I
Et voici comment débute l'affaire
Un dimanche matin, dans la petite église catholique traditionaliste de Saint-Eugène, l'abbé Pierre Granville prononce un sermon assez bref, mais avec toute la fougue, la verve et le mordant qui le caractérisent.
« Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs,
Aujourd'hui, plus que jamais, Notre Seigneur Jésus-Christ nous met à l'épreuve. À l'épreuve de la foi. À l'épreuve de la fidélité à ses enseignements. À l'épreuve des tentations, des erreurs, de vices, des ignominies et des dérives du monde moderne. Voyez autour de vous, partout règnent le relâchement des mœurs, la chute de la patrie, la décomposition des familles, le délitement de cet ordre moral et naturel, voulu par Dieu lui-même. Ne vous y trompez pas, il s'agit là d'un plan minutieusement établi par les laïcards et les francs-maçons. Ils ont découronné Notre Seigneur Jésus-Christ, lui ont ôté sa royauté sociale, tout comme Pilate et les Juifs, par dérision, l'avaient recouvert, il y a deux millénaires, d'une tunique de couleur pourpre et d'une couronne d'épines. Et comme si cela ne leur suffisait pas, ils veulent aujourd'hui bannir le Christ de toute notre vie sociale. Ils interdisent les crucifix, ils interdisent les crèches de Noël, ils rebaptisent nos vacances de Noël justement en vacances d'hiver, ils se prostituent allègrement devant les immigrés musulmans, ils promeuvent l'assassinat des enfants dans le ventre de leur mère – c'est l'avortement –, ils promeuvent aussi l'euthanasie, comme si les personnes en fin de vie n'étaient plus que des déchets dont il faut se débarrasser, tout cela pour ne vous citer que quelques exemples. C'est leur plan ouvertement et délibérément conçu pour souiller et détruire tout ce qui, dans l'être humain, est beau, noble et sacré ; tout ce qui, dans l'être humain, rappelle que nous sommes toutes et tous des enfants de Dieu, créés à son image. Pour lutter contre cette hérésie abjecte, je vous encourage à relire le Motu proprio Sacrorum antistitum, promulgué par le pape saint Pie X, que nous connaissons également sous le nom de Serment antimoderniste, et de vous en imprégner. Puisse ce texte fort, accompagné de vos prières, guider vos pas sur les difficiles chemins de la vraie foi catholique de toujours et de la fidélité sans faille à Notre Seigneur Jésus-Christ, avec l'aide et la grâce de Sa Très Sainte Mère, la Vierge Marie. Demeurez toujours fidèles aux enseignements traditionnels, à la foi et à la doctrine de toujours. Ne vous laissez pas gagner par les mirages modernistes, par ces infâmes mensonges qui vous font miroiter des plaisirs faciles et, in fine, dérisoires, vains et toujours décevants : cet appétit des biens matériels, cette désertion morale généralisée, la société de consommation pourrit l'humanité au lieu de la grandir, au lieu de la sanctifier. Et si d'aucuns vous moquent, tournent en dérision votre belle foi catholique, ayez toujours au cœur le souvenir de Notre Seigneur Jésus-Christ, ainsi que des premiers chrétiens martyrisés. Ainsi soit-il. »
Depuis très jeune, l'abbé Granville possède et cultive une foi profonde et une vocation forte, ancrée et chevillée au corps. Issu d'une famille profondément catholique et pieuse, il a choisi d'embrasser le traditionalisme parce qu'il trouve l'Église conciliaire, l'Église d'après le concile de Vatican II, trop molle, trop relativiste et plus suffisamment respectueuse de la doctrine catholique de toujours. Il a donc décidé d'intégrer le séminaire d'Écône de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X. Fondée en 1970 par l'évêque Monseigneur Marcel Lefebvre, la Fraternité refuse l'aggiornamento du Concile Vatican II, en particulier en ce qui concerne les rapports à la modernité et à l'œcuménisme. La Fraternité Saint-Pie-X prône ainsi des positions très strictes en matière de mœurs (refus de l'homosexualité, du divorce, de la contraception...), mais également refuse tout dialogue avec ce qu'elle qualifie de fausses religions (les religions juive et musulmane, mais également le protestantisme), arguant qu'il n'existe qu'une seule et vraie foi, la foi catholique (d'avant le concile de Vatican II, bien entendu) ; positions que certains de ses détracteurs n'hésitent pas à qualifier de réactionnaires, voire ouvertement fascisantes. Il est vrai que certains fidèles entretiennent d'ailleurs des liens ambigus avec l'extrême droite et l'antisémitisme, adoptant volontiers les discours de Charles Maurras et du maréchal Pétain, et, plus récemment, de Jean-Marie Le Pen et d'Henry de Lesquen, fréquentant certains cercles royalistes parmi les plus conservateurs ou et s'adonnant à un antimaçonnisme viscéral.
Mais ce qui a surtout séduit l'abbé Granville dans l'approche traditionaliste, c'est le respect de la liturgie en latin. Rien de plus beau que le Pater nosterchanté en grégorien plutôt que sa version moderne, simplement et fadement ânonnée en français. Et que dire l'Aspergesou du Credo? Et la communion à genou et sur la langue, cela a autrement plus de sens et de puissance que la communion donnée debout et dans la main ! Et contrairement à ce que disent nombre de détracteurs de cette messe « à l'ancienne », que l'abbé préfère qualifier de messe « de toujours », non, le prêtre ne la célèbre pas dos aux fidèles, mais face à l'autel. Prêtre et fidèles sont ainsi tournés ensemble vers l'autel, vers le Christ. L'abbé Granville exècre également de voir des prêtres habillés « en civil ». Lui porte soutane et col romain. Tout le temps. Bref, c'est toute une échelle de valeurs et toute une idéologie qui distinguent catholiques traditionalistes de leurs homologues modernes, pour ne pas dire modernistes.
