Début des années 2000...
Gare de Bessengue Douala, il est sept heures trente, lorsque le train en partance pour Yaoundé démarre ! Ça fait quand même un bien fou de voyager en train ; qui l'eut cru ? « Timing » respecté, première classe climatisée, et en plus tout est neuf ; depuis qu'on attendait ça dans ce pays ! Mais quand même, les prix sont à revoir à la baisse selon l'avis de Michelle. Heureusement que ce n'était pas elle qui payait son voyage. Elle venait d'être recrutée dans une grande banque, en tant que gestionnaire comptable, et ladite structure prenait en charge le transport. Elle avait pris la résolution de ne plus jamais remettre les pieds à Yaoundé, trop de mauvais souvenirs, mais étant donné qu'il ne faut jamais jurer de rien, la revoilà dans ce bled.
Douala lui avait quand même sourit et elle s'en était bien accommodée. N'eût été ce travail, elle serait restée, prise dans la spirale des stages interminables et non concluants. Mais elle avait obtenu le poste à Yaoundé, c'était à prendre ou à laisser. Et ce n'était pas n'importe quel établissement. Une grande institution bancaire et de renommée internationale. La manière dont elle fut embauchée était celle-là, bien connue de tous, par la recommandation. Nul ne pouvait être enrôlé sans passer par ce canal. Elle venait juste d'être embauchée comme temporaire à l'agende de Douala, pour un début ; c'était mieux que rien, elle en avait l'habitude, de n'être cantonnée qu'à ce rôle, celui de stagiaire.
Elle avait gardé espoir et patientait tout juste d'être confirmée; ça ne prendrait que six mois comme on le lui avait dit, juste six mois... Deux ans ! Cela lui valut en tout ces deux années de patience auxquelles elle s'adonna avec autant de bravoure et de détermination. On venait enfin de la titulariser. Son rêve se réalisait. Après toutes ces années de galères comme elle aimait si bien se les remémorer. Mais elles étaient bien loin toutes ces folles années qu'elle avait décidé d'effacer comme un coup de chiffon ; c'était trop facile, le fait d'oublier, ce passé.
Elle venait de célébrer sa nouvelle promotion, désormais elle vivrait ses rêves et se sentirait plus indépendante que jamais. Elle arborait ce sourire en permanence qui lui permettait vraiment d'oublier ce passé si douloureux. Mais la liesse fût de courte durée lorsqu'elle se rendit compte que le poste en question était basé à Yaoundé ! Elle avait rouspété et même boudé un tout petit peu ; elle ne put se consoler qu'en se mettant dans la tête qu'au moins elle y retournait mais non plus avec l'âme en peine, mais avec un bagage intellectuel et une situation professionnelle dignes de ce nom. Dorénavant, elle savait qu'elle serait différente; elle avait changé; elle savait qu'elle valait plus que ça, plus que tout. Elle tentait de mettre en avant cet aspect-là, et ce n'est que ça qui comptait à ses yeux; le reste n'avait plus d'importance. Mais dans le fond rien qu'à y penser, son retour dans cette ville ne l'animait pas vraiment.
Ce train qui venait de partir depuis plus de trente minutes, et dans lequel elle s'était engouffrée juste par mesure de confort et de sécurité que par plaisir, elle prit conscience peu à peu des nouveaux enjeux qui l'attendraient, au fur et à mesure que l'engin s'éloignait. C'étaient l'excitation, la joie et un certain sentiment de vanité qui l'envahirent soudain. Elle était consciente de l'endurance dont elle fit preuve au fil de ces deux dernières années, des résultats positifs et même d'une certaine gloire qu'elle afficherait auprès de tous. En même temps elle se sentait prise par de profonds remords. Ce retour lui rappelait non seulement quelques bons moments passés, surtout avec sa famille, ses copines, mais aussi quelques mauvais souvenirs, comme cette fameuse rencontre avec cet homme et dont les chemins se croisèrent par le plus pur des hasards. Elle venait d'avoir vingt-trois ans et croquait la vie à pleines dents.
Ayant grandi dans une famille assez modeste, elle fut élevée par des parents adoptifs qui l'ont recueillie à six mois auprès d'une fille mère, âgée de seize ans à l'époque. Ce n'était un secret pour personne dans la famille, puisque tout le monde savait que la fille mère en question est une parente éloignée de la famille. Pour le couple qui n'eût que des garçons, quatre en tout, ce fut donc une grâce pour eux d'accueillir enfin une fille. Michelle reçut donc une bonne éducation et quelques valeurs morales dignes de ce nom.
