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De fil en aiguille...

De fil en aiguille...

Auteur:: promotion
Genre: Nouvelle
De fil en aiguille... est un composé d'histoires, liées ou presque, retraçant des machinations, des amitiés, des trahisons... Entre l'amour et la mort, redécouvrez le monde d'une façon... singulière. Biographie de l'auteur Au-delà de toutes les émotions ressenties grâce à la littérature, l'écriture est un moyen d'évasion pour Françoise Arnaud. Elle vous propose De fil en aiguille..., un ensemble de nouvelles écrites au fil des années.

Chapitre 1 No.1

Important

Un fil conducteur relie ces nouvelles les unes aux autres.

Vous l'aurez compris, il est donc judicieux de les lire...

... dans l'ordre.

Le petit chaperon vert

Marinette est une jolie minette. En plus de son petit minois adorable de seize ans et de son caractère enjoué, elle a deux manies.

Elle adore les vieilles fripes. Elle a pillé ses deux grands-mères, puis ses grands-tantes Gretel, Javotte et Anastasie, et elle continue avec les greniers de son quartier. Elle entasse ainsi une masse impressionnante de caracos, jarretières, porte-jarretières, corsets... Elle a même les pantalons ouverts de l'époque et les petits coussinets brodés main que les dames mettaient pour gonfler leur derrière.

Le clou de sa collection est un chaperon quasi neuf – un chaperon n'étant pas, comme on pourrait le croire, une petite fille désobéissante qui se sert en dessert, mais une espèce de capuchon couvrant la tête et les épaules. Certains diraient qu'il est vert billard, elle préfère le qualifier de vert bouteille.

Son autre manie est de donner des petits surnoms affectueux. Elle appelle sa mère Mamouna ou Maminette. Elle rallonge le prénom de ses copines, Françoise devient Frangipane, Camille se transforme en Camomille. Pour ses petits amis, elle affectionne les noms d'animaux. Elle commence par mon chaton pour aller jusqu'à mon ours polaire en passant par ma luciole illuminée. Celui qu'elle préfère de loin, c'est mon loup. Elle le met à toutes les sauces : mon p'tit loup, mon loup des mers et des forêts, mon loup-phoque, mon loup frisé ou défrisé, cela dépend des jours et de son humeur.

Son petit ami du moment est frisé justement. Il s'appelle Jacques. Il est grand, brun, genre Gaston Lagaffe, vous voyez, mais en beaucoup plus énergique et un peu plus redressé quand même. Lui, il aime deux choses : les haricots verts – et plus ils sont gros, plus il les aime – et Marinette. Et bien sûr, il adorerait l'enlever pour partir sur un bateau géant, n'importe où, n'importe comment.

Ils ont fêté leur anniversaire, ils se sont rencontrés il y a un mois, et il lui a offert un chaperon. Vert billard. Certaines diraient vert bouteille, lui penche pour le vert billard. Enfin, un beau vert foncé, assorti à ses yeux. Depuis il l'appelle mon petit chaperon vert. Ils habitent tous les deux dans le même quartier de Marseille, à la Valentine.

La grand-mère préférée de Marinette vit à Saint-Loup. Elle s'appelle Delphine. Son mari est mort en lui laissant deux adolescentes difficiles. Sa première fille était hargneuse, elle a réussi à devenir acariâtre au fil des années, puis méchante, pour arriver enfin au stade ultime de la mégère accomplie. Son autre fille avait mauvais esprit, elle est stérile et n'a jamais voulu se marier.

Delphine avait hérité d'une belle fortune en pièces d'or, mais elle ne dépensait pas sans compter. Ce qui n'avait pas arrangé le caractère de ses enfants. Son aînée avait quand même pu se trouver un mari. En fait, un homme tellement avide qu'il avait réussi à déceler les pièces d'or sous la croûte de méchanceté. Mais ils avaient mis au monde la merveille des merveilles : Marinette.