À la fin de la messe, l'abbé Granville aime à s'attarder avec ses ouailles, il les connaît presque tous, ce sont des fidèles qu'il voit chaque dimanche. Il demande des nouvelles de chacun, en particulier si les enfants apprennent bien à l'école, comment se portent les personnes âgées ou malades. Ce travail d'écoute, proche du cœur, renforce encore le lien spirituel qui unit Dieu, le ministre du Culte et les fidèles. Il voit, avec plaisir, grandir les enfants qu'il a baptisés, depuis cinq ans à présent qu'il officie dans cette paroisse de Saint-Eugène. À l'autre bout du grand chemin de la vie, il a également dû célébrer les funérailles de certains fidèles. Entre les deux, il y a les fiançailles, les mariages. Bref, c'est toute la vie de sa paroisse qu'il aime suivre au travers de ces discussions d'après-messe. Et puis, il y a aussi les préparatifs des différents grands événements que sont la Sainte Noël, Pâques, les processions. Dans ces occasions, il sait qu'il peut compter sur la bonne volonté de tout le monde. Petits et grands, jeunes et moins jeunes, chacun apporte sa pierre à l'édifice, pour la plus grande gloire de Dieu et la communion du Saint-Esprit.
Après ce moment informel avec ses fidèles, l'abbé Granville effectue un peu de rangement dans sa petite église ; il aime que tout soit en ordre et bien à sa place pour quand madame Gilberte, sa gouvernante, va venir nettoyer le sol, enlever les cierges consumés et en préparer de nouveaux, rafraîchir les bouquets de fleurs et épousseter le grand crucifix et les statues de la Sainte Vierge et de saint Eugène qui, tous trois, veillent sur la communauté et apportent à chacun repères moraux, aide spirituelle, force et consolation.
Tout à coup, l'abbé entend la porte de l'église grincer doucement.
- Tiens, se dit-il, peut-être un fidèle qui souhaite me voir en particulier, se confesser ou tout du moins me parler en privé, loin du regard et des oreilles des autres fidèles ?
Car en effet, il arrive parfois que certains paroissiens, surtout parmi ceux qui ont rejoint la communauté depuis peu, se sentent un peu gênés à l'idée d'aborder un prêtre et de solliciter auprès de lui des conseils ou lui demander de bien vouloir l'entendre en confession.
L'abbé Granville se retourne donc vers la source de ce bruit, mais ne voit personne. La porte grince de nouveau en se refermant. Il continue donc de vaquer à ses occupations. Ces dernières terminées, il s'accorde un moment de prière, avant de quitter l'église. Et c'est à genoux au beau milieu d'un Pater nosterqu'il entend de nouveau ce même grincement. Distrait de ses oraisons, il se relève, se retourne et, avant de comprendre ce qui lui arrive, voit une ombre, comme une silhouette fantomatique, reçoit un projectile en pleine poitrine et s'écroule au milieu de l'église, dos au maître-autel. Mort.
Quelques heures plus tard, dans le courant de l'après-midi, madame Gilberte, gouvernante de l'abbé, vêtue de son tablier, pousse la porte de l'église, comme à son habitude, afin de s'occuper de l'entretien de l'église et veiller à ce que tout soit impeccable. À ses yeux, assurer la propreté parfaite de l'église, c'est une manière de servir Dieu et la Sainte Vierge. Regardant vers l'autel, elle ne peut pas manquer de voir le cadavre de l'abbé Granville, allongé bras en croix, dans la nef principale, un projectile fiché en plein cœur. Elle voudrait crier devant une vision aussi abominable, mais pas le moindre son ne parvient à sortir de sa bouche. Ses yeux se révulsent et elle s'effondre à son tour.
À son réveil, madame Gilberte, totalement traumatisée, a la bouche sèche, la tête qui tourne, elle se met à pleurer. Complètement perdue par des événements qui la dépassent, elle ne sait que faire. Surmontant ses larmes et sa peur panique, elle se dirige vers la sacristie où se trouve un téléphone. Elle compose péniblement le numéro d'urgence et arrive à balbutier, entre deux sanglots :
- Venez vite, au secours... église Saint-Eugène... l'abbé est mort... assassiné.
Incapable de raccrocher le téléphone, elle demeure prostrée dans la sacristie et c'est ainsi, dans la même posture, que les services de secours, police, pompiers et ambulanciers la découvrent, une petite quinzaine de minutes plus tard.
C'est le commissaire Louveciennes qui est chargé de l'affaire. Étant donné qu'il est question d'un abbé assassiné et au vu du climat terroriste ambiant, la Brigade criminelle de la Police judiciaire a choisi de confier l'affaire à l'un de ses plus fins limiers. Près de trente années d'une carrière exemplaire, ponctuée d'arrestations très médiatisées : Patrick Lelong, pédophile et assassin d'enfants ; Mohammed Abd-el-Ouira, terroriste islamiste responsable de l'assassinat de quatre fidèles juifs à la sortie d'une synagogue et Louis Danvers, surnommé « le Chimiste », responsable de plusieurs attaques chimiques perpétrées contre des banques et des entreprises cotées en bourse.