Considérée comme un modèle sur tous les plans, son parcours scolaire fut très brillant, sans jamais reprendre une seule classe elle faisait ainsi la fierté de ses parents. Avec ses traits fins et son teint chocolat, et sa longue chevelure naturelle, Michelle est un vrai canon de beauté. Il avait toujours été raconté que son père biologique serait originaire du nord du pays, un foulbé. Dotée d'une cambrure et d'un déhanché sans pareil, d'une chute de reins et des fesses bien galbées, elle ne laissait pas plus d'un indifférent. Mais ce n'était pas pour cette raison qu'elle se laissait séduire aussi facilement.
Très dure envers les mecs qui l'approchaient, elle s'en méfiait constamment ; on ne lui comptait que quelques aventures qu'elle avait commencé à avoir à l'université, dès la première année. Des aventures qui se terminaient toujours en queue de poisson. A la première incartade, elle ne perdait pas de temps pour rompre. Ses copines ne la comprenaient pas, en l'occurrence Clara, sa meilleure amie depuis l'enfance.
– Michelle, toi aussi tu es trop dure hein ! Ce n'est pas parce que tu t'imagines dans ta tête que Sylvain te trompe avec cette fille que tu vas rompre ! Toi aussi, apprends à supporter un tout petit peu non ? Le mec idéal ça n'existe pas ma chère...
Elle ne se laissait pas emporter aussi facilement par une longue passion ; elle possédait un art si farouche d'y mettre un terme au moindre pépin, surtout quand ça commençait à sentir un peu le roussi venant de la part du gars en question. Mais lorsqu'elle fit la connaissance d'Erwan, les choses furent différentes ; ce fut une grande surprise et un étonnant soulagement de la voir enfin avec un mec, un vrai ! Ses copines ne purent que l'encourager dans ce sens ; il avait vraiment l'air bien. La trentaine environ, il avait fait ses études dans une grande école de la place et avait obtenu une bourse pour aller terminer sa formation dans une prestigieuse Université en Angleterre. Quatre ans après, bardé de diplômes, il revint au pays bosser dans le pétrole.
Ils avaient été présentés un soir et Erwan, en l'espace de quelques secondes fut subjugué par sa beauté ; il ne la quitta plus des yeux de toute la soirée ; ils échangèrent quelques paroles ainsi que leurs numéros de téléphone. Les semaines qui suivirent, Erwan et Michelle, c'était jamais l'un sans l'autre; ton pied mon pied comme on dit vulgairement. Elle donnait l'impression de se sentir bien avec lui ; il était attentionné, il lui offrait de petits présents bref, elle pouvait avoir tout ce qu'elle voulait. Clara qui n'en revenait pas la motivait sans cesse.
– Je suis contente pour toi ma sœur, il a l'air bien Erwan !
– Oui miss ! Il est bien, mais il y a un truc ! Je ne sais pas si je vais pouvoir supporter !
– Quoi donc ?
– Ses parents lui ont déjà trouvé une fille à épouser, mais il m'a fait comprendre qu'il n'est pas d'accord, il dit qu'il m'aime et veut être avec moi, mais je ne le crois pas.
– Sérieux, je ne comprends pas nos parents ! Ils pensent que nous sommes encore à l'ère de l'antiquité ? Mais s'il te le dit c'est qu'il le pense vraiment, ça ne devrait pas te décourager pour autant, observes encore !
– Oui j'observe... je verrai bien !
– Hum ! Quand tu parles comme ça, ça veut dire que tu as déjà pris ta décision, je te connais très bien ma chère ! Mais il t'aime non ? Et toi aussi tu l'aimes !
– Oui... Mais...
– Mais quoi ? Tu crois que la vie est facile ? Il faut juste s'accrocher il a même bien fait de te dire la vérité, il aurait pu te la cacher aussi. Alors ne bats pas vite en retraite.
Elle avait fini par rompre ! C'était même un record ! L'histoire avait trop duré, trois mois juste. Michelle avait dit à Erwan que tout était terminé ; malgré les insistances et les supplications de ce dernier, elle fit la sourde oreille. Les raisons qu'elle avançait tenaient bien la route selon elle ; rien que le fait de sentir une potentielle rivale la mettait terriblement mal à l'aise, mais le pire était le fait qu'elle venait de découvrir qu'ils étaient en contact permanent à son insu, à cause de ses parents à lui qui semblaient lui mettre la pression.
