Un couple, marié. Un couple pauvre mais qui vivait a la sueur de son front. Un couple de travailleurs, d'infatigables sis a la banlieue dakaroise avec leur petite famille. Un couple de jeunes, amoureux et qui s'entendait à merveille. Effectivement, Khardiata Pouye et Omar Ndir vivait un amour inconditionnel avec "de l'eau fraiche".
L'epouse, Khar est issue d'une famille très aisée. Son père, elle l'a perdu tôt, a l'âge de 9 ans. Le frère de lait de son pere a hérité de sa mère apres le veuvage. Ce qu'on appèle le levirat. Khar aussi a hérité d'un nouveau père qui s'occupait bien d'elle et qui, comme ses autres " frères" bénéficiait d'un confort sans conteste. Le seul hic est qu'elle et ses cousines ou soeurs n'ont jamais posé le derrière sur une table d'école. Elles n'ont meme pas cherché à le convaincre. Son nouveau père était très strict là dessus, extrêmement et exagérément. Les garcons avaient ce droit mais les filles n'ont pas droit a l'éducation occidentale. En dépit de leur vie dakaroise. Car lui avait un bon poste au chemin de fer de Thiès, un poste qui payait beaucoup et si ce n'était pas lui qui venait deux Week-end dans le mois, ce sont ses deux femmes qui partaient le voir. La mère de Khar et sa coepouse. Tout le temps, il insistait sur le fait que les filles ne doivent ni aller a l'école ni frequenter celles qui y vont Elles pouvaient jouer, s'amuser entre elles et aider leur mère ou tante dans les corvées ménagères. C'est ainsi que Khar ne connaît pas un mot français.
Elle était couvée, nourrie, habillée et blanchie. En plus d'etre belle a souhait, soignée et respectueuse, Khar s'y connaissait en très bonnes cuisines. Elle savait faire de très bons plats et surtout des jus excellents et des " radis", crèmes glacées mises dans des sachets. Elle savait coudre des boutons manquants, repasser du linge bien lavé, récurer des pièces. Bref, elle était jeune, belle et en âge de se marier.
Pour pouvoir couvrir ses besoins personnels, ceux qu'elles n'aura pas besoin de demander à son père ou a sa mère, elle a décidé un jour de vendre son jus. Avant midi, les bouteilles qu'elle échangeait pour une piece de 50 francs étaient dans le réfrigérateur. A treize heures, avec sa glacière et en tenue correcte, elle vendait en faisant le tour du garage pour servir les apprentis et les chauffeurs. Elle s'en sortait bien. Et les gens appréciaient énormément cette petite bouteille de pain de singe, bissap, ditakh ou gingembre. Avec un fort caractère plus un sourire simple, elle trouvait son gain dans cette activité.
Un jour, un des apprentis l'a pris à part pour lui parler de ses sentiments. Par politesse, elle l'a bien écouté, l'a remercié pour sa franchise et son courage. Car jusque là aucun homme n'a osé se présenter pour déclarer une flamme. Pour faire sa "star", elle a dit qu'elle réfléchira et lui fera part de sa décision quand elle sera prête.
Une semaine! Deux semaines! La jeune Khar n'a pas daigné lui parler.
Après sa vente, alors qu'elle rentrait chez elle, le jeune Omar Ndir l'a poursuivi jusqu'à la sortie du garage pour lui parler. Avec sérieux, il lui a carrément dit qu'il n'est pas ici pour jouer et que si c'est pour le faire attendre et après lui dire que ce n'est pas possible. Ce n'est pas la peine de le laisser espérer. C'est à ce moment que Khar comprit que Omar est non seulement sérieux mais aussi sait ce qu'il veut. Elle a accepté de faire suivre leur idylle. Progressivement l'attirance s'est transformée en amour, un amour véritable et véridique. Un amour simple. D'une vendeuse avec un apprenti de car rapide.
Omar et Khar s'aimaient. Ça sautait a l'oeil. Comme toute bonne fille respectable, elle le recevait la nuit chez elle, devant sa famille qui l'accueillait bien. Ils discutaient, riaient, se taquinaient.
Un soir, alors qu'Omar était chez Khar, le père de la jeune fille est rentré de Thiès. Khar a fait les présentations. Le vieux s'est montré très strict avant de tracer sa route pour se raffraichir.
Quand il a appelé Khar, Omar etait déjà parti car il avait senti le mal aise qu'il y avait quand le papa a répondu sévèrement à son salut aimable et respectueux.