Le commissaire est secondé par son adjointe, l'inspectrice principale Marie Caspard ; ils travaillent en binôme depuis plus de cinq ans. C'est le commissaire lui-même qui l'a formée et il a une totale confiance en elle. Les inspecteurs Laffont et Primerio complètent l'équipe.
Sachant combien les premiers instants d'une enquête sont précieux et capitaux, et peu habitué à prendre des gants avec les témoins (sans pour autant les rudoyer, bien entendu, mais en allant néanmoins droit au but), le commissaire entame l'interrogatoire de la gouvernante, madame Gilberte.
- Bonjour, madame, commissaire Louveciennes, en charge de l'enquête. Je dois vous poser quelques questions.
- Bien sûr, monsieur, répond madame Gilberte, en se tapotant les yeux avec son mouchoir. Mais excusez-moi, je suis encore sous le choc. Assassiner un prêtre au milieu d'une église, sous les yeux de Notre Seigneur Jésus-Christ, c'est tout bonnement horrible. Horrible.
- Certes, madame, s'impatiente le commissaire. Racontez-moi tout d'abord ce qui s'est passé et comment vous avez découvert le corps.
- Je ne sais rien de particulier, monsieur le commissaire ; je venais faire le ménage comme tous les dimanches après-midi, après la grand-messe et j'ai vu immédiatement le cadavre de monsieur l'abbé. Ensuite, je ne me rappelle plus très bien, je pense que j'ai appelé les secours.
- Connaissez-vous des ennemis à l'abbé Granville ? Quelqu'un qui aurait pu lui en vouloir ?
- Des ennemis ? Grand Dieu, non ! Monsieur l'abbé était un homme d'une grande gentillesse et d'une grande piété. Un homme affable, souriant, attentif aux autres. Il avait toujours une parole gentille, réconfortante pour chacun. Jamais un mot plus haut que l'autre.
- À votre connaissance, avait-il des soucis ces derniers temps ? Était-il contrarié ?
- Non, il était comme d'habitude ; comme je vous disais, il est... enfin il était toujours très...
- Très bien madame, coupe le commissaire. Laissez vos coordonnées à mon collègue en uniforme, qui est là près de la porte, il est possible qu'on vous recontacte pour d'autres précisions.
Puis se tournant vers l'inspectrice principale Caspard, il lui demande :
- Que penses-tu de ce témoignage ?
- Je pense qu'on n'en tirera rien de plus. Juste une brave bigote qui, à l'évidence, ne sait rien et est complètement paumée.
Souriant à moitié, car son adjointe a, au fil du temps, adopté son style pour le moins direct, le commissaire ponctue :
- C'est aussi mon avis. Allons plutôt voir ce que disent les collègues de la scientifique.
Interpellant familièrement le docteur Bernard, un vieux de la vieille lui aussi, blanchi sous le harnois et médecin légiste reconnu unanimement pour ses qualités professionnelles et ses expertises toujours précises et détaillées, le commissaire lui demande :
- Alors doc, qu'est-ce qu'on a ?
- Mort instantanée. Un carreau d'arbalète tiré en plein cœur. Distance d'environ une dizaine à une douzaine de mètres. Un tireur honnête, mais pas un cador, si tu veux mon avis. À cette distance et en plein jour, pas très difficile de mettre dans le mille.
- Un carreau d'arbalète ? Pas très courant comme arme du crime.
- Pas courant, je te l'accorde, mais assez facile d'accès. La plupart des arbalètes relèvent de la catégorie des armes de loisir, disponibles en vente libre dans toutes les armureries pour la modique somme de 100 ou 200 euros, sur simple présentation de la carte d'identité. Pas besoin de permis spécifique, ni d'une licence ou quoi que ce soit du genre. Et pour peu que l'acheteur paie en liquide, aucune chance de remonter jusqu'à lui, car, comme tu le sais, pour les armes de loisir, les armuriers n'ont pas l'obligation légale de tenir un registre. Alors à moins de tomber sur un armurier particulièrement scrupuleux...
- Arme de loisir ? Je doute que feu le curé soit de cet avis, enfin passons. Aucune marque de lutte ? Rien de suspect à signaler ?
- Rien. Aucune marque défensive. Notre brave abbé a été pris par surprise. Je t'en dirai plus après l'autopsie, mais je doute d'en apprendre davantage.
Puis, réfléchissant tout haut, le commissaire poursuit le raisonnement :
- Et rien à espérer non plus du côté des empreintes. Dans une église, tu penses... Et un prêtre tradi assassiné d'un coup d'arbalète en pleine église, je sens qu'on va avoir les journalistes sur le dos constamment. Ces charognards, dès qu'ils peuvent faire dans le sensationnalisme, ils ne s'en privent pas !
S'adressant ensuite à son équipe, il donne ses instructions :
- Bon, les gars, comme d'habitude : tout d'abord, enquête de proximité, on se focalise surtout sur le fait de savoir si un témoin a vu une personne transportant un sac de sport ou quelque chose du genre. Le mec ne s'est pas pointé avec son arbalète sous le bras, il devait fatalement avoir quelque chose pour la transporter.
Laffont l'interrompt :
- Pourquoi un mec ? Il pourrait aussi s'agir d'une femme.
