La pluie battait contre les vitres comme si le ciel lui-même pleurait pour elle. Dans la salle à manger du dernier étage du manoir, l'ambiance était étrangement paisible. Trop paisible.
Assise à la grande table, elle contemplait son assiette à moitié vide. La nourriture avait un goût étrange... amer... métallique. Elle avait l'estomac noué, mais elle se força à sourire.
- Tu ne manges pas, mon amour ? demanda doucement l'homme en face d'elle, sa voix mielleuse contrastant avec le froid de ses yeux.
Son mari. Jason. Celui qu'elle avait aimé pendant des années. Celui pour qui elle avait tout abandonné.
Elle hocha la tête, tentant de chasser le malaise qui montait en elle. Son cœur battait trop vite. Sa vision se brouillait.
- Je... je ne me sens pas très bien, murmura-t-elle, en portant une main tremblante à sa gorge.
Il se leva lentement. Très lentement.
- C'est normal. Le poison agit plus vite que prévu.
Elle releva les yeux, incrédule.
- Qu... quoi ?
- Tu poses encore des questions inutiles. Tu aurais dû comprendre depuis longtemps.
Il s'approcha d'elle, pencha la tête, un rictus cruel aux lèvres.
- Tu n'étais qu'un outil. Une épouse de façade. Une idiote utile pour couvrir mes affaires... jusqu'à ce que tu deviennes un poids.
Elle tenta de se lever, mais ses jambes ne répondirent plus. Ses genoux cédèrent, et elle s'effondra au sol, haletante. Sa bouche s'ouvrit dans un cri muet.
- Et dire que tu pensais que je t'aimais... soupira-t-il. Pitoyable.
Il ouvrit les portes-fenêtres donnant sur le balcon. Le vent de la nuit s'engouffra dans la pièce, glacial. Elle sentit ses membres s'engourdir, ses forces la quitter.
Il la saisit alors par les bras. D'un mouvement brusque, brutal, il la traîna jusqu'à la rambarde.
- Je t'ai déjà tuée lentement. Maintenant, on fait croire à un suicide.
- P... pitié... balbutia-t-elle, sa voix presque éteinte.
Il n'eut même pas un regard.
- Adieu, chérie.
Et il la poussa.
Le monde bascula. L'air fouetta son visage. Elle chuta.
Un cri silencieux se perdit dans le vide. Et puis... plus rien.
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Un battement.
Puis deux.
Un souffle.
La douleur disparut.
Elle ouvrit brusquement les yeux, haletante, comme sortie d'un cauchemar. Elle était allongée. Mais ce n'était pas le béton froid de l'allée sous le manoir.
C'était un lit. Un lit familier. Des posters d'adolescente aux murs. Une lampe rose. Une trousse d'école.
Son ancienne chambre.
Elle bondit hors du lit, courut jusqu'au miroir.
Ce visage... ces joues rondes, sans maquillage. Ces yeux encore brillants d'innocence.
Elle toucha sa peau. Ce n'était pas un rêve.
Elle attrapa son téléphone. 3 septembre 2014. Dix ans plus tôt.
Le jour même où tout avait commencé.
Elle tomba à genoux.
Puis un sourire glacé étira lentement ses lèvres.
- Parfait.
Elle se releva, droite, le regard dur.
- Cette fois, je ne serai ni faible... ni gentille.
- Cette fois, c'est moi... qui détruirai chacun d'entre vous.
Le réveil retentit à 6h30, comme un écho lointain d'une autre vie. Élina ouvrit les yeux d'un coup sec. La chambre était baignée de lumière rose, les murs couverts de photos, de posters d'idoles qu'elle n'aimait déjà plus.
Elle resta allongée une minute, immobile, son cœur battant trop vite dans sa poitrine.
Ce n'était pas un rêve.
Elle s'assit lentement sur le lit. Ses doigts frôlèrent le drap, la table de chevet, le miroir sur pied... Tout était comme avant. Comme il y a dix ans.
Elle attrapa son téléphone d'un geste nerveux. 3 septembre. La date s'affichait, impitoyable.