Donc, Khar est parti répondre. Apres lui avoir bien dit qu'il n'aimait pas que des hommes viennent rendre visite à ses filles, il lui a demandé des informations sur le jeune homme. Khar a répondu qu'il était jeune travailleur, qu'il est orphelin de mère et de père, qu'il est digne et qu'il a de très bonnes intentions envers elle. Après avoir bien analysé sa réponse, il lui a demandé quel est le type de travail qu'il fait. Sans arrière pensée, elle a répondu qu'il était apprenti de " car rapide" au garage du quartier et qu'en parallèle, il apprend pour devenir mécanicien. Là, il s'est énervé en lui disant qu'elle ne sait pas ce qu'elle vaut, qu'une femme comme elle doit sortir avec un homme plus important qu'un apprenti qui ne saura l'entretenir, que si elle souhaite devenir sa femme, qu'il ne compte pas sur lui pour lui offrir sa main. Bref, tant de choses surprenantes que Khar s'est enfuie en pleurs.
Avec tout ce que Omar fait pour elle, tout ce qu'ils s'étaient promis de faire, elle ne peut pas sortir de cette relation même si son père n'est pas du même avis qu'elle. Elle a promis de le convaincre et peut-être qu'un jour prochain, il verra plus que les métiers de son amoureux, il verra les qualités d'un homme bon, pieux, sociable et digne.
Le lendemain, par chance, elle n'a pas vu Omar et puisque le soir dernier, il lui a dit qu'il restera chez lui jusqu'au retour de son père, ils ne se sont pas vu non plus. Apres le diner, elle est allée voir sa mère à qui elle a exposé le probleme. Très compréhensive, la vieille dame a accepté d'en parler à son mari.
Très remonté a cause du soutien de la mère de Khar, il les a convoqué toutes les deux. Il criait qu'il renierait Khar si elle le voyait encore avec ce bon à rien.
De son côté, Omar s'inquiétait. Il n'avait plus de nouvelles de sa chérie et on dirait qu'elle fuyait quand il essayait de discuter avec elle au garage. A plusieurs reprises, il lui a demandé ce qui ne va pas, ce qu'il lui a fait pour qu'elle ne le regarde plus dans les yeux, elle fuyait un quelconque contact avec lui.
A l'improviste donc, un soir, il s'est présenté chez lui sachant pertinemment que le pater n'est pas à Thiès. Alors qu'il finissait de faire ses ablutions, Omar est parti lui tendre la main, une poigne qu'il n'a même pas regardé. Un peu déçu Omar a demandé à Khar de lui montrer où il peut faire aussi ses ablutions. Surprise, Khar a fait ce qu'il lui a demandé. Après tout cela, comme le vieux fait sa prière dans la cour, il a saisi la natte que Khar lui a tendu et tous les deux ils ont prié. Après la prière et une assez longue récitation du Coran, Omar lui a serré la main et comme c'était fait par force, cette fois il l'a salué. Il a plié les deux nattes avant d'aller s'asseoir à côté de sa copine. Khar répondait très vaguement aux questions de son amoureux. Elle était plus occupée à surveiller son père à travers la fenêtre, s'attendant sûrement au fait qu'il vienne congédier son invité.
Omar parlait et pendant un moment il s'est tu, fixant sa bien aimé. Il ne comprenait pas à quoi est dû ce changement soudain. Elle qui riait tout le temps, animait la discussion. Ne sachant plus quoi faire, il a demandé à s'en aller. Khar en était quelque peu soulagé et elle s'est levée au même moment que lui. En traversant la porte du salon, le père de Khar l'a appelé. C'est avec un coeur qui donne l'impression d'avoir couru le marathon que Khar est entrée pour voir ce que voulait son père. Il lui a juste dit de faire venir l'homme qui vient la voir ici. Khar a obéi et Omar l'a suivi. Une fois dans le salon, elle voulait s'en aller pour les laisser discuter entre eux mais son père l'en a empêché. Elle a donc repris sa place. Papa a pris la parole sur un ton très dur, il lui a dit en gros de ne plus jamais revenir dans cette maison et de mettre une croix sur sa relation avec sa fille. Omar cachait sa surprise. Ah ça non, il ne s'y attendait pas. Pour lui, c'est inimaginable de perdre Khar. Pas après 6 mois de relation et une promesse de mariage. Gâcher cet amour qui prend forme et gagne du terrain, plutôt mourir. Calmement donc il a pris la parole.