- J'ai dit « le mec » par facilité et par convention, tranche Louveciennes avec humeur. Puis il ajoute :
- Enquête aussi sur la personnalité de l'abbé Granville. Son passé, ses amis, ses amours, ses emmerdes, bref je veux tout savoir de lui. Briefing dans quarante-huit heures à la Brigade. Et surtout, aucune déclaration aux journalistes ! Le commissaire divisionnaire tiendra sans doute lui-même un point presse après le briefing. Il est plus doué que moi pour ce genre de chose, et puis c'est aussi son job, après tout !
- Les journalistes vont forcément être au courant, vu le déploiement de force. S'ils nous posent des questions, qu'est-ce qu'on leur répond, demande Primerio ?
Comme pour ratifier sa question, un brouhaha se fait entendre à l'extérieur. Un policier en uniforme précise :
- Chef, les charognards sont là.
- Comme je disais, reprend le commissaire Louveciennes : aucun commentaire pour l'instant. Un prêtre a été assassiné, l'enquête suit son cours. Trop tôt pour se prononcer. Secret de l'instruction. Bref, vous connaissez la chanson et les réponses toutes faites qu'il faut leur fournir dans ces cas-là. Surtout, aucune mention de l'arbalète ; l'information doit rester confidentielle, au moins pour le moment. C'est clair pour tout le monde ?
- Clair, chef, répond l'équipe – bien drillée – en chœur.
- OK, rendez-vous après-demain pour le briefing et amenez-moi du concret !
Le surlendemain, à neuf heures du matin, dans la salle de réunion de la Brigade criminelle.
Le commissaire Louveciennes, vêtu, comme très souvent, d'une chemise blanche et d'un pantalon noir (il se murmure, dans les couloirs de la Brigade, que le commissaire ne posséderait rien d'autre, dans sa garde-robe, que des chemises blanches et des pantalons noirs et qu'il en aurait même plusieurs exemplaires de rechange dans l'armoire de son bureau, ce que personne n'est jamais risqué à aller vérifier), interpelle son équipe :
- Alors, les gars, ce début d'enquête, qu'est-ce que ça raconte ?
Primerio prend la parole :
- L'enquête de proximité n'a rien donné. Des personnes portant un sac à dos ou un sac de sport, ce n'est pas ça qui manque, vous pensez bien et, au final, ça passe relativement inaperçu, d'autant qu'il y a une salle de sport, trois rues plus loin ! Rien de suspect à signaler dans les alentours non plus : personne vu en train de guetter, pas de véhicule suspect, pas de personne à la mine patibulaire, le vide absolu, quoi !
- Hé ben, ça commence bien, ronchonne le commissaire. Et de ton côté, Laffont, quelque chose d'intéressant sur le prêtre ? Sa vie, ses relations ?
- Je vous fais le topo, répond Laffont. Alors, Pierre Granville, 34 ans, prêtre traditionaliste depuis huit ans. Issu d'une famille nombreuse de sept enfants. Un père expert-comptable dans une grosse entreprise de matériaux de construction et une mère au foyer. Famille pieuse et sans histoire. Ordonné prêtre à la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X à Écône, en Suisse. Prêtre d'abord en France, dans le Var, paroisse de Sainte-Marie-des-Monts. Rien à signaler là-bas. Aucun scandale, aucune plainte. Il est ensuite arrivé ici, à la paroisse Saint-Eugène il y a cinq ans. Très apprécié des fidèles, qui le décrivent comme un homme à la fois très pieux et très affable, attentif aux autres, mais aux sermons plutôt bien aiguisés et sans langue de bois. Depuis qu'il a pris ses fonctions, le nombre de fidèles a fortement augmenté. C'est lui aussi qui est l'origine de la reprise des processions de l'Ascension et de l'Assomption, qui étaient tombées en désuétude. Ici non plus, aucun scandale, aucune plainte. Aucune suspicion de scandale sexuel ou d'abus ou ce genre de chose. Rien de probant donc sur le plan personnel.
- Bon... on n'est pas vraiment plus avancé, constate le commissaire. Caspard, quelque chose à nous soumettre ?
- Je vous ai préparé une note sur la mouvance catholique traditionaliste et sur la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X. En gros, des cathos limite intégristes : homophobes, anti-avortement, flirtant avec l'extrême droite et les mouvements royalistes et identitaires. Mais en regain de popularité ces dernières années. Vous verrez tout ça dans la note. Un milieu assez obscur, difficile à infiltrer, méfiant et volontiers complotiste. Dans notre région, la Fraternité peut compter sur l'appui et le soutien, notamment financier, de certaines familles de notables et d'aristos, en général des familles ayant une longue tradition de bigoterie.
Ha oui, j'allais oublier, les collègues de la police scientifique en ont terminé avec leurs analyses. L'autopsie n'a rien donné : aucune substance dans l'organisme du curé, à part deux gorgées de vin de messe, une hygiène de vie à damner un saint, dixit le toubib, jamais avare d'un bon mot.
Rien non plus concernant le carreau d'arbalète. Un trait tout ce qu'il y a de plus banal, tiré par une arme tout-venant qu'on peut se procurer très facilement et à peu de frais dans toute bonne armurerie. Pas d'empreinte, c'eût été trop beau.
Autre chose, pour l'instant du moins, aucune revendication de nature terroriste, que ce soit du terrorisme islamiste ou autre. Apparemment, tout a l'air calme sur les différents réseaux sociaux.