Non seulement elle était jolie comme un cœur, mais elle semblait n'avoir hérité d'aucune des tares de ses parents. Et elle est devenue, comme vous le savez, un petit minois adorable de seize ans au caractère enjoué. Sa grand-mère, devant tant de bonheur, a adouci son tempérament.

Uniquement quand elle est avec sa petite-fille.

Marinette est la seule à recevoir une pièce d'or à chacune de ses visites. Et elle seule connaît La Cachette– accessible en bougeant une pierre de la cheminée tout simplement – contenant l'immense fortune.

Et Marinette aime bien aller voir sa maminouchette. Elles se racontent leurs petites histoires, elles mangent de bons chocolats et en plus, il y a un système très original pour entrer dans la maison.

Le verrou est absolument normal, fonctionne tout à fait correctement, mais ne sert strictement à rien. En fait, la grand-mère a toujours redouté les mauvaises fréquentations de son quartier et elle avait fait installer un mécanisme compliqué, inventé et posé par un voisin de longue date. Un homme de confiance. Veuf.

Donc, aux coups de sonnette, Delphine répond à tue-tête – elle est une peu sourde – « Tire la bonne sonnette et la porte s'ouvrira ». Et seules les rares personnes autorisées savent où se trouve le cliquet qui permet de « tirer la bonne sonnette » – car chacun sait que sur une sonnette, il faut appuyer et non tirer – et à ce moment-là, comme dans un conte de fées, le mécanisme se déclenche et la porte s'ouvre automatiquement. Cela plaît beaucoup à sa petite-fille et agace souverainement le reste de la famille.

La mère de Marinette, vous la connaissez déjà. Je ne vous dirai pas son prénom, vous ne le croiriez pas. Quand elle dit à Marinette d'aller porter quelques provisions à sa grand-mère, elle ne le crie pas avec douceur. Elle pourrait préparer le petit panier avec amour, emmitoufler sa fille chérie dans son petit chaperon vert, lui recommander de ne pas s'aventurer dans les bois.

Pas du tout.

Elle lui fourre un carton Carrefour sous le bras et elle l'envoie à l'arrêt de bus. De toute façon, il n'y a plus de bois entre Saint-Loup et la Valentine depuis belle lurette.

Quand elle est de bonne humeur, elle se moque du « système de la vieille folle » ou râle après les marques de lessive qu'il faut chercher des heures dans les rayons. Quand l'humeur est moins bonne, elle ressasse ses éternelles convoitises sur la fortune entassée. Si elle imaginait seulement que sa fille en ramène un petit bout tous les samedis, son humeur serait indescriptible.

Mais seule Marinette sait que la cassette pleine de pièces se vide progressivement chaque semaine et surtout qu'elle se remplit tout aussi facilement quand il le faut, grâce à la cheminée.

Cette misérable cassette ridicule que Delphine fait miroiter à ses héritières à chacune de leurs visites. Elle va ensuite soigneusement la cacher dans sa chambre, avant de revenir leur offrir des petits biscuits secs. Et elle ricane doucement en imaginant leur tête à la lecture du testament : une infime partie de la fortune tant attendue à se partager et le véritable, le colossal héritage qui leur passerait sous le nez pour aller directement à l'unique descendante.

Ainsi va la vie, et quand elle soupèse son carton en attendant le bus, Marinette pense toujours : « Minademamina est très maniaque, bien trop avare et soupçonneuse pour prendre une employée, mais c'est ma grand-mère et je l'aime ».

À l'heure où je vous parle, on est samedi justement, plus exactement le samedi 24 juin 1989. Marinette est au poste de police de Saint-Loup. Jacques est en train de faire un billard au Bar des Amis de La Valentine après être allé faire une course. Et sa future belle-mère s'égosille en injuriant le four qui ne veut plus s'ouvrir.

Ce samedi a commencé comme tous les samedis mais, en descendant du bus devant chez Delphine, Marinette a compris que ce ne serait pas un jour comme les autres : la porte était entrouverte. Le spectacle dans la salle à manger était tout aussi inhabituel : sa grand-mère gisait, éparpillée dans des flaques de sang.