Le jour où tout avait commencé.
Le jour où elle avait été présentée à Jason Marquez.
Elle sentit une rage sourde remonter, un goût métallique dans la bouche. Son esprit revivait chaque instant de sa mort : la trahison, le poison, la douleur, la chute... et son regard froid, détaché, alors qu'il la poussait dans le vide.
Elle se leva d'un bond, déterminée.
- Cette fois, Jason... c'est moi qui écrirai la fin de l'histoire.
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Le lycée Sainte-Hélène semblait tout droit sorti d'un catalogue de luxe : bâtiments en pierre claire, jardins parfaitement entretenus, étudiants en uniforme sur-mesure et portables dernier cri. L'ancienne Élina aurait été intimidée. Pas celle-ci.
Elle marcha d'un pas ferme vers les grilles, indifférente aux regards.
La journée de cours débuta normalement. Mais rien n'était normal dans sa tête. Elle observait, écoutait, mémorisait. Chaque mot, chaque sourire, chaque regard.
Et puis il apparut.
Jason.
Debout près des escaliers, entouré d'un groupe de garçons aussi prétentieux que lui. Il n'avait pas encore atteint sa pleine puissance, mais elle reconnaissait déjà le regard de prédateur, dissimulé derrière une façade charmante.
Quand son regard croisa le sien, un frisson glacial la traversa. Il s'avança, décontracté, comme s'il avait déjà conquis le monde.
- Salut. Toi, je ne t'ai jamais vue. Tu es nouvelle ?
Elle le fixa sans répondre.
- Élina, c'est ça ? Élina Moreau ?
Il connaissait déjà son nom, bien sûr. Il l'avait probablement lu sur les listes. C'était son jeu : s'intéresser, séduire, dominer.
Mais elle n'était plus cette fille.
- Oui. Et toi, tu es Jason Delcourt.
Un sourire en coin apparut sur son visage.
- On dirait que tu me connais déjà.
- Mieux que tu ne le penses.
Il haussa un sourcil, surpris par son ton. Un silence s'installa. Il était habitué aux regards admiratifs, aux bégaiements gênés. Pas à cette froideur maîtrisée.
- Intéressant. Tu m'intrigues, Élina Moreau.
- Profite bien de cette curiosité, répondit-elle calmement. Elle pourrait te coûter cher.
Il la fixa, intrigué. Elle lui tourna le dos et s'éloigna, consciente de son regard posé dans son dos.
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Plus tard, dans sa chambre, elle étala un carnet vierge sur le bureau. Sur la première page, elle traça une ligne droite, nette, au milieu.
Gauche : Traîtres. Droite : Pions.
Tout commençait ici. À seize ans. Dix années avant le drame.
Cette fois, elle allait frapper la première.
Les couloirs du lycée avaient un parfum de cire ancienne et de craie frottée. Rien n'avait changé. Les affiches collées de travers sur les murs, les élèves qui traînaient dans les escaliers, les casiers cabossés par des années de coups de pied impatients. Et pourtant, pour Élina, tout était différent.
Elle n'était pas une simple adolescente qui découvrait cet univers.
Elle en connaissait chaque recoin.
Et surtout, elle savait ce qui allait s'y produire.
Son cœur battait plus vite que la normale alors qu'elle gravissait les marches menant à la cour. Des visages familiers surgissaient dans la foule. Des souvenirs. Des regrets. Des avertissements.
Et soudain, elle la vit.
Assise sur un muret, en tailleur, casque vissé sur les oreilles, un roman entre les mains.
Maelys.
La douleur lui coupa le souffle.
Elle n'était pas prête.
Dans sa première vie, Maelys avait été la seule lumière au milieu du chaos. Fidèle, brillante, intuitive. Elle avait vu ce que les autres refusaient de regarder. Et elle avait payé le prix fort pour avoir découvert la vérité. Une vérité qu'elle avait tenté de transmettre à Élina... trop tard.
Dans ce passé révolu, Maelys était morte.
