- Hé, beauté !
Par pitié, non !
Je frotte énergiquement la choppe que j'ai entre les mains. Personne ne viendra me reprocher de ne pas nettoyer correctement mes verres ! Occupée comme je suis, ce lourdaud va bien finir par se rendre compte que je ne veux pas lui parler.
- C'est à toi que je parle !
Si seulement il pouvait disparaître ! Je ne peux même pas feindre de ne pas l'avoir entendu.
El Carretero du Buena Vista Social Club est diffusée à fond dans la salle. En temps normal, le son de la guitare m'apaise mais ce n'est pas le cas ce soir. Avec tous les ivrognes qui n'arrêtent pas de gueuler, j'ai l'impression que ma tête va exploser. Voilà pourquoi je déteste l'alcool : il possède la capacité de lever les inhibitions des personnes qui le consomment, au point de les pousser à des actes stupides voir dangereux. Il n'y a qu'à regarder ce groupe installé non loin du bar : la bande encourage l'un d'entre eux à boire cul sec une bouteille entière de Tequila alors que le type tient à peine sur ses jambes !
Ce matin je me suis réveillée la gorge nouée par l'angoisse et les épaules raides. Je pensais qu'une fois la journée entamée, je me sentirais mieux. Les choses ne se sont pas passées comme prévues : mon dos me fait un mal de chien tant je suis tendue. Ajoutez à ça une migraine biscornue apparue en début d'après-midi et vous obtenez une jeune femme fatiguée qui a la dalle. Le genre de faim qui vous donne l'impression que vos intestins vont tomber en miettes à force de se tordre.
Alors ce type qui cherche à attirer mon attention, c'est plus que je ne peux supporter. Je n'aspire qu'au silence et à la tranquillité de mon appartement. Vivement que mon service prenne fin !
- Tu es sourde ou quoi ? beugle-t-il.
Réprimant un soupire d'agacement, je plaque un sourire factice sur mes lèvres et lui fais face. Qu'on en finisse au plus vite.
Avec ses yeux injectés de sang et ses gestes imprécis, il m'a l'air bien soûl ! Je devrais lui appeler un taxi, qu'il aille cuver ailleurs... Mais la dernière fois que j'ai été aussi gentille envers un client, José -le gérant- m'a clairement fait comprendre que je jouais ma place. Et comme j'ai besoin de ce travail plus que de savoir si les hommes à qui je sers de l'alcool rentrent sains et saufs chez eux, j'obéis aux ordres du patron.
- Buenas tardes Señor, en quoi puis-je vous aider ? je lui demande avec tout l'amabilité dont je suis capable après une si longue journée de travail.
Clarissa la fille avec qui je partage le service du bar ce soir me lance un regard mi-compatissant, mi-moqueur. Elle fera moins la maligne lorsque ça sera son tour. Ce n'est qu'une question de temps, avec tous les poireaux qui suivent le moindre de ses mouvements.
- Tu as un accent, dit mon ivrogne d'une voix pâteuse.
Sans blague !
- Tu n'es pas du coin ma jolie ?
Lorsqu'il sourit, je découvre les dents – devrais-je dire les chicots – qui lui restent en bouche. C'est répugnant.
- Je viens du Sud.
Inutile de le nier. Même si je peux prendre sans problème l'accent yankee*, je préfère largement les consonances du Sud. Elles me rappellent la maison. Un endroit où je ne suis plus la bienvenue.
Cet accent est l'une des rares choses qu'il me reste de ma vie d'avant.
- Je viens du Nouveau Mexique, je confie à l'ivrogne.
Ce qui est un mensonge : je suis texane.
- Ah, d'accord ! Mais...
Les deux neurones qu'il lui reste semblent en plein effort pour lui trouver quelque chose à dire. C'est aussi triste qu'agaçant. Je ne supporte définitivement pas les ivrognes !
Il y a des jours comme ça où devoir taper la discussion avec les clients me donne des envies de meurtre. Tandis que monsieur j'ai-trop-bu cherche toujours un truc à dire, je pense à mes pieds comprimés dans les escarpins que je suis obligée de me farcir. Ces chaussures sont censées galber ma silhouette et me faire gagner des centimètres – ce sont-là les mots de José. Or je vis un enfer à cause d'elles ! Au point que je suis obligée de me dandiner d'un pied à l'autre afin de soulager la douleur. Ça ne m'étonnerait pas de retrouver mes pieds couverts de cloques, une fois que je pourrai retirer ces horreurs.
Elles font un mal de chien !
- ... Mais, continue l'homme comme s'il ne venait pas de s'écouler plus d'une éternité depuis sa dernière phrase. Qu'est-ce qu'une fille du Sud vient faire à Chicago ?
Excellente question Watson !
- Je voulais changer d'air, voir du pays, je réponds tout en servant le client assis à ses côtés.
Il passe une main aux doigts boudinés sur sa calvitie naissante.
- J'ai vécu quelques temps dans le Nouveau-Mexique lorsque je suis arrivé aux Etats-Unis, me raconte-t-il en piochant dans le bol de cacahuètes posé devant lui. Cet endroit n'a de mexicain que le nom : tout là-bas respire le gringo*... Comme partout dans ce pays !
