Mon métier ? Thanatopractrice. Mais pas n'importe laquelle. Je suis l'héritière d'un rituel ancestral unique, le "Dernier Souffle", un baiser pour apaiser les âmes.
Ma vie, marquée par ce "parfum de crépuscule", m'isole, mais un appel change tout : 80 000 euros, dix fois mon tarif, pour deux rituels sur un jeune homme "décédé", Kyle. C'est la somme qui m'arracherait enfin à mon sous-sol humide, alors j'accepte, malgré un instinct qui hurle.
Dans sa chambre, les bougies dansent, le corps est chaud. Mais pas de rigidité cadavérique. Mes lèvres se posent sur celles de "l'âme à apaiser", et je sens un mouvement. Une inspiration. Ses yeux s'ouvrent.
Il est vivant. Je recule, le cœur battant à rompre. Il n'est pas mort, il a été drogué, kidnappé par ses "parents", qui ne sont que ses ravisseurs. Et pire encore, je suis piégée, la porte verrouillée, les fenêtres blindées. Leur plan abject se révèle : m'utiliser comme mère porteuse pour concevoir un héritier. L'argent, le double rituel, c'était ça : me garder ici, m'enfermer.
J'ai passé ma vie à côtoyer la mort, à en exhaler le parfum. Aujourd'hui, je suis face à elle, et l'horreur me glace. Comment une thanatopractrice peut-elle tomber dans un piège pareil ? Comment me tirer de là, avec ce jeune homme, face à ces monstres ?
Tandis que leurs pas résonnent dans le couloir, une idée folle germe dans mon esprit : s'ils croient aux esprits, nous allons leur en donner pour leur argent.
Mon métier, c'est thanatopractrice. Mais pas n'importe laquelle. Je pratique un rituel que ma mère m'a transmis, et sa mère avant elle. Ça s'appelle "Le Dernier Souffle". C'est un contact intime, un baiser final pour apaiser l'âme du défunt et l'aider à passer de l'autre côté.
À cause de ça, je ne reste jamais longtemps avec un homme. Ce contact constant avec la mort m'a donné une odeur, une aura que ma meilleure amie Brenda appelle le "parfum de crépuscule". Les hommes adorent, mais ça ne dure jamais.
Le téléphone sonne. Une voix de femme, paniquée, brisée par les sanglots.
« C'est vous, Juliette Lloyd ? »
« Oui, c'est moi. »
« On m'a donné votre nom... Mon fils... il est mort. Subitement. J'ai besoin de vous. J'ai besoin du rituel. »
Sa voix se casse. Je l'écoute, patiente. C'est mon travail.
« Je veux que vous le fassiez deux fois. Une fois dans sa chambre, ici, au domaine. Et une autre fois, dans le caveau familial. Je vous donnerai 80 000 euros. »
Je reste silencieuse. 80 000 euros. C'est dix fois plus que mon tarif habituel. C'est une somme qui change une vie. C'est trop.
« Pourquoi deux fois ? » je demande, mon instinct en alerte.
« Je... je veux être sûre que son âme soit en paix. Complètement. S'il vous plaît. L'argent n'est pas un problème. »
Malgré le signal d'alarme dans ma tête, j'entends le bruit des factures qui s'empilent. Je pourrais enfin acheter mon propre local, arrêter de travailler dans le sous-sol humide que je loue.
« D'accord, j'accepte. »
« Oh, merci, merci... »
« Il y a une condition, » je la coupe. « Pour que le rituel fonctionne, le corps doit rester le plus chaud possible. Utilisez des bouillottes. Changez-les toutes les heures. C'est très important. »
« Oui, bien sûr. Tout ce que vous voudrez. »
Je raccroche. 80 000 euros. Je regarde par la fenêtre de mon petit appartement lyonnais. La somme brille dans mon esprit, plus fort que les lumières de la ville.
Je prends mon téléphone et j'appelle Alan. Il est au restaurant, je l'entends au bruit de fond.
« Salut, mon cœur ! »
« Alan, il faut qu'on arrête. »
Silence. Puis, sa voix, confuse. « Quoi ? Mais pourquoi ? Tout allait bien ce matin. »
« J'ai un nouveau contrat. Je pars demain. Tu sais comment ça marche. Je ne peux pas être avec quelqu'un quand je travaille. »
C'est ma règle. Une règle absolue. On ne mélange pas la vie et le travail que je fais. Surtout pas ce travail.
« Juliette, c'est ridicule ! C'est juste un travail ! »
« Pas pour moi. C'est fini, Alan. »
Je raccroche avant qu'il ne puisse protester. Je n'ai pas le temps pour ça. Je sors une valise et commence à la remplir.
Je passe voir Brenda dans son salon de tatouage. L'odeur d'encre et d'antiseptique me frappe comme toujours. Elle est penchée sur le dos d'un client, son dermographe vrombit doucement.
Elle lève les yeux et sourit. « Déjà un nouveau client ? Le dernier n'a même pas eu le temps de refroidir. »
« Très drôle. Celui-ci est spécial. Très bien payé. »
« Ah, un riche ? Fais attention, Juliette. Les riches ont des secrets encore plus sombres que les pauvres. »
Elle termine un trait, essuie la peau du client avec une compresse.
« Je sais. Mais la somme est trop importante pour refuser. »
Je lui raconte l'appel, la demande étrange pour deux rituels, les 80 000 euros.
Brenda fronce les sourcils. « Ça pue, cette histoire. Deux fois ? Personne ne demande ça. Et ce prix... C'est suspect. »
« Je sais, mais je prends mes précautions. Et puis, imagine ce que je peux faire avec cet argent. »
Elle soupire, pose son dermographe. « Je n'aime pas ça. Tu vas être seule, dans un endroit isolé près de Bordeaux. Si ça tourne mal... »
« Ça ne tournera pas mal. Je suis une professionnelle. »
On se regarde. Elle sait qu'elle ne peut pas me faire changer d'avis. Elle attrape un petit paquet sur son comptoir.
« Tiens. Pour la route. »
C'est une petite fiole d'huile essentielle de lavande. "Pour chasser les mauvais esprits", comme elle dit toujours. Et un sachet de ses biscuits préférés. Un rituel entre nous.
« Appelle-moi dès que tu peux, d'accord ? »
« Promis. »
Je la serre dans mes bras. Son inquiétude est sincère, et une petite partie de moi la partage. Mais l'appât du gain est plus fort.
Le lendemain, je prends un taxi pour la gare. Je porte ma tenue de travail : une longue robe noire, simple, stricte. Mes cheveux sont tirés en un chignon sévère. Mon visage est pâle, sans maquillage. Je dois incarner la solennité de ma fonction.
Le chauffeur de taxi me regarde dans le rétroviseur, mal à l'aise.
« Vous allez à un enterrement ? »
« On peut dire ça. »
Il ne pose plus de questions. Les gens sentent le "parfum de crépuscule". Il les met à distance. C'est mieux comme ça.