carrée. Je vous enverrais des morceaux de textes que vous continueriez et ainsi de suite. Je dois reconnaître que depuis longtemps, je rêve de rédiger un roman. Après plusieurs essais où je m'arrêtais en cours par pudeur, malgré le soutien d'une amie libraire, je pense que notre rencontre virtuelle me semble une occasion sympathique qui me permet de trouver un partenaire d'écriture.

Maryse.

Pierre resta perplexe quelques instants, il ne put s'empêcher de penser à son texte précédent, un modèle du genre dans le style « tarabiscoté ». En voici une qui ne manque pas de culot, pensa-t-il. Proposer d'emblée de poursuivre une histoire de quelques lignes à un inconnu, révélait une bonne dose d'imagination et d'audace. Une chose s'avérait certaine, elle venait de réveiller chez lui, cette infime parcelle logée au plus profond du cerveau de chacun, celle des désirs refoulés que cache soigneusement chaque individu. Il s'était lui aussi essayé à l'écriture, dans sa jeunesse, puis à différentes époques de sa vie. Quel adolescent n'a pas tenu un journal intime, couché quelques vers enflammés destinés à son premier amour ? Cette activité ne reste-t-elle pas la meilleure des thérapies pour les âmes torturées ? Que de tentatives avortées, que de pages noircies, déchirées rageusement, pour sa part, avec à chaque fois, ce constat amer, celui de la difficulté d'exprimer avec un peu de grâce, la beauté et le paroxysme des sentiments amoureux. Il arrêtait, épuisé, vidé, se réservant assez de force pour prendre conscience de la juste mesure de l'entreprise, et de tous les obstacles à surmonter.

L'offre s'avérait tentante. Ce qu'il n'avait pas réussit seul, un miracle se produirait éventuellement à deux ! Le risque paraissait minime. Un échec de plus, au pire ! Il y survivrait comme pour les autres. Pierre possédait une faculté, il s'adaptait aux situations les plus diverses, avec cet instinct de vie, propre aux animaux. – Alors oui, pourquoi pas, écrivons ensemble, ma belle inconnue, peut être qu'en réunissant nos faibles talents, nous irons jusqu'au bout, s'écria-t-il en succombant à une envolée lyrique !

Cette proposition tombait bien, il tournait en rond depuis un long moment, il n'entreprenait plus rien de conséquent, il assurait juste cette routine journalière, celle qui vous ronge insidieusement, parfois de menus bricolages dans sa maison, mais rien de plus. Pierre ne s'ennuyait pourtant jamais, le temps filait inexorable dans les petites choses du quotidien, sans projet important, dans cette phase floue, inconsistante qui suit la fin d'un grand amour, celle que les psys appellent la période de deuil. Refusant de se réfugier dans la solitude, il s'était lancé dans la quête de la nouvelle âme sœur, un peu par jeu, pour s'occuper !

Par le mystère des associations d'idées, le titre du film de la réalisatrice Susan Seidelman « Je recherche Susan désespérément » lui sauta à l'esprit. Lui aussi recherchait une « Susan », il consacrait des heures, des journées entières, soit beaucoup de moments perdus en vaine recherche qui l'empêchaient de se remettre à peindre. Il multipliait « désespérément » les rencontres, toujours avec l'espoir que la dernière constituerait la bonne, celle qui donnerait un peu de repos à son caractère tourmenté. Elles avaient débouché sur quelques liaisons fugaces, avec des femmes qui méritaient toutes le respect, marquées dans leur chair par de multiples meurtrissures des cicatrices indélébiles. Des aventures toutes vouées à l'échec à ce jour, qui l'ancraient petit à petit dans le pire des sentiments, la résignation ! À aucun moment, il n'avait ressenti cette émotion si mystérieuse, ce petit pincement au cœur qui vous redonne l'espérance de vivre une ultime histoire d'amour. Un projet d'aller habiter ailleurs, dans un pays plus chaud, de construire un dernier voilier pour satisfaire sa passion pour l'architecture navale avait échoué. Il ne devait pas y tenir assez, la faute à sa maison qui ne s'était pas vendue. Ses tentatives de repeindre, élément moteur de son existence, étaient restées sans lendemain. Pierre se sentait vide, sans désir, ni l'envie de jouer avec les formes et les couleurs. Devant la toile blanche, il éprouvait un sentiment d'impuissance, écrasé par des forces obscures, insidieuses, maléfiques, une fatigue brutale l'envahissait et le paralysait. Tous ces symptômes pouvaient évoquer une dépression passagère. Il interpréta cette proposition d'écrire à deux comme le symbole d'une perche que le bon samaritain tend au pêcheur pour qu'il évite de sombrer dans une mélancolie dévastatrice, un spleen baudelairien, aurait déclaré sa concierge qui lisait beaucoup ! Comme un désespéré, qui cherche à s'arracher des sables mouvants, de l'enlisement total, il décida de la saisir à pleine main. Résolu, il s'attela à une réponse, qui se voulait drôle, intelligente, à la hauteur de ce qu'il ressentait là, au moment présent ! Une lueur d'espoir dans le tunnel de sa nuit.