– Michelle ! Chérie s'il te plaît... écoute, je t'aime vraiment et je t'ai dit que je n'épouserai cette fille pour rien au monde, il n'y a que toi qui compte pour moi !
– Non Erwan ! Il vaudrait mieux pour tous les deux que ça s'arrête là, je ne veux pas me casser la tête... tu es tout le temps en train de me mentir ! J'ai surpris votre conversation l'autre jour et tu me dis que...
– Noooon !!! Tu sais que mes parents me mettent une pression énorme avec cette fille... je suis en train de régler ça à ma manière !
– De quelle manière ? Hein ? En lui posant des questions coquines ? Ne me prends pas pour une gourde ! C'est terminé ! Je viens de te le dire, je me sens tellement ridicule !
Michelle avait sa fierté et son orgueil à préserver, ça comptait énormément pour elle ; elle avait classé Erwan dans le clan des baratineurs, elle détestait se faire prendre pour une idiote. Par la suite elle n'accepta plus aucune négociation ni de la part de ce dernier qui semblait complètement dérouté, ni même de la part de son amie Clara. Un jour Erwan alla voir Clara afin que celle-ci plaide sa cause, sans succès. Un dialogue de sourds venait plutôt de s'instaurer.
Dans le train...
Michelle n'entendit pas le crissement des wagons sur les rails lorsque le train s'arrêta progressivement. Elle fut tirée de sa rêverie lorsqu'elle vit aux alentours qu'il n'y avait aucune gare; tout était désert. Elle savait que ce train ne faisait pas d'escales, c'était un aller direct. Ne réalisant pas très vite ce qui se passait, ce n'est que lorsqu'elle vit comme tous les passagers à bord, l'apparition d'une fumée épaisse blanche et presque irrespirable qui envahit subitement tous les wagons et créant une panique générale qu'elle comprit qu'il s'agissait d'un problème technique assez sérieux. Heureusement qu'il y avait quelques membres du corps de l'armée de terre présents dans le train qui calmèrent la situation et donnèrent un coup de main aux conducteurs. Les turbines du moteur de la locomotive avaient sauté et il fallait juste les remettre en place, d'après ce qu'on a expliqué aux voyageurs. Il fallait attendre encore près d'une heure trente avant que le train ne redémarre. « Quelle galère !!! » pensa Michelle qui voyageait en première classe.
Quelques minutes plus tard on avait remis la climatisation en marche, ce qui la calma un peu. En face d'elle il y avait ce jeune couple, sûrement mariés se dit elle. Ils étaient si jeunes et avaient l'air vraiment amoureux. Les observant à la dérobée, Michelle se remémora dès cet instant, sa rencontre avec cet homme... Mike ! Elle baissa timidement son regard et l'air pensif, elle fut submergée par une petite vague d'émotion qu'elle ne put dissimuler assez facilement. Elle en était consciente, elle savait qu'elle n'avait pas oublié... Mike ! Ils auraient pu aussi former un beau couple, se marier, avoir des enfants, bref, ils auraient pu être heureux ensemble...
Chapitre 2
Elle s'en souvenait encore.. c'est comme si c'était la veille... elle était à la fin de son cursus scolaire et elle préparait son mémoire de fin d'année. Se donnant corps et âme et travaillant d'arrache-pied, elle n'éprouvait pas trop de difficultés; c'était son domaine et elle excellait en la matière. Et pour compléter le tout, il lui manquait juste à trouver un stage académique ; ça comptait et elle serait notée par la suite. Son père put lui en dégoter un, dans une société d'Import-Export de la place.
En tant qu'étudiante en Maîtrise en Sciences Techniques et Comptables et Financières, elle fut admise sans trop de difficultés au département comptabilité. Elle devait commencer la semaine qui suivait; elle en aurait juste pour quelques mois. Elle aurait assez de temps pour tout boucler et mettre tout à jour avant sa prochaine soutenance. Très excitée, elle y pensait jour et nuit. Elle ferait enfin partie, même si ce n'était que temporaire, du monde du travail. C'était l'un de ses plus grands rêves. Elle avait quand même été la plus patiente de toutes, contrairement à ses copines de la FAC, Arlette et Jenna.
Elles avaient décidé d'arroser ça toutes les trois, y compris Clara. C'était un vendredi. Elles auraient le temps de boire, de faire un peu les folles, d'avoir la gueule de bois le samedi et le dimanche ; ça donnerait largement le temps à Michelle de retrouver ses esprits et d'être prête le lundi suivant. Jenna la plus folle du groupe, toujours prête à démarrer au quart de tour, jamais sérieuse s'était exclamée la première.
