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Des nouvelles de la posthistoire

Des nouvelles de la posthistoire

Auteur:: promotion
Genre: Nouvelle
Un infatigable marcheur galactique, des détenus qui attendent d'être dématérialisés, un pape pas très catholique, une jeune femme prête à tout pour sauver l'amour de sa vie, des voyages dans le temps du rêve, des cyborgs moqueurs et un crapaud qui tousse ! Tout est en place pour une lecture qui bouscule nos certitudes et ouvre la voie à l'impensable : celle de la posthistoire que l'auteur interprète sur un mode à la fois ironique et onirique. Un périple dans l'imaginaire d'où l'on ne revient peut-être pas tout à fait indemne... À PROPOS DE L'AUTEUR Serge Lamothe est romancier, nouvelliste, poète et dramaturge. Il est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages parmi lesquels Oshima, Mektoub et Les enfants-lumière. Il a également signé plusieurs adaptations théâtrales.

Chapitre 1 Le nid de l’aigle

Couverture : Dos à dos, dessin de l'auteur,

30 cm x 40 cm. Encre de Chine, vin et café, 2020.

Je suis en mission : découvrir des territoires inconnus, fouler un sol vierge, scruter des espaces infinis. Marcher, tout simplement. Voilà ma mission.

Pour certains, marcher peut sembler une activité dénuée d'intérêt. Je veux dire mettre un pied devant l'autre et recommencer, sans chercher à comprendre. Ça paraît simple, mais ça ne l'est pas autant qu'on pourrait le croire. J'en sais quelque chose, j'ai fait plusieurs fois le tour du monde à pied sans pouvoir m'arrêter. Je marchais depuis six ou sept millions d'années-lumière quand je suis arrivé au nid de l'aigle. Alors, je vous le demande : ne pas pouvoir s'arrêter signifie-t-il qu'on ne s'arrêtera jamais ?

J'ai traversé la mer de la Tranquillité en marchant droit devant moi sans jamais dévier ni à gauche ni à droite. On imagine que c'est facile, ça aussi ; mais en vérité, seuls les dromadaires et les chameaux savaient le faire. Il est sûrement inutile que j'explique ici la différence qui a pu exister entre un chameau et un dromadaire. J'imagine qu'il suffit de savoir que les uns et les autres ont existé pour se convaincre de la nécessité de marcher droit devant soi quand on veut traverser la mer de la Tranquillité. J'aurais d'ailleurs de nombreuses suggestions à faire à quiconque souhaiterait tenter l'aventure : il faut, notamment, prendre bien soin d'éviter le golfe des Aspérités. Sinus Asperitatisest en effet d'une âpreté sans compromis. Le marcheur devra également se munir d'un chasse-mouche et d'une réserve conséquente de chaussettes de rechange, de préférence en laine de yak.

Parti du rivage occidental de la mer de la Tranquillité, j'ai toujours marché vers l'est. J'ai contemplé d'innombrables levers de terre, cette orange bleue qui est en fait mon unique soleil. De nombreux postes de guet balisent le territoire. De l'un d'eux, j'ai pu contempler la terre se lever exactement trente-cinq mille six cent quatre-vingt-quatorze fois.

La mer de la Tranquillité n'a pas volé son nom. Il ne s'y passe jamais grand-chose, sauf pour un œil averti comme le mien. Tout un peuple de larves minuscules s'y active secrètement ou se prélasse au soleil. Leurs cités rivalisent en complexité avec les plus grandes mégalopoles de la galaxie, bien qu'elles ne mesurent jamais plus d'un centimètre et demi. Je les collectionne : mes poches de salopette en sont pleines. Ça ralentit ma progression, bien sûr, mais ça me fait au moins de la compagnie.

Pour le marcheur, la scène du monde évolue très lentement. On s'y fait à la longue, mais seulement jusqu'à un certain point et dans une faible mesure. En vérité, dans une très faible mesure.