-Tonton, pardonnez-moi mais ce n'est pas ce à quoi je m'attendais. Khar m'a dit tellement de bien vous concernant que j'étais certain que vous me considérerez comme un fils. Elle vous admire tant qu'on consacre la plupart de nos discussions à parler de tout ce que vous faites pour sa mère et elle. Vous avez parlé de mon métier. C'est vrai, je ne suis qu'un apprenti et j'en suis fier. J'aurai pu vous cacher mon métier, prétendre être quelqu'un d'autre. Mais j'ai préféré être franc, qu'elle m'aime avec le travail que je fais, que notre relation se base sur la vérité. Il est vrai que Khar est très belle et que n'importe quel homme pourrait tomber à ses pieds, des hommes très importants dans ce pays. Sauf qu'il est vrai aussi que notre relation n'est que la volonté de Dieu. C'est lui qui a dit qu'Omar et Khar vont s'aimer. Et s'il plait à Dieu, elle sera mon épouse. Je ne peux pas lui offrir cette maison car je ne suis pas plein aux as. Dara kheuyoul soti*. Un jour, tout sera normal et elle aura cette vie que vous souhaitez pour elle et même plus. En attendant, je peux juste lui offrir ma protection, mon amour et sauver son honneur. Khar ne manquera de rien. Je ne suis pas fainéant tonton, je sais ce que je veux et j'ai confiance en moi. Nous sommes deux jeunes qui s'aiment, si demain vous le voulez j'amène la dot et nous concrétiserons cette union.
-Imbécile, crie le vieux. Quelle dot? Tu ne comprends donc pas, Khar n'est pas faite pour toi.
-Elle est faite pour qui alors? Celui que vous aurez choisi pour elle? Et ce qu'elle veut? Vous ne vous en préoccupez pas? N'a-t-elle pas son mot à dire?
-Merde, Khar fera toujours ce que je lui dis de faire. Elle ne me désobéis jamais car je suis son père.
-Et votre ami, le père de Khar? Vous le connaissiez plus que tous ici. Qu'aurait-il fait en ce moment? Serait-il content s'il savait que vous avez refusé de marier sa fille car celui qu'elle aime est un apprenti?
-Omar tais-toi! Dit Khar entre deux sanglots.
-Non Khar, je ne vais pas me taire. Je ne vais pas sacrifier ce que je ressens pour toi. J'ai toujours respecté votre fille tonton, je ne suis pas un bandit. Je n'ai pas mauvaise réputation dans le quartier, je ne fume pas et je ne bois pas d'alcool. Qu'est ce que vous voulez de plus? Que je sois riche? Ça, ça ne depend que du Tout Puissant. La richesse intérieure, celle du coeur, la pureté de l'âme valent mieux que tous ces biens. On ne vient pas au monde avec une cuillère en or dans la bouche et quand on meurt, on n'amène rien. Tout est éphémère.
Le vieux est resté silencieux pour de bon. Il buvait les mots de ce jeune qui peut être son fils. Il ne pourra nier qu'il a raison. S'il repense bien à tout ca, il est vrai que le père de Khar était un homme intègre, simple. Il a épousé la mère de Khar alors qu'il n'avait encore rien. Et même lui s'est marié les poches vides. Pourquoi pas eux? Qu'est ce qu'il peut lui reprocher? Rien, la preuve, il défend son amour de vie comme personne. Il a l'obligation de faire le bonheur de Khar. C'est la fille de son ami. C'est sa fille à lui. La décision ne doit revenir qu'à elle. Et personne d'autre!
-Khar, ma fille c'est à toi que je parle. Que ce soit bien clair. Ta réponse aura un grand impact sur ce que je ferai de vous deux. Je vais te poser des questions et tu vas répondre.
Tu es prête pour te marier? Cet homme te suffit? Penses-tu qu'il respectera ses promesses? Vas-tu supporter?
A toutes ces questions, Khar a répondu oui. Un oui de conviction.
-Khar? Je ne veux pas que tu viennes ici pour me dire que cet homme t'a fait ceci ou cela. Et toi Omar, je veux que tu appliques tout ce que tu as dit. Je ne veux pas regretter ma decision. Demain, je dois retourner à Thiès, je ne reviendrai que dans deux semaines. Préviens tes parents et dimanche tu auras ta femme.
