J'étais Alix de la Roche, la journaliste rebelle d'une dynastie politique. Ma seule échappatoire était une liaison secrète et passionnée avec Adrien Solis, un puissant PDG taillé dans la glace et la logique. Il m'appelait son « magnifique désastre », une tempête contenue entre les murs de son penthouse.
Mais notre liaison était bâtie sur un mensonge. J'ai découvert qu'il ne faisait que me « dompter » pour rendre service à une autre femme, Camille – la fragile fille du chef de cabinet de mon père, envers qui il avait une dette impayable.
Il l'a choisie publiquement, elle, plutôt que moi, essuyant ses larmes avec une tendresse qu'il ne m'avait jamais montrée. Il l'a protégée, l'a défendue, et quand j'ai été piégée par un prédateur, il m'a abandonnée pour se précipiter à ses côtés. La trahison ultime est venue quand il m'a fait jeter en prison et passer à tabac, en sifflant que je devais « apprendre ma leçon ».
Le coup de grâce est survenu lors d'un accident de voiture. Sans une seconde d'hésitation, il s'est jeté devant Camille, la protégeant de son corps et me laissant seule face à l'impact. Je n'étais pas son amour ; j'étais un poids mort qu'il était prêt à sacrifier.
Brisée sur un lit d'hôpital, j'ai enfin compris. Je n'étais pas son magnifique désastre ; j'étais sa dupe. Alors j'ai fait la seule chose que je pouvais faire. J'ai réduit son monde parfait en cendres, accepté la demande en mariage d'un milliardaire bienveillant qui me promettait la paix, et je suis partie pour commencer une nouvelle vie, laissant derrière moi les cendres de notre amour.
Chapitre 1
Alix de la Roche était un paradoxe.
Pour le public, elle était l'électron libre de la dynastie politique des de la Roche, une journaliste d'investigation dont la signature était une source d'angoisse constante pour son père, le sénateur Charles-Édouard de la Roche. Elle était brillante, rebelle, et un danger public.
Dans l'ombre, dans le silence stérile d'un penthouse avec vue sur tout Paris, elle était quelqu'un de complètement différent. Ici, elle était un secret, une passion, une tempête contenue entre les quatre murs du monde d'Adrien Solis.
Adrien Solis, PDG de la monolithique entreprise de cybersécurité, Solis Systèmes, était un homme taillé dans la glace et la logique. Son pouvoir était maîtrisé, ses émotions un coffre-fort verrouillé. Il incarnait tout ce que sa famille représentait, et pourtant, il n'appartenait qu'à lui-même.
Leur liaison était une chose torride, désespérée, le choc de deux mondes qui n'auraient jamais dû se rencontrer. C'était sa seule échappatoire.
Et elle était sur le point de se terminer.
Alix était allongée dans son lit, la lumière du petit matin filtrant à travers les baies vitrées. Elle prévoyait de détruire un homme dont son père avait besoin, un syndicaliste corrompu dont la chute ferait dérailler le dernier projet de loi du Sénateur. C'était un bon article. C'était aussi une déclaration de guerre contre sa propre famille.
Elle le regarda s'habiller. Le coton doux de sa chemise de nuit fut remplacé par le tissu impeccable et amidonné de sa tenue de travail. La transformation était toujours rapide, l'amant disparaissant, le PDG se matérialisant à sa place.
« Reste », dit-elle, le mot un doux plaidoyer dans la pièce silencieuse.
Il ne se retourna pas. Il ajusta simplement sa cravate dans le reflet de la fenêtre sombre.
« J'ai une réunion du conseil à sept heures. »
« Annule-la. »
Il se tourna enfin, son visage indéchiffrable. « Tu sais que je ne peux pas faire ça. »
Sa froideur était une gifle, une gifle que je connaissais trop bien. Elle le regarda prendre sa mallette, ses mouvements précis et économiques. Pas de baiser d'adieu, pas de contact prolongé. Il n'y en avait jamais.
« Adrien », tenta-t-elle de nouveau, un nœud de désespoir se serrant dans son estomac.
« On parlera plus tard », dit-il, puis il disparut. La porte se referma dans un clic, la laissant seule dans l'immense espace vide. Plus tard. Ses promesses de « plus tard » étaient des fantômes qui ne se matérialisaient jamais.
La froideur de la pièce s'infiltra jusqu'à ses os. Elle n'attendit pas. Elle attrapa son propre téléphone et composa le numéro du chef de cabinet de son père, sa voix dure et claire.
« Dis à mon père que j'accepte. »
Il y eut un moment de silence choqué à l'autre bout du fil. « Vous... vous acceptez la proposition Chevalier ? »
« Oui », dit Alix, les yeux vides. « L'alliance par mariage avec Maxime Chevalier. Je le ferai. »
L'offre était sur la table depuis des semaines, une manœuvre politique conçue par le sénateur de la Roche pour s'assurer un don de campagne massif de la part de ce milliardaire reclus de la tech. C'était une vente, et elle était le produit.
« Il y a une condition », ajouta-t-elle, sa voix tombant à un ton bas et dangereux.
« N'importe quoi, Alix. Le Sénateur sera ravi. »
« Je veux que ce soit annoncé aujourd'hui. Ce matin. Je veux que le communiqué de presse parte dans l'heure qui vient. »
« Bien sûr », balbutia l'homme, fou de joie. « Considérez que c'est fait. »
Elle raccrocha, le caractère définitif de sa décision s'abattant sur elle comme un linceul. Elle venait d'échanger une cage contre une autre.
Alors qu'elle rassemblait ses affaires, son regard tomba sur un second téléphone posé sur la table de chevet. L'appareil personnel d'Adrien. Il ne le laissait jamais derrière lui. Une terreur glaciale l'envahit. Elle le prit. L'écran s'illumina avec un nouveau message.
Il venait de Camille Dubois.
Le message était simple, d'une douceur trompeuse. « Ça va, Adrien ? J'ai appris qu'elle était avec toi. Elle ne t'a pas causé de problèmes ? »
Camille. La fragile fille aux yeux de biche du chef de cabinet de son père. La femme envers qui Adrien avait une dette impayable. Des années auparavant, Camille avait porté le chapeau pour un scandale d'espionnage industriel qui aurait détruit la carrière d'Adrien avant même qu'elle ne commence. Il lui était redevable depuis, un fait que Camille exploitait avec une précision chirurgicale.
L'esprit d'Alix revint un mois en arrière, quand elle s'était fait malmener par les gardes du corps d'une source en poursuivant une piste. Elle était arrivée à la porte d'Adrien, meurtrie et secouée. Il l'avait regardée, son visage un masque de logique froide, et lui avait dit d'être plus prudente la prochaine fois. Il ne lui avait jamais demandé si elle avait mal.
Mais pour Camille, il y avait toujours de l'inquiétude. Toujours une caresse douce.
Un goût amer lui remplit la bouche. Elle enfila ses vêtements, un plan téméraire se formant dans son esprit. Il était censé être à son bureau pour une réunion du conseil. Elle irait là-bas, le confronterait, verrait la vérité par elle-même.
Elle héla un taxi, son cœur battant un rythme frénétique contre ses côtes. Mais alors que le taxi approchait du gratte-ciel de Solis Systèmes, elle le vit. Il n'était pas en réunion. Il entrait dans un petit café de l'autre côté de la rue.
Et il n'était pas seul.
Camille Dubois était avec lui, s'accrochant à son bras. Alix paya le chauffeur et sortit de la voiture, se cachant derrière une camionnette garée. À travers la vitre du café, elle les observa.
Camille pleurait, son visage délicat une image de détresse. Adrien se pencha, son expression inhabituellement douce. Il dit quelque chose qu'Alix ne put entendre. Puis, il tendit la main et essuya tendrement une larme sur la joue de Camille avec son pouce.
Le geste était si tendre, si intime, qu'il lui fit l'effet d'un coup physique. Il ne l'avait jamais touchée avec un tel soin. Pas une seule fois.
Le monde autour d'Alix sembla s'estomper dans un grondement sourd. Les fondations de sa vie secrète, la seule chose qu'elle croyait réelle, s'effondrèrent en poussière.
Son père l'avait vendue. C'était une trahison née de l'ambition, quelque chose qu'elle pouvait comprendre, même si elle ne pouvait pas le pardonner. Il l'avait livrée à Adrien il y a deux ans, une fille sauvage à « dompter » par un homme qu'il respectait. « Apprends-lui la discipline », avait dit le Sénateur, comme si elle était un animal de compagnie indiscipliné.
Au début, elle l'avait combattu de toutes ses forces. Elle avait piraté ses serveurs, accidenté sa voiture et rempli son bureau d'une centaine de chats noirs, un hommage à sa nature prédatrice et élégante. Elle avait tout fait pour briser son contrôle glacial. Il avait tout géré avec un calme exaspérant, nettoyant ses dégâts sans un mot de reproche.
Le point de rupture était arrivé le jour de son anniversaire. Elle avait drogué son vin, un acte de rébellion mesquin destiné à l'humilier. Mais la drogue avait eu un effet inattendu. Elle ne l'avait pas assommé ; elle avait dépouillé ses couches de contrôle, le laissant brut et vulnérable. Cette nuit-là, dans un brouillard de confusion et de désir, il l'avait serrée contre lui, sa voix rauque d'une émotion qu'elle n'avait jamais entendue auparavant. Il l'avait appelée son « magnifique désastre ».
Et dans ce moment de faiblesse, elle était tombée amoureuse de lui. Complètement.
Leur monde secret était né. Un monde de nuits volées et de secrets chuchotés, un endroit où le puissant PDG et la journaliste rebelle pouvaient exister sans jugement. Elle pensait qu'il la voyait, qu'il voyait vraiment le feu sous la rébellion. Elle pensait qu'il l'aimait pour ça.
Elle avait prévu de lui dire qu'elle l'aimait le mois dernier, lors d'une cérémonie de remise de prix où il était honoré. Elle avait acheté une nouvelle robe, répété les mots dans sa tête mille fois.
Il n'est jamais venu.
Le lendemain, les tabloïds étaient remplis de photos de lui et de Camille, dînant dans un restaurant exclusif. Le titre disait : « Le magnat de la tech Adrien Solis et la philanthrope Camille Dubois : une flamme ravivée ? »
Alix s'était saoulée. Elle était allée à son penthouse et avait brisé un vase d'une valeur inestimable, les éclats de cristal jonchant le sol comme ses espoirs brisés.
Quand il était enfin arrivé, il ne l'avait pas regardée. Il avait regardé le désordre sur le sol.
« Je demanderai à l'équipe de nettoyage de s'en occuper », fut tout ce qu'il dit.
Ce fut le moment où l'amour commença à mourir. Le voir avec Camille maintenant, essuyant ses larmes avec une tendresse qu'il ne lui avait jamais montrée, fut le coup final et fatal. Il ne s'agissait pas seulement de la dette qu'il avait envers Camille. C'était un choix. Et il ne l'avait jamais, pas une seule fois, choisie.
Une résolution froide et dure s'installa dans son cœur. Elle n'était plus seulement un pion dans le jeu de son père. Elle avait aussi été la dupe d'Adrien.
Elle se détourna de la fenêtre et retourna à l'hôtel particulier de la famille de la Roche, ses pas fermes et déterminés.
Elle trouva son père, le sénateur Charles-Édouard de la Roche, dans son bureau, sa belle-mère et la mère de Camille, Évelyne, rodant à proximité.
« L'annonce a été faite », dit Charles-Édouard, un rare sourire ornant ses lèvres. « L'alliance Chevalier est un coup de génie, Alix. »
« J'ai une autre condition », dit-elle, sa voix dénuée d'émotion.
Son sourire vacilla. « Laquelle ? »
« Je veux être reniée. Publiquement. Je veux que le nom de la Roche me soit retiré. J'irai à Genève en tant qu'Alix de la Roche, pas une de la Roche. Je ne veux rien de cette famille. »
Le Sénateur la dévisagea, son visage un masque d'incrédulité et de fureur. Évelyne, cependant, avait une lueur de triomphe dans les yeux.
« Tu es ridicule », gronda Charles-Édouard.
« Vraiment ? » Les lèvres d'Alix se tordirent en un sourire amer. « Ou suis-je simplement en train de te rappeler le prix de ton ambition ? Tu te souviens du fonds de pension syndical que tu as "mal géré" il y a dix ans ? Celui qui a disparu juste avant ta première grande campagne ? Moi, oui. J'ai les dossiers. Répudie-moi, ou le monde entier saura quel genre d'homme tu es. »
Son visage devint pâle, puis s'empourpra de rage. Il se leva, la main levée comme pour la frapper.
« Dehors », siffla-t-il, sa voix tremblante. « Tu n'es plus ma fille. »
« Bien », dit-elle en se tournant pour partir. En atteignant la porte, elle s'arrêta. « Et une dernière chose, Charles-Édouard. L'entreprise de Maxime Chevalier est spécialisée dans la sécurité des données. La plus avancée au monde. Si j'étais toi, je ferais très attention à l'endroit où mes secrets sont gardés à partir de maintenant. »
Elle sortit sans un regard en arrière. Une fois dans son ancienne chambre, la porte bien verrouillée, elle s'autorisa enfin à s'effondrer. Des sanglots secouaient son corps, des larmes de deuil pour un père qui ne l'avait jamais aimée et un homme qui lui avait systématiquement brisé le cœur. Elle avait sacrifié son nom, sa famille, son identité entière, juste pour échapper à Adrien Solis.
Plus tard dans la soirée, alors qu'elle emballait ses dernières affaires, elle entendit des voix dans le couloir. La voix de son père, chaude et paternelle, suivie des tons doux et sucrés de Camille Dubois.
« Ne t'inquiète pas, ma chère. Ici, tu seras toujours chez toi. »
Alix se figea. Elle ouvrit sa porte d'une fente et regarda. Son père conduisait Camille dans la chambre juste en face de la sienne. La chambre qui avait appartenu à la mère d'Alix, intacte depuis sa mort.
Il donnait la chambre de sa mère à Camille.
Un calme froid et engourdissant envahit Alix. Elle referma sa porte silencieusement. Il ne restait plus rien pour elle ici. Absolument rien.
Camille Dubois ressemblait à une poupée de porcelaine. Ses cheveux étaient une cascade de boucles blondes parfaites, ses yeux d'un bleu large et innocent. Elle portait une simple robe blanche qui la faisait paraître encore plus fragile, comme si une légère brise pouvait la briser.
Elle vit Alix dans le couloir le lendemain matin et lui offrit un petit sourire hésitant. « Alix. Je suis tellement désolée pour tout. J'espère que nous pourrons être amies. »
Alix ne dit rien. Elle se contenta de fixer la fille qui avait si habilement démantelé sa vie.
Le sénateur de la Roche apparut derrière Camille, posant une main affectueuse sur son épaule. « Camille, ma chère, j'ai demandé au cuisinier de préparer tes pancakes aux myrtilles préférés. » Il lui sourit avec une chaleur qu'Alix n'avait jamais connue. Il traitait la fille de sa maîtresse avec plus d'affection qu'il n'en avait jamais montré à sa propre chair et à son propre sang.
Puis, ses yeux tombèrent sur Alix, et la chaleur disparut, remplacée par une irritation glaciale. « Tes affaires sont toujours dans ta chambre. Je t'ai dit que Camille y restait maintenant. Fais en sorte que le personnel déplace tes affaires dans l'aile des invités. »
« Non », dit Alix, sa voix plate.
« Qu'est-ce que tu as dit ? » exigea son père, son visage s'assombrissant.
« J'ai dit non. C'était la chambre de ma mère. Tu ne la lui donneras pas. »
« Je suis le maître de cette maison ! » tonna-t-il. « Tu feras ce qu'on te dit ! Tu es une gamine ingrate, et c'est exactement pour ça que tu dois être mariée. Maxime Chevalier s'occupera de toi. »
Camille tressaillit, se recroquevillant derrière le Sénateur comme si les mots d'Alix étaient des coups physiques. « Charles-Édouard, s'il te plaît, ne sois pas en colère contre elle. C'est de ma faute. Je peux rester dans une chambre d'amis. »
« Absolument pas », dit le Sénateur, s'adoucissant instantanément en se tournant vers elle. « Tu mérites le meilleur. » Il lança un regard noir à Alix. « Déplace tes affaires. Maintenant. »
Un rire sec et sans humour s'échappa des lèvres d'Alix. « Très bien. »
Elle tourna les talons, non pas vers l'aile des invités, mais vers la porte d'entrée.
« Où crois-tu que tu vas ? » cria-t-il derrière elle.
« Je pars », dit-elle sans se retourner.
« Le mariage est dans deux semaines ! Tu ne peux pas partir comme ça ! »
« Regarde-moi faire », dit-elle en attrapant la valise qu'elle avait laissée près de la porte. « Je serai à Genève pour le mariage. C'était notre accord. Je tiens ma part du marché. L'accord n'incluait pas de rester dans cette maison et de te regarder jouer à la famille heureuse avec la fille de ta maîtresse. »
Elle sortit sous le soleil éclatant du matin et ne se retourna pas. La cage dorée de la dynastie de la Roche était enfin derrière elle.
Son premier arrêt fut l'hôtel le plus cher de la ville. Elle réserva la suite présidentielle, la facturant sur le compte principal de la famille de la Roche, celui que son père utilisait pour ses dépenses « discrétionnaires ».
Puis, elle se lança dans une virée shopping.
Elle entra dans les boutiques de créateurs les plus exclusives, celles où les prix n'étaient jamais affichés. Elle acheta tout. Des robes qu'elle ne porterait jamais, des chaussures avec lesquelles elle ne marcherait jamais, des bijoux qui pourraient financer un petit pays. Chaque passage de la carte noire était un petit acte de rébellion, une fléchette empoisonnée visant le trésor de guerre politique de son père.
Il l'appela cet après-midi-là, sa voix tremblant de rage. « Mais qu'est-ce que tu fabriques ? Tu as dépensé plus d'un million d'euros en trois heures ! »
Alix examina un collier de diamants, ses facettes captant la lumière. « Je suis ta fille, sur le point d'être vendue au plus offrant pour ton gain politique. Je pense que j'ai droit à une nouvelle garde-robe pour ma nouvelle vie, non ? »
« Tu n'es plus ma fille ! Tu l'as dit toi-même ! »
« Et je te rembourserai jusqu'au dernier centime », dit-elle doucement. « Dès que je serai mariée à un milliardaire. Considère ça comme un prêt. »
Elle raccrocha avant qu'il ne puisse exploser. Elle continua son carnage pendant deux jours de plus, un tourbillon de soie, de cuir et de diamants. Son objectif était simple : vider jusqu'à la dernière goutte de liquidités des comptes de son père, le laissant en difficulté juste avant la période de collecte de fonds la plus critique de sa campagne.
Le troisième jour, un message s'alluma sur son téléphone. C'était d'Adrien.
« Où es-tu ? »
Ses doigts planèrent au-dessus de l'écran. Une partie d'elle, une partie stupide et insensée, voulait lui déverser toute cette sordide histoire. Mais elle tua cette partie.
« Je me prépare pour mon mariage », tapa-t-elle en retour.
Il ne répondit pas.
Le lendemain matin, elle essaya de commander le petit-déjeuner. Le directeur de l'hôtel l'informa, d'un ton poli mais ferme, que sa carte avait été refusée. Son père avait gelé le compte. Elle était coupée du monde. L'hôtel lui demanda poliment de régler sa note et de quitter la suite.
Elle entassa sa montagne de vêtements et de sacs de créateurs dans un taxi et le fit la déposer au centre-ville. Elle avait des milliers d'euros d'actifs dans le coffre, mais pas un seul euro en poche.
La fierté, têtue et féroce, l'empêcha de vendre quoi que ce soit. C'était son armure pour sa nouvelle vie à Genève, sa dot de vengeance. Elle ne se séparerait pas d'une seule pièce.
À la tombée de la nuit, elle réalisa la dure vérité de sa situation. De toute sa vie, entourée de gens puissants et influents, elle ne s'était jamais fait un seul véritable ami. Il n'y avait personne à appeler.
Elle se retrouva sur un banc de parc froid, ses bagages de créateurs empilés autour d'elle comme une forteresse. La soie de sa robe semblait fine contre le vent mordant. La ville qui avait été son terrain de jeu lui semblait maintenant étrangère et hostile.
Quelque temps après minuit, un groupe d'hommes ivres tituba vers elle, leurs rires forts et menaçants.
« Tiens, tiens, regardez ce qu'on a là », bafouilla l'un d'eux, ses yeux la parcourant. « Une princesse qui a perdu son château. »
Alix se leva, le menton haut. « Éloignez-vous de moi. »
L'homme rit et fit un pas de plus. « Sinon quoi ? »
Soudain, une élégante voiture noire s'arrêta au bord du trottoir. La portière s'ouvrit, et Adrien Solis en sortit. Il ne regarda pas les hommes. Il ne regarda qu'elle, son visage un nuage d'orage de désapprobation.
Les hommes ivres dégrisérent instantanément à sa vue. L'aura de pouvoir froid et dangereux qui émanait d'Adrien était plus efficace que n'importe quelle arme. Ils se dispersèrent comme des rats.
Adrien s'approcha d'elle, son regard balayant ses bagages, sa robe, le banc du parc.
« Qu'est-ce que c'est que ça, Alix ? » demanda-t-il, sa voix basse et teintée de quelque chose qu'elle ne put identifier. Ce n'était pas de l'inquiétude. C'était... de l'agacement. Comme si sa situation était un inconvénient qu'il était forcé de gérer.
« À quoi ça ressemble ? » rétorqua-t-elle, sa fierté piquée au vif. « Je profite de l'air frais. »
« Monte dans la voiture. » Ce n'était pas une demande. C'était un ordre.
Elle voulait refuser, lui dire de retourner auprès de Camille, mais son corps tremblait, et la peur de la rencontre avec les hommes ivres persistait. Elle était épuisée.
Sans un mot, elle monta dans la voiture. Son chauffeur chargea ses bagages dans le coffre, et ils s'éloignèrent du trottoir, laissant derrière elle sa brève et misérable vie dans la rue. Elle ressentit une vague d'humiliation si profonde qu'elle faillit l'étouffer. Être sauvée par lui, le seul homme qu'elle essayait de fuir, était la défaite ultime.
Il la ramena à son penthouse. Le même penthouse qu'elle avait fui quelques jours plus tôt. Les lumières de la ville s'étalaient en contrebas comme un tapis d'étoiles tombées, mais ce soir, elles n'offraient aucun réconfort, seulement une sensation de vertige et de perte.
Il ne parla pas pendant le trajet. Il était juste assis à côté d'elle, une présence silencieuse et maussade qui remplissait la voiture d'une tension suffocante. Quand ils arrivèrent, il porta lui-même ses bagages, ses mouvements efficaces et impersonnels. Il ouvrit la porte et lui fit signe d'entrer.
« Tu peux prendre la chambre principale », dit-il, sa voix plate.
C'était la même chambre où ils avaient passé d'innombrables nuits, une chambre qui abritait les fantômes de leur liaison secrète. L'idée de dormir seule dans ce lit, avec le souvenir de sa trahison frais dans son esprit, était insupportable.
« Je prendrai la chambre d'amis », dit-elle, sa voix plus froide qu'elle ne l'aurait voulu. « Je ne resterai pas longtemps. Juste le temps que je puisse m'organiser pour aller à Genève. »
Une lueur de quelque chose – déception ? frustration ? – traversa son visage avant qu'il ne le masque. « Comme tu voudras. »
Elle s'enferma dans la chambre d'amis, un petit espace stérile qui ressemblait à un hôtel. Elle s'assit sur le bord du lit, fixant les murs blancs, comptant les jours jusqu'à son mariage. Encore onze jours. Onze jours avant d'appartenir à un homme qu'elle n'avait jamais rencontré. Cela ressemblait à la fois à une condamnation à mort et à une libération.
Le lendemain matin, elle le trouva dans la cuisine. La tension de la veille flottait encore dans l'air, épaisse et tacite.
Elle décida de la briser.
« Toi et Camille, vous êtes de nouveau ensemble ? » demanda-t-elle, sa voix délibérément désinvolte alors qu'elle se versait une tasse de café.
Il ne la regarda pas. Il continua à lire les nouvelles financières sur sa tablette. « Je suis au courant de qui elle est. »
La non-réponse était une réponse en soi.
« J'en suis sûre », dit Alix, une pointe d'amertume dans le ton. « Ça doit être agréable d'avoir quelqu'un de si... redevable envers toi. Quelqu'un sur qui tu peux toujours compter pour être fragile et avoir besoin d'être sauvée. »
Il leva enfin les yeux, son regard froid. « Camille et moi avons une histoire. C'est compliqué. »
« Tout est compliqué avec toi, Adrien. »
Il posa sa tablette. « Reste loin d'elle, Alix. Elle a assez souffert. Je ne te laisserai pas la tourmenter. »
L'avertissement était clair. Il protégeait Camille. D'elle.
Un rire, sec et cassant, s'échappa de ses lèvres. « Ne t'inquiète pas. Je n'ai aucune intention de me mettre en travers de votre... histoire compliquée. J'ai un mariage à préparer, après tout. »
Elle prit son café et se retira dans la chambre d'amis, la conversation lui laissant un goût amer dans la bouche. Il avait construit une forteresse autour de Camille, et Alix était fermement à l'extérieur.
Elle passa la journée dans sa chambre, le silence du penthouse l'oppressant. Cette nuit-là, elle ne put dormir. Elle n'arrêtait pas de penser aux habitudes d'Adrien, comment il dormait toujours du côté gauche du lit, comment le son de sa respiration régulière avait été un réconfort. Maintenant, le silence de sa chambre au bout du couloir était un rappel constant qu'il n'était plus à elle. Il ne pensait pas à elle. Il ne venait pas voir si elle allait bien. Il l'avait amenée ici par sens du devoir, pas par désir.
Le lendemain, il l'approcha avec une invitation. « Il y a une fête ce soir. Chez un de mes associés. Je veux que tu viennes avec moi. »
« Pourquoi ? » demanda-t-elle, méfiante.
« Je ne veux pas que tu restes assise ici seule, à broyer du noir. »
L'idée de passer une autre nuit piégée dans cet appartement silencieux était suffocante. Contre son meilleur jugement, elle accepta. « D'accord. »
La fête avait lieu dans une somptueuse villa sur les hauteurs, un événement scintillant rempli de l'élite de la ville. Alors qu'ils entraient, une femme au sourire éclatant et accueillant s'approcha d'eux. C'était Camille.
« Adrien ! Tu es venu ! » s'exclama-t-elle, jetant ses bras autour de son cou dans une étreinte familière. Elle se recula et ses yeux se posèrent sur Alix, son sourire vacillant une fraction de seconde. « Oh. Alix. Tu es là aussi. »
« Bonjour, Camille », dit Alix, sa voix dégoulinant de glace.
« Je suis si contente que vous ayez pu venir tous les deux », dit Camille, se reprenant rapidement. « C'est une fête de bienvenue. Pour moi. »
Alix sentit le sol se dérober sous ses pieds. Il l'avait amenée à une fête célébrant le retour de sa rivale. L'humiliation était un coup physique, lui coupant le souffle. Elle se tourna pour partir, mais la main de Camille sur son bras l'arrêta.
« S'il te plaît, ne pars pas », dit Camille, sa voix empreinte d'une fausse inquiétude. « Je sais que les choses doivent être difficiles pour toi en ce moment, avec ton père qui t'a coupé les vivres. Tu dois te sentir si perdue. »
Ses mots furent prononcés juste assez fort pour que les personnes à proximité puissent entendre. Les têtes se tournèrent. Des chuchotements commencèrent à se propager dans la foule.
« Je vais bien », dit Alix en serrant les dents.
Les yeux de Camille se remplirent de larmes. « Oh, Alix, tu n'as pas besoin d'être si courageuse. Je sais que nous avons eu nos différends, mais je veux vraiment t'aider. » Elle renifla, un son parfait et délicat qui attira la sympathie de tous.
« Arrête ça », siffla Alix, sa patience à bout.
« S'il te plaît, ne sois pas en colère contre moi », gémit Camille, se tournant vers Adrien, sa lèvre inférieure tremblante. « Adrien, elle me fait peur. »
Adrien s'avança, plaçant un bras réconfortant autour des épaules de Camille. Il regarda Alix, ses yeux durs de déception. « Alix. Ça suffit. »
Il emmena Camille en pleurs, laissant Alix seule au milieu d'une mer de regards accusateurs. Elle le regarda murmurer des mots réconfortants à Camille, sa tête penchée près de la sienne. La scène fut un poignard dans son cœur. Il ne lui avait jamais montré ce genre de soutien public, cette douce protection. Pour le monde, et pour lui, elle était la méchante, et Camille était la victime.
Elle comprit enfin. Il ne protégeait pas seulement Camille à cause de la dette. Il tenait à elle. Peut-être même qu'il l'aimait. Et elle, Alix, n'avait jamais été qu'une diversion, un « magnifique désastre » qu'il aimait dompter en privé mais ne revendiquerait jamais en public.
L'amour auquel elle s'était accrochée, l'espoir qu'elle avait nourri dans l'ombre, était un mensonge.
Elle se tourna et se dirigea vers le bar, ses mouvements raides et robotiques. Elle avait besoin d'un verre. Elle avait besoin d'anesthésier la douleur qui menaçait de la déchirer.