Au fil du temps, je me suis éloigné des rivages desséchés de la mer de la Tranquillité et je suis passé dans la mer des Vapeurs, puis dans la mer des Pluies. Mare Imbriumporte le nom le plus incongru qui soit, puisqu'il n'y pleut jamais ; mais j'affirme que c'est une région tout à fait charmante et bien plus agréable que la banlieue de Chicago où je suis né, où j'ai grandi et où il pleut six cents jours par an.

Je marche. Je vois d'ici le regard des sceptiques. Oui, je marche les yeux ouverts et le cœur léger, loin des chemins les plus fréquentés, loin des sentiers de la guerre et des dictatures impérialistes. Je marche et j'avance, mais comme le disait le poète, c'est uniquement pour ne pas tomber.

Pendant toutes ces années, j'ai vécu d'expédients. Les aliments étaient rares. Dans les moments les plus difficiles, je me suis parfois gavé de cette cendre poudreuse de basalte noir qu'on trouve en abondance sur tout le territoire, mais dont la valeur nutritive laisse à désirer, de sorte qu'il faut en consommer des quantités astronomiques.

Si vous digérez mal la cendre de basalte et qu'elle provoque chez vous des ulcères d'estomac, restez chez vous. Cette randonnée n'est pas pour vous.

En revanche, certains insectes offrent un excellent apport de protéines. On en trouve peu, mais je suis le plus frugal des marcheurs que je connaisse. Ici, je dois préciser que ma remarque se veut ironique : je n'ai jamais rencontré un autre marcheur en activité.

Non, déjà je m'égare. La science du chameau m'échappe sans crier gare. En vérité, il y a bien eu cette femme que j'ai croisée autrefois. Je n'ai jamais vraiment su son nom. En tout cas, impossible de me le rappeler. Me l'a-t-elle jamais dit ? Même si, de temps en temps, j'ai pu l'entendre fredonner un vieil air démodé, je suis bien certain qu'elle n'a jamais desserré les lèvres.

Dans mon souvenir, le visage de la femme demeure flou, mais il ne saurait en être autrement : nous ne nous sommes jamais approchés l'un de l'autre. Ici, la moindre distance paraît considérable, et ceux qui regardent les gens dans les yeux sont seuls à savoir qu'ils sont peu nombreux à le faire

Sa silhouette dressée, féline, m'a longtemps obsédé, mais tout cela semble si loin, maintenant ; on dirait presque la réminiscence tenace d'une vie antérieure ou simplement rêvée. Toutefois, il n'y a pas de vie antérieure, pas plus qu'il n'y a de vie rêvée.

Un jour, je lui ai crié : « Ça fait des mois, des années que je t'écoute sans rien dire. Si je parle, tu balaies l'espace avec ton petit doigt d'un geste large et rapide qui traduit ton impatience. Je déteste ça ! Maintenant, tu vas m'écouter ! »

« Je ne suis pas celle que tu peux inventer. Ou plutôt : je suis celle que tu ne peux pas. »

Tout est si simple, n'est-ce pas ? Il est si facile de mentir quand on ne se soucie pas d'être cru.

Déposer la tête au creux d'une épaule aimée. Fermer les yeux, le temps de fredonner un air démodé. Surtout, ne pas s'endormir avant l'heure.

Rêver

« Un jour, le Maître et ses disciples marchaient dans le désert. Ils marchaient en silence sous un soleil cuisant, fait de lames et de rayons nocifs. Au milieu de la journée, alors que le soleil assassin culminait au zénith, ils aperçurent le cadavre d'un chien pourrissant au bord du sentier. De la carcasse émanait une odeur de putréfaction si infecte que les disciples se détournèrent de la charogne en faisant un détour et en se couvrant le nez et la bouche d'un pan de leur vêtement. Le relent fétide de la mort leur souleva quand même le cœur et, la chaleur aidant, plusieurs étaient au bord de l'évanouissement. Cependant, le Maître, lui, constatant la réaction de ses disciples, marcha tout droit vers la bête, s'accroupit devant elle et la contempla longuement sans rien dire.

Les disciples, interloqués, restaient à l'écart et soufflaient péniblement à travers le tissu souillé de sueur de leur robe.

"Maître, qu'y a-t-il ? se risqua Amaryllis au bout d'un long moment. Pourquoi restons-nous ici ? L'odeur est insupportable."

Elle allait ajouter : "Allons-nous-en !", mais voyant que le Maître se retournait et posait sur elle ce regard à la fois sévère et bienveillant qu'elle lui connaissait si bien, elle n'osa pas.

"Oui, dit alors le Maître, quelle odeur atroce, n'est-ce pas ? Mais as-tu remarqué la blancheur exquise de ses dents ?" »

Chapitre 2 No.2

Dans ce rêve, je déménage dans un petit village du Québec appelé Toulouse-en-Québec. Je pense à Toulouse Lautrec et, même si ça n'a rien à voir, j'ai subitement envie de danser la java. Je trouve un joli cottage à l'entrée du village. Ma femme et nos trois enfants y sont déjà installés quand j'arrive. Très vite, je constate que la maison est fissurée de partout : pires que des lézardes, ce sont d'authentiques crevasses qui courent tout le long des murs et des planchers et qui, de jour en jour, semblent s'élargir.

On m'apprend qu'il y a plusieurs bons restaurants à Toulouse-en-Québec, des tables réputées : on y vient des quatre coins du monde pour déguster des crevettes de Matane. Je me dis que c'est vraiment le village idéal pour moi. En marchant sur la rue principale (la seule), je tombe sur Marie et sa fille blonde, un peu boulotte. La sœur de Marie les accompagne. C'est une harpie au crâne rasé qui traite sa nièce comme une chienne. Toutes les dix secondes, elle lui crie dessus : « Au pied, j'ai dit ! » cependant, ni la fille un peu boulotte ni sa mère obèse ne s'offusquent de ce comportement outrageant.

Un fou furieux traverse la rue en vociférant des insanités du genre : « Ma gang de "tabarnaks", vous pouvez "manger d'la marde" ». J'adore ce village ! Pourtant, aussitôt, je suis dans un autre rêve. La maison fissurée m'obsède tout autant, mais j'ai des choses plus urgentes à faire. Je viens de commettre le braquage du siècle avec deux complices, des types que je n'ai jamais vus de toute ma vie. Nous avons huit millions de beaux billets dans nos sacs et je cherche une occasion de leur faucher le magot. J'échafaude toutes sortes de plans foireux auxquels je renonce lorsque je réalise qu'il ne s'agit pas de liasses de billets de banque, mais de simples chèques en blanc qu'il me sera impossible d'encaisser.

L'ordinateur est en panne, mais il me parle : « Je suis désaffectueux », répète-t-il d'une voix suave.

Le postier n'apporte pas le colis que j'attendais, mais un autre, beaucoup plus gros, contenant un zèbre à rayures mauves. Le zèbre se met à brouter les chèques de banque et mes complices commencent à s'énerver. Le plus malingre des deux, qui se trouve également être le plus débile, me demande jusqu'à quelle heure la poissonnerie restera ouverte. C'est un zèbre nain qu'on m'envoie, mais il semble pourvu d'un appétit d'ogre et il ne restera bientôt plus rien de notre illusoire fortune.

Dans le train qui me ramène à Toulouse-en-Québec, je croise une amie Fesse-de-Bouc. Une fille qui arbore d'innombrables tresses, une espèce de Méduse inoffensive, presque trop belle pour être vraie. Nous nous émerveillons de cet incroyable hasard : c'est la première fois que nous nous rencontrons en personne. Son mec reste planté près d'elle, impassible, tandis que je la drague. Le visage du type est ravagé par l'acné juvénile et semble être sur le point d'exploser. Ils m'invitent pour le réveillon. C'est la grève des transports et j'ai oublié mon sac de voyage devant la gare. Chez ce jeune couple, après m'être mouché, je jette mon mouchoir dans le four où la dinde de Noël est en train de cuire. « Oh merde ! »