À son arrivée, un homme trapu, camouflé derrière un masque de carnaval – un loup avec de grandes oreilles et de grandes dents – s'est échappé par la fenêtre opposée. D'horreur, Marinette a lâché son carton et s'est enfuie de son côté.

Voilà ce qu'elle est en train de déclarer à la police. Elle n'a même pas pris le temps de se changer.

Une femme policière, attirée par son chaperon, s'approche d'elle pour toucher le tissu – après le lui avoir demandé poliment – et de plus près, elle discerne quelques larges taches brunes encore fraîches. Et là, après une brève analyse, on constate que son capuchon est imbibé de sang.

Les recherches faites le lendemain, à l'aide des fragments du cadavre, permirent de prouver que c'était bien celui de la victime.

Cela ne correspondait malheureusement pas du tout avec les déclarations de Marinette. On avait bien retrouvé le carton au seuil de la salle à manger, mais aucune éclaboussure de la grand-mère n'était arrivée jusque-là.

Il n'y avait pas cinquante personnes à interroger pour savoir que Delphine Ségur avait ses petites manies et qu'on n'entrait pas chez elle comme dans un moulin. De là, il n'était pas difficile de conclure que « le loup » ne pouvait être que le complice de Marinette.

Le premier suspect était bien sûr Jacques, et son alibi en béton – après s'être fait un peu tirer les cheveux, ses copains et lui-même avaient avoué que : « quand il était parti faire une course, c'était pour aller chercher de l'herbe et que ça prenait du temps parce que c'était une galère pour trouver le dealer. » – Ce bel alibi donc, s'était immédiatement effondré. Il était trop facile d'avoir une réserve d'herbe dans la voiture, en prévision.

Ils avaient pourtant tout calculé. Jacques avait contrefait un crime de maniaque pendant que Marinette cachait la cassette à un endroit accessible pour que les requins de la famille, satisfaits, ne fassent pas d'histoires. Ils pensaient qu'ainsi, les recherches n'iraient pas plus loin. Les interrogatoires n'étant pas aussi poussés, les enquêteurs n'auraient pas su que l'effraction était une mise en scène. Enfin, c'est ce qu'ils croyaient.

Maintenant, dans une cellule, Jacques raconte à son voisin : « Peut-être que ça aurait foiré quand même, mais je continue à croire que sans ces fameuses taches, on serait millionnaires. Le problème c'est que, avec son petit minois adorable et son caractère enjoué, Marinette n'a pas pu s'empêcher de sautiller au milieu des flaques pour venir m'embrasser, "le bisou à son grand loup barbouillé" ».

Bien sûr, si elle avait eu un chaperon rouge, cela aurait pu être une tout autre histoire.

Chapitre 2 No.2

Jeu de dames en albâtre

Sophie commençait à s'inquiéter sérieusement. Karine avait plus d'une heure de retard et n'avait pas donné signe de vie.

Sophie retourna sur la terrasse avec un nouveau verre de Martini blanc – le dernier, se promit-elle, elle devait garder tous ses esprits pour recevoir une dernière fois Karine – et se replongea dans le paysage qu'elle aimait le plus au monde.

Hélas, la sérénité que lui procurait la vue sur l'infini de ce petit bout d'océan combattait de plus en plus difficilement les vagues d'angoisse qui la submergeaient.

Est-ce qu'elle avait fait une erreur ? Est-ce que son plan, si facile à mettre en place une fois la décision prise, comportait une faille ?

Sophie se rassura en repensant aux photos que lui avait montrées Karine pendant leur dernière rencontre. Dans quelques minutes, Karine les lui donnerait en échange d'un billet d'avion accompagné d'une coquette somme d'argent. Ce serait l'aboutissement de son plan. Avec ces photos, elle recouvrerait sa liberté et elle pourrait rejoindre Alain sans perdre son train de vie.

Pour tromper la panique qui commençait à l'envahir, elle se força à retrouver des images agréables. Les yeux verts, le sourire, les mains douces d'Alain, les petits déjeuners sur la terrasse avec Alain, les balades sur la plage avec Alain. La voix d'Alain de plus en plus rauque quand il criait dans ses cauchemars.