– Waouhhhh!!! Ce soir je m'éclate à donf les filles, tout est permis ! Tu fais bien d'arroser ma chérie !
Tout comme Arlette, avec qui elles formaient le duo parfait des filles les plus délurées qui existent sur cette terre, elle ne put que renchérir en allant dans le même sens que Jenna.
– Tu parles ! Bienvenue au club ma chérie !
Jenna, Arlette et Michelle s'étaient rencontrées en première année ; elles ne s'étaient plus jamais quittées et elles avaient depuis lors gardé de bonnes relations. Malgré leur différence de caractère ; elles se complétaient en quelque sorte. Très gentilles et attentionnées de nature, Jenna et Alertte avaient accueilli Michelle au campus lorsque cette dernière cherchait une chambre d'étudiante, et n'ayant pas pu en trouver une à temps, Jenna et Arlette lui proposèrent alors de louer un petit appartement de trois chambres pas très loin du campus, et de partager ainsi les frais, ce qui rendrait le coût de la location moins cher.
Depuis lors, les aléas de la vie ont fait en sorte que Jenna et Arlette ne purent terminer leur cursus scolaire normalement. Après leur licence, elles purent se trouver chacune un emploi qui leur convenait, car trop pressées d'entrer dans la vie active. Mais cela ne les empêchait pas de se retrouver toutes les trois à la moindre occasion pour se divertir un peu. Et il y avait enfin Clara, la meilleure amie de Michelle, son amie de toujours. C'est depuis leur tendre enfance qu'elles se fréquentent ; même leurs parents respectifs se connaissaient.
Ayant grandi dans le même quartier,allant dans la même école, elles avaient toujours tout partagé ; elles s'étaient même jurées enfants qu'elles auraient tout au même moment, sur tous les plans, boulot, mari, maison, voiture etc... mais le destin en a décidé autrement ; Clara souffrait depuis toute petite d'une maladie nerveuse et au fil du temps elle eut du mal à se concentrer dans ses études.
Après avoir obtenu son baccalauréat avec beaucoup de peine, elle ne put aller plus loin. Très affectée par cette maladie, elle apprit toute seule à se forger une carapace et un caractère ; elle s'adapta au fil du temps à cette situation. Elle est d'ailleurs la seule qui a un copain depuis trois ans ; ils vivent presque ensemble. Après avoir trimé pendant des années elle décrocha finalement un emploi dans une compagnie d'assurances comme agent technique. Elle est considérée comme une mère poule et une très bonne conseillère dans le groupe.
Michelle avait présenté Jenna et Arlette à Clara ; le contact ne fut pas facile au départ ; Clara ne les trouvait pas très sérieuses ; elles lui paraissaient un peu dévergondées et ne comprenait pas ce que Michelle leur trouvait. Ce n'est qu'avec le temps que Clara apprit vraiment à les connaître, et à les apprécier à leur juste valeur ; elle finit par comprendre qu'au fond elles étaient très humaines mine de rien et avaient bon cœur ; la preuve... elles furent présentes et assistèrent Clara lorsque cette dernière perdit son père dans un accident de circulation ; elles lui tinrent compagnie pendant toute la période du deuil. Clara en fut profondément marquée et ne manqua pas de le leur dire; elle pleura longuement sur chacune de leurs épaules. Jenna lui fit comprendre que ce n'était qu'un devoir, celui de se soutenir surtout quand tout va mal.
– Oh ma chérie... Tu sais, c'est un devoir après tout ! Perdre un parent, ça fait très mal ! Nous serons toujours là, ne t'en fais pas !
Michelle considérait toujours Clara comme cette sœur qu'elle n'a pas eu et gardait toujours la même place dans son cœur et vice-versa.
Ce fameux club cartonnait à l'époque. Elles avaient décidé de s'y rendre ce soir-là. Ca leur ferait sûrement un bien fou. Chacune d'elle était bien trop occupée en semaine dans ses activités quotidiennes ; ça faisait quand même un bon bout qu'elles n'avaient plus eu l'occasion de se retrouver comme ça toutes les quatre. Désormais elles auraient un code... chaque vendredi sur deux, elles devaient se retrouver en soirée quelque part, quel que soit l'endroit, à condition qu'elles prennent du bon temps, se divertissent et déstressent un peu.
Ce soir elles se retrouvèrent chez Jenna ; cette dernière venait d'acquérir un véhicule. Personne n'en revenait. Elles savaient quand même que celle-ci sortait avec un homme d'affaires plein aux as, Bertrand. Il lui avait dégoté cette voiture en guise de cadeau d'anniversaire à peine trois mois de relation ! Elles étaient si curieuses de savoir, mais surtout de comprendre comment elle avait pu rendre cet homme si dingue d'elle. Michelle la plus surprise de toutes ne manqua de le lui faire la remarque.
– Tu as fait quoi comme ça à Bertrand pour qu'il t'achète une voiture ? Le genre que tu tournes ici dehors !
– Je ne dors pas au premier banc ! Rétorqua Jenna d'un tonc sec. Bertrand n'est que mon sponsor . Il croit que je suis à fond dans lui !
– Aahahaah!!! J'espère que ça ne va pas te retomber en pleine figure s'il découvre que tu te fous bien de sa gueule ! Ironisa Michelle.
– Moi-ci ? Tu me connais même ?
Arlette, très souvent de connivence avec Jenna, prit son parti.
– Michelle laisse nous en profiter ! On tchop* (profiter) ses dos* (argent) et on enjoy* (s'amuser).
Michelle ne pouvait que battre en retraite.
– C'est vous qui voyez ! Je demandais seulement !
Clara qui écoutait tout en riant à gorgé déployée, lança elle-même à la volée.
– Kiakiakiak !!! Jena ? Dimanche j'ai réunion tu me déposes ?
Jenna lui répondit en la toisant à travers le rétroviseur.
– Dépo quel sé ? Et où ça ? Pas dans tes routes cabossées là ! Je ne suis pas là !
– Ikiii ! Laisse alors !!! Tu te la pètes en plus !
Jenna un peu excédée, du moins en apparence, ne se laissa pas faire pour autant.
– Dis donc! Ne me déconcentrez pas ! Vous savez que je n'ai pas encore tous les bons réflexes, après on va se retrouver en brousse !
– Roule alors doucement ! Lui dit Michelle sur un ton imposant. Tu n'es pas obligée d'aller si vite ! Alors que tu n'es pas encore rôdée !!!
– Au fait même Michelle, tu es même comment ? Erwan est où ? Beup beup beup ! Tu gueules là ? Répliqua Jenna afin de marquer un point contre Michelle.
– Ah ! Tu veux que je te dise quoi ? Je l'ai zappé !
– En cata !!! Reprit Arlette en douce.
– Elle fuit les problèmes ! Ahaahhaah !!! Ajouta Clara.
Michelle essaya plutôt de se justifier.
– Non ! Je ne suis plus là ! Ses parents lui mettent trop de pression pour épouser l'autre fille.
– Tu m'étonnes hein ! Lui répondit Jenna. Ne fais pas comme moi qui n'ai pas trop le cœur dans ces histoires. Mais le gars était bien non ? Il t'a rassurée et il t'a dit que c'est toi qu'il aime et il a eu le cran de te dire la vérité !
Clara, dans le même sens que Jenna, rajouta.
– C'est quand même quelqu'un d'assez sérieux ! Je vous assure, il n'y avait pas de problème ! Michelle c'est une peureuse ! Il est venu me voir et il m'a fait comprendre qu'il veut vraiment Michelle ! Il veut l'épouser... il le lui a d'ailleurs dit, mais Michelle a plutôt battu en retraite sous prétexte que le gars est toujours en contact avec l'autre fille...
– T'as peur de quoi ? S'étonna Arlette. Il faut apprendre à cimenter ta place c'est quoi ça ? Laisse ! Un jour tu vas tomber sur un gars plus compliqué, et c'est là où tu vas t'accrocher ! La suite toi même tu viendras nous la raconter!
Sur la défensive, Michelle se reprit.
– C'est pas mon genre !
Elles arrivèrent à vingt-trois heures passées, le club était déjà bondé de monde. Mais avec la présence de Jenna, pas d'inquiétude ! On leur avait déjà réservé une table VIP ; elle avait des entrées partout et ne cessait d'étonner le reste de la bande. Avec son 1 mètre 78, Jenna avait une allure de top model ; d'un teint d'un noir de jais, elle arborait une mini coupe de cheveux et dont elle venait de faire teindre en blond. Elle avait enfilé une de ces mini robes moulantes, si courte qu'elle lui arrivait juste au ras des fesses ; des talons aiguilles d'une hauteur inimaginable lui donnant un air de girafe ; elle aimait bien ça ! Elle attirait toujours l'attention autour d'elle. Arlette avait opté pour une « tunique » de couleur blanche qui épousait généreusement les formes de son corps et laissait entrevoir un décolleté très profond et un dos nu. Elle par contre était très claire de teint et un peu potelée, pas très grande de taille. Elle savait mettre son popotin en valeur, un derrière digne de ce nom. Clara, plus sobre, et plutôt fine, arborait une robe courte un peu évasée, de couleur rouge qui semblait si bien être assortie à son teint chocolat.
Dans leur carré VIP, elles s'y installèrent le temps de commander à boire bien évidemment et d'aller se trémousser un peu plus tard sur la piste de danse bien tamisée de lumières et des stroboscopes scintillant de toutes parts. L'ambiance était vraiment au rendez-vous ; les filles se déhanchaient, se trémoussaient tout en laissant parfois quelques soupirants venir se lover amoureusement contre elles au rythme de la cadence. A un moment donné, Michelle s'immobilisa pendant quelques secondes sur la piste ; elle se voila rapidement le visage comme pour éviter de se faire remarquer; elle sentit l'obligation de feindre un petit malaise. En fait, elle venait d'apercevoir Erwan son ex avec une autre fille ; ils dansaient.
Honteuse, elle ne voulut surtout pas qu'il la voit; il était si bien accompagné. Même si elle avait rompu avec lui elle ne s'imaginait pas le trouver là à pareil moment ; il avait fait son deuil apparemment. Elle fit savoir aux filles qu'elle s'éclipsait un peu, le temps de récupérer ; elle ne se fit pas prier lorsqu'elle quitta la piste en trombe.
Tout en regardant derrière elle, elle ne vit pas celui qui venait en face d'elle, il tenait une bouteille de coca en main.
Ce dernier aussi marchait à reculons, il papotait avec quelqu'un d'autre et au même moment, Michelle et lui se retournèrent brusquement et se bousculèrent violemment ; il lui renversa une partie de sa boisson sur la poitrine et son coude la heurta violemment à l'épaule, lui procurant une douleur atroce.
Le week-end passa à la vitesse de l'éclair ; Michelle eut à peine le temps de récupérer. Elle était quand même prête ce lundi matin ; très à l'heure et un peu en avance même, à 7h piles. La Société Camex-Co était située à l'avenue des banques, le quartier des affaires de la capitale. Ce grand bâtiment de dix étages avec ses baies vitrées dominait presque toute la zone. La compagnie n'occupait que les trois derniers, le reste était loué par d'autres structures. Mais toute la bâtisse et la société appartenaient à une seule et même personne, le PDG de Camex-Co, Monsieur Philippe Kezo.
Elle dut patienter pendant près de deux heures de temps dans cette salle d'attente où la réceptionniste l'avait conduite. Elle finit par s'assoupir un tout petit peu, ressentant encore les effluves de l'alcool, mais surtout la fatigue et sans oublier le petit incident du Coca Cola renversé sur son chemisier en lin tout blanc. Elle s'était particulièrement sentie ridicule lorsque ce type l'avait violemment heurtée au point de lui faire mal à l'épaule... elle piaffa et le maudit presque d'avoir foutu en l'air toute la soirée.
– Aiiiiie ! Mais... Aie !!! Faites attention !!! Regardez là où vous mettez les pieds !!!
Il se confondit maladroitement en excuses.
– Désolé mam'selle ! Pardon... je... je ne voulais pas vous faire du mal ! Je ne vous ai pas vue... ça va ? Vous sembliez aussi ne pas regarder droit devant vous !
– Pardon ??? C'est vous !!! Voilà... mon chemisier !!! Et mon épaule... Merde !!!
Michelle avait choisi un chemisier en lin blanc transparent et sans manches et très court sur le devant qui laissait entrevoir une partie de son abdomen, et un peu plus long sur le derrière. Elle portait un legging en cuir noir et des talons hauts.
– Ooooh !!! Je... je suis vraiment désolé mam'selle ! Faites-moi voir votre épaule !
Il lui passa la main dessus, comme s'il pouvait la guérir en quelques secondes. Son chemisier imbibé de cette boisson finit par lui coller sur la peau ; on pouvait y voir au travers le soutien noir qu'elle portait ; le mec ne fut pas si indifférent puisqu'il le remarqua malgré la faible lumière ; l'expression de son visage montrait bien qu'il avait deviné sans trop de peine les courbes généreuses de Michelle.
Celle-ci se dégagea brusquement de ses mains ; l'individu en question la dévisagea de haut en bas, et continua à se fondre en excuses.
– Si je peux faire quelque chose... je ne sais pas... votre chemisier...
– Non ça va ! Ça va ! Merci ! Et pour le chemisier tant pis ! (Quel loubard celui-là !!!) se dit-elle intérieurement.
Elle prit aussi le temps de voir à quoi ressemblait ce malhabile, juste par curiosité, rien de plus. Grand de taille, teint clair. Elle le toisa par la suite et lui tourna les talons assez rapidement. En allant s'assoir, elle marmonna entre les dents, essayant de dissimuler la grosse tâche très visible sur son chemisier. De toutes les façons le reste de la soirée était fichu.
Elle était retournée vivre chez ses parents ; son père le lui avait exigé ; il ne voyait plus aucun intérêt à ce qu'elle reste encore au campus dans cette chambre d'étudiant. L'année académique tirait presque à sa fin, il ne lui restait que son mémoire à boucler et ce fameux stage à commencer. Ce qui ne l'arrangeait pas vraiment ; elle voyait ses petites sorties, virées et escapades entre copines tomber à l'eau.
– Je ne vois aucune raison à ce que tu restes encore là- bas ! Tu ferais mieux de revenir ici ! Tu commences ton stage bientôt ! Exigea son père.
– Mais papa... ça fait quatre ans que je suis partie de la maison pour...
– Non non non !!! Je te vois venir... Tu rappliques ici et dès ce soir... Je n'aime pas te savoir dans cette situation ! Tu sais très bien que lorsque la fin des classes est si proche tu reviens toujours à la maison. Tu es sans doute entrain de l'oublier ! Ne fais pas comme si ce n'est pas le cas ! De plus, Camex-Co est à deux pas d'ici ! Au moins avec ça tes petites sorties anodines cesseront !
Monsieur Boum Nicolas, un homme assez autoritaire et rigoureux, il était en même temps très protecteur envers ses enfants. Des garçons éduqués à la dure, comme au service militaire. Michelle, sa fille unique, était la prunelle de ses yeux ; il n'appréciait guère ses sorties nocturnes qui s'éternisaient parfois jusqu'à l'aube. Michelle trouvait souvent une bonne excuse : « Je suis avec Clara, on sort ensemble... » Ou bien « Je dors chez Clara aujourd'hui... » Il ne se sentait rassuré qu'après confirmation de Clara. Sa mère, par contre, une femme très douce et gentille, avait une oreille facile ; très compréhensive sur les bords. Mais il ne fallait pas trop compter sur elle ; elle ne savait pas prendre parti, pire lorsque son mari s'en mêlait.
– Mlle Boum Michelle ? C'est à vous ! Le Directeur vous attend dans son bureau ! Lui annonça la secrétaire du Dg.
Ce qui la tira brusquement de sa rêverie. On venait de l'affecter au département de la comptabilité ; elle tombait à pic, car le service était en manque d'effectifs. Il fallait préparer les travaux du bilan pour clôturer l'exercice de l'année précédente. Elle avait reçu toutes les directives et semblait bien apprécier les tâches qui lui étaient attribuées ; c'était sa force à elle Michelle, savoir s'imprégner davantage dans un milieu et se donner à fond.
Au bout de deux semaines, elle avait déjà trouvé ses marques et elle s'en sortait très bien ; elle apporta de nouvelles idées, un nouveau concept et une méthode de travail assez efficace. Les autres ne purent qu'apprécier ses efforts dans le service. Samuel et Paul, les deux comptables l'aimaient bien et l'encadraient sans cesse mais ce ne fut pas le cas de la dame du même service qui, au fil du temps montrait des signes d'agacement et de frustrations à certaines occasions. Michelle l'avait senti et avait feint l'indifférence face à cette petite jalousie que lui manifestait ouvertement cette femme. Michelle se contentait d'être juste polie, sans plus.
On le lui avait dit, que c'était ça le monde du travail. Il n'y avait pas d'amis en tant que tel ; ce n'était que la recherche des intérêts, la concurrence, les jalousies, les frustrations... Elle l'apprenait à ses dépens et se contentait de ne se focaliser que sur ses objectifs. Elle pouvait quand même compter sur la présence des deux autres, Samuel et Paul. Avec eux, l'ambiance était quand même
bon enfant ; ils passaient leur temps à la taquiner et à rigoler.
Il est leur est arrivé de souvent inviter Michelle à passer la pause de midi dans un des petits restaurants pas très chers qui sillonnaient les environs. Quant aux autres employés de la boite, leur air si guindé et hautain ne firent que confirmer ses appréhensions ; elle avait compris que tout ce beau petit monde ne se frottait pas aux petites gens, à ceux de sa trempe, les stagiaires. Mais Samuel et Paul faisaient bien la différence.