Je réalise que je suis complètement nu. Je donne la réplique à une jeune actrice qui répète son texte. Il est question d'Hitler et... de sa vision du Québec. D'énormes crevettes de Matane sont posées sur une pile de papiers. Sur l'écran de l'ordinateur, des images s'animent quand la jeune actrice récite le passage correspondant. Des paysages défilent sous nos yeux : Trois-Rivières sous les bombardements nazis, Montréal sous les décombres, la ville de Québec engloutie par un raz-de-marée... La jeune actrice a maintenant le visage de mon amie Fesse-de-Bouc. Je lui dis : « Désolé pour la dinde, mais elle l'a vraiment cherché ! »

Soudain, je suis de nouveau avec mes complices de tout à l'heure, au volant d'une voiture décapotable. L'un d'eux est déguisé et maquillé comme une femme. Il a vraiment l'air ridicule avec sa perruque blond-platine, ses talons aiguilles et sa robe trop ajustée. Il court en criant : « Vas-y, démarre ! Démarre ! » Il saute à l'arrière et nous éclatons de rire. Nous sommes en cavale et rien ni personne ne peut nous arrêter.

D'un seul coup, je rapetisse. Je ne suis pas plus grand qu'une sauterelle et j'échappe de justesse à une série d'accidents : je me traîne au bord de la route et les piétons passent bien près de m'écraser. Je me retrouve à nouveau en compagnie de mes complices : nous sommes perdus dans la forêt, mais plusieurs indices me laissent croire que nous sommes tout près de notre objectif. Nous suivons la voie ferrée. Derrière la colline se trouve un ranch tenu par une très belle femme. Je m'aventure sur ses terres et elle me demande ce que je fais là. « Tu es bien trop jeune », dit-elle. Par bravade, je lui réponds que je suis docteur. « Vous êtes médecin ? » demande-t-elle, émerveillée. « Non. Je suis docteur en sociologie. »

Finalement, nous sommes assiégés dans cette grande maison de ferme par des gangsters. L'un de mes complices les a aperçus par une fenêtre : ils enlèvent les cadavres des gens qu'ils viennent de supprimer. Une fillette se trouve dans la maison : c'est la fille de la propriétaire du ranch. Je ne supporte pas l'idée qu'elle soit en danger. Je la soulève – elle est si légère que je peux la mettre sous mon bras et courir sans me fatiguer. Une fuite éperdue. Sur la voie ferrée, je fais des bonds prodigieux, mais chaque fois que mes pieds touchent les rails, je reçois une forte décharge électrique. À la fin de cette course effrénée, je suis exténué, mais la fillette est saine et sauve. Je la dépose dans les bras de sa mère en murmurant à son oreille : « Ne lui dites pas qu'elle a des ailes ».

Elle s'appelle Brindille, me dit sa mère. Elle est maintenant si petite qu'elle tient dans une boîte d'allumettes. La mère a égaré la boîte d'allumettes dans laquelle se trouve sa fille. Elle croit l'avoir déposée par erreur dans le bac de recyclage. Je suis très inquiet pour la fillette. Je retrouve la boîte d'allumettes, mais Brindille n'y est plus : la boîte est remplie d'eau de pluie. La mère de Brindille est très calme, malgré ces circonstances alarmantes. Elle me raconte alors cette histoire totalement déplacée : « Je conduisais la voiture l'autre jour, et la petite était assise sur le siège arrière. À un certain moment, elle s'est levée, s'est penchée sur mon épaule et m'a murmuré à l'oreille : "Maman, est-ce que les arbres ont un sexe ?" » Elle éclate de rire. Je ne vois vraiment pas ce qu'il y a de drôle. Je réponds qu'il serait peut-être temps de signaler la disparition de la petite, mais cette idée aussi la fait se tordre de rire. Un instant plus tard, elle est étendue sur la table de la salle à manger et je suis debout sur sa tête. Je lui masse le front avec mes pieds. Je suis si léger qu'elle ne ressent aucune douleur, pas le moindre inconfort. Si léger qu'au bout d'un moment, je me mets à l'éviter pour de bon et à tournoyer gracieusement au-dessus d'elle comme une espèce de derviche volant.