Le frisson ressenti quand elle l'avait entendu la première fois l'emplit de nouveau. Elle allait chercher de l'eau dans la cuisine, il dormait dans la chambre d'amis, sa voix lui était parvenue quand elle était passée devant sa porte. Elle s'était méprise sur la cause de ses gémissements et quelques fantasmes avaient traversé son esprit, puis elle l'avait distinctement entendu parler de sang. Elle avait reçu une décharge d'adrénaline, de nouveaux fantasmes avaient remplacé les premiers et elle était tombée amoureuse.

Alain l'attirait déjà avant cette nuit-là, elle aimait les hommes grands et costauds comme lui, elle lui trouvait un petit air voyou plutôt renversant. En l'imaginant tremper dans des histoires sanglantes, elle avait eu une folle envie d'être dans ses bras.

Elle ne comprenait pas vraiment pourquoi. Elle n'avait jamais aimé les films violents et avec ce qui était arrivé à sa fille, elle détestait d'autant plus tout ce qui pouvait se rapporter à un meurtre, mais elle était tombée amoureuse.

Ironie du sort, Alain n'était absolument pas un voyou. Elle l'avait appris peu après mais cela n'avait rien changé à ses sentiments. Elle était décidée à quitter Jules, son mari, pour vivre avec lui.

Elle avait parlé à Jules des cauchemars d'Alain. Après tout, ils étaient amis d'enfance et, même s'ils ne s'étaient pas vus depuis longtemps, Jules devait bien savoir ce qui lui était arrivé

Alain et Jules se connaissaient depuis leur plus jeune âge et, même s'ils étaient de milieux très différents, ils s'étaient liés d'une amitié défiant le temps et la distance.

La première fois que Jules était descendu à Marseille passer les vacances chez son oncle Michel, le canard boiteux de la famille, il avait cinq ans. Dans le même immeuble habitait Alain et ils avaient le même âge. Ces deux-là avaient passé le mois de juillet à jouer ensemble et ils n'avaient qu'une hâte en se quittant : se retrouver l'année suivante.

C'est ce qu'ils firent pendant vingt ans, toujours aussi heureux de partager ce mois d'été malgré leur mode de vie opposé.

Le père de Jules avait hérité de trois hôtels luxueux et les faisait prospérer, sa mère s'occupait à des œuvres caritatives. Le père d'Alain était docker et sa mère infirmière. Alors que Jules était élevé dans le coton du 16eà Paris, Alain traînait et jouait avec ses voisins dans le quartier de Saint-Loup. Jules passait le reste de ses vacances avec sa mère et sa tante à voyager en France et dans les pays alentour, Alain passait le reste de ses vacances à traîner et à jouer avec ses voisins dans le quartier de Saint-Loup. Pendant que Jules prenait beaucoup de plaisir à étudier et à se plonger dans la lecture, Alain s'épanouissait en traînant et en jouant dans son quartier.

Mais quand le mois de juillet arrivait, Jules oubliait ses lectures en compagnie d'Alain. Ils étaient tous les deux fils uniques et avaient les mêmes goûts.

Ils avaient découvert presque tous les charmes de la vie en même temps : les jeux, les concours de quéquettes, la mer, les bêtises, les boums, les émois amoureux et sexuels, les boîtes de nuit.

Ils avaient plongé ensemble dans l'étude appliquée des objets mécaniques. Ils avaient démonté tous les réveils, les grille-pains, les serrures et autres mécanismes qu'ils avaient pu trouver et étaient presque toujours arrivés à les remonter. D'ailleurs, Alain en avait fait son métier. Après des études d'horlogerie à Genève, il était devenu serrurier.

Quand l'âge adulte et ses obligations étaient arrivés, les occasions de se voir s'étaient raréfiées mais ils étaient toujours restés en contact. Le témoin au mariage, le parrain du premier enfant, pour tous les grands événements chacun pouvait compter sur l'autre.