Khar a failli bondir de son fauteuil et baiser les pieds de son père mais elle s'est retenue. Omar s'est mis debout pour serrer avec un grand sourire la main de son futur beau-père. Ce dernier est sorti du salon et dès qu'ils ont été seuls, les deux amoureux se sont pris dans les bras.
Omar n'a pu envoyer que son maître et quelques collègues pour la célébration du mariage religieux. Après la prière du takussan*, les choses se sont passées très vite. Khar n'y croyait pas quand sa mère lui a dit qu'elle est désormais Mme Ndir. La cola a été distribuée et des sachets contenant des beignets, bonbons et petites bouteilles de jus de gingembre que la maman de Khar a faits faire ont été donnés aux quelques invités.
Le samedi qui a suivi, Maman Aida a fêté comme il se doit le mariage de son unique fille. Elle a regroupé tout l'argent qu'elle avait placé dans les differentes tontines auxquelles elle fait partie pour honorer Khar. Même si la dot n'était pas conséquente, avec ses soeurs et l'aide de son mari, tout s'est bien passé.
C'est durant ce même samedi que Khar a rejoint la maison de son époux. Accompagnée par une forte delégation, elle a quitté avec le coeur gros la maison de son enfance.
Les gens ne cachaient pas leur étonnement quant à la situation du mari de Khar. Un quartier qu'on dit dangereux et donc pauvre, une maison délabrée en location avec de petites chambres et le plus choquant, une chambre qui ne comporte qu'un matelas gisant au sol, un sol sans carreaux, juste un tapis usé. En face, se trouve un placard très petit, bricolé il n'y a pas longtemps.
Les femmes chuchotaient entre elles et après quelques échanges avec le voisinage qui était présent pour faire des témoignages sur Omar. Ce même voisinage qui a préparé du laxx*. Cette bouillie qu'on doit donner aux nouveaux mariés et après distribuer aux accompagnants.
Suites aux dernières recommandations sur la vie de couple dans un mariage, les proches de Khar ont pris congés.
Le lendemain matin, très tôt, Omar a fait appel à sa voisine, Ndèye pour qu'elle vienne l'aider avec Khar. En effet, en voulant consommer le mariage, il s'est rendu compte qu'il y avait une barrière. Ainsi toute la nuit, il a essayé et c'est le même problème. C'est serré et Khar ne cesse de crier. Ndèye a trouvé Khar couverte d'un pagne, les yeux fermés. Après lui avoir posé quelques questions, elle en a déduit qu'il y avait de petits boutons qu'on appelle sothiet* qui bouchent l'entrée de sa partie intime. Elle a dit à Omar qu'elle connaît une dame qui n'habite pas très loin et qui pourra les enlever. Omar lui a donné l'argent pour le transport et la femme est partie chercher celle qui soignera Khar.
Omar s'est assis près de sa femme et a couché sa tête sur son buste en lui chuchotant que tout va bien se passer, qu'elle n'a pas à s'inquiéter.
Ndèye est revenue dans la chambre presqu'une heure après avec une dame qui avait le même âge qu'elle. Omar est sorti avec Ndèye pour laisser la femme s'occuper de son épouse. Omar a entendu un cri puis un autre. Il a compris que Khar avait mal et il s'est senti coupable. Et pendant des minutes qui lui semblaient interminables, la guérisseuse est sortie de la chambre. Il lui a conseillé de recommencer tout de suite avant de partir. Omar l'a payé et Ndèye l'a raccompagnée...
Dans la chambre, Khar avait l'air calme mais son visage était visiblement triste. Omar a eu pitié d'elle. Il s'est donc couché derrière elle avant de serrer son corps avec ses mains. Soudain Khar s'est tournée et d'une toute petite voix, elle lui a dit que la dame lui avait conseillé d'être forte car c'est le moment propice pour consommer ce mariage. Elle lui a dit qu'elle essaiera de tenir bon. Omar a loué son courage avant de lui rappeler à quel point il l'aime et ne veut que rien de mal lui arrive.
Cette fois était la bonne. L'amie de Ndèye n'a pas eu tort. Khar a certes crié mais c'était parce que son hymen venait de se faire déchirer. Omar l'avait dans ses bras pendant qu'elle pleurait encore et encore.
Quand il a senti qu'elle était calme, il a demandé à Ndèye de venir s'occuper d'elle pendant qu'il allait chercher la mère de Khar. Cette dernière était émue jusqu'aux larmes quand le jeune Omar lui a appris qu'il a trouvé sa fille comme elle devait être.
Omar a offert quelques billets en guise de gnenguenaye* à Khar et les soirs, elle se faisait masser le corps en entier par une connaissance de sa mère. Khar n'a pas accepté qu'on organise un laaban* pour elle. Selon elle, le gaspillage du mariage suffit amplement et à vrai dire, elle n'avait pas d'amies à part ses soeurs qui sont elles aussi mariées.
Les jours devenaient des semaines, les semaines se transformaient en mois et les mois aboutissaient aux années. Khar et Omar? Toujours plus amoureux. Un couple hors pair. Certes avec quelques bisbilles de temps à autre, mais ils vivent toujours cette complicité. Les choses évoluent normalement. Par exemple, Omar est passé d'apprenti à chauffeur de car rapide, quelques mois après avoir obtenu son permis de conduire payé par son beau-père avec qui il entretient désormais une relation exemplaire. Avec ce qu'il a gagné, ils ont déménagé dans un autre quartier plus éloigné. Il a donné de l'argent à un de ses amis menuisier qui lui a fait un lit simple pour deux personnes. Le placard s'est fait remplacé par une armoire à deux portes. Khar continuait de vendre ses jus et avec son bénéfice, elle a obtenu un autre réfrigérateur. Maintenant, elle vend du ngalax* et du thiakry avec du lait caillé. Le matin, après avoir bien pris soin de son mari, elle balaie sa chambre, range bien, fait sa toilette puis s'occupe de sa vente. Elle va au garage et lorsqu'elle a écoulé toute sa marchandise, elle retourne chez elle et après 17 heures, elle se fait belle pour attendre son mari, l'odeur d'encens se répand petit à petit dans la chambre. De temps en temps, des personnes viennent acheter ce qu'elle garde dans son congélateur.
Khar se sent lourde. En vérité, elle est presque au terme d'une grossesse. Maintenant il lui est même difficile de faire son commerce. Son mari lui a donné l'ordre d'arrêter, il lui a dit qu'il pourra tout assurer, qu'elle ne devait pas s'en faire.
-Win win. Ça c'est le cri du petit Ass. Il vient d'avoir 6 semaines. Il fait le bonheur et la fierté de ses parents. Il développe une énorme ressemblance avec son père qui n'a cessé de le dire. Celui-ci lui a donné le nom de son propre père en guise d'hommage.
C'est un petit bonhomme très beau mais qui passe ses journées à pleurer. Il est terrible et en fait voir de toutes les couleurs à sa mère.
3 ans après la naissance de Ass. Khar et Omar ont eu un autre petit garçon du nom de Amadou. L'homonyme du père de Khar. L'enfant est né et n'a apporté que félicités et énormément de bien-être... La situation d'Omar allait super bien. Il a fait un prêt pour acheter un taxi jaune noir. Après quelques mois, le remboursement était terminé et il pouvait dormir tranquillement.
Pour Khar aussi, elle rend grâce à Dieu. Grâce à sa nouvelle voisine qui a de bonnes relations avec le directeur d'une école qui se trouve en plein centre-ville, elle y va aux environs de 7 heures pour vendre des bonbons pour enfants, tout ce qui peut servir de goûter à ces élèves de bonne famille. Et avant treize heures, elle revient de chez elle avec deux grosses glacières de jus et crèmes glacées. Les enfants en achètent tellement qu'elle s'est demandée pourquoi elle ne connaissait pas ce milieu plutôt. C'était tout le temps des "tata Khar, bouye", "tata Khar bissap", tata Khar cocktail" à n'en plus finir. Le jus était si délicieux que ce n'était pas seulement les élèves qui achètent, les professeurs aussi et même des personnes qui travaillent aux alentours. Un jour, un d'entre eux lui a révélé que quand il l'a vu au loin, il n'a pas cru qu'elle est celle qui vendait. Il lui a dit à quel point elle est belle et soignée. Pour éviter que la séance de drague ne continue, elle lui a dit en souriant qu'elle était mariée et maman de deux petits garçons qui fréquentent l'école publique qui est juste derrière.
C'était ainsi, Ass qui était âgé de 8 ans et Amadou 5 ans suivaient leur cours dans cette école. Le matin, avec leur mère, c'est Omar qui les dépose avec son taxi avant de faire sa ronde pour avoir des clients. Et le soir, il faisait tout pour venir les chercher avant de poursuivre son travail jusqu'à très tard.
Khar avait comme client favori un petit qui avait sensiblement le même âge que Ass. Il se faisait déposer par un chauffeur dans une non mais, une voiture luxueuse. Le mot même semble trop petit pour qualifier cette auto. Il ne se nourissait que de crèmes glacées et de petits biscuits au chocolat vendus par Khar. Le soir, étant donné que le chauffeur du petit ne venait pas tôt, il restait jouer avec Ass et Amadou alors que tous ses camarades sont rentrés depuis belle lurette. Ils glissaient leurs chaussures à l'aide des carreaux, couraient par ci et par là.
À cause des fils de Khar qui l'appelaient Maman, lui aussi a pris cette habitude. Il disait tout le temps Maman Khar. Même quand Omar venait chercher sa petite famille, ils ne partaient pas tant qu'on n'est pas venu chercher Issa.
Ce jour-là, le petit Issa n'allait pas bien. Il n'a voulu ni manger ni boire du jus. Il se plaignait juste de douleurs à la poitrine. Ses camarades disaient même qu'il a vomi après la récréation et qu'il a passé tout le reste de la journée à l'infirmerie. Khar, comme une mère lui a demandé ce qui se passait et pourquoi l'administration n'a pas appelé ses parents. Il a répondu que c'edy lui qui leur a dit que ces derniers sont en voyage car ils passent le plus clair de leur temps à se disputer, qu'ils claquent des portes et sa grande sœur et lui ne sont pas heureux. Il a pleuré un bon moment dans les bras de Khar qui avait fini sa vente. Elle s'est rendu compte du fait que des enfants naissent dans la richesse et pourtant ne sont pas heureux. D'un autre côté, il y a l'exemple de ses fils qui n'ont pas de parents aisés, qui ne se font pas déposer par des voitures et qui sont dans une école publique. Toutefois, ils sont les trésors de leurs parents. Des parents qui savent se rendre heureux et protéger leur progéniture.
Khar a fini par lui faire sortir un sourire puis elle lui a fait des chatouilles. Il riait aux éclats quand les enfants de Khar sont arrivés. Leur maman leur a remis les bouteilles qu'elle a gardé pour eux et ils l'ont partagé avec Issa.
Cette fois, le chauffeur de ce jeune Issa est venu plus tôt que les autres jours. Avant de monter dans la voiture, il est allé prendre affectueusement Khar dans ses bras.
C'est quelques instants après qu'Omar à garer son taxi et a aidé sa femme à ranger ses glacières dans la malle.
Le lendemain! Khar et ses enfants ont effectué la même routine. Celle de tous les jours. Alors qu'elle mettait en ordre sa marchandise avec l'aide de son fils aîné Ass, vendant en même temps, petit à petit, une dame est arrivée d'on ne sait où et sans préambule, elle a jeté au loin la petite table de Khar.
De nature Calme et pas du tout nerveuse pourtant, Khar a oublié les bonnes manières. Elle a pris ses mèches qu'elle a tirées très fort, obligeant la dame de crier et d'essayer d'enlever ses mains. Avec son genou, elle donnait des coups difficiles à supporter aux fesses. Khar ne s'occupait pas de tout cet attroupement qui s'est formé et ces deux gros gaillards qui tentaient si bien de l'arrêter.
Elle était révoltée et énervée. Comment se fait-il qu'une simple conne ait l'audace de l'insulter et insulter son travail en jetant toutes ses affaires. Alors que c'est la première fois qu'elle la voie.
Chacun des hommes avait maintenu les deux mains des deux bagarreuses mais Khar lançait ses pieds afin qu'ils la frappent.
La femme insultait. Des insultes graves. Fortes! Qui ont piétiné l'honneur de Khar. Elle en voulait à cette femme mais pas plus que cet homme qui ne veut pas la laisser régler son compte à cette poupée.
-Deum bii, sorcière. Crie encore la dame. Nga lek sama Dome bii. Tu as mangé mon enfant. Deum kharamata Ndiaye bi nga done. Espèce de sorcière de merde. Il n'est qu'un bébé. Il ne t'a rien fait. Tu l'as mangé. Sorcière. Je te déteste.
-Je ne suis pas une sorcière. Hurle Khar en voulant atteindre son visage pour en faire une ratatouille mais il y a toujours ce "lutteur" qui l'en empêche.
Je n'ai mangé personne. Je ne sais même pas à quoi ressemble un sorcier.
-Alors explique-moi pourquoi hier, à la descente, Issa a vomi ton maudit jus puis tout de suite après une mare de sang est apparue car il venait de sortir ça. C'est toi la cause de cette maladie. Il est devenu inconscient et quand on a réussi à le réveiller, il ne cessait de murmurer ton maudit nom <
-Je vous dis que je ne suis pas une sorcière. Issa, je le considère comme mon fils...
-C'est faux, sinon tu ne l'aurais pas mangé. Dit-elle hystérique.
-Arretez de parler de manger. Douma deum. Je ne suis pas une sorcière. C'est vrai que j'aime beaucoup Issa et que c'est moi qui lui ai donné du jus hier mais c'est ce même jus que j'ai vendu à mes clients et même mes enfants l'ont bu.
Elle s'est approchée de la dame qui s'est assise au sol, la mine complètement défaite, pleurant comme un enfant. Khar lui parlait doucement.
-Vous devez me croire. Demandez à votre médecin qu'elle est la maladie de votre fils, moi je n'y suis pour rien.
Elle lui presse doucement la main.
-Ne me touche pas. Sorcière! Tu veux me manger aussi. Sache que je suis une bambara, c'est mon fils que tu peux toucher car il n'a pas reçu cette éducation à l'ancienne qui te protège des sorciers comme toi. Si je savais...si je savais, j'allais l'amener chez moi pour le protéger ne serait-ce qu'un peu. Il a rencontré une sorcière qui n'a pas hésité à bouffer son cœur. Par ta faute, il n' y a plus d'espoir.
-Mais madame, intervient une dame d'un âge assez avancé. Vous ne pouvez pas accuser quelqu'un sans preuves. Et ceci est une grosse accusation.
-J'ai parlé à notre marabout familial et il a confirmé mes dires. Madame, je suppose que vous avez des enfants. Si ces enfants tombent malades un jour et se retrouvent dans une situation catastrophique, ne cessant de dire le nom de la dernière personne qui lui a donné à manger. Ne serez-vous pas certaine que c'est cette personne qui peut vouloir du mal à votre progéniture? Répondez maintenant.
-Khar est une vendeuse propre et ces jus n'ont jamais fait de mal à personne. C'est juste la volonté divine. Continue de défendre la dame.
-La volonté divine? Vous m'en direz tant. Il y a juste que ce n'est pas à vous que cela arrive
Je ne vous parle pas d'hygiène. Nous sommes dans un pays africain, les choses ne vous sont pas méconnues. Les sorciers, il y en a partout et sous toutes les formes. Je te jure Khar. Je suis venue te prévenir, s'il arrive quoi que ce soit de fâcheux à mon petit Issa, ta famille de sorciers et toi allez en payer les pots cassés. Parole de Seynabou Keïta.
Elle s'est levée, a trouvé Khar là où elle s'est assise serrant ses deux enfants pour lui jeter à la figure un bonbon qu'elle a ramassé.
-Deum yii nguen done. Vous n'êtes que des sorciers.
La fameuse Seynabou Keïta est montée dans sa belle voiture, une différente de celle qui dépose Issa et tout de suite après, le chauffeur a démarré.
Ceux qui ont au fil du temps appris à connaître Khar se sont approchés pour l'apaiser, lui manifester leur soutien. Ses enfants sont allés bien après en cours.
Ce jour-là, Khar a vendu mais le cœur n'y était pas. Pour ses jus, tout le monde n'est pas venu acheter. Elle a compris qu'il y avait certains qui ont donné crédit aux accusations de la mère d'Issa. Les petits, eux très insouciants se régalaient avec cette boisson délicieuse.
Omar est venu les chercher, il a voulu sortir les vers du nez à sa tendre épouse mais elle ne faisait que rassurer. Même ses enfants n'ont pas parlé à la demande de leur mère.
Cette nuit, Khar n'a pas dormi. De 1 heure du matin à 4 heures, elle ne cessait de prier avec son chapelet. Prier pour Issa, prier pour que cette diffamation dont elle est victime n'existe plus.
Ass l'a trouvée dans le salon. S'essuyant les yeux avec un côté de son voile. Il n'a rien dit, il s'est seulement couché sur sa cuisse pliée. Elle a sursauté un peu mais n'a rien dit. Il faut qu'elle reste forte, surtout pour ses enfants qui n'auraient pas dû être présent lors de cette humiliante scène.