L'alcool rend son anglais approximatif. Alors qu'il me raconte comment il a quitté son Mexique natal pour le rêve américain, je fais semblant d'écouter.
Comme je fais pour supporter ça toutes les nuits ? Oh bien sûr, les clients ne sont presque jamais les mêmes et les histoires diffèrent quelque peu : il m'est même arrivé d'entendre des récits de parcours hors normes ! Mais dans l'ensemble, c'est toujours la même chose.
Normal me diriez-vous, je travaille dans un bar qui se targue d'être un point de rassemblement de la communauté Latina de Chicago. La Chiquita. La petite. Un nom assez ironique quand on sait que j'atteins à peine 1m58...
Voilà six mois que je trime dans ce bar. Et j'en ai entendu des histoires !
Six mois durant lesquels j'ai eu le temps de me familiariser avec les habitudes des clients, au point de passer maître dans l'art de parler le Spanglish : ce mélange atypique d'anglais et d'espagnol que tout le monde utilise ici.
A la fin de son récit, monsieur j'ai-trop-bu essaie d'obtenir mon numéro de téléphone. Comme beaucoup avant lui.
- Lo siento señor : je n'ai pas le droit de donner mon numéro aux clients.
- C'est dommage, dit-il d'un air penaud.
- En effet.
Pour l'empêcher d'insister, je lui propose un autre verre qu'il accepte avec un grognement d'approbation. Je m'empresse donc de remplir sa chope.
- Tu ne t'en es pas si mal tiré, me lance Clarissa en passant à côté de moi.
Alors que ma tenue censée évoquer une danseuse de salsa me va comme à une gamine qui aurait piqué les fringues de sa mère, les courbes affolantes de Clarissa sont quant à elles mises en valeur, conférant une certaine grâce au satin de mauvaise qualité qui lui colle à la peau.
A côté d'elle, j'ai l'air chétive ! Rachitique même... Bonjour les complexes !
- Merci, je réplique en levant les yeux au ciel.
Et cette maudite fleur accrochée à mes cheveux qui n'arrête pas de me démanger la tempe !
Vivement que je parte d'ici !
*
Il n'y a pas à dire : rien ne vaut le confort d'une bonne paire de baskets. Malgré mon budget serré je m'achète toujours les meilleures. C'est mon péché mignon.
J'enfile mon manteau par-dessus ma robe de service jaune moutarde et range mes chaussures à talons dans mon sac fourre-tout. Je retire la stupide fleur que je me suis trimbalée toute la soirée, puis secoue ma tignasse.
Quelques mèches aux boucles serrées me retombent devant les yeux.
Clarissa déambule simplement vêtue d'une culotte en dentelle, tout en discutant avec les autres serveuses.
Qu'est-ce qu'elle a de beaux seins, la garce !
Dans une autre vie, j'étais une fille comme elle : jeune étudiante travaillant dans un bar pour s'offrir quelques extras, entourée d'une ribambelle de copines avec qui je faisais la fête presque tous les soirs. Je n'ai plus rien de tout ça.
Arrête de ressasser le passé !
En effet, je n'ai pas à me remémorer tout ce que j'ai perdu. C'est du passé. Et le passé doit impérativement rester derrière moi. Je n'ai pas le droit d'être nostalgique car ce que je suis en train de vivre, je le mérite. C'est la punition pour tout ce que j'ai fait.
- A demain les filles, je leur lance en quittant les vestiaires.
- A demain, répondent-t-elles.
- Tu es sûre que tu ne veux pas venir avec nous ?
Clarissa a eu l'idée d'une sortie en boîte entre filles. Une invitation que je me suis dépêchée de décliner.
- Une autre fois.
- Tu dis toujours ça ! Il y a autre chose que ton appartement et ton boulot dans cette ville, me taquine-t-elle en enfilant une robe ultramoulante qui couvre à peine ses fesses.
Une fois sa robe en place, Clarissa se met à coiffer ses longs cheveux bruns à l'aide de ses doigts.
- Je suis vraiment crevée aujourd'hui. Et mes pieds me font un mal de chien, je me justifie.
- On croirait entendre une petite vieille, lance une autre fille.
Nous éclatons toutes de rire.
Je n'ai que quelques années de plus qu'elles. Mais pour ma tranquillité d'esprit et pour éviter les questions embarrassantes, je leur ai aussi menti sur mon âge. Pour ces filles, j'ai dans le début de la vingtaine.
- A demain les filles ! Et ne vous amusez pas trop sans moi !
Puis je m'en vais.
En empruntant la porte de service, je n'aurai qu'à marcher quelques minutes avant de tomber sur la grande avenue. De là, je prendrai le bus qui me ramène chaque soir chez moi. Je pourrais tout aussi bien sortir par l'entrée principale du bar et prendre le métro mais ça rallongerait mon trajet.