Sophie avait un souvenir très flou de sa première rencontre avec Alain. Il était arrivé avec sa femme la veille de son mariage mais elle n'avait pas eu le temps de le voir. Le jour de ses noces, bien qu'Alain soit le témoin de son mari, elle lui avait porté très peu d'attention.

À cette époque, elle n'avait d'yeux que pour Jules. Elle voulait l'aimer.

Son union était essentiellement un mariage de convenance. Ses parents possédaient une fabrique de meubles de luxe, ils avaient des intérêts financiers communs avec la famille de Jules et tout le monde avait trouvé judicieux d'entériner cette relation de façon officielle.

Sophie avait réfléchi, Jules était un bon parti, d'un milieu légèrement plus élevé que le sien, il avait un physique agréable, il semblait attaché à faire prospérer son entreprise, il lui assurerait un avenir confortable, elle se sentait capable de tomber amoureuse d'un homme pareil. Elle donna son accord et, en attendant de le devenir réellement, elle s'employa à jouer à la jeune femme énamourée. En même temps que son accord, elle donna le change de façon exemplaire

Elle joua si bien le jeu qu'elle finit par se persuader qu'elle l'aimait vraiment et que leur couple était un modèle pour tous. Mais plus elle se rapprochait de lui, plus il se plongeait dans son travail et multipliait des activités qui le tenaient loin de leur magnifique appartement parisien. Elle se refusait à se poser des questions au risque de se rendre à l'évidence Jules supportait très mal sa vie de famille.

Pour l'équilibre psychique de Sophie, il était en effet heureux qu'elle ne soupçonne pas les sentiments qui habitaient Jules. Il voulait bien faire semblant de vivre en harmonie avec sa femme quand la situation l'exigeait mais il ne pouvait pas jouer la comédie tout le reste du temps. Comme son caractère et son éducation lui interdisaient d'être désagréable avec qui que ce soit, il s'était détaché de tout ce qui pouvait le contrarier. Il ne prêtait plus aucune attention à la décoration de leur appartement parisien et de leurs maisons secondaires. Il écoutait Sophie d'une oreille distraite seulement quand il sentait à sa voix qu'elle allait lui poser une question. Il faisait mine de ne pas remarquer la relation fusionnelle qu'elle entretenait avec leur fille unique. Il arrivait ainsi à rester d'humeur égale en toutes circonstances.

Seul Alain était au courant de ses véritables sentiments. Quand Alain lui avait demandé pourquoi il ne divorçait pas. Jules avait eu du mal à le lui expliquer.

Ses raisons étaient floues. La plus évidente était que le divorce était encore mal vu dans sa famille et condamné par ses plus gros clients. Sophie était une parfaite maîtresse de réception et il s'était habitué à sa présence. Assez rapidement, en fait peu de temps après la naissance d'Alice, elle l'avait libéré de ce que l'on appelle le devoir conjugal, cela lui convenait à merveille car il n'était pas très porté sur la chose. Pour finir, le père de Sophie ayant fait faillite, il ne pouvait pas, moralement parlant, la laisser sans ressources et il n'était pas dans ses intentions de verser une pension alimentaire.

Trois raisons importantes avaient décidé Sophie à demander le divorce, la dernière étant l'arrivée d'Alain chez eux, dans la nouvelle maison qu'ils habitaient depuis moins d'un an.

Alain avait tellement aimé le lieu qu'il était resté quelques jours de plus après le départ de Jules pour Paris, alors qu'il était prévu qu'il l'accompagnerait.

Sophie s'était sentie flattée par ce choix, pensant qu'elle n'y était pas étrangère. Cela expliquait peut-être en partie le sentiment violent éprouvé en entendant Alain crier dans son sommeil, alors qu'ils étaient seuls tous les deux dans cette maison isolée. Elle appréciait déjà énormément cet endroit, elle ne l'en aimait que davantage.

Chapitre 3 No.3

Jules, Sophie et leur fille Alice avaient pour habitude de venir passer quelques semaines par an sur la côte d'Albâtre dans une de leurs résidences secondaires. Jules avait un hôtel à gérer sur Le Havre et Sophie et Alice étaient amoureuses du lieu.