- Bon, bon, bon... hé ben, on n'est pas rendu dites-moi ! Le seul point positif est que, jusqu'à présent, on a pu contenir les assauts des journalistes. Rien de transcendant n'ayant filtré à propos des circonstances du meurtre, on dispose au moins d'un peu de marge pour enquêter sans avoir les charognards sur le dos. Poursuivez les investigations. Quant à moi...
Et le commissaire quitte la salle de réunion sans terminer sa phrase...
IILe deuxième meurtre
Au cœur du couvent des Bénédictines de Sainte-Armande, sœur Marie-Angélique, de son nom civil Angélique Grégoire, s'occupe du potager du couvent, aidée parfois en cela par Gabrielle, une novice de près d'une cinquantaine d'années qui, à l'issue d'une vie séculière assez tumultueuse, s'apprête à prononcer ses vœux et prendre l'habit et, ce faisant, à embrasser le calme, la quiétude et la sérénité de ces lieux sacrés et séculaires.
Sœur Marie-Angélique, quant à elle, s'est destinée très jeune à la vie religieuse et n'a, pour ainsi dire, rien connu d'autre. À plus de soixante ans, elle demeure vive et alerte, avec cette petite pointe d'espièglerie qui constitue sa marque de fabrique depuis sa plus tendre enfance et qui ne l'a jamais quittée. Au fil des ans, elle s'est spécialisée dans la culture potagère et n'a pas son pareil pour faire pousser laitues et poireaux, carottes, blettes, courgettes, tomates et autres légumes sains et succulents qui font le délice des religieuses, jusqu'à la Mère supérieure, sans pour autant, bien entendu, tomber dans le péché de gourmandise. Sœur Marie-Angélique a également aménagé une petite parcelle destinée à accueillir des plantes aromatiques : sauge, thym, romarin, laurier et menthe. Quelques fleurs (des dahlias, des roses et quelques autres plantes vivaces) viennent agrémenter le jardin de quelques notes colorées et donner à l'ensemble une impression de bien-être, d'harmonie et de douceur intemporelle.
En plus de ses talents maraîchers, sœur Marie-Angélique consacre également deux après-midi par semaine (les mardis et jeudis) à visiter, hors cloître, les résidents de la maison de repos « Les Colibris » située à quelques rues du couvent. Elle y discute avec les personnes âgées, dispensant à chacune et chacun un peu de son temps, de son sourire et surtout beaucoup de réconfort, partageant une tasse de café et un petit goûter et prodiguant également force félicitations et encouragements au personnel infirmier et soignant. Ce sont d'ailleurs pratiquement ses seules sorties hors les murs du couvent. Si elle n'avait pas été religieuse, elle se serait d'ailleurs bien imaginée infirmière, s'occupant d'enfants ou de personnes âgées ou malades.
Ce jeudi après-midi est donc jour de visite. Après le repas de midi pris en commun dans le réfectoire du couvent et un moment de prière pris, seule dans sa cellule, sœur Marie-Angélique sort du couvent, marche environ trois cents mètres, tourne à droite puis prend la deuxième rue à gauche comme d'habitude. La maison de repos « Les Colibris » se situe au bout de cette petite rue ; plus que quelques dizaines de mètres. Arrivant en sens inverse sur le trottoir, un homme, qui semble boiter. On dirait qu'il porte une prothèse à la jambe, sa démarche est comme mécanique, peu naturelle en tous les cas. L'homme s'arrête. N'écoutant que son bon cœur et son désir naturel d'aider son prochain, sœur Marie-Angélique s'adresse à l'homme pour lui demander si tout va bien, s'il a besoin d'aide. Avant qu'elle ne puisse terminer sa phrase, l'homme sort une longue dague de son pantalon et la plonge profondément dans les entrailles de sœur Marie-Angélique, qui s'effondre dans une mare de sang. Morte. Instantanément. L'homme, quant à lui, se volatilise. Comme une ombre. Comme un fantôme.
Quelques minutes plus tard, une dame promenant en fauteuil roulant sa maman résidente à la maison de repos « Les Colibris » fait la macabre découverte. La maman, quasi aveugle, ne se rend compte de rien, mais sa fille, à la vue parfaite, ne peut s'empêcher de laisser échapper un « Mon Dieu, quelle horreur », avant de restituer l'intégralité de son repas de midi sur le trottoir. Quel estomac serait en effet assez costaud pour supporter cela ? Remise enfin après avoir remis, elle empoigne son téléphone et compose fiévreusement le numéro de la police et donne les indications voulues : religieuse manifestement éventrée, mare de sang, adresse : rue des Marches, près de la maison de repos.
Le meurtre d'une religieuse, quelques jours après l'assassinat d'un prêtre, voilà une affaire qui ne pouvait manquer d'échoir au commissaire Louveciennes. Il arrive donc prestement sur les lieux, flanqué de son équipe, l'inspectrice principale Caspard et les inspecteurs Laffont et Primerio. Louveciennes, plus maussade qu'un jour de Toussaint pluvieux et pressentant la somme incommensurable d'ennuis que cette affaire va lui valoir, est d'une humeur de dogue. Pendant que la police scientifique et technique s'affaire autour du cadavre de la religieuse, prend les photos nécessaires et procède à tous les prélèvements possibles et imaginables, le commissaire recueille le témoignage de la principale témoin, la personne qui a découvert le corps, elle s'appelle Corinne Deleuze. Témoignage très sommaire : elle n'a rien vu, elle faisait une promenade avec sa maman âgée et en fauteuil roulant, elle a vu le corps et a immédiatement alerté la police. Elle a reconnu sœur Marie-Angélique qui rendait visite deux fois par semaine aux résidents de la maison de repos « Les Colibris » où vit sa maman.
L'un des membres de l'équipe scientifique interpelle le commissaire :
- Commissaire, quelqu'un a gerbé sur le trottoir, ça semble frais et récent.
- Heu, c'est moi, fait timidement Corinne Deleuze, visiblement gênée. Je m'excuse, mais... enfin, vous comprenez...
Oui, le commissaire comprend, ce n'est pas la première fois qu'il est confronté à ce genre de régurgitation intempestive !
- Laisse tomber, précise-t-il à l'attention du scientifique.
Et toi, doc, demande-t-il au docteur Bernard, le légiste attitré, dépêché sur les lieux, tes premières observations ?
- La victime est une femme d'environ soixante-cinq ans, excellent état général, la mort est due à une perforation de l'abdomen, elle a perdu énormément de sang, mais je pense que la mort a dû être quasiment instantanée. Pas de blessure défensive, on peut en déduire qu'elle a été attaquée par surprise ou bien qu'elle connaissait son agresseur et ne s'en méfiait pas. Si tu n'y vois pas d'objection, on peut l'emmener à l'institut médico-légal pour l'autopsie ; j'effectuerai un moulage de la blessure, ce qui te donnera une idée plus précise du type de lame, mais, comme ça, à vue de nez, je dirais un long poignard ou une dague, genre arme de collection.
- OK, merci, doc !
L'inspectrice principale Caspard fait signe aux inspecteurs de se rassembler autour du commissaire Louveciennes.
- Alors, j'ai trouvé ses papiers sur elle, explique Caspard. Elle s'appelle Angélique Grégoire, elle est religieuse au couvent de Sainte-Armande ici un peu plus loin, sous le nom de sœur Marie-Angélique depuis un peu plus de quarante ans. Pas de permis de conduire. Outre ses papiers d'identité, je n'ai retrouvé sur elle que quelques images pieuses, un petit carnet de prières et un chapelet. C'est donc bel et bien une vraie religieuse.
- Nom de Dieu, dit Laffont, avec un grand sens de l'à-propos, mais peu de respect pour la religion ainsi que pour celui des Commandements qui dit « Tu n'invoqueras point le nom de l'Éternel, ton Dieu, en vain » (ceci étant, ce péché pourrait presque passer pour véniel en comparaison à la violation du premier de tous les Commandements « Tu ne tueras point », commise à deux reprises par le ou les meurtriers).
- Un curé dimanche dernier et maintenant une bonne sœur... C'est quoi, ce merdier, grommelle l'inspecteur Laffont ?
- Comme disait l'autre, qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu, ponctue Primerio dans un sourire.
- Heu, les gars, ce n'est ni le lieu ni le moment pour des jeux de mots à deux balles, grince le commissaire Louveciennes. Ceci dit, cette fois, il ne sera plus possible d'éviter les journalistes. Ils vont évidemment faire le rapprochement entre les deux affaires. Attendez-vous à les avoir dans les pattes constamment. Et accrochez-vous aux branches, j'ai l'impression que ça va méchamment secouer !
Bon, Caspard, tu vas au couvent, les religieuses seront sans doute plus à l'aise avec une femme, déclare Louveciennes avec un tact qui ne lui est pourtant guère coutumier. Creuse aussi du côté du curé, la victime de dimanche dernier. Deux religieux, ils ont peut-être pu se croiser. Vérifie si on peut avoir des recoupements.
Primerio et Laffont, vous vous occupez de la maison de repos et de l'enquête de voisinage. La routine, quoi !
On fait le point demain à 15 heures.
Le lendemain, à 15 heures, dans les locaux de la brigade criminelle, nul besoin d'être devin pour comprendre que l'enquête n'avait pas enregistré de progrès transcendants... Les mines déconfites en témoignent à suffisance.
- Bon, attaque Louveciennes, qu'est-ce qu'on a sur la religieuse ?
- Rien au niveau du couvent, répond Caspard. Sœur Marie-Angélique était une femme pieuse, discrète, mais joviale, entrée au couvent il y a tout juste quarante-deux ans, elle s'occupait du potager, des fleurs et des herbes aromatiques. Bref, une petite bonne sœur sans histoire.
J'ai aussi interrogé les religieuses sur les éventuels liens entre la bonne sœur et l'abbé Granville, l'autre victime et rien, nada. Les sœurs ne connaissent le nom de l'abbé que par les infos récentes. À part ses visites à la maison de repos, sœur Marie-Angélique ne quittait presque jamais le couvent. J'ai également repris contact avec madame Gilberte, la bonne du curé et le nom de sœur Marie-Angélique ne lui dit rien du tout et son nom civil, Angélique Grégoire non plus.
- Sais-tu comment le couvent est financé ? De quoi les sœurs tirent-elles leurs ressources, interroge Louveciennes ?
- Le bâtiment appartient à l'évêché, répond Caspard, et c'est l'évêché aussi qui prend à sa charge les dépenses d'entretien, chauffage, etc. Pour ce qui est des dépenses courantes, le couvent fonctionne uniquement grâce à des dons et peut compter sur le soutien financier de quelques riches familles de la région, notamment d'anciennes familles aristocratiques.