Voilà pourquoi il me faut une voiture : je ne dépendrai plus des transports en commun. A quelques rues de mon appartement, j'ai remarqué une petite Ford avec le panneau « à vendre » collé sur le pare-brise. Seulement tout l'argent que je gagne, je le mets de côté au cas où l'impensable viendrait à se produire... Donc la nécessité d'une voiture se heurte à la peur qui m'habite depuis quatre ans. Résultat des courses, je me retrouve à emprunter le bus à deux heures du matin.
Une fois hors du bâtiment, je lance mon lecteur mp3 et me dépêche de traverser la ruelle. Next to me d'Emeli Sandé se met à jouer.
Nous disposons de trois longs mois avant l'arrivée de l'hiver mais le vent froid venu du Canada annonce déjà un hiver glacial.
Nouveau point sur ma liste de course : acheter un manteau. Celui que je porte depuis l'hiver dernier tombe déjà en lambeaux. Je vais être obligée de dépenser un peu plus pour avoir une veste qui tienne tout l'hiver...
Ce n'est que lorsque la chanson s'achève que j'entends les bruits de pas derrière moi.
Soudain, mon cœur se met à battre plus vite.
Calme-toi, Lili !
Je ne suis pas la seule à emprunter cette ruelle. Beaucoup d'employés de La Chiquita font la même chose.
Néanmoins, j'accélère le pas, tandis que les poils de ma nuque se dressent.
- Mademoiselle Grant ?
Je pile net.
Voilà deux ans que personne ne m'avait appelé comme ça... Ça ne peut signifier qu'une chose.
Je me mets à courir.
« Elle s'enfuit ! » j'entends l'homme crier derrière moi.
Oh mon Dieu... Ça ne peut pas se reproduire ! Pas maintenant !
Alors que mes écouteurs glissent de mes oreilles, j'entends clairement ses pas marteler le bitume derrière moi. J'accélère alors le rythme.
Il faut que je réussisse à le semer. Il le faut à tout prix !
Brusquement, des bras puissants me coupent dans mon élan. La seconde d'après, une main se plaque violemment contre ma bouche.
Non !
Je me débats comme un diable et tente à mon assaillant donner des coups de tête et de pieds. Mon sac me glisse des mains et avec lui, la chance d'utiliser la bombe lacrymogène qui ne me quitte jamais.
- Calmez-vous ! m'ordonne-t-il en me secouant.
Mes dents s'entrechoquent, puis le goût du sang se répand dans ma bouche.
Je panique complètement... Je vois un autre homme sortir de l'ombre et ramasser le contenu de mon sac.
Non. Non. NON!
L'homme se met à me traîner vers la grande avenue. Avant de quitter la ruelle, il me repose à terre.
- Ne tentez pas de vous enfuir !
Contre mes côtes, je sens le canon de son arme.
Un troisième homme vêtu d'un costume sombre nous rejoint.
Pitié !
Tous les quatre, nous longeons l'avenue. Personne ne semble prêter attention à notre étrange groupe.
Je suis complètement tétanisée par la peur.
Lorsque je vois le 4*4 aux vitres teintées garé à l'intersection, je tente à nouveau de fuir mais ils me tiennent si bien que je n'ai plus aucune issue.
Si je monte dans ce véhicule, tout ce pourquoi j'ai lutté ces deux dernières années sera réduit à néant !
Je ne peux pas les laisser m'emmener !
- Arrêtez de gesticuler ! m'ordonne celui qui me menace de l'arme qu'il a dissimulée.
Je refuse d'avancer : il en est hors de question !
Malgré mes efforts, ils me soulèvent de terre comme si je ne pesais rien.
Seigneur, Ayez pitié de moi...
Si j'entre dans ce véhicule, il en sera fini de moi. Je ne pourrai pas leur échapper. Pas une troisième fois.
Une terreur sans nom m'envahit. Une peur viscérale comme je n'en avais pas éprouvée depuis des années. Les gorilles me poussent dans le véhicule de force puis referment la portière dans un claquement violent.
- Bonsoir Araceli. Tu ne peux pas imaginer combien je suis heureux de te revoir.
Mon sang se glace. Tel un automate, je lève les yeux vers l'homme qui a détruit ma vie.
- Kale...
°°°
Le mot Yankee était utilisé au départ pour désigner les habitants de la Nouvelle-Angleterre, descendants des colons néerlandais. Les origines de ce mot restent floues à ce jour. Néanmoins deux hypothèses permettent de mieux en comprendre l'histoire. Dans la première hypothèse yankee dériverait du nom « Janke » qui équivaut en français à « Jean » (le J se prononçant Y en néerlandais). Ce nom peut tout aussi bien être un patronyme qu'un prénom. Dans la seconde hypothèse le mot aurait une origine amérindienne : en langue Cherokee, eankke signifie lâche.
Au fil du temps, le mot a revêtu plusieurs significations : dans le sens dont il est employé dans l'histoire, il fait référence aux tensions qui ont divisés les Etats-Unis durant la Guerre de Sécession. En effet, les confédérés du Sud l'utilisaient pour désigner (péjorativement) les abolitionnistes du Nord. Il faut savoir qu'à l'étranger, ce mot désigne familièrement les américains peu importe leur Etat d'origine. Autre info ludique, lorsque l'on parle de « Yankees » aux Etats-Unis on fait aussi référence au New-York Yankees, l'équipe de baseball de la ville éponyme.
