La pluie tombait en fines gouttelettes sur la ville encore endormie. Les pavés humides reflétaient les rares lueurs des lampadaires, créant des éclats scintillants sous les pas pressés d'Élodie. Elle resserra son manteau autour de son corps frissonnant et ajusta la lanière usée de son sac sur son épaule. Son cœur battait à un rythme soutenu, mélange d'excitation et d'appréhension. Aujourd'hui marquait le début d'un tournant décisif dans sa vie.
Elle arriva devant les immenses grilles en fer forgé d'un noir éclatant. Derrière elles, une allée bordée d'arbres soigneusement taillés menait à un imposant manoir de pierre blanche aux fenêtres ornées de dorures. La demeure des Beaumont. Une famille qu'elle ne connaissait que de nom, mais dont la simple réputation imposait un respect teinté d'intimidation.
Elle inspira profondément avant d'appuyer sur l'interphone.
- Oui ? fit une voix grave et détachée.
- Bonjour... je suis Élodie Morel. Je viens pour le poste de domestique.
Un bref silence suivit avant qu'un bourdonnement retentisse et que les grilles s'ouvrent lentement. Élodie s'engagea sur le chemin, chaque pas résonnant contre l'allée pavée. Plus elle avançait, plus elle se sentait minuscule face à cette propriété d'une opulence écrasante.
À peine eut-elle atteint le perron qu'une femme à l'allure stricte ouvrit la porte. Une cinquantaine d'années, les cheveux tirés en un chignon impeccable, elle portait une robe noire ajustée et une expression de sévérité sur son visage marqué par le temps.
- Vous êtes en retard, annonça-t-elle froidement.
Élodie baissa aussitôt la tête. Elle n'était pas en retard. Il était exactement six heures du matin, comme convenu dans l'entretien téléphonique. Mais elle comprit immédiatement que discuter ne servirait à rien.
- Suivez-moi, ajouta la femme en pivotant sur ses talons.
Élodie pénétra dans la demeure et fut immédiatement frappée par l'immensité du hall d'entrée. Un lustre en cristal dominait l'espace, diffusant une lumière tamisée sur le marbre immaculé du sol. De grands escaliers en colimaçon montaient à l'étage, et à travers les larges ouvertures des salons, elle apercevait des meubles somptueux, des tableaux de maîtres et des bibliothèques remplies d'ouvrages anciens.
Elle avait l'impression d'être entrée dans un autre univers, un monde auquel elle n'appartenait pas.
- Je suis Madame Fournier, gouvernante de cette maison. Je vais vous montrer vos quartiers et vous expliquer vos tâches. Il n'y a qu'une seule règle ici : la perfection.
Son ton était sec, sans la moindre once de sympathie.
Élodie se contenta d'acquiescer, sentant déjà la tension s'installer dans son corps.
- Venez.
Elle la suivit à travers les couloirs silencieux, gravant chaque détail dans sa mémoire. Elle ignorait encore que cet endroit allait bouleverser son existence bien plus qu'elle ne l'imaginait.
Élodie marchait en silence derrière Madame Fournier, son regard balayant l'immensité des couloirs qu'elles traversaient. Tout dans cette maison respirait la richesse et la rigueur. Les tapis épais amortissaient le bruit de leurs pas, les murs étaient ornés de moulures délicates, et chaque porte semblait mener à une pièce plus majestueuse encore que la précédente.
Elles s'arrêtèrent devant une porte discrète, située au bout d'un couloir plus sobre. La gouvernante l'ouvrit et fit signe à Élodie d'entrer.
- Voici votre chambre, annonça-t-elle.
L'espace était modeste comparé au reste de la maison, mais bien plus grand et confortable que ce qu'Élodie avait connu jusqu'ici. Un lit simple, une armoire en bois sombre, un bureau près de la fenêtre et une petite salle de bain attenante. Une chambre fonctionnelle, sans fioritures.
- Vous commencerez immédiatement. Descendez dans la cuisine dans dix minutes.
Et sans attendre de réponse, Madame Fournier referma la porte derrière elle, la laissant seule.
Élodie posa son sac sur le lit et inspira profondément. Elle était officiellement employée ici. Tout était allé si vite...