Pendant une de leur balade quotidienne, elles avaient découvert une maison construite sur une plate-forme naturelle à mi-hauteur d'une falaise. Elle était invisible de la plage, même si l'on suivait des yeux le chemin taillé dans la roche qui permettait d'y accéder et qui semblait continuer au-delà. Intriguées, elles avaient rejoint le haut de la falaise et il leur avait fallu aller jusqu'au bord et se pencher dans le vide pour apercevoir le toit de cette maison, sa terrasse et le monte-charge qui courait le long de la paroi.

Elles avaient réussi à convaincre Jules de l'acheter et de venir s'y installer à demeure. Il avait accepté d'autant plus volontiers que son travail l'appelant à Paris la plupart du temps, il pourrait profiter de la quiétude de sa solitude plus souvent. Et, pour une fois, il était d'accord avec sa femme, cette maison était grandiose, l'endroit pittoresque et la vue imprenable.

Pour mieux comprendre pourquoi Sophie voulait demander le divorce, il est préférable de remonter légèrement dans le temps.

C'est d'ailleurs ce qu'elle était en train de faire, tout en sirotant son Martini, toujours installée sur sa terrasse. Elle était de plus en plus inquiète et elle se remémora tous les événements passés pour focaliser son esprit ailleurs que sur le risque de voir son plan échouer à la dernière minute.

Un an plus tôt, la deuxième semaine du mois de décembre 1988 pour être plus précis, elle avait découvert que son mari la trompait.

Un léger changement d'attitude l'avait mise en alerte. Une subtile odeur de parfum féminin l'avait confirmée dans ses doutes. Comme elle l'avait dit à Alice : la maîtresse d'un homme marié ne devrait jamais se parfumer. Elle avait trouvé une double confirmation en fouillant dans ses affaires. Jules lui faisait entièrement confiance, ce en quoi il avait presque raison, et il avait gardé dans une poche un papier sur lequel était noté un prénom, Anaïs, une adresse d'hôtel, le Rayon Vert à Etretat – excusez du peu ! – et un numéro de chambre. Si elle avait eu encore un doute, un dessin pornographique très suggestif et très bien tracé le lui aurait enlevé.

Elle se rendit compte à ce moment-là qu'elle n'aimait plus son mari – si elle l'avait jamais aimé. Elle était certaine qu'il avait profité de son absence un après-midi pour amener sa maîtresse chez eux. C'est seulement cela qui lui avait fait mal. Ce n'était pas son amour qui était blessé mais son amour-propre.

Cette relation ne dura que quelques jours, elle s'en aperçut rapidement. C'était la première fois en vingt-trois ans de vie commune que Jules la trompait, elle n'allait pas mettre en péril son confort pour une aventure sans lendemain.

Comme la plupart des enfants de famille riche, ils avaient fait un mariage sous contrat. Depuis la faillite de son père, elle n'avait plus de biens propres et elle s'était retrouvée totalement dépendante financièrement. Elle savait que Jules lui donnerait la plus petite pension alimentaire possible et elle ne s'imaginait pas vivre sans ce luxe qu'elle affectionnait.

Quelques jours plus tard, son monde s'était écroulé.

Leur fille Alice avait été arrêtée pour le meurtre du docteur Lousset.

À ce souvenir, Sophie sentit l'angoisse l'envahir de nouveau mais de manière plus douce, comme anesthésiée par le Martini. Elle regarda sa montre. Karine avait deux heures de retard. Il restait une heure avant le retour de Jules et Karine le savait. Elle allait donc arriver dans peu de temps.

Pour s'en persuader, Sophie retourna dans le salon prendre le billet d'avion. Karine avait l'air de tenir plus que tout à ce départ pour la Nouvelle-Zélande et l'argent qui accompagnait le billet pouvait en allécher plus d'un. De plus, cette somme correspondait à ce qui manquait à Karine pour arrêter son métier de call-girl et aller retrouver l'homme qu'elle aimait à Auckland.

Sophie essaