La soirée avait été agitée, pleine d'émotions.
Dans son sommeil, Anny Meller perçut une présence. Était-ce Maet, son mari, qui revenait enfin auprès d'elle ? Elle essaya d'ouvrir les yeux, mais la torpeur l'alourdissait. L'instant d'après, l'homme s'était déjà approché d'elle, ôtant ses vêtements avant de couvrir sa peau de baisers.
Son corps répondit malgré elle. Le désir s'imposa, l'envahissant jusqu'à l'empêcher de résister. Elle en voulait davantage, ses soupirs étouffés échappant à ses lèvres, ce qui attisait encore plus l'ardeur de l'homme. La nuit devint un tourbillon de plaisir, si intense qu'elle en perdit le compte. Mais, épuisée, elle finit par lui demander d'arrêter, trop lasse pour continuer. Sa dernière vision fut sa main caressant doucement sa joue avant qu'elle ne sombre dans l'inconscience.
Le jour pointait quand de violents coups frappèrent à la porte. Anny ouvrit difficilement les yeux. L'endroit où elle se trouvait n'avait rien de familier. À sa stupéfaction, ce n'était pas la chambre nuptiale où elle aurait dû être.
La veille, elle avait épousé Maet Wellson. La fête avait été somptueuse, et Anny, entraînée par l'ambiance et les toasts successifs, avait bu plus que de raison. Le dernier verre, offert par sa meilleure amie Gracia Wilde, avait brouillé tous ses souvenirs. Le reste de la nuit s'effaçait dans un flou inquiétant.
Avant qu'elle n'ait le temps de réfléchir, elle remarqua sa robe de mariée froissée et déchirée au sol. Elle la remit à la hâte, malgré la douleur sourde qui la parcourait. Mais elle n'eut pas le temps d'ajuster le tissu : des journalistes firent irruption, suivis de près par Maet.
Les flashs des caméras l'éblouirent. Instinctivement, Anny tendit la main vers son mari, cherchant un appui. Mais il la repoussa sèchement.
- Anny Meller... À peine quelques heures de mariage et déjà dans le lit d'un autre. Espèce de garce !
Il avança et la gifla si violemment que le bruit claqua dans la chambre.
- Maet !
Le choc la laissa sans voix. Sa joue brûlait, gonflant sous le coup. Elle porta la main à son visage, tentant de comprendre.
- Tu étais censée me rejoindre hier soir. Je t'ai attendu toute la nuit, expliqua-t-il avec colère. Et toi, tu étais occupée à te donner à un inconnu.
Gracia s'approcha alors, un sourire perfide au coin des lèvres. Elle jeta des photos aux pieds d'Anny. Tremblante, cette dernière ramassa les clichés. Son visage se figea en découvrant les images : elle y apparaissait, nue, en plein acte. L'homme sur la photo n'était pas Maet.
- Qu'est-ce que... Comment ça a pu arriver ? balbutia-t-elle, abasourdie.
- Je peux t'expliquer, Maet, supplia-t-elle en se redressant. Laisse-moi t'expliquer !
Mais rien ne venait. Le trou noir de ses souvenirs l'étouffait.
Maet la coupa, le regard empli de dégoût :
- On en reste là. Je veux divorcer.
Il sortit des papiers déjà prêts et les lança vers elle. Ces mots, plus que la gifle, la poignardèrent en plein cœur. Il ne la regardait même plus.
- Tu ferais mieux d'accepter, ajouta Gracia d'un ton faussement compatissant, bien que son sourire trahisse sa satisfaction.
Anny, secouée, comprit soudain. Le vin... Gracia... Elle se tourna vers elle, furieuse :
- C'est toi qui as monté ce piège ?!
Elle tenta de l'atteindre, mais Maet l'arrêta brusquement. Il la repoussa si fort qu'elle bascula contre la table avant de s'écrouler au sol. Les larmes brouillèrent sa vue.
- Qu'est-ce que tu attends ? Signe ! hurla-t-il.
Gracia posa une main possessive sur le bras de Maet, un rictus de triomphe aux lèvres. Anny les observa avec une rage glaciale.
- Maet Wellson, je ne signerai pas, lança-t-elle en jetant les papiers à leurs pieds.
- Tu crois avoir le choix ? répliqua-t-il. Si tu refuses, ces photos se retrouveront en première page. Ton père saura tout.