E-mail : Maldo-69

Date : le 31 mars. 15 h 15. Objet : Notre roman.

Chère Maryse,

Je trouve votre proposition aussi séduisante que surprenante ! Aimant relever des défis, je vous réponds oui, pourquoi pas ! Comme vous, j'ai jalonné le cours de mon existence de tentatives d'écriture, toutes vaines, condamnées par un jugement sans appel, le mien ! Plasticien de formation, j'ai arrêté de peindre à l'âge de la retraite, quand je disposais d'un maximum de temps de libre. Voici un exemple, parmi d'autres, d'un des nombreux paradoxes qui ponctuent les différentes étapes de ma vie. Je me suis lancé à corps perdu dans une nouvelle aventure, marine cette fois-là, la restauration d'un très beau voilier. Je possède suffisamment de recul, pour comprendre que c'était une fuite en avant, la fuite devant la page ou la toile blanche. Elle présentait juste l'avantage de me vider la tête et d'offrir des moments de répit, donnés à mon âme torturée.

Le désir d'écrire me tenaille en permanence, mais j'ai toujours refoulé cette envie, je vous avoue, par crainte de paraître, non simplement ridicule aux yeux des autres, mais surtout aux miens ! Alors, oui, associons-nous ! Unissons nos forces, canalisons nos énergies ! À deux, peut-être, nous vaincrons nos peurs, nos faiblesses.

Une première interrogation spontanée me vient à l'esprit sans trop réfléchir. Je pense à l'homogénéité nécessaire, mais pas suffisante, pour que les deux écritures s'accordent et forment un tout. Seule l'expérience vécue témoignera du problème soulevé ! Me référant à votre jugement, et non plus au mien, jugulant votre pudeur par l'acceptation de mes manques, nous arriverons, j'espère à franchir les obstacles qui, jusqu'à présent nous ont arrêtés dans nos tentatives.

Cordialement,

Pierre

Après relecture de sa prose, il trouva que dans le genre « intello torturé », elle méritait une qqqmention très bien dans le style ampoulé. Il prit conscience de la médiocrité de sa réponse qui manquait de simplicité. À s'interroger sur la qualité de chacune de ses phrases, il ne risquait guère d'avancer. Aussi, il décida que l'important du moment consistait à poursuivre l'entreprise, à franchir ce fatidique cap du non-retour. Se laissant bercer par ses rêveries si familières chez lui, il repensa à son annonce, celle qui avait attiré l'attention de Maryse. À sa dernière inscription à ce qu'il appelait par dérision la « foire aux bestiaux », une paresse envahissante l'avait poussé à ne rien mettre pour se présenter. La première fois, il s'était appliqué à rédiger un texte pigmenté d'humour qui avait obtenu du succès auprès de ces dames. Il savait donc par expérience, l'importance, l'impact d'un écrit. Négligence, fainéantise, il ne possédait pas de réponse satisfaisante à offrir.

Chapitre 3 Chapitre 3

Cette fois-ci, il avait laissé par coquetterie et aussi par jeu, cette annonce quelques jours avant la fin de son abonnement.