- Et pour la maison de repos, poursuit le commissaire, quelque chose d'intéressant ?
- Rien de particulier pour la maison de repos, enchaîne Laffont. On nous a dépeint une personne gentille, qui visitait les personnes âgées et les réconfortait. Pour certains des résidents, les visites de la sœur constituaient leurs seules visites. Plus de famille ou alors, ils ne viennent plus les voir. Triste, hein ? Pour le reste, rien de notable à signaler.
- Et l'enquête de voisinage ? Quelqu'un a vu quelque chose ?
- Un seul témoignage, mais très vague, dit Primerio. Une dame qui nettoyait ses carreaux a dit avoir vaguement vu un type dans la rue qui boitait. Cheveux châtains, taille moyenne, elle n'a pas pu me donner d'indication sur son âge.
- Hé ben... on a un type châtain et qui boite. Enfin, qui boite peut-être, il a très bien pu simuler sa claudication. On n'est pas fauché, tiens avec ça ! De mon côté, j'ai reçu un coup de fil du légiste qui m'a fait un premier rapport verbal : un seul coup porté à l'abdomen, mais puissant et mortel. Il va nous faire parvenir le moulage de la blessure. On cherche une dague, genre arme de collection. Ha oui, la victime était vierge, pas d'agression sexuelle ni d'autre blessure. Aucune blessure défensive non plus.
- L'affaire a un lien avec celle du curé dimanche dernier, demande Laffont ?
- En tout cas, dans les deux cas, on a une victime appartenant au monde religieux catholique, et tous les deux tués avec une arme peu conventionnelle : un carreau d'arbalète pour l'un et une dague de collection pour l'autre. Avouez que ça commence quand même à faire beaucoup de coïncidences... et aucun témoin. Enfin, juste une vague description pour le meurtre de la religieuse, mais qui ne mène pas à grand-chose. Alors oui, en interne, on fait le lien entre les deux affaires. Mais, pour les journalistes, le discours officiel est qu'il s'agit de deux affaires distinctes, sans rapport l'une avec l'autre. Inutile d'alimenter leurs torchons avec des pistes fumeuses de tueur en série de cathos ou ce genre de conneries. De toute façon, avides de sensationnalisme comme ils sont, ils vont se déchaîner et pondront d'eux-mêmes leurs propres théories à la mords-moi-le-nœud. Évitons de leur servir la soupe et d'ajouter de l'eau à leur moulin.
- Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait patron, demande l'inspectrice principale Caspard ?
- On réfléchit et on continue à creuser, répond le commissaire. Potassez les archives et voyez s'il y a eu, ces dernières semaines ou ces derniers mois, des menaces à l'égard de religieux catholiques.
- On se branche sur la piste islamiste, demande Laffont ?
- On se branche sur toutes les pistes. Le terrorisme islamiste en est une, mais je n'y crois pas tellement. Tout d'abord, parce qu'il n'y a pas eu de revendication. Ces crapules de barbus aiment revendiquer leurs actes de boucherie et là, rien. Rappelez-vous l'affaire Mohammed Abd-el-Ouira, à peine avait-il massacré ses victimes juives que tous les sites internet islamistes louaient ses exploits ; or, ici, c'est le silence radio. Ensuite, l'arbalète, la dague de collection, ça ne cadre pas avec les « exploits » des « barbus ». Ils se contentent d'un bête couteau, ils ne donnent pas dans le raffinement. Mais bon, ne négligez aucune piste. Tenez-moi au courant si vous avez quelque chose de sérieux et probant. Quant à moi, je vais...
Et comme souvent, il part sans terminer sa phrase...
Deux jours plus tard, dimanche matin, 10 heures pétantes, l'inspectrice principale Marie Caspard, à qui le commissaire Louveciennes a délégué la tâche de faire le point, ainsi qu'il le fait de plus en plus souvent, préparant ainsi sa plus proche adjointe à ses futures fonctions de commissaire, dresse l'état des lieux des recherches de l'équipe dans les archives, au sujet d'éventuelles menaces ou indices de menaces à l'encontre de membres du clergé catholique.
- On a passé au crible les archives de ces quatre derniers mois. Rien de probant. Quelques excités qui ont crié « Allah Akhbar » dans les rues, plusieurs sites internet de propagande djihadiste fermés à la demande du parquet. Mais étant donné la recrudescence des tensions au Proche-Orient ces dernières semaines et les affrontements entre Palestiniens et Israéliens, les islamistes se sont surtout concentrés sur Israël et les signalements reçus portent presque exclusivement sur des cas d'antisémitisme et d'appels au meurtre de Juifs. Mais pas de menace particulière à l'égard des chrétiens ou des « Croisés » pour reprendre la terminologie des fondamentalistes islamistes. Pas de main courante déposée pour des lettres de menaces, des tags ou des menaces verbales ou physiques visant des prêtres, religieux, bonnes sœurs, monastères, couvents ou autres personnes ou institutions du même type. Pour le reste, et pour la petite touche d'humour, signalons juste un type complètement bourré qui a injurié un prêtre en rue, le traitant, je cite, de « trou du cul de calotin ». Voilà, c'est tout ! Et on est bien d'accord, ça fait pas bézef...
- Bon travail, quand même, conclut le commissaire en jouant avec le col de son éternelle chemise blanche, même si on n'est pas plus avancé. Cela fait une semaine que le curé a été tué et trois jours pour la religieuse et on n'a toujours rien. Voyez un peu du côté des indics, on ne sait jamais. Pas de déclaration aux journalistes...