Elle s'était tue dans l'indifférence.
Mais aujourd'hui, elle était là. Vivante. Ignorante du sort qui l'avait autrefois attendue.
Élina sentit son regard s'embuer, mais elle inspira profondément. Pas de larmes. Pas de faiblesse. Elle avait une deuxième chance, et elle ne comptait pas laisser l'histoire se répéter.
Elle s'approcha lentement, comme si elle craignait que la simple distance franchie puisse briser cette réalité fragile.
Maelys leva les yeux de son livre, retira son casque, et lui adressa un regard curieux.
- T'es nouvelle ? demanda-t-elle, le ton neutre mais le regard perçant.
Élina esquissa un sourire. Elle reconnut aussitôt cette intelligence brute, cette capacité à lire les gens comme des livres ouverts.
- Élina. Je viens d'arriver.
- Maelys. On t'a pas briefée sur les bizarreries du lycée ?
- Pas encore, sourit-elle. Je suppose que tu veux t'en charger ?
Maelys haussa une épaule, amusée.
- Pourquoi pas. Je préviens juste que je suis un peu brutale. Si tu fais partie des populaires, des hypocrites ou des groupies de Camille, je t'abandonne direct.
Élina éclata de rire, un vrai, un qu'elle n'avait pas entendu depuis longtemps. Maelys haussa un sourcil, intriguée.
- Quoi ? J'ai dit un truc drôle ?
- Non. Juste... Tu me rappelles quelqu'un.
Toi-même. Avant. Avant qu'ils ne te brisent.
Maelys la fixa un moment, comme si elle tentait de capter quelque chose sous la surface. Puis elle sourit.
- T'as une vibe étrange, Élina. Un peu comme si t'étais pas vraiment... neuve ici.
Élina détourna le regard, une ombre dans les yeux.
- C'est peut-être parce que je sais déjà comment les choses peuvent mal tourner.
Maelys fronça les sourcils, puis fit glisser son sac à ses pieds.
- Assieds-toi. Je vais t'apprendre à survivre ici.
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De l'autre côté de la cour, Camille observait la scène. Son regard était noir, son cœur, inquiet.
Il y avait quelque chose de profondément dérangeant dans cette nouvelle venue. Elle avait l'allure d'une fille discrète, mais elle captait l'attention sans le vouloir. Même Maelys, si difficile à approcher, semblait fascinée.
Camille serra les poings.
Il y avait une étrange sensation de déjà-vu. Un vertige presque. Comme si quelque chose enfoui dans sa mémoire frappait à la porte, exigeant qu'on le laisse entrer.
Elle secoua la tête. Impossible. Ce n'était qu'une coïncidence.
Et pourtant...
Quand son regard croisa celui d'Élina, cette dernière la fixa sans ciller.
Pas un regard de soumission, ni même de crainte.
Non. Un regard de défi. De reconnaissance.
Camille frissonna sans comprendre pourquoi.
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Plus tard dans la journée, alors que la cloche retentissait et que la foule d'élèves s'écoulait dans les couloirs, Élina marcha silencieusement jusqu'à la bibliothèque. Maelys l'y avait rejointe avec une pile de livres dans les bras.
- Tu veux qu'on révise ensemble ? demanda Maelys. J'ai l'impression que t'as pas besoin de moi, mais t'as l'air d'avoir envie d'être entourée.
Élina la regarda longuement, le cœur lourd.
Dans l'autre vie, c'était Maelys qui l'avait poussée à creuser, à ouvrir les yeux sur Jason et Camille. Et c'était ce même courage qui l'avait menée à sa perte.
Mais cette fois, les rôles avaient changé.
- J'ai besoin de quelqu'un en qui je peux avoir confiance.
- Et moi, j'ai besoin d'une alliée qui ne soit pas aveugle ou corrompue.
Elles se sourirent.
C'était une pacte silencieux, un pont jeté entre deux vies.
Et même si Maelys ne savait rien... Élina, elle, se souvenait de tout.
Et elle était prête à tout pour éviter une seconde tragédie.