Eh oui, la fête est finie, on range les tréteaux. Sur un banc, une petite fille s'amuse avec sa poupée, elle attend son papa, celui qui joue merveilleusement du banjo, un blues de La Nouvelle-Orléans flotte dans l'air. Dans les années vingt et un, où peut-être un peu plus tôt, treize musiciens périrent dans les flammes de l'enfer, tous des cinquantenaires qui avaient consacré leurs vies à leur passion. Personne jusqu'à présent n'a résolu cette énigme, sauf peut-être cet enfant très sage, si intuitif ! Il aurait pu le manifester d'une manière plus classique, oui je pars, oui j'en ai marre de chercher l'âme sœur, comme on recherche une paire de chaussettes dans le catalogue de la Redoute. Eh bien non, il ne savait pas trop pourquoi, il avait écrit cela. Son texte, avec son côté abscons, un peu mystérieux avait soulevé et soulevait encore, à son grand étonnement, l'intérêt de ces dames, intriguées par cette annonce décalée et sans rapport avec le but poursuivi. Elle les changeait de la banalité de certaines, restée trop fidèle à l'esprit du Chasseur français. Sa curiosité piquée par le nombre très important de messages qu'il ne pouvait plus lire, Pierre décida de se réinscrire sur le site, rien que pour en prendre connaissance et entamer une nouvelle campagne de printemps ! De tous ces courriers reçus se dégageaient des sentiments multiples, un mélange de perplexité, de sympathie et parfois même d'encouragement à écrire.

E-mail de : Parfois-44 Date : 11 mars. 22 h 49.

Objet : Énigme

Bonjour,

Je viens de parcourir votre message, le contenu me laisse perplexe. Je lis encore beaucoup de contes et mythes, je conte également en public (sur la photo jointe je raconte une histoire) et là, interrogation, je ne comprends pas me donnerez-vous une explication ? Je vous en remercie par avance. Une information : j'habite Niort, dans les Deux-Sèvres, je suis née à Ploërmel, où je me rends régulièrement.

Avec mes sincères salutations, Madeleine E-mail de : Mélusine-34 Date : 12 mars. 22 h 50.

Objet : On se laisse facilement bercer !

Bonsoir,

– Je ne dois pas être la seule à m'être fait prendre au charme de votre annonce... Si j'en crois le nombre de visiteuses... Cela change de la platitude usuelle... Vous pourriez continuer l'histoire... un chapitre par semaine... vous allez exploser les compteurs !

Cordialement,

Mélusine

Ce dernier message flatta son ego. À force de se dévaloriser pour masquer son orgueil, il en oubliait l'infime part de qualités dont la nature avait bien voulu le doter. Ces quelques mots renforcèrent sa décision de persévérer, un bel encouragement ! Merci, Mélusine.