Elle s'approcha de la fenêtre. De là, elle avait une vue partielle sur le vaste jardin qui entourait la propriété. Des haies soigneusement taillées, une fontaine élégante, et au loin, ce qui ressemblait à une piscine.
Elle frissonna légèrement. Cette maison semblait belle en apparence, mais il y avait quelque chose d'étrange dans son atmosphère. Tout était trop froid, trop silencieux.
Dix minutes plus tard, elle était en cuisine.
Le contraste avec le reste de la maison était frappant : ici, tout était en mouvement. Des cuisiniers s'affairaient autour des fourneaux, des domestiques allaient et venaient avec des plateaux, et des effluves de café et de pain grillé flottaient dans l'air.
- Ah, la nouvelle, grommela une voix derrière elle.
Elle se retourna et tomba sur une femme d'une quarantaine d'années, ronde et au regard perçant.
- Je suis Marthe, la cuisinière en chef. On m'a dit que tu étais débrouillarde, alors prouve-le-moi. Mets-toi au travail.
Élodie n'hésita pas et retroussa ses manches.
On lui confia d'abord des tâches simples : couper des légumes, surveiller une cuisson, dresser un plateau. Son efficacité sembla plaire à Marthe, qui hocha la tête d'un air satisfait.
- Au moins, tu ne fais pas semblant de travailler.
Élodie esquissa un sourire timide, mais n'eut pas le temps de répondre. Une nouvelle présence venait d'entrer dans la cuisine.
Le silence tomba immédiatement.
Tous les employés baissèrent la tête et se figèrent sur place.
Élodie tourna la tête et son souffle se coupa un instant.
Un homme venait d'apparaître sur le seuil, vêtu d'un costume sombre parfaitement taillé. Grand, élancé, avec une allure imposante, il dégageait une aura de puissance froide.
Arthur Beaumont.
Ses yeux d'un gris perçant balayèrent la pièce avec une indifférence glaciale.
- Mon café, ordonna-t-il d'une voix basse et maîtrisée.
Marthe s'empressa de lui préparer sa tasse, la lui tendant avec des mains légèrement tremblantes.
Élodie n'avait jamais vu quelqu'un inspirer autant de crainte sans même élever la voix.
C'est à cet instant qu'il posa les yeux sur elle.
Un regard fugace, mais intense.
Élodie sentit un frisson lui parcourir l'échine.
Arthur Beaumont la dévisagea une seconde de trop avant de détourner le regard, comme si sa présence l'importunait.
- Que fait cette fille ici ? demanda-t-il sans émotion.
Marthe se racla la gorge.
- La nouvelle domestique, Monsieur.
Arthur ne répondit rien. Il porta son café à ses lèvres, sans ciller, puis quitta la cuisine aussi silencieusement qu'il était arrivé.
Ce ne fut qu'une fois qu'il disparut que l'agitation reprit autour d'elle.
Marthe poussa un soupir et secoua la tête.
- Si j'étais toi, je ferais en sorte de rester invisible devant lui.
Élodie avala sa salive.
Elle venait à peine d'arriver, et déjà, elle sentait que cet homme allait bouleverser sa vie.
Élodie sentit encore le poids du regard d'Arthur Beaumont longtemps après son départ. Il n'avait prononcé que quelques mots, mais sa présence avait suffi à figer toute la pièce. Cet homme exerçait une autorité naturelle, presque suffocante.
- Ne fais pas attention, lança Marthe en reprenant son travail. Il est toujours comme ça. Froid comme un roc et aussi distant qu'une étoile.
Élodie hocha la tête, mais une étrange sensation persistait en elle. Elle n'avait jamais ressenti une telle tension en croisant le regard de quelqu'un.
- Bon, finit par dire la cuisinière, sors ce plateau et installe-le dans la salle à manger.
Élodie obéit aussitôt. Le plateau était lourd, chargé de viennoiseries, de fruits frais et d'une théière en argent brillant. Elle inspira profondément avant de quitter la cuisine.
Le couloir était silencieux, chaque pas résonnant légèrement sur le parquet ciré. La salle à manger se trouvait au bout du couloir, derrière une double porte en bois massif. Elle hésita un instant, puis poussa doucement la porte.
La pièce était immense. Une longue table en acajou trônait au centre, entourée de chaises sculptées avec une élégance rare. De grandes fenêtres laissaient entrer une lumière dorée, filtrée par des rideaux soyeux.
Et à l'autre bout de la table, Arthur Beaumont était assis.
Seul.
Son visage était partiellement dissimulé derrière le journal qu'il lisait, et la seule chose visible était la main qui tenait une tasse de café.
Élodie s'avança lentement et déposa le plateau avec précaution.
Elle s'apprêtait à se retirer lorsqu'une voix brisa le silence.
- Votre nom ?
Elle sursauta légèrement.
Arthur avait baissé son journal et la fixait de ses yeux acier.
- Élodie, murmura-t-elle, prise au dépourvu.
- Élodie... quoi ?
- Morel.
Il l'observa un instant, puis reposa lentement sa tasse.
- Vous êtes nouvelle.
Ce n'était pas une question.
- Oui, monsieur.
Il acquiesça sans rien ajouter et reporta son attention sur son journal, comme si elle n'existait déjà plus.
Ne sachant quoi faire, Élodie s'inclina légèrement et se hâta de sortir de la pièce, son cœur battant à tout rompre.
Les heures suivantes furent un enchaînement de tâches et de règles strictes dictées par Madame Fournier. Tout devait être fait selon un protocole précis : le ménage, l'entretien des objets de valeur, la manière dont elle devait se tenir en présence des membres de la famille.
- Vous ne parlez jamais sans y être invitée, vous ne posez aucune question inutile, et surtout, vous ne vous faites pas remarquer.
Élodie assimilait les consignes en silence.
La journée lui parut interminable. Entre le travail physique et la pression de bien faire, elle se retrouva exténuée bien avant la tombée de la nuit.
Alors qu'elle s'apprêtait à rejoindre sa chambre après une dernière corvée, elle croisa à nouveau Arthur Beaumont.
Il était sur le balcon du premier étage, adossé à la rambarde, une cigarette entre les doigts. Il semblait plongé dans ses pensées, le regard perdu dans la nuit.
Élodie s'arrêta, hésitante.
Il tourna légèrement la tête et leurs regards se croisèrent.
Cette fois, il ne détourna pas les yeux immédiatement.
Un silence étrange s'installa entre eux, comme une note suspendue.
Puis, sans un mot, il reporta son attention vers l'horizon et prit une nouvelle bouffée de fumée.
Élodie sentit son cœur rater un battement.
Elle ne comprenait pas encore pourquoi, mais une certitude naissait en elle.
Cet homme, froid et insondable, allait changer sa vie d'une manière ou d'une autre.
Et elle n'était pas certaine d'être prête à l'affronter.
Le lendemain matin, Élodie se réveilla avec une sensation de lourdeur dans les membres. Son corps protestait déjà contre les efforts de la veille, mais elle n'avait pas le choix : ici, personne ne se plaignait.
Elle se leva avant l'aube, enfila rapidement son uniforme et rejoignit la cuisine, où Marthe était déjà en train de pétrir une pâte à pain.
- Debout à l'heure, c'est bien, commenta-t-elle sans lever les yeux.
Élodie répondit par un sourire discret et se mit immédiatement au travail.
- Aujourd'hui, tu vas aider à préparer les chambres. Une gouvernante va t'expliquer ce qu'il faut faire.
La jeune femme hocha la tête et essuya ses mains sur son tablier avant de quitter la cuisine.
Sous la supervision de Madame Fournier, Élodie passa la matinée à nettoyer et ranger les chambres. Le manoir comptait plusieurs suites luxueuses, chacune plus grande que son propre appartement avant son arrivée ici.
Les règles étaient strictes : chaque coussin devait être parfaitement aligné, les draps tirés sans aucun pli, et aucun objet ne devait être déplacé de son emplacement d'origine.
Mais alors qu'elle achevait la chambre d'amis située près de l'aile principale, une voix glaciale résonna derrière elle.
- Que faites-vous ici ?
Élodie sursauta et se retourna pour faire face à une femme qu'elle n'avait jamais vue auparavant.
Grande, élancée, et vêtue d'une robe d'intérieur élégante, elle dégageait une beauté froide et autoritaire.
- Je... je fais le ménage, madame, balbutia Élodie.
La femme haussa un sourcil.
- Vous êtes nouvelle.
- Oui, madame.
Un silence pesant s'installa avant qu'elle ne croise les bras.
- Je suis Victoria Beaumont.
Élodie sentit un frisson la parcourir. La sœur d'Arthur.
On lui avait parlé d'elle en cuisine. On disait qu'elle était aussi impitoyable que son frère, si ce n'est plus.
- La prochaine fois, assurez-vous que cette chambre soit nettoyée plus tôt, lança Victoria avant de s'éloigner sans un regard de plus.
Élodie relâcha lentement l'air qu'elle avait retenu.
Elle venait de comprendre une chose essentielle : dans cette maison, chaque faux pas se paierait cher.
L'après-midi fut plus éprouvant encore.
Alors qu'elle finissait de ranger le grand salon, Madame Fournier l'appela d'un ton sec.
- Venez avec moi.
Élodie la suivit jusqu'à une pièce qu'elle n'avait pas encore explorée : une immense bibliothèque aux murs recouverts de livres anciens.
Et au centre, assis dans un fauteuil en cuir, Arthur Beaumont lisait en silence.
- Monsieur, la nouvelle domestique est là, annonça la gouvernante.
Arthur leva à peine les yeux.
- Bien.
Madame Fournier se tourna vers Élodie.
- Monsieur Beaumont a besoin de quelqu'un pour ranger quelques documents et s'occuper de certaines tâches dans cette bibliothèque. Vous allez l'aider quand il en aura besoin.
Élodie sentit son estomac se nouer.
Aider... Arthur Beaumont ?
Elle ne s'attendait pas à travailler directement pour lui.
- Faites en sorte qu'elle ne soit pas un problème, lâcha-t-il simplement.
Un ordre.
Madame Fournier acquiesça et se retira, laissant Élodie seule avec lui.
Arthur referma lentement son livre et posa son regard sur elle.
- Vous savez lire, j'imagine.
La question, posée sur un ton neutre, lui fit presque froncer les sourcils.
- Oui, monsieur.
Il fit un geste vague vers un bureau couvert de papiers.
- Classez ça. Alphabétiquement. Ne perdez rien.
Puis il retourna à sa lecture, comme si elle n'existait déjà plus.
Élodie inspira profondément et s'approcha du bureau.
Il n'avait pas l'air de s'inquiéter de savoir si elle était compétente ou non. Il attendait simplement qu'elle exécute sa tâche sans poser de questions.
Elle retroussa ses manches et se mit au travail.
Loin d'imaginer que cet homme froid et distant allait, sans le vouloir, chambouler sa vie entière.
Élodie prit une profonde inspiration et observa le chaos de papiers sur le bureau. Des contrats, des notes manuscrites, des documents juridiques... Tous entassés sans ordre apparent. Elle se mordit la lèvre et entreprit de trier méthodiquement les feuilles en catégories distinctes avant de les ranger par ordre alphabétique, comme demandé.
Le silence de la pièce n'était brisé que par le froissement du papier et le léger crépitement du feu dans la cheminée. Arthur Beaumont, assis dans son fauteuil, ne lui prêtait aucune attention visible. Pourtant, elle avait la nette impression d'être sous surveillance.
Chaque fois qu'elle levait discrètement les yeux vers lui, elle le trouvait plongé dans son livre, impassible. Mais était-ce vraiment le cas ?
Le temps passa lentement.
Après un long moment, Élodie acheva enfin son classement et recula d'un pas pour s'assurer que tout était en ordre.
- C'est fait, monsieur, annonça-t-elle d'une voix mesurée.
Arthur tourna une page de son livre avant de répondre, sans la regarder :
- Hm.
Elle attendit un instant, incertaine. Devait-elle partir ? Attendre d'autres instructions ?
Finalement, il posa son livre sur l'accoudoir et se leva. D'un pas lent, il s'approcha du bureau et parcourut du regard les piles de documents soigneusement triées.
Élodie sentit son cœur s'accélérer. S'il trouvait une seule erreur...
Mais au lieu de critiquer, Arthur se contenta de faire glisser une main sur le bord du bureau, comme pour tester la propreté du bois.
- Correct, murmura-t-il avant de reporter son attention sur elle.
Le simple poids de son regard la rendit nerveuse.
- Vous avez mis combien de temps ?
Elle hésita.
- Un peu plus d'une heure, monsieur.
Il hocha la tête, comme si cette information avait une importance capitale.
- Bien. Vous viendrez chaque jour à la même heure pour entretenir cette pièce et classer les nouveaux documents.
Encore un ordre.
- Oui, monsieur.
Arthur ne dit rien de plus et retourna s'asseoir, reprenant sa lecture comme si elle n'était plus là.
Élodie comprit le message.
Sans demander son reste, elle s'inclina légèrement et quitta la bibliothèque en silence.
Lorsqu'elle revint dans les couloirs du manoir, elle croisa Marthe, qui transportait une assiette de pâtisseries.
- Alors ? Tu as survécu à la bête ? lança la cuisinière avec un sourire en coin.
Élodie poussa un léger soupir.
- Disons qu'il est... exigeant.
- Et encore, tu n'as rien vu. Il peut être bien pire.
Marthe déposa l'assiette sur un guéridon et laissa échapper un petit rire avant d'ajouter :
- Mais s'il t'a demandé de revenir, c'est qu'il n'a pas été insatisfait. Crois-moi, c'est déjà un exploit.
Élodie haussa un sourcil.
- Il renvoie souvent les domestiques ?
- Aussi souvent qu'il change de costume, ma petite.
Elle secoua la tête, amusée.
- Fais attention avec lui. Il est imprévisible.
Ces mots résonnèrent longtemps dans l'esprit d'Élodie.
Elle n'avait pas encore passé vingt-quatre heures chez les Beaumont, et pourtant, elle sentait déjà que sa vie allait basculer d'une manière ou d'une autre.
Mais comment ?
Elle était encore loin d'imaginer à quel point cet homme allait bouleverser son existence.
Après avoir quitté la bibliothèque, Élodie retourna dans les quartiers des domestiques. Son cœur battait encore fort, non pas de peur, mais d'un mélange étrange de soulagement et d'appréhension. Arthur Beaumont n'avait pas exprimé de mécontentement, ce qui était apparemment un exploit, mais elle n'arrivait pas à cerner cet homme.
Distant. Imposant. Glacial.
Et pourtant, quelque chose dans son regard l'intriguait.
- Arrête d'y penser, Élodie, murmura-t-elle en secouant la tête.
Elle n'était pas là pour analyser son employeur mais pour faire son travail et garder sa place.
Le reste de la journée se déroula sans incident majeur, mais la fatigue s'accumulait dans son corps.
Le soir venu, après avoir terminé ses dernières corvées, elle regagna enfin sa petite chambre sous les combles. Rien à voir avec le luxe du manoir, mais au moins, c'était son espace. Une petite pièce mansardée avec un lit simple, une armoire et une petite table sur laquelle reposait une bougie presque consumée.
Élodie s'assit sur le lit et défit son tablier avec un soupir.
Son regard erra vers la petite fenêtre qui donnait sur le jardin éclairé par la lune. C'était étrange d'être ici, dans ce monde qui n'était pas le sien.
Elle pensa à sa mère, qui lui répétait toujours de ne jamais baisser les bras.
- Tu es forte, ma fille, lui disait-elle autrefois. Peu importe où la vie te mène, n'oublie jamais qui tu es.
Un sourire triste effleura ses lèvres.
Si seulement elle était encore là pour la rassurer...
Elle se coucha sur le dos et fixa le plafond, laissant ses pensées divaguer.
Puis, sans prévenir, une image lui revint en tête : le regard perçant d'Arthur Beaumont lorsqu'il l'avait observée dans la bibliothèque.
Un frisson parcourut son échine.
Elle se retourna brusquement sur le côté et tira la couverture sur elle.
Il fallait vraiment qu'elle arrête d'y penser.
Demain serait une nouvelle journée. Une autre épreuve à surmonter.
Et une nouvelle occasion d'en apprendre davantage sur cet homme énigmatique qui, malgré elle, occupait déjà trop de place dans son esprit.
Le lendemain matin, Élodie ouvrit les yeux au son d'un léger tambourinement contre sa porte.
- Debout, ma fille, lança la voix grave de Marthe. Il y a du travail qui t'attend.
Encore ensommeillée, Élodie s'extirpa de son lit, frictionna ses bras pour chasser le froid et enfila rapidement son uniforme. Une nouvelle journée commençait, et elle n'avait pas le luxe de traîner.
En descendant dans la cuisine, elle trouva Marthe affairée à préparer le petit-déjeuner de la famille. L'odeur du pain chaud et du café embaumait la pièce.
- Mange un morceau avant de commencer, lui dit la cuisinière en lui tendant une tartine. Tu vas en avoir besoin.
Élodie accepta avec reconnaissance.
- Aujourd'hui, tu seras encore dans la bibliothèque avec Monsieur Beaumont, ajouta Marthe d'un ton neutre.
Elle s'arrêta net en mâchant son pain.
- Déjà ?
- Il a demandé à ce que tu continues le tri des documents et que tu prennes quelques notes pour lui.
Une drôle de sensation noua le ventre d'Élodie. Elle n'était pas certaine d'être prête à passer autant de temps auprès de cet homme aussi imprévisible que silencieux.
Mais elle n'avait pas le choix.
Un peu plus tard, elle se retrouva de nouveau face à la grande porte en bois massif de la bibliothèque.
Elle hésita un instant, inspira profondément et frappa doucement avant d'entrer.
Arthur Beaumont était assis derrière son bureau, impeccablement vêtu d'un costume sombre. Il ne leva même pas les yeux lorsqu'elle s'annonça.
- Approchez, ordonna-t-il simplement.
Elle obéit et attendit qu'il lui donne des instructions.
Il fit glisser vers elle une feuille couverte de notes manuscrites.
- Tapez ce texte à la machine. Pas d'erreurs.
Elle hocha la tête et s'approcha du bureau où une antique machine à écrire l'attendait.
Ses doigts tremblaient légèrement lorsqu'elle commença à taper les premiers mots. Elle n'avait pas l'habitude de ce genre d'appareil, mais elle ne pouvait pas se permettre de paraître incompétente.
Le silence s'étira.
Elle sentait la présence d'Arthur derrière elle, son regard perçant qui semblait peser sur sa nuque.
- Vous tapez trop lentement, commenta-t-il finalement.
Élodie serra les dents.
- Je vais accélérer, monsieur.
Elle fit de son mieux pour suivre un rythme plus soutenu, refusant de lui donner une raison de la rabaisser.
Après plusieurs minutes, elle tendit la feuille tapée à la machine. Il la prit sans un mot, la parcourut rapidement du regard, puis la posa sur le côté.
- Correct.
Elle sentit une légère fierté l'envahir, mais elle la réprima aussitôt.
- Autre chose, dit-il après un instant de silence.
Il posa son regard sur elle, un éclat indéchiffrable dans les yeux.
- Pourquoi avez-vous accepté ce travail, Mademoiselle ?
Elle cligna des yeux, prise au dépourvu.
- Je... J'avais besoin d'un emploi, répondit-elle prudemment.
Arthur pencha légèrement la tête, comme s'il analysait la moindre de ses réactions.
- C'est tout ?
Élodie sentit son cœur s'accélérer. Que cherchait-il à savoir ?
- Oui, monsieur.
Un silence pesant s'installa.
Puis, aussi soudainement qu'il l'avait questionnée, il détourna le regard.
- Vous pouvez disposer.
Elle s'inclina légèrement avant de quitter la pièce, le cœur battant.
Arthur Beaumont était un mystère.
Un mystère dangereux.
Et elle avait le sentiment qu'il s'intéressait à elle d'une manière qu'elle ne comprenait pas encore.
Élodie s'éloigna de la bibliothèque, sentant encore le poids du regard d'Arthur sur elle. Elle s'efforça de ne pas y penser, mais une partie d'elle restait troublée. Pourquoi cette question ? Pourquoi semblait-il vouloir comprendre ce qui l'avait menée ici ?