Gringo est un mot argotique péjoratif utilisé aussi bien en espagnol qu'en portugais pour qualifier les étrangers (de manière plus général ceux qui ne parle ni espagnol, ni portugais). Particulièrement en Amérique latine où il désigne les « américains ».
Après des mois de recherches infructueuses, je la tiens enfin !
Comme je m'y attendais, la terreur et la haine se disputent ses grands yeux. Je me demande où elle trouve la force de me détester après tout ce que nous avons vécu ensemble. Elle n'a plus rien de la femme que j'ai connue.
Et dire que plus d'une fois, j'ai cru l'avoir perdue pour de bon...
La voilà mienne à nouveau !
Lorsque je lève la main pour lui caresser la joue, Araceli recule d'instinct. Elle ne peut pas s'enfuir : mes hommes ont pris soin de verrouiller la portière.
- David ?
- Oui, Monsieur ?
- Pourquoi saigne-t-elle ? je demande à mon chauffeur sans quitter Araceli des yeux.
Sa lèvre inférieure est enflée et du sang macule les commissures de sa belle bouche.
- Elle s'est débattue, répond-t-il.
La simple idée que quelqu'un ait pu lever la main sur elle m'emplit de rage.
- Je vois.
A mon ordre, il démarre la voiture. Je m'occuperai de son cas plus tard. Pour le moment, toute mon attention est focalisée sur la femme qui ne quitte plus mes pensées depuis quatre ans.
- Comment vas-tu ?
Ses yeux s'agrandissent sous le coup de la surprise tandis que ses minuscules poings se crispent.
- Comment oses-tu me demander ça ? vocifère-t-elle.
J'hausse un sourcil. On dirait que le temps passé loin de moi a eu de drôles d'effets sur son caractère. Avant, jamais elle ne m'aurait parlé de la sorte. Surtout pas en public.
- Baisse d'un ton ! je siffle.
Prenant conscience de la gravité de sa réaction, Araceli baisse le regard et voûte les épaules. Voilà qui est mieux.
Je la sens tressaillir lorsque j'emprisonne son menton entre mes doigts, la forçant à me regarder droit dans les yeux. Elle respire de plus en plus vite.
En dépliant les doigts, j'atteins son cou où je sens battre son pouls. Les battements de son cœur me font penser à un oiseau. Un bel oiseau prisonnier d'une cage beaucoup trop petite. Pauvre chose... Elle n'a toujours pas compris que ses efforts pour m'échapper ne servent à rien. Jamais je ne la laisserai partir.
- Dieu que tu es belle..., je murmure en caressant sa joue.
Sa peau est une invitation aux caresses. Je garde un souvenir particulièrement plaisant de la première fois que j'ai pu la tenir nue contre moi. Mais il y a plus important à régler maintenant que je l'ai retrouvée. Mon désir peut attendre.
- Tu as perdu beaucoup de poids, je dis en écartant les pans de son manteau défraîchi. Je vais devoir faire retoucher toutes les tenues que j'ai apportées spécialement pour toi.
Son corps mince est enveloppé d'un satin de mauvaise qualité. Un tissu informe qui ne rend absolument pas justice à ses courbes. Moi seul sais comment la mettre en valeur. Araceli est faite pour moi : elle a toujours été parfaite entre mes mains. Et cela ne changera jamais.
- Je me suis mise au régime, rétorque-t-elle avec hargne.
Sa réplique me tire un sourire.
Même acculée, elle trouve encore le force de me défier. Bien que je ne supporte pas sa rébellion, j'admire son cran.
- Je te préfère voluptueuse.
Ça en est trop.
Je la gifle à mon tour. Ce qui fait saigner sa lèvre.
- Ose encore lever la main sur moi Araceli et tu le regretteras pour le restant de tes jours !
- Je n'ai pas peur de toi !
- Il me suffit d'un coup de fil pour faire exécuter ton amie. Défie-moi encore et tu auras sa mort sur la conscience. Tu ne vas quand même pas la mettre en danger une seconde fois... Si ?
Elle sait que je ne plaisante pas. Elle cesse de se débattre.
Voilà comment je la préfère : soumise et complètement à ma merci. Elle n'a aucune idée du plaisir que me procure la terreur dans son regard. Je ne laisserai personne me gâcher cela. Pas même elle.
- Tu as intérêt à faire tout ce que j'ordonnerai.
- Hors de question!
- Penses-tu être en mesure de te rebeller ?
- Les Ramirez feraient n'importe quoi pour protéger leur fille ! Je suis sûre qu'ils ont déjà pris les mesures nécessaires à la sécurité de Bliss, réplique-t-elle.
Je ris.
- Ah, ma pauvre Araceli! Ce que tu peux être naïve parfois! Ça gâche presque ton intelligence... Penses-tu que je me serais lancé à ta recherche sans avoir pris mes précautions?
- Tu mens comme tu respires : si tu étais vraiment en mesure d'atteindre Bliss, elle serait déjà morte.
- C'est donc ce que tu penses de moi ? Et s'il en était autrement ? Et si je l'ai épargné uniquement pour toi ?
Son regard se trouble.
- Tu mens !
- Ne joue pas à ce jeu avec moi, Araceli. Tu perdras.
- J'ai déjà tout perdu par ta faute !
Colère. Haine.
J'ai horreur qu'elle me défie !
Araceli ose me traiter de menteur ! Comment peut-elle réagir de la sorte, après tout ce que j'ai fait pour elle ? Quand est-il de mon amour ?
Je sens ma colère enfler. Je prendrai un malin plaisir à piétiner cette belle assurance, à la réduire en charpie ! Je ferai tout ce qu'il faudra pour qu'Araceli ploie de nouveau.
- Cesse de me provoquer !
- Je ne te...
C'est alors que je l'embrasse.
Nos dents s'entrechoquent, avant qu'elle ne ferme la bouche. M'interdisant le passage.
Son corps est raide contre le mien. Nos regards ne se quittent pas. Le goût de son sang m'emplit la bouche. Un goût suave qui me donne envie de lui faire très mal. La punir pour s'être montrée aussi abjecte !
Ma main attrape sa gorge gracile et exerce assez de pression pour qu'elle ait du mal à respirer.
- Ouvre la bouche!
Elle tente de me repousser mais c'est un combat perdu d'avance : je suis beaucoup plus fort. Elle résiste encore quelques secondes mais le manque d'air finit par avoir raison de sa volonté. Araceli ouvre la bouche, prenant une grande inspiration. Ma langue franchit la barrière de ses lèvres. Je sais qu'elle ne répondra pas à mon baiser. Elle essaiera même de me mordre à la première occasion. A cet instant, c'est le cadet de mes soucis : je suis venu reprendre ce qui m'appartient.
Des larmes silencieuses coulent le long de ses joues alors que je plaque mon érection évidente contre son abdomen. Sa robe me gêne. Le tissu se déchire dès que je tire dessus, libérant ses seins gainés dans un soutien-gorge noir de mauvaise facture.
- Non ! crie-t-elle en essayant de me repousser de plus belle.
Je ne suis pas près de m'arrêter. Pas tant que je n'aurai pas obtenu sa soumission.
J'immobilise ses poignets contre la vitre au-dessus de sa tête, tandis que ma main libre finit de mettre sa robe ridicule en pièces.
- Non... Non ! répète-t-elle.
Horreur. Crainte. Terreur.
Ce n'est toujours pas assez. J'en veux plus. Beaucoup plus.
- Tu sais ce qu'il te reste à faire, je dis calmement.
Ma main remonte le long de sa cuisse, jusqu'au triangle de tissu entre ses jambes. Et dès que mes doigts l'effleurent, Araceli se remet à pleurer.
- Ne fais pas ça, sanglote-t-elle. Ne me fais pas ça...
- Tu résistes encore?
Elle tire sur ses poignets, sans succès. Mes doigts continuent leur exploration, prêts à déchirer le bout de tissu qui nous sépare. La prendre à l'arrière de ce véhicule n'est pas ce que j'avais prévu pour nos retrouvailles. Mais s'il faut en arriver là pour qu'elle m'obéisse à nouveau, je n'hésiterai pas à la baiser.
- Où est donc passé ta belle assurance ? Tu n'oses plus me défier ?
Lorsque ma main pousse sa culotte sur le côté, Araceli essaie de fermer les jambes.
- Kale..., sanglote-t-elle d'une voix brisée.
Je ne suis plus qu'à quelques centimètres de mon but. Encore un peu...
Juste au moment où j'effleure le cœur de sa féminité, Araceli ferme les yeux. Son corps réagit au contact de mes doigts : elle devient moite.
- Kale, arrête...
- Tu te refuses à moi pourtant ton corps lui m'accepte, je dis en glissant un doigt en elle. Il m'a toujours accepté.
Elle prend une brusque inspiration, le regard empli d'horreur.
- Stop !
- J'ai conscience que ça fait longtemps, mais penses-tu que je pourrais te faire jouir rien qu'avec mes doigts ? Tu as toujours été si réactive...
Elle tente à nouveau de refermer les jambes mais je l'en empêche.
- Non !
- Supplie-moi.
Elle secoue la tête en sanglotant.
- Non...
J'introduis un deuxième doigt en elle, ce qui la fait crier. Elle est si étroite que c'est à peine si je réussisse à bouger ma main.
- J'ai dit, supplie-moi !
Lorsque mon regard rencontre enfin le sien, j'y découvre ce que j'attendais.
- Pitié Kale... Ne me fais pas ça...
Je lui souris, satisfait. Ce que je ressens à cet instant est plus intense qu'une occasion de posséder son corps.
Et ça, Araceli le sait.
Après un dernier baiser, je finis par la lâcher.
°°°
Kale est un monstre.
La joie que je lis dans ses yeux gris est profondément malsaine.
Comment ai-je pu un jour me croire amoureuse de cet homme ? Il a fait de ma vie un enfer !
Après m'avoir brutalisée, voilà qu'il reprend sa place comme si de rien n'était ! Je me redresse tant bien que mal, occultant la douleur qui irradie aussi bien de mon bas-ventre que de l'arrière de mon crâne.