Ces mots la figèrent. La faillite récente de la société familiale, l'infarctus de son père, l'avertissement des médecins... Si son père apprenait une telle humiliation, il n'y survivrait pas.
Elle serra les poings, déchirée entre sa dignité et l'amour qu'elle portait à son père. Son regard croisa celui de Maet, et elle ne vit plus que trahison.
- Très bien, céda-t-elle, la voix brisée. Je signe.
Sans lire les conditions, elle apposa sa signature. Peu importait les conséquences. Sauver son père passait avant tout.
- N'oublie pas tes affaires dans la chambre, lança Maet avec un rictus.
- Jette-les. Je ne veux rien garder.
Le menton relevé, Anny se força à sortir, bousculant les journalistes. Mais dans sa tête, tout n'était que douleur et vacarme. Elle ne jeta pas un regard en arrière, refusant d'offrir à Maet et Gracia la moindre satisfaction.
Anny fut aveuglée par la lumière en sortant du bâtiment. Elle franchit le seuil trop vite et se retrouva face à une voiture qui arrivait droit sur elle. Son corps heurta brutalement l'avant du véhicule et elle s'écroula aussitôt sur le bitume.
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda une voix grave, calme et envoûtante depuis l'arrière de la voiture.
- Je crois qu'on vient de percuter quelque chose... ou quelqu'un. Je vais voir, répondit le chauffeur, qui n'avait pas eu le temps de distinguer la scène.
Le passager resta immobile, silencieux, pendant que son conducteur ouvrait la portière et descendait précipitamment. Anny gisait sur le sol, étourdie, le souffle court, une douleur sourde lui vrillant le dos. Son vertige et la rage qui lui serraient la poitrine s'évanouirent, remplacés par une souffrance plus vive encore.
- Madame, vous allez bien ? s'inquiéta le chauffeur, nerveux, en la voyant grimacer.
Elle ne répondit pas. Tremblante, elle tenta de se redresser mais ses forces l'abandonnaient. Voyant qu'elle peinait, l'homme s'accroupit aussitôt pour l'aider. Elle finit par s'adosser au flanc de la voiture, haletante, et, l'esprit encore embrumé, songea à l'incroyable malchance qui la poursuivait depuis la veille.
En moins d'une journée, elle avait couché par erreur avec un inconnu, son mari - ou plutôt son ex, désormais - l'avait surprise et avait profité de la situation pour la pousser au divorce dès le premier jour de leur mariage. Et voilà qu'à présent, une voiture l'avait renversée. La colère refit surface. Sans réfléchir, elle donna un grand coup de pied dans la carrosserie. Le choc résonna, et un soulagement soudain la traversa. Ça faisait du bien. Tellement, qu'elle leva de nouveau la jambe, prête à recommencer.
Mais la vitre côté passager s'abaissa dans un léger vrombissement, dévoilant un visage. Pas seulement séduisant. Magnifique. D'un éclat presque irréel. Elle en resta figée. Maet, qu'elle avait toujours cru être l'homme le plus attirant de sa vie, paraissait désormais banal en comparaison. Cet inconnu le surpassait sans effort.
- Si elle a assez d'énergie pour frapper la voiture, c'est qu'elle n'a rien de grave, lâcha-t-il froidement. Donne-lui de l'argent et qu'elle s'en aille.
Ses mots glacials mirent le feu à la colère d'Anny. Elle regretta de ne pas avoir martelé encore davantage cette fichue portière.
- Tu te crois au-dessus de tout le monde ? cria-t-elle, le doigt pointé vers lui. Ta richesse, ta voiture, rien de tout ça ne me fait peur ! Ton argent ne m'achètera jamais !
Mais l'homme détourna le regard, remonta sa vitre sans lui accorder plus d'attention.
- Madame, prenez l'argent et partez, insista le chauffeur, mal à l'aise. Mon patron est pressé. Servez-vous de ça pour consulter un médecin.
Il sortit une liasse épaisse de billets et la lui tendit. Anny arracha l'argent, serra les dents... puis, brusquement, ouvrit la portière arrière. Elle balança toute la somme à la figure de l'homme avant de tourner les talons et de s'élancer en courant.
Roland Cooper cligna des yeux, surpris. Les billets flottaient autour de lui et tombaient sur ses genoux, ses épaules, son visage. Il avait cru qu'elle voulait le remercier... au lieu de quoi elle venait de l'humilier.