– Michelle dis-moi ?
– Je t'écoute Samy !
– Tu as un copain ?
– Pourquoi tu me demandes ça ?
– Oh ! Juste comme ça ! Mais sache que dans ce milieu si tu es célibataire, tout le monde risque te courir après !
– Même toi Samy ? Tu es marié !
– Et ça fait quoi ? Tu n'es pas mal comme fille ! Non mais sérieux ! Ahahah !!! Je rigole ! T'as pas à t'inquiéter ! O ne va pas t'embêter !
– Nous sommes tes gardes du corps ma belle ! Renchérit Paul. Tu ne risques rien avec nous !
– Je vois ça ! Vous êtes vraiment cool ! C'est gentil à vous, parce que j'ai remarqué qu'ici les gens sont plutôt...
– Snob ? Tu veux dire ! Intervient Paul.
– Oui voilà !
- Ce n'est pas ça ! Répondit Samy. En fait pour nous, les stagiaires sont souvent considérés comme des élèves, des étudiants ! Et c'est rare de voir un enseignant et son élève faire ami-ami n'est-ce pas ?
- – T'as pas tort quand même ! Rétorqua Michelle. Vraiment ! C'est comme avec Madame Ndoumbe ! Je ne sais pas ce que je lui ai fait... Elle est si froide !
– Oooh laisse ! Ça va lui passer ! Ahhhh !!! Vous les femmes...
Le Directeur Général l'avait faite appeler dans son bureau. De retour d'une mission de plusieurs semaines à l'étranger, il voulait respecter la procédure. Il les faisait toujours appeler, les nouvelles recrues ou stagiaires pour faire le point, c'était comme une sorte de première rencontre, un premier contact. Elle s'y était rendue dans l'après-midi comme convenu. Le Dg avait rendez-vous au même moment avec un groupe de personnes qu'elle venait de croiser devant la salle d'attente ; on aurait dit des partenaires ; ils travaillaient dans le domaine informatique, à les entendre parler.
La secrétaire du Dg lui demanda de patienter un petit moment, le temps que ces personnes terminent avec le Dg. Il avait tout un étage à lui, une vraie suite majestueuse composée d'une grande salle d'attente, une salle de réunion, le bureau de la secrétaire, et enfin le sien.
Ces personnes étaient au nombre de six, les partenaires du boss. Ils discutaient âprement. Elle passa juste à côté et leur lança un timide Bonjour. Assise en face d'eux, et un peu gênée, elle sortit de sa poche son téléphone qu'elle tripatouillait maladroitement. Dès ce moment-là elle n'eut plus la force de relever les yeux parce qu'à chaque fois qu'elle le faisait, son regard croisait celui d'une personne en particulier.
Elle venait de remarquer cet homme grand et clair de teint, qui la dévisageait sans cesse et naturellement. Elle n'avait qu'une seule envie, se lever et s'en aller ; il la mettait très mal à l'aise. Tout ce qu'elle put remarquer, c'est l'élégance avec laquelle il se tenait et la façon dont il était vêtu, assez relax mais chic. Il avait un accent neutre.
Il avait l'air de s'y connaître dans son domaine, rien qu'à l'entendre parler ; il donnait des directives, des recommandations, et son point de vue était tout aussi clair et limpide ; il ne tâtonnait pas et avait une parfaite éloquence et assurance de lui-même. Le Dg les fit appeler par la secrétaire, mais il déclina poliment.
– Non ! Laissez plutôt la demoiselle y aller ! Nous on en aura pour longtemps avec lui ! Allez – y mam'selle ! On a tout notre temps !
– Merci monsieur ! Répondit-elle timidement.
– Je vous en prie !
« Mam'selle ». Ce mot non seulement lui sembla si familier à Michelle, mais aussi, la voix de cet homme. Intriguée, elle tenta de se remémorer où et dans quelles circonstances elle avait déjà entendu ce mot et cette voix ! Ça trottait dans sa tête... un instant. ! Mais ouiiiii !!! Ça y est, elle se souvint ; c'était le type qui l'avait bousculée en boîte et qui lui avait versé tout le Coca Cola sur le chemisier.
Avant d'ouvrir et d'entrer dans le bureau du Dg, elle se retourna, et son regard croisa le sien. Elle vit qu'il affichait un petit sourire du coin des lèvres... il l'avait aussi reconnue.