Je me sens sale.
A côté de ses vêtements hors de prix j'ai l'air d'une miséreuse en haillons. Le dégoût me noue l'estomac. Une fois de plus Kale est le grand vainqueur. Il a obtenu exactement ce qu'il voulait de moi.
J'ai peur. J'ai honte. J'ai la rage...
Tout se mélange dans ma tête. Mes défenses tombent les unes après les autres. Le réveil de Bliss, la réapparition de Kale, ce qu'il vient de me faire... Je suis complètement prise au piège !
Calme-toi.
Je suis finie... Il a gagné.
- Les Ramirez ont engagé des détectives privés pour te retrouver, dit-il en essuyant sa bouche encore maculée de mon sang.
Un frisson d'horreur me parcourt. Comment ai-je pu un jour aimé avoir cette bouche contre la mienne ? Comment ai-je pu l'aimer ?!
« Fais attention à ce que tu souhaites, tu pourrais l'obtenir ». Je maudis le jour où j'ai rencontré cet homme. Je me mets à pleurer à nouveau. A quoi bon me battre ? Je suis complètement à sa merci. Kale m'a détruite.
- Naturellement, je t'interdis de reprendre contact avec Bliss ou sa famille.
A quoi bon, hein ?
- Tu ne retourneras pas au Texas sans mon autorisation.
A quoi bon continuer à me battre ?
- Est-ce clair ?
Quoi que je fasse...
- Araceli regarde-moi, ordonne-t-il.
Je m'exécute.
Mes yeux rencontrent les siens.
Gris.
Gris et calculateur.
Gris et froid.
- Dois-je me répéter ? demande-t-il avec impatience.
- Non, Kale. J'ai compris ce que tu attends de moi, je réponds d'une voix atone.
Quoi que je fasse, il finit toujours par gagner. Où que j'aille, Kale me retrouvera et réduira ma vie en miettes. Alors pourquoi continuer à me battre ? Je suis fatiguée de fuir.
- Allons, ressaisis-toi un peu ! s'énerve-t-il. Nous savons tous les deux que tu es capable d'endurer bien pire que ça !
Il me tire par le bras à m'en faire mal. Je me retrouve moitié assise sur la banquette, moitié à genoux sur le plancher de la voiture devant lui. Kale prend ensuite mon visage entre ses mains.
- Ta force est l'une des raisons pour lesquelles je t'aime tant.
Je pleure de plus belle. De quelle force parle-t-il ? Je ne suis plus rien par sa faute !
Kale n'a pas besoin de me rappeler que j'ai déjà vécu pire que ce qu'il vient de me faire subir : je revois ces horreurs chaque fois que je ferme les yeux. La terreur m'étrangle. Je n'arrive plus à respirer.
- Franchement tu me déçois, déclare-t-il avec dédain en me repoussant.
Un sursaut de colère me saisit mais il est très vite remplacé par la peur : si je le défie à nouveau, Kale me fera du mal. Seigneur que je le hais ! Même si je désire sa mort de toutes mes forces, je ne peux rien faire contre lui : nous sommes liés. Si Kale tombe, il m'entraînera inexorablement dans sa chute.
Est-ce si important ?
- Répète ce que je viens de te dire, exige-t-il. Que je sois sûr que tu as compris.
- Je ne dois pas revoir Bliss sans ton accord. Ne t'inquiète pas Kale... Je ne ferai rien qui puisse contrecarrer tes plans.
Il sourit en me caressant la joue.
Laisse-le faire. Plus vite il en aura fini, plus vite il retirera sa main...
- Voilà qui est mieux ! s'exclame-t-il.
Sa main descend le long de mon cou jusqu'à l'encolure de ma veste.
- Non mais regarde-toi ! Tu mérites des vêtements faits de soie et des rivières de perles... Au lieu de quoi tu travailles dans un bar de seconde zone et porte des haillons !
Pitié, faites que ça s'arrête... Je ne veux plus qu'il me touche !
- Araceli, mon amour... Était-ce pour tomber aussi bas que tu m'as quitté ?
Kale semble affligé. Et pendant quelques secondes, je retrouve le Kale d'avant. L'homme dont la sensibilité m'avait tant touchée. A l'époque, je ne savais pas qu'il s'agissait d'une illusion destinée à attirer ses proies.
- Je...
- Tais-toi ! me coupe-t-il.
Ses coups de colère sont toujours aussi imprévisibles et violents...
- Tu me déçois énormément Araceli ! Moi qui avais placé de si grands espoirs en toi ! Il a fallu que tu gâches tout !
- Te rencontrer a été la pire erreur de ma vie, je réplique d'une voix râpeuse.
Sa main se referme autour de ma gorge déjà meurtrie. Cette fois, je ne lutte pas. Je me contente de garder les yeux baissés jusqu'à ce qu'il me lâche.
- Voilà une affirmation que je ne partage pas ! Car vois-tu, te rencontrer a été la meilleure chose qui pouvait m'arriver.
Kale m'embrasse à nouveau.
Laisse-le faire...
Il m'adresse ensuite un sourire satisfait.