- À propos de journalistes, vous avez lu les titres ces derniers jours, demande Primerio ? Ils nous taillent un méchant costar, les sagouins ! Deux religieux assassinés, que fait la police ? Vu toutes les pistes qu'ils ont échafaudées, on croirait qu'ils en savent plus que nous et d'ailleurs...
- Il suffit, hurle le commissaire. On a tous vu les gazettes, Primerio, inutile de nous faire un résumé ! Un bon conseil, si vous tenez à faire carrière dans la police, faites davantage fonctionner votre cervelle et cessez de vous intéresser aux ragots des journaleux !
- Désolé patron, dit Primerio, tout penaud.
- En ce qui concerne la dague, du nouveau ?
- Rien de rien. Aucune empreinte, précise Laffont, mais ça, on s'en doutait. Aucun vol signalé dans un musée, aucune exposition en ce moment consacrée à l'histoire ou aux armes anciennes. La dague provient peut-être d'une collection privée, ou bien a été achetée sur un site internet de vente aux enchères ou ce genre de chose, donc autant chercher une aiguille dans une botte de foin.
Le divisionnaire fera une conférence de presse demain pour calmer un peu les esprits. L'aspect diplomatique, c'est plus son domaine que le mien. En attendant, on reste concentrés sur les deux affaires, on avance en parallèle et on est attentif aux éventuels points de convergence. Attention toutefois à ne pas vouloir à tout prix relier les deux dossiers. On conserve toute notre clairvoyance et notre esprit critique ! Sur ce, bon dimanche, enfin, ce qu'il en reste, quoi !
Et le commissaire de quitter la salle de réunion sans autre forme de procès et sans une parole supplémentaire.
III
Entrée en scène de Charles-Édouard de Mourgueil de Lafargue et de son secrétaire, Joseph Albano
Dix heures du matin. Après quelques sonneries, Charles-Édouard de Mourgueil de Lafargue décroche son téléphone. Numéro inconnu.
- Allô ?
- Monsieur le marquis de Mourgueil de Lafargue ?
- Lui-même. À qui ai-je l'honneur ?
- Monseigneur l'évêque Jules Bernardin à l'appareil.
- Heu, bonjour Monseigneur. En quoi puis-je vous être utile ?
- Tout d'abord, excusez-moi de vous déranger, est-ce que je puis me permettre de vous voler quelques minutes de votre temps ?
- Mais très certainement, Monseigneur, de quoi s'agit-il ?
- C'est assez délicat. Vous avez, je suppose, entendu parler des deux assassinats de personnalités religieuses ces derniers temps ? L'abbé Granville de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X et sœur Marie-Angélique du couvent des Bénédictines de Sainte-Armande.
- Oui bien sûr, ces meurtres font les gros titres dans la presse.
- Votre famille, je pense, se montre généreuse tant envers la Fraternité qu'envers le couvent... poursuit évasivement l'évêque Bernardin.
- Oui, en effet, répond prudemment le marquis.
- C'est à ce propos que je souhaiterais vous entretenir. Enfin pas à propos de cette générosité, mais en raison des liens que votre famille et vous entretenez avec ces deux institutions ainsi que de vos récents talents d'enquêteur discret. Je souhaiterais obtenir votre avis et, si je puis me permettre d'abuser quelque peu et si vous acceptez bien entendu, de votre aide. Mais il s'agit là d'un sujet assez délicat à aborder par téléphone... Accepteriez-vous de vous déplacer à l'évêché pour une rencontre discrète ?
- Bien sûr, Monseigneur. Puis-je emmener mon secrétaire, monsieur Joseph Albano ? C'est mon plus proche collaborateur et je puis vous certifier que je réponds de lui comme de moi-même.
- Aucun problème pour moi. Pourriez-vous passer dès cet après-midi ? Disons vers quinze heures ?
- Très bien, Monseigneur, à tout à l'heure.
Juste après avoir raccroché, Charles-Édouard appelle son secrétaire.
- Albano ? Marquis de Mourgueil de Lafargue ici. Je ne vous dérange pas ?
- Pas du tout, monsieur le marquis, j'étais en train de nettoyer quelques pièces de Val Saint-Lambert de ma collection.
- Bien bien. Dites-moi, connaissez-vous l'évêque Bernardin ?
- Je le connais de nom bien sûr comme tout le monde. Pourquoi cette question ?
- Figurez-vous que Monseigneur Bernardin vient de m'appeler et me demande mon aide dans l'affaire du double assassinat des deux religieux.
- L'abbé et la religieuse ?
- C'est cela même.
- Serait-ce indiscret de vous demander par quel miracle, si j'ose dire, vous connaissez Monseigneur Bernardin ?
- Disons que ma famille contribue financièrement au bon fonctionnement tant de la paroisse traditionaliste de Saint-Eugène que du couvent Sainte-Armande.
- Ha oui, j'oubliais, noblesse oblige, répond Albano avec une gentille ironie.
- Voilà, coupe le marquis. Passez me chercher, nous avons rendez-vous à quinze heures.
- Je suis de la partie ?
- Bien entendu, voyons. J'ai demandé à Monseigneur Bernardin si vous pouviez m'accompagner et il n'a formulé aucune objection. À tout à l'heure donc !
- À tout à l'heure, monsieur le marquis.