L'APPRENTI ÉCRIVAIN

Vers la fin mars, Maryse déclara à Pierre qu'elle devait travailler jusqu'en juin pour obtenir un examen qui portait le sigle « VAE », après elle se remettrait à l'écriture de la suite. Ne connaissant pas la signification de ce terme, elle lui indiqua qu'il représentait l'abréviation de Validation des Acquis de l'Expérience. Cette démarche permettait d'accéder à un diplôme si un candidat se montrait capable par une épreuve et une soutenance devant un jury de démontrer que son savoirfaire professionnel lui conférait un niveau équivalent. Elle devait soutenir cette thèse le premier et deux juin. Elle lui assura qu'elle pensait trouver le temps pour continuer l'aventure littéraire. Effectivement, le sept avril, elle lui envoya son premier texte, court, à peine une page. Elle avait « baptisé » la petite fille d'un nom et prénom très romantique, l'héroïne s'appellerait dorénavant. Juliette de Bonneville. Il lui restait à rebondir sur les tribulations d'un grand-père qui s'engageait dans l'armée française en 1916, plus pour fuir une dette que par pur patriotisme. Pierre, qui adorait l'Histoire, ne manquait pas de documentation. Il avait hérité de ses grands-parents de très vieilles encyclopédies sur le conflit de 1914-1918. Il possédait aussi celles qu'il avait achetées, en vingt volumes, il y a environ trente ans, ouvrages qu'il avait trouvé absolument nécessaires dans la bibliothèque d'un enseignant digne de ce nom. Il ne les avait pas finalement beaucoup usés à les feuilleter, enfin une occasion de les amortir ! Il décida de transformer l'aïeul en héros, qu'un « sale boche » tuera dans une embuscade. L'expression semblerait choquante de nos jours, mais on appelait ainsi nos cousins germains pendant la première et la Deuxième Guerre mondiale, elle est restée vivace encore longtemps, après la « der des der ». Il laissait bien sûr une veuve et un orphelin complètement démunis. Il prit conscience qu'il démarrait très fort dans l'esprit « veillées des chaumières » ! Trois heures de lecture et de recherche sur Verdun et la bataille de la Marne s'avérèrent nécessaires pour écrire deux pages. Malgré cet aspect laborieux, ce travail lui plaisait bien. Hors ses vaines tentatives, il n'offrait pas totalement le profil du néophyte en matière d'écriture. Pendant trois ans, à la demande d'un ami journaliste muté dans une autre ville, il avait assumé comme pigiste, dans un grand hebdomadaire régional, les comptes rendus des événements touchant la plaisance. Parfois, il rédigeait quelques articles dans des domaines variés, qui tenaient plus de la rubrique des chiens écrasés que de l'édito de Libé ! Très vite, Pierre constata qu'il devait s'organiser sur un plan purement technique, il ne possédait aucune connaissance en informatique. Il tapait sur le clavier avec juste deux doigts, il ne pouvait pas continuer à recopier à la main ce que Maryse lui envoyait. Par le plus grand des hasards, Chantal, une amie de longue date, lui rendit visite. Elle lui apprit à réaliser un copiercoller, elle lui suggéra aussi d'acheter une clé USB pour mettre les textes en mémoire. Il en profita pour lui demander son avis sur ses premières élucubrations. Elle lui confirma qu'elle trouvait son style précis, documenté, mais se garda bien de lui dire que son écriture paraissait un peu froide. Pierre ne resta pas dupe, il le devina à travers ses paroles. Paralysé par le doute qui l'envahissait, poussé par la nécessité de se rassurer, il ressentit vivement le besoin de confier ses inquiétudes à son amie Brigitte, son ex-compagne, son amour défunt. Ils avaient partagé onze ans de vie commune, pleine de merveilleux souvenirs, mais les trois dernières années s'étaient avérées de plus en plus difficiles. Ils se disputaient sans cesse, comme chats et chiens, pour des bêtises, des futilités. Conscient, mais incapable de les maîtriser, chacun s'enfermait dans ses certitudes. Extrêmement stressée par son travail, elle se donnait à fond avec toute sa générosité. Quand elle rentrait le soir, elle éprouvait le besoin de savourer une seconde journée, en la prolongeant par quelques moments de détente. Elle adorait retrouver une copine, boire des coups en grillant quelques cigarettes, éterniser ce temps dévoré par ses occupations professionnelles. Il lui répétait en plaisantant, qu'elle vivait en survitesse, comme un moteur qui menace de s'emballer. Elle fumait beaucoup trop à son gré, un paquet par jour. Il avait essayé de l'en dissuader, de lui faire ralentir sa consommation, mais en vain. Très consciente de son addiction et de ses risques encourus, elle reconnaissait son manque de volonté, cette incapacité à arrêter, un fatalisme aussi face à cette maladie. Il avait la chance d'avoir échappé à ce fléau, sans grand mérite d'ailleurs. Il n'avait jamais pris de plaisir aux volutes de la cigarette, ni non plus ressenti l'obligation d'imiter les autres. Leurs stress réciproques, la routine du quotidien, la difficulté permanente de communiquer, l'usure du désir eurent raison de leur amour. Conséquence de son tabagisme, Brigitte dut subir une très grave opération, qu'elle affronta avec un exceptionnel courage.

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