- Tu es si belle !
Son pouce caresse mes lèvres. Je ferme les yeux, luttant contre l'envie de vomir.
Mon Dieu !
La voiture finit par s'arrêter. Avec horreur, je nous découvre devant l'immeuble qui abrite mon appartement. Kale éclate de rire face ma mine horrifiée. Un son mélodieux, en parfaite opposition avec le monstre qu'il est en réalité.
- Quoi ? Ça t'étonne que je saches où tu habites ? Il était initialement prévu que je t'y attende ce soir. Mais comme à chaque fois qu'il s'agit de toi, je deviens vite impatient.
L'un des gardes vient ouvrir la portière.
- Descends, ordonne Kale.
Je pose un pied au sol puis l'autre. Je tremble tellement que j'ai l'impression que mes jambes vont finir par céder sous mon poids.
- Crois-moi : si je pouvais te ramener sur-le-champ à la maison, je le ferais sans la moindre hésitation. Mais j'ai encore deux, trois petites choses à régler avant notre départ. Sache néanmoins que je reviendrai te chercher dans deux jours.
Nous nous regardons un long moment. Il attend quelque chose.
Je finis par hocher la tête :
- Dans deux jours, j'ai compris.
J'ai l'impression d'avoir du verre pilé sur la langue.
- Je te préfère nettement plus obéissante ! Inutile de te rappeler que tu ne pourras pas t'échapper. Pas cette fois.
Il lance ensuite mon sac à mes pieds.
- Je crois que ceci t'appartient.
Le gorille referme la portière.
Je suis le 4*4 des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse au coin de la rue. Après une éternité, je finis par ramasser mon sac. Mon corps me fait souffrir à chaque mouvement. D'un pas mal assuré, je gagne l'entrée.
Je ferme la porte de mon appartement à double tour et glisse la chaîne de sécurité. Je sais que ça ne sert à rien, mais j'ai besoin de savoir qu'il y a une barrière entre l'extérieur et moi. J'en ai besoin.
Je m'assieds parterre, le regard errant sur mes maigres possessions. Comme tous les endroits où j'ai vécu durant ma cavale, cet appartement est impersonnel. Rien n'y est vraiment à moi. Ainsi je peux m'enfuir sans rien laisser d'important derrière moi mais cette précaution qui ne sert plus à rien.
Mes mains se mettent à trembler et ma visions se brouille de larmes.
Qu'ai-je fait pour mériter ça ? Mon Dieu, pourquoi moi ?
Tu as trahi les seules personnes qui t'aimaient réellement... Tu leur as tourné le dos quand elles avaient le plus besoin de toi.
Toute cette souffrance... J'ai si mal que je n'arrive plus à respirer. Prise de panique, je me tiens la gorge. De l'air...
Je me sens glisser sur le côté. Mes poumons sont en feu.
Je n'arrive plus à respirer !
Ma vision se trouble.
Les ténèbres m'emportent...
Je trébuche sur une racine et tombe la tête la première dans les buissons. Une vive douleur irradie dans mon front ainsi que dans mes coudes meurtris. Je me relève à toute vitesse.
Fuir prime sur la douleur. Je n'ai pas le temps de vérifier l'état de mon téléphone que je serre de toutes mes forces contre ma poitrine.
Je dois sortir d'ici vivante !
Je les entends crier derrière moi. Ma peur se ravive.
Ils se rapprochent...
Je pensais les avoir semés !
Je ne veux pas mourir dans cette forêt ! Je ne veux pas que ma vie se termine comme ça !
OK Lili, calme-toi ! Quoi qu'il advienne, ne t'arrête pas ! Et surtout, ne te retourne sous aucun prétexte! Ne te retourne pas... Ne te retourne pas... Ne te...
C'est plus fort que moi : je jette un regard par-dessus mon épaule. A travers les arbres, je discerne les faisceaux de leurs lampes. Ils ne sont plus qu'à quelques mètres.
- Elle ne doit plus être très loin ! je les entends crier.
Mon Dieu, c'est le moment de te manifester ! Sors-moi de là...
Des sanglots m'étreignent la gorge si fort que j'en étouffe. Je ne dois pas pleurer. Je ne peux pas m'effondrer maintenant.
Ignorant les protestations de mes jambes, j'accélère. Mon front me brûle. Bientôt, ma vision se trouble : du sang. Je lève ma main libre et palpe les bords irrégulières de la plaie due à ma dernière chute. Ça brûle...
J'ai l'impression que mes poumons vont exploser. Ma respiration est saccadée... J'ai atteint mes limites.
Comment en vouloir à mon corps épuisé ? Ça fait une éternité que je cours pour échapper à mes assaillants. Une éternité que je ne sais pas où je vais. Une éternité que je tente d'échapper à une mort certaine.
Mon Dieu, comment ai-je pu en arriver là ?
Comment les choses ont-elles pu déraper à ce point ? Il y a quelques heures encore, je n'étais qu'une jeune femme comme les autres. Une jeune femme qui profitait d'une soirée avec ses amis! Je n'ai rien fait pour mériter ça, bon sang !