Chapitre 3 No.3

De retour dans le village de Toulouse-en-Québec, je constate que les failles qui déchirent notre maison se sont encore élargies. Les membres de ma famille n'ont pas l'air de s'en soucier. Chacun vaque à ses occupations comme si de rien n'était. Je m'énerve un peu. Leur attitude me semble si téméraire que j'arrive à peine à respirer. Chaque fois que l'un des enfants passe à proximité du gouffre béant qui trône au milieu du salon, je manque de m'évanouir. Mon chat, un énorme matou noir chaussé de bottes cuissardes, remarque qu'il ne m'a pas vu depuis longtemps.

Il demande : « Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ? » À quoi je réponds : « Laisse-moi le temps d'arriver. Je vais venir te voir. » Ma réponse ne le satisfait pas. Il boude. Ce chat est un emmerdeur.

Il se passe des choses bien étranges à Toulouse-en-Québec. Il semble que les liens entre les habitants de ce village soient tricotés serré. Pendant mon absence, Toulouse-en-Québec est devenu un village côtier. À ma première visite, je suis pourtant bien certain que la mer était à des kilomètres d'ici. Des villageois m'expliquent la nature de ce phénomène qui ne se produit qu'une fois ou deux par siècle : « La mare, alle vient jusqu'icitte asteure, mais c'parce qu'y en a plus d'poissons dans la mare, tu comprends-tu ? »

Je comprends.

Les habitants de Toulouse-en-Québec terminent l'installation des sculptures en métal. L'expo doit commémorer la visite impromptue de la mer aux abords du village. Tout le monde met la main à la pâte. Les pièces les plus imposantes flottent dans les airs, retenues par des câbles d'acier. On dirait des cerfs-volants, mais des cerfs-volants constitués de plusieurs centaines de kilos de ferraille. C'est magnifique. Levent souffle fort, un vent du large qui nous surprend. Je suis perdu dans la contemplation des sculptures volantes lorsque la plus imposante se détache de ses amarres sous l'effet d'une violente bourrasque. Sa forme évoque un monstre marin à trois têtes aux dimensions formidables. La structure s'envole, tournoie plusieurs fois, comme bousculée par un vent capricieux, puis plonge et va s'écraser dans la mer

J'apprends que la catastrophe a fait plusieurs victimes, surtout des touristes. Le lendemain, j'aide les villageois à ramasser les cadavres échoués sur la plage. Nous les transportons à l'ancienne église qui a été entièrement rénovée pour devenir une salle de spectacles. Aussitôt entrés en scène, les moribonds se mettent à chanter et à danser, certains exécutent de prodigieuses acrobaties. Ils sont néanmoins repoussants : la plupart sont boursoufflés par leur séjour dans l'eau salée, d'autres arborent d'invraisemblables cicatrices qui leur donnent des airs de poupées vaudou.

Ce soir-là, je participe à une grande battue dans les bois qui entourent le village. Les femmes n'y assistent pas. On me dit que c'est un sport réservé aux hommes. Je demande pourquoi et on me regarde comme si j'étais un clown ou un demeuré. Un tapage d'enfer résonne toute la nuit, les hommes se servent de grandes casseroles sur lesquelles ils frappent sans relâche avec des cuillères de bois. À l'issue de ces grandes manœuvres nocturnes, les hommes du village capturentquantité de cerfs. Le chaos qui règne est indescriptible. Les cerfs s'affolent et, ne sachant où aller, se jettent les uns sur les autres. J'observe la scène à distance respectueuse. Dans la bousculade, j'entends les hommes crier : « Tiens-le ! Tiens-le bien ! Attends ! Par ici ! Il y en a encore un par là ! »

Les hommes saisissent les cerfs les uns après les autres et les retournent sur le dos. Je n'arrive pas à voir ce qu'ils font : autour de chacun des cerfs capturés se massent plusieurs hommes agités et incohérents, comme sous l'effet d'une drogue. Ils semblent examiner les bêtes avant de les relâcher. Les cerfs trouvent refuge dans les bois et je reste là, perplexe. Je ne comprends rien à ce manège absurde. Pourquoi nous sommes-nous donné autant de peine pour les capturer si c'est pour les laisser partir ensuite ?