- M... Monsieur, ça va ? bredouilla le chauffeur, pâle d'effroi.
Roland balaya les billets de ses mains avec nonchalance, puis, impassible, dit simplement :
- Ramasse ça.
Ses yeux restèrent fixés sur la silhouette d'Anny qui s'éloignait. Un léger sourire effleura ses lèvres. Elle était singulière, cette femme. Ne l'avait-elle vraiment pas reconnu ? Ou feignait-elle d'ignorer ce qui s'était produit la nuit précédente ? Lui, il s'en souvenait parfaitement : cette erreur de porte, cette attirance soudaine, cette nuit brûlante partagée par hasard.
Anny, elle, ne se retourna pas. Elle fuyait à toutes jambes, sa robe de mariée déchirée flottant derrière elle, la douleur vrillant son dos mais sans ralentir sa course. La voiture était luxueuse, l'homme manifestement riche, et elle, ruinée, sans ressources. Elle avait été impulsive, peut-être trop. Mais qu'il ose encore lui tendre de l'argent, et elle recommencerait sans hésiter.
La peur qu'il la fasse poursuivre l'obligea à accélérer encore, sans savoir où aller. Le souffle court, les poumons en feu, elle sursauta quand une main se posa soudain sur son épaule. Elle se retourna en hurlant, prise de panique.
Le cri d'Anny fit sursauter la personne qui venait de la toucher, et tous deux hurlèrent en même temps.
Anny mit quelques secondes à comprendre qu'il ne s'agissait pas d'un inconnu, mais de son amie, Helenah Ames.
La veille encore, Anny s'était mariée. Si Helenah avait été présente à la cérémonie, c'était uniquement parce qu'elle n'avait jamais supporté Gracia, l'autre demoiselle d'honneur.
- Helenah, tu m'as fait une peur bleue ! lança Anny, encore tremblante. J'ai cru que c'était lui... que cet homme m'avait attrapée pour se venger.
- Et toi, tu m'as effrayée aussi ! répondit Helenah, la main sur sa poitrine, le cœur battant à tout rompre.
Une fois un peu calmées, Helenah entraîna Anny vers un petit café du quartier.
- Pourquoi tu courais comme ça ? Ça fait longtemps que je t'appelle, mais tu fonçais sans rien entendre. Qui fuyais-tu ? demanda Helenah.
- C'est moi que tu suivais ? fit Anny, la gorge serrée.
En croisant le regard inquiet de son amie, Anny comprit qu'elle n'arriverait pas à faire semblant. Les larmes lui montèrent aussitôt.
- Dis-moi ce qu'il s'est passé, ma belle. C'est Maet qui t'a blessée ? Jure-le moi, je vais lui faire passer l'envie de recommencer ! s'énerva Helenah en se levant d'un bond.
Elle était prête à partir à la recherche de Maet, mais Anny lui attrapa le bras d'un geste désespéré. Elle connaissait trop bien le tempérament de son amie : si Helenah tombait sur lui, elle ne retiendrait pas ses coups, et tout empirerait.
- Ne fais pas ça, Helenah... C'est fini entre nous. On a divorcé, dit Anny, les yeux embués.
- Divorcé ?! Mais tu t'es mariée hier ! Tu te fous de moi ? s'exclama Helenah, éclatant d'un rire incrédule.
Ce rire blessa Anny. Pendant une seconde, elle se demanda si son amie se réjouissait de son malheur.
- Pourquoi tu ris ? Tu devrais être triste pour moi... Pas contente que tout soit fini, reprocha-t-elle en essuyant ses joues avec un mouchoir.
- Je ris parce que je suis soulagée, Anny. Je t'avais prévenue que Maet n'était pas digne de confiance, mais tu n'as rien voulu entendre. Regarde où ça t'a menée ! pesta Helenah en frappant la table si fort que le serveur se retourna.
Anny baissa la voix et lâcha, la gorge serrée :
- Le pire, c'est qu'il s'est mis avec Gracia. Tous les deux, ils m'ont piégée. Ils avaient même amené des journalistes à l'hôtel pour m'humilier et me forcer à signer les papiers.
Rien qu'en y repensant, Anny sentit une colère amère se mélanger à sa tristesse. Elle avait toujours aimé Maet, et Gracia avait été comme une sœur pour elle. Comment avaient-ils pu lui faire ça ?
Helenah l'écouta en silence, le visage fermé par l'inquiétude.
- Peu importe, murmura Anny. Ça ne change plus rien. Mais... ce qui me ronge, c'est de ne pas savoir avec qui j'ai passé la nuit hier. J'étais encore vierge avant ça, et maintenant...
Elle but une gorgée de café, les larmes tombant dans la tasse.
- Bon sang, Anny, souffla Helenah. Leur couple ne tiendra jamais, crois-moi. Et pour le reste... ce qui est fait est fait. Ne te torture pas. Tu finiras par tourner la page.
...
Dans une voiture, Roland éternua bruyamment.
- Dois-je mettre la clim un peu plus fort ? demanda le chauffeur.
- Ce n'est pas la peine. Conduis simplement, répondit Roland en fronçant les sourcils. Sa famille l'avait appelé plus tôt, le pressant de rentrer au plus vite. Son chauffeur zigzaguait maintenant dans le trafic pour le ramener sans perdre de temps.
...
Helenah passa toute la journée auprès d'Anny, essayant de la distraire et de lui rendre le sourire. Mais à la nuit tombée, elle lui rappela qu'elle n'avait plus de toit. La maison achetée pour le couple était au nom de Maet, comme il l'avait exigé. À l'époque, Anny avait accepté sans hésiter, convaincue qu'ils formeraient bientôt une vraie famille.
Aujourd'hui, elle regrettait amèrement d'avoir tout misé sur lui.
- C'est trop tard maintenant, dit-elle doucement. Rentre chez toi, Helenah, ta mère va s'inquiéter si tu tardes encore. Moi, ça ira.
- Tu es sûre ? Tu vas retourner dans la maison ? demanda Helenah.
Anny hocha la tête avec un faible sourire. - Merci d'être restée avec moi toute la journée. Maintenant, rentre.
Elle poussa presque son amie dans un taxi et resta seule sur le trottoir.
Quand la voiture disparut au coin de la rue, Anny s'assit sur un banc. Le silence l'enveloppa. Elle n'avait plus de mari, plus de maison, plus de repères. Elle se sentit soudain vidée, égarée, sans savoir où aller. Elle était à présent sans-abri.
Roland, agacé après l'échange tendu avec sa famille, prit le chemin du retour sans s'attarder. Leur obsession tournait autour de son mariage. Ils voulaient qu'il se case rapidement, alors que lui se jugeait encore trop jeune pour se précipiter. Quelle était cette urgence ? Et pourquoi se souciaient-ils tant de sa vie sentimentale ? N'était-il pas déjà envié pour sa fortune et son apparence ?
En fronçant les sourcils, il revit les paroles de son grand-père résonner dans sa tête.
- Roland, oublie cette femme immédiatement et trouve-toi une épouse d'ici un mois. Sinon... sinon... je mourrai de chagrin !
Roland n'arrivait pas à comprendre cette exigence déraisonnable. Comment pouvait-on espérer qu'il déniche une femme en si peu de temps ? On ne croise pas une inconnue dans la rue pour lui demander sa main sur-le-champ. Il fallait au moins que les deux parties le veuillent.
Habituellement, il aurait balayé ce genre de menaces d'un revers de main. Mais cette fois, il craignait que son grand-père ne mette sa parole à exécution. Si jamais le vieil homme se faisait du mal à cause de son entêtement, Roland s'en voudrait toute sa vie.
- Monsieur, regardez cette fille là-bas, fit remarquer le chauffeur en pointant du doigt. Il est tard et elle traîne dehors, sans gêne aucune.
Roland ne tourna même pas la tête. Les femmes de ce genre ne l'intéressaient pas. Pour lui, l'histoire aurait dû s'arrêter à cette remarque, mais le hasard en décida autrement.
La voiture passa à côté d'une large flaque. En roulant dedans, elle éclaboussa une jeune femme qui se retrouva trempée de boue. Anny.
Déjà abattue par un avenir incertain - divorcée, sans toit - elle n'avait pas besoin de ça. Une robe souillée, mouillée de surcroît... sa journée ne pouvait-elle pas être un peu plus clémente ? Elle soupira, découragée.
- Hé ! Mais ça va pas ? Arrêtez-vous ! cria-t-elle, furieuse.
Protégé par l'habitacle insonorisé, Roland n'entendit rien. Anny, frustrée de ne recevoir aucune réaction, attrapa une pierre et la lança de rage. Par malchance - ou par adresse - le caillou frappa le coffre du véhicule avec un bruit net.
La voiture pila aussitôt. Le chauffeur bondit pour inspecter l'impact.
Anny blêmit. Elle avait agi sous le coup de la colère, sans réfléchir. Face à un véhicule aussi luxueux, le moindre dégât coûtait une fortune. Et elle n'avait pas un sou.
En s'approchant, elle eut un léger doute. Cette voiture lui disait quelque chose. Avant qu'elle n'ait le temps de bouger, le chauffeur s'était déjà planté devant elle. Trop tard pour s'éclipser.
- Encore vous ? lâcha-t-il en la reconnaissant. C'est la même femme dont Monsieur m'a parlé ce matin, celle qui lui a jeté de l'argent à la figure.
- Quoi ? Je ne vois pas de quoi vous parlez, répondit Anny en feignant l'ignorance. Elle n'avait pas d'autre issue : impossible pour elle de régler d'éventuelles réparations.
Le chauffeur soupira d'un ton sévère :
- Vous avez l'air d'une femme correcte, alors pourquoi créer des problèmes à chaque fois ?
Elle secoua la tête. Jamais elle n'aurait visé une voiture aussi précisément exprès.
- Regardez ça, insista l'homme en lui montrant l'arrière du véhicule. La bosse coûtera très cher à remettre en état.
Anny, honteuse, baissa les yeux. Mais en apercevant sa robe encore trempée de boue, elle se redressa brusquement. Elle se rappela qu'elle n'avait pas été la seule victime dans cette histoire.
- J'ai lancé la pierre parce que vous m'avez arrosée en passant dans la flaque, expliqua-t-elle, la voix tremblante de colère. Je n'ai jamais eu l'intention d'abîmer la voiture. Vous aussi, vous devriez faire attention en conduisant !
À ce moment-là, la portière arrière s'ouvrit lentement et une chaussure vernie toucha le bitume.
Anny fit un pas en arrière en remarquant la portière entrouverte. L'homme sortit de la voiture et s'approcha d'elle.
Il dépassait largement le mètre quatre-vingt et portait un costume bleu foncé qui mettait en valeur sa carrure élancée. Même les mannequins qu'elle avait aperçus dans les magazines paraissaient ternes à côté de lui. Pourtant, derrière cette beauté éclatante, il se dégageait de lui une froideur qui le rendait presque intouchable.
Roland, sans un mot, contourna sa voiture pour examiner la carrosserie. La bosse était minime, à peine visible, et ne méritait pas de réparation. Une fois rassuré, il se redressa et tourna enfin son regard vers elle.
- Ce matin, tu as refusé mon argent uniquement pour me provoquer, n'est-ce pas ? lança-t-il d'un ton dur. Tu avais prévu cette scène depuis le début.
Ses yeux pleins de mépris firent bouillir le sang d'Anny. Toute la journée, elle avait serré les dents pour ne pas perdre son calme, et voilà qu'il l'accusait d'avoir monté cette histoire de toutes pièces.
- Prévu ça ? Tu crois vraiment que j'ai le pouvoir de deviner où tu irais ? cracha-t-elle. Est-ce que j'ai seulement l'air de te connaître ? Pourquoi j'aurais voulu provoquer ça ? Tu es... incroyable !
Sa voix monta, presque un cri, puis elle se détourna brusquement. Elle ne voulait qu'une chose : fuir cet endroit au plus vite. Pourquoi fallait-il que la vie s'acharne encore sur elle ? N'avait-elle pas déjà assez encaissé ?
Le chauffeur, figé, n'en revenait pas. Dans toute la ville de R, personne n'avait jamais osé élever la voix contre Roland. Mais cette jeune femme venait de le faire sans trembler.
Le visage de Roland s'assombrit. Jamais personne ne l'avait traité de cette façon. Il aurait dû exploser de rage... mais contre toute attente, rien ne vint. Au contraire, une étrange lueur amusée traversa son regard. Que lui arrivait-il ?
Il la fixa un instant, se remémorant la nuit qu'ils avaient passée ensemble. Elle avait été fougueuse, enflammée, pleine de désir. Et maintenant, il la voyait fulminer devant lui. Malgré tout, il ne pouvait s'empêcher de repenser à sa passion, à sa silhouette, à cette énergie qu'elle dégageait.
- Monsieur... commença le chauffeur, mal à l'aise, comme pour intervenir en faveur d'Anny.
- Laisse tomber. On s'en va, répondit Roland, un sourire en coin. Sa mauvaise humeur s'était envolée.
Il remonta dans la voiture, sortit son téléphone et appela Kelvin Scoth, un ami de confiance. Il voulait que ce dernier trouve des informations sur Anny. Qui était-elle réellement ?
De son côté, Anny marcha longtemps sans se rendre compte de la direction qu'elle prenait. Ses pas la menèrent droit à l'hôpital. La pensée de son père la tourmentait ; elle avait besoin de s'assurer qu'il allait bien. Elle jeta un coup d'œil à travers la porte de sa chambre : il dormait profondément. Soulagée, elle s'installa sur la chaise du couloir, décidée à passer la nuit là, faute de mieux.
La maladie de son père avait englouti toutes leurs économies. Ils n'avaient plus de quoi payer les soins, et Anny ne pouvait rien faire d'autre qu'espérer un miracle.
L'été rendait l'air lourd, mais au moins elle n'avait pas froid. Épuisée, elle finit par sombrer dans le sommeil.
Un fracas la réveilla en sursaut. Désorientée, elle cligna des yeux et observa les couloirs baignés d'une lumière encore sombre : l'aube n'était pas levée. Des médecins couraient dans tous les sens, pressés, leurs voix résonnant dans le couloir.
Le cœur battant, Anny se redressa et frotta ses paupières lourdes. Était-ce une urgence ailleurs dans l'hôpital ? pensa-t-elle d'abord. Mais lorsqu'elle leva enfin les yeux vers la chambre de son père, un souffle court s'échappa de sa bouche.
Anny leva la tête et aperçut plusieurs médecins qui entraient précipitamment dans la chambre de son père.
Son estomac se noua aussitôt. Elle eut un pressentiment désastreux et se lança à leur suite.
- Vérifiez son pouls, et direction les urgences sans attendre ! ordonna l'un d'eux en fixant son patient.
Anny s'approcha d'un pas tremblant.
- Qu'est-ce qui se passe ? Docteur ? Mon père... comment va-t-il ?
Sa gorge se serrait, mais elle refusait de laisser ses larmes couler.
- Reculez, dit sèchement une infirmière en lui barrant la route. Ne voyez-vous pas que nous travaillons ? Laissez-nous faire.
Les visages graves des soignants suffirent à la convaincre de s'écarter. Elle observa, impuissante, tandis qu'ils manipulaient des appareils et du matériel dont elle ignorait tout. Puis, sans qu'elle puisse réagir, ils poussèrent le brancard vers le service des urgences. La porte se referma sur eux, la laissant seule dans le couloir, transie d'angoisse.
Quelques minutes plus tard, un médecin ressortit et posa une main compatissante sur son épaule.
- Docteur, s'il vous plaît... comment va mon père ? lança Anny aussitôt.
- Calmez-vous, dit-il d'un ton las. Vous êtes bien sa fille ? demanda-t-il en consultant le dossier qu'il tenait.
- Oui... répondit Anny, essuyant ses joues humides.
- Dans ce cas, je dois vous prévenir : les frais doivent être réglés immédiatement. Sans paiement, nous devrons interrompre les soins. Et s'il n'est pas pris en charge, la prochaine crise pourrait lui être fatale.
Le ton du médecin restait strict, presque froid, malgré le professionnalisme.
Anny sentit le sol se dérober sous ses pieds. Elle n'avait plus rien. Ses affaires étaient restées à l'hôtel où sa vie avait basculé.
- Combien faut-il payer ? demanda-t-elle, la voix étranglée. Peut-être Helenah pourrait-elle l'aider, songea-t-elle.
- Cent mille. Dès aujourd'hui. Et ce n'est qu'un début. Les médicaments que nous lui administrons sont indispensables, mais extrêmement coûteux. De plus, son état reste très instable. Pour qu'il ait une chance, il faudrait envisager une greffe cardiaque au plus vite. C'est la seule solution pour éviter qu'il ne souffre davantage.
Il soupira, comme s'il savait déjà que la situation n'avait que peu d'issue. Ce n'était pas la première fois que ce patient passait par les urgences. La question n'était pas de savoir s'il rechuterait, mais quand.
- Je trouverai un moyen... murmura Anny.
On lui avait déjà parlé de l'opération, mais jamais elle n'avait eu les moyens d'y penser sérieusement. Même les cent mille réclamés lui semblaient hors de portée.