Je me mords la langue pour ne pas crier de douleur lorsque mon pied nu heurte violemment une pierre.
La douleur enflamme mon corps tandis que les larmes et le sang me brouillent la vue. Soudain, je revois l'atrocité de la scène à laquelle je viens d'assister. La cause de toute cette folie : l'assassinat de ma meilleure amie et de son copain.
Bliss gît quelque part derrière moi, une balle dans la tête...
**
J'ouvre brusquement les yeux.
Ma gorge me fait mal comme si j'avais crié dans mon sommeil. Je palpe d'une main tremblante la cicatrice sur mon front dont une partie est dissimulée par mes cheveux. Ses bords sont irrégulières sous la pulpe de mes doigts. Vu dans quelles circonstances j'ai été recousue par la suite, je ne garde pas grand-chose de la blessure que je me suis faite il y a quatre ans.
Mes cauchemars sont pour la plupart des souvenirs. Ces images reviennent me hanter toutes les nuits comme un film sans fin. J'ai mal... Une migraine horrible me martèle le crâne. Qu'est-ce qui a pu me mettre dans un état pareil ?
Kale m'a retrouvé.
Le réaliser me tire un sursaut de panique et j'en ai brusquement la nausée.
Ma dernière évasion remonte à il y a deux ans. A l'époque je me pensais incapable de réellement lui échapper.
J'étais à bout. Alors peu importait que ma liberté dure une minute ou une journée : il fallait que j'essaie. L'espoir m'a longtemps empêché d'abandonner cette folle idée. Je suppose que c'est aussi elle qui m'a permis de tromper la vigilance des hommes chargés de ma surveillance.
Les premiers jours de ma cavale ont été les plus difficiles. Je n'osais même pas sortir du motel où je m'étais réfugiée. Je suis restée enfermée dans cette chambre crasseuse jusqu'à la fin de mes maigres provisions. Sans mon instinct de survie, je serais morte de faim. Je vivais dans une peur constante : à chaque fois que je sortais, je ne cessais de regarder par-dessus mon épaule afin de m'assurer que je n'étais pas suivie. Certaines nuits lorsque la terreur devenait insupportable, je dormais sous mon lit ou dans la baignoire...
Puis les mois se sont succédés aux semaines et j'ai dû me rendre à l'évidence : personne ne m'attendait au coin de la rue pour me ramener de force auprès de Kale. Personne ne me menaçait d'une arme.
Ce n'est qu'alors que j'envisageai que je pourrais m'en sortir.
L'espoir s'est nourri de ma peur jour après jour. Mois après mois... Jusqu'à me faire oublier Kale. Jusqu'à ce me faire oublier ce que j'avais fait... Une erreur gravissime. Car malgré tous mes efforts, Kale m'a retrouvée.
Que va-t-il me faire, maintenant qu'il m'a à nouveau entre ses griffes? Et Bliss dans tout ça ?
« Je t'interdis de revoir Bliss»
Je le hais.
Mais surtout, je me hais : car je finis toujours par faire ce que Kale attend de moi. Je ne suis pas assez forte pour lui résister. Il me terrifie. Il a réussi à me briser, à entrer dans ma tête... Au point où j'ai l'impression de n'être qu'un jouet. Quand je pense à tout ce que Kale m'a fait subir... Je suis complètement à sa merci et je me hais pour ça !
« Tu es à moi ! Je disposerai de toi comme bon me semble »
Ce sont-là les paroles qu'il a prononcé, la première fois qu'il m'a retrouvé. Car oui, je n'en suis pas à ma première fuite. Seulement celle-ci a été la plus longue. Celle qui m'a fait croire que je pourrais faire une croix sur mon passé.
En tremblant, je me redresse tant bien que mal. Ce faisant mon regard accroche une planche du parquet plus claire que les autres. Je pose la main dessus... Elle cache ma seule véritable possession.
Victor.
Mon cœur se serre à nouveau. Mais la douleur que je ressens à cet instant est différente... Plus intense. Meurtrière. Non, je n'ai pas le droit de penser à lui. Lui aussi, je l'ai abandonné.
Mes jambes cèdent et je me tombe violemment sur mes genoux.
« C'est ta position parfaite. Celle pour laquelle tu es faite, ne l'oublie jamais ! Maintenant ouvre la bouche... ».
Prise de haut-le-cœur, je me précipite dans ma salle de bain. Je vomis jusqu'à ce que mon estomac se torde de douleur.
Une fois calmée, je me déshabille. J'évite de me regarder dans le miroir accroché au-dessus du lavabo. Je suis tellement fatiguée que je n'ai pas envie de me laver. Mais si Kale débarque ici et me retrouve nageant dans ma crasse, il risquerait de me faire une crise. Et me punir...
« Tu dois toujours être apprêtée pour moi... Toujours ! »
Tandis que ma baignoire se remplit, je rassemble mes habits déchirés et les jette dans la poubelle. Je reviens sur mes pas et décroche la planche en appuyant de tout mon poids sur un côté. En dessous se trouve un carton moisi, mais c'est son contenu qui m'intéresse. Je l'ouvre le plus délicatement possible. La clé s'y trouve toujours