Je ne mets pas bien longtemps à comprendre ce qui se passe. Une fois de retour au village, je remarque un jeune homme au visage singulier. Il y a quelque chose de sauvage dans son regard, quelque chose d'animal dans sa physionomie, dans sa façon de bouger. Quelqu'un dit à propos du jeune homme : « Celui-ci est exceptionnel. Il est très intelligent. »

La vérité m'apparaît alors dans toute son horreur. J'ai assisté à une sorte de rituel qui se répète chaque année : les villageois prélèvent, au sein du cheptel de cervidés sauvages, les animaux qui sont en fait des « petits d'hommes ». Ils engrossent les femelles et reviennent chaque année pour enlever leur progéniture et l'intégrer à la société

J'éprouve une immense pitié pour ces petits hommes-cerfs qu'on arrache à la forêt, à leurs semblables, et que l'on civilise de force. Le jeune homme n'a pourtant pas l'air de souffrir de sa nouvelle condition, mais la vue de son visage fin, délicat, avec sa barbichette juvénile et son regard de bête traquée, m'inspire une irrépressible tristesse. Un long sanglot s'échappe de mes lèvres serrées. Les larmes sont impossibles. Seul ce cri pathétique et désarticulé peut exprimer ma peine.

À mon grand étonnement, j'apprends que les autorités ont construit une mégalopole sous la montagne qui se dresse à quelques kilomètres de Toulouse-en-Québec. Du village, on accède à la ville souterraine en train. La locomotive est minuscule, mais elle a la forme d'une fusée et file à très haute vitesse. À la gare, des ascenseurs attendent les passagers. Nous descendons sans fin. La cité se trouve à une profondeur inouïe. Elle est gigantesque. Avec ses tours et ses gratte-ciels qui semblent faits de papier mâché, on dirait une immense maquette grandeur nature. C'est un projet cyclopéen. Les passagers qui descendent de l'ascenseur se rendent au travail avec cet air navré et abruti qu'ont les travailleurs le lundi matin. Personne ne s'étonne de la démesure qui s'étale autour de nous. C'est un Las Vegas underground. À perte de vue, les machines s'activent et continuent de creuser le sol sous la voûte de granit. Des projecteurs ont été installés. La lumière qu'ils diffusent est censée imiter la clarté du jour. Un faux ciel de novembre est projeté sur la voûte de pierre. Elle fait totalement illusion, mais on se prend bientôt à regretter le ciel d'un bleu resplendissant dont le village de Toulouse-en-Québec, en surface, est gratifié trois cent soixante jours par année.

Soudain, une forte explosion secoue la cité. On annonce peu de temps après qu'un avion s'est écrasé en plein centre-ville et que trois autres appareils sont sur le point de crasher à leur tour. Cette menace est bien réelle et la panique s'empare de la population. Tout le monde cherche à fuir vers la surface, mais les ascenseurs sont en panne. J'emprunte l'escalier de secours : il est désert. Je grimpe les marches quatre à quatre, mais je sais bien qu'il est trop tard. D'une minute à l'autre, la cité sera frappée de plein fouet et rien ne me sauvera de l'anéantissement qui nous guette tous. Mais contre toute attente, je parviens à la sortie, un peu comme si la surface s'était rapprochée. Il n'y a pas le moindre doute dans mon esprit : l'interminable descente en ascenseur m'avait donné l'impression que la cité se trouvait à plusieurs centaines de mètres sous la montagne. Pourtant, j'arrive à la surface en quelques enjambées. De toute façon, je n'ai guère le temps de penser à ce genre de détail. En ouvrant l'énorme portail d'acier qui me sépare du monde extérieur, je pousserais peut-être un soupir de soulagement si l'atmosphère n'était chargée d'une épaisse poussière grise. Il est arrivé quelque chose de grave, je le devine. Les habitants de Toulouse-en-Québec aussi le sentent bien : c'est peut-être déjà la fin du monde. Plusieurs maisons brûlent comme des torches. La mienne s'est tout bonnement enfoncée pour de bon dans le sol. Seul le toit émerge encore de la coulée de boue. Un passant me rassure en disant que ma famille est partie depuis longtemps. Après réflexion, cette idée ne me rassure pas tant que ça. Où sont-ils ?

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