C'est en serrant la cuisse de sa mère que le petit a pu dormir paisiblement.
Le matin, comme à son habitude, Khar et ses enfants étaient déjà prêts. Omar faisait entrer la marchandise de Khar derrière, dans la malle. Dans la voiture, Omar discutait mais Khar répondait distraitement. Il lui caresse tendrement la main pour ramener en quelque sorte son esprit au moment présent. Sa femme se retourne pour lui servir un sourire afin de le rassurer.
La vente de Khar a été bien rangée et ses fils grignotaient des biscuits attendant qu'il reste dix minutes pour entrer en classe.
Ass et son frère sont partis. L'aîné avant de s'en aller a pris longuement sa mère dans ses bras. Comme s'il avait compris quelque chose, quelque chose qui se passera et qu'il ne peut pas dire.
Khar était ému. Elle savait que son fils était éveillé en plus d'être très poli. Il savait quand sa mère souffrait ou non. C'était la raison pour laquelle hier soir, il n'a pas dormi. Il est sorti avec courage se soulager, c'est à ce moment-là qu'il a entendu sa mère prier. À voix basse mais la prière était tellement sincère qu'il l'a peut-être sentie.
Khar lui donne un autre Bonbon qu'il a refusé de prendre, disant qu'il n'avait pas faim. Amadou, lui il a mis dans son sac avant de faire un sourire à sa maman.
Ses enfants partis, elle se sentait seule. Ses bonbons étaient presque finis. Elle a cherché Issa partout mais ne l'a pas vu. Cela voulait dire qu'il n'était pas guéri et même que probablement la maladie s'est empirée. Elle angoisse en y pensant.
Khar est revenue de chez elle avec ses deux glacières. La cloche assourdissante venait de sonner. Les élèves mangeaient avant de venir acheter du jus. Les professionnels eux, achetaient déjà les jus locaux de Khar.
Alors qu'elle mettait dans un sachet noir des bouteilles achetées par une dame pour ses coéquipiers au bureau, elle voit la mère d'Issa habillée en habit traditionnel simple, des lunettes noires cachant ses yeux. Son sourire se fige en la voyant ainsi mais elle refuse de comprendre ce qui paraît évident à ses yeux.
-J'ai fait un déplacement personnel malgré la douleur pour te féliciter. Non, tu peux continuer à sourire. Tranquillement! Tu as rongé hier soir la dernière partie du cœur de Mon Fils. Il est mort, il ne reste plus rien de lui. IL EST MORT! MORT! Ce matin. Tu m'as pris mon Benjamin. Il n'avait que 8 ans. Son père et moi avions placé tous nos espoirs sur sa soeur et lui. Quel genre de personne es-tu? Ah j'oubliais, tu es une sorcière. Une sorcière!
-Arrêtez, balbutie Khar. Je n'ai rien à voir avec la mort d'Issa. Si je devais lui faire quelque chose, autant le faire à mon fils qui a le même âge que lui. Vous ne me connaissez pas et votre accusation est infondée. Je ne suis pas une sorcière je n'ai mangé le cœur de personne.
Les clients s'en allaient sans aucune discrétion, la regardant avec de la méfiance. Même celle qui l'a défendue la veille n'a pu rien dire aujourd'hui. Pour eux Issa est mort et c'est Khar qui a mangé son cœur. Khar est une sorcière aux yeux de tous.
Ses enfants encore présents devant la scène se montraient spectateurs.
Khar voulait retenir ses clients mais qu'est ce qu'elle peut bien leur dire.
Seynabou Keïta est partie sans oublier de lui rappeler qu'elle paiera pour tout ça. Les vendeuses qui étaient assis à côté d'elle ont changé de place, ils la regardaient avec dédain. Et pourtant ce sont ceux-là même qu'elle aidait pour terminer leur vente alors qu'elle avait tout vendu depuis longtemps. Ce sont eux-mêmes qui lui tournent le dos.
Khar se sentait mal. Être accusée de sorcière dans un tel pays te met face à toute la société. Tu es pointée du doigt. Personne ne veut te fréquenter, les parents interdiront à leurs fils de jouer avec les tiens. Tu ne vaudras plus rien aux yeux des autres. Sans dignité, sans défense! Poussant même au suicide.