Perdue dans ses pensées, elle manqua de percuter une autre domestique qui portait un plateau d'argent.
- Fais attention ! s'exclama la jeune femme en rattrapant de justesse une tasse de porcelaine.
- Oh, excuse-moi, s'empressa de dire Élodie, embarrassée.
La domestique, une brune aux yeux perçants, la toisa un instant avant de relâcher un soupir.
- T'es la nouvelle, c'est ça ?
- Oui, Élodie.
- Moi, c'est Pauline. Un conseil : ne traîne pas trop autour de Monsieur Beaumont.
Élodie haussa les sourcils.
- Pourquoi ?
Pauline hésita une seconde, puis haussa les épaules.
- Disons qu'il n'aime pas qu'on pose trop de questions sur lui... et que ceux qui attirent son attention finissent souvent par regretter d'être venus ici.
Sur ces mots énigmatiques, Pauline s'éloigna, la laissant troublée.
Arthur Beaumont suscitait visiblement bien des rumeurs au sein du personnel.
Mais lesquelles étaient vraies ?
Et surtout... pourquoi cette impression persistante qu'elle s'était déjà trop approchée de quelque chose qu'elle ne maîtrisait pas ?
Le reste de la journée se déroula dans une routine plus familière. Elle se chargea du linge, aida Marthe à la cuisine et assista une autre domestique dans l'entretien des couloirs du manoir.
Mais peu importe ses occupations, une question restait ancrée dans son esprit.
Que cachait Arthur Beaumont ?
Et pourquoi avait-elle la sensation que, d'une façon ou d'une autre, elle allait le découvrir bien malgré elle ?
Alors qu'elle pliait les draps fraîchement lavés dans la buanderie, Élodie entendit des éclats de voix en provenance du hall principal. Elle échangea un regard avec Jeanne, une domestique plus âgée qui travaillait ici depuis des années.
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-elle à voix basse.
- Un invité de Monsieur Beaumont, répondit Jeanne en secouant la tête. Ce n'est jamais bon signe quand il élève la voix.
Curieuse malgré elle, Élodie posa discrètement un drap sur le tas et s'approcha du couloir, prenant soin de rester hors de vue.
- Je t'ai déjà dit que cette discussion était close, Grégoire, lança la voix grave d'Arthur.
- Tu ne peux pas ignorer ça, Arthur. Ce dossier...
- Ce dossier ne te concerne pas.
Un silence pesant s'installa. Élodie retint son souffle.
- Tu joues à un jeu dangereux, reprit Grégoire, dont la voix était plus calme mais tout aussi lourde de sous-entendus.
- C'est mon problème, pas le tien.
Puis, des bruits de pas résonnèrent dans le hall. Élodie se recula précipitamment et retourna vers le linge, feignant de plier une serviette avec application.
Une ombre passa près de l'entrée de la buanderie, et elle sentit un regard peser sur elle. Elle releva légèrement la tête et croisa un instant les yeux d'Arthur.
Un regard bref. Fugace. Mais suffisant pour lui faire comprendre qu'il l'avait remarquée.
Sans un mot, il continua son chemin et disparut à l'étage.
Élodie déglutit, son cœur battant un peu plus vite que nécessaire.
De quoi parlaient-ils ? Quel était ce "jeu dangereux" dont il était question ?
Elle aurait sans doute dû chasser ces pensées et se concentrer sur son travail.
Mais elle savait déjà que ce serait impossible.
Élodie tenta de se concentrer sur sa tâche, mais son esprit restait englué dans cette conversation troublante. Quelque chose, chez Arthur Beaumont, l'intriguait et l'inquiétait à la fois. Il y avait ce mystère autour de lui, cette tension palpable dans sa voix lorsqu'il s'était adressé à cet homme, Grégoire.
Un frisson lui parcourut l'échine.
- Tu es encore là, Élodie ? lança Marthe en entrant dans la buanderie.
- Oui, je... je terminais de plier les draps, répondit-elle rapidement en attrapant un autre morceau de tissu.
Marthe la scruta un instant avant de hocher la tête.
- Dépêche-toi, on a besoin d'un coup de main pour préparer le dîner.
Élodie obéit immédiatement, rangea le linge et suivit Marthe jusqu'à la cuisine.
Le repas du soir était un moment toujours particulier au manoir. Tandis que les domestiques s'activaient en cuisine, la famille Beaumont et leurs invités dînaient dans la grande salle à manger. Élodie n'avait jamais mis les pieds dans cette pièce, mais elle s'imaginait sans mal l'atmosphère qui devait y régner : un silence élégant, ponctué de conversations feutrées, de bruits d'argenterie sur la porcelaine, et bien sûr, de cette froideur qu'Arthur semblait transporter avec lui partout où il allait.
Elle s'occupait d'éplucher des légumes lorsqu'une voix la fit sursauter.
- C'est toi, la nouvelle ?
Elle releva la tête et se retrouva face à une femme brune aux traits sévères, vêtue d'une robe élégante, mais dont l'attitude trahissait un mépris évident.
- Oui, madame, répondit-elle en baissant légèrement les yeux.
La femme l'observa un instant, les bras croisés.
- Je suis Clarisse Beaumont, la sœur d'Arthur.
Élodie sentit un picotement d'angoisse dans sa poitrine. Cette femme respirait l'autorité et semblait déjà la juger sans même la connaître.
- Tu travailles ici depuis combien de temps ?
- Depuis peu, madame.
- Hm.
Clarisse la toisa une dernière fois, puis esquissa un sourire froid.
- Sois prudente, jeune fille. Ce manoir a englouti bien des âmes naïves.
Puis elle tourna les talons et quitta la cuisine.
Élodie resta figée, les doigts crispés autour du couteau qu'elle tenait.
Que voulait-elle dire par là ?
Et pourquoi sentait-elle que, depuis qu'elle était entrée dans cette maison, chaque mot, chaque regard, portait un avertissement caché ?
Élodie sentit un frisson parcourir son dos alors que les paroles de Clarisse résonnaient encore dans son esprit. "Ce manoir a englouti bien des âmes naïves." Que voulait-elle dire par là ? Était-ce une menace déguisée ? Un simple avertissement ?
Elle inspira profondément et secoua la tête. Ce n'était pas le moment de se laisser envahir par la peur.
- Tout va bien ? lui demanda Marthe en s'approchant, les sourcils froncés.
- Oui... enfin, je crois, murmura Élodie.
- Ne fais pas attention à Clarisse. Elle aime rappeler à tout le monde qu'elle est la sœur de Monsieur, comme si ça lui donnait un droit divin sur cette maison.
- Elle avait l'air de vouloir me prévenir de quelque chose...
Marthe soupira en essuyant ses mains sur son tablier.
- Ici, tout le monde a ses secrets. Même nous, les domestiques, on ne sait pas tout. Mais un conseil, Élodie : fais ton travail, garde la tête baissée et ne pose pas de questions.
Élodie hocha lentement la tête, mais au fond d'elle, elle savait qu'elle ne pourrait pas juste ignorer tout ça.
Après le dîner, alors que tout le monde s'affairait au nettoyage, Élodie profita d'un moment de répit pour sortir quelques instants dans la cour arrière. L'air frais de la nuit lui fit du bien.
Elle leva les yeux vers les fenêtres du manoir, observant les lumières vacillantes derrière les rideaux tirés.
Soudain, une ombre bougea à l'étage. Une silhouette fine, élancée.
Arthur.
Il était là, debout près de la fenêtre, observant quelque chose dans la nuit.
Ou quelqu'un.
Élodie sentit son cœur s'emballer lorsqu'elle réalisa qu'il la regardait.
Elle resta figée sous son regard intense, incapable de détourner les yeux. Il n'avait pas l'air en colère, ni surpris. Juste... curieux.
Puis, lentement, il recula et disparut dans l'obscurité de la pièce.
Élodie expira enfin, les nerfs en feu.
Qu'est-ce qui n'allait pas avec cet homme ?
Et pourquoi avait-elle le sentiment que, malgré tous les avertissements, elle était irrémédiablement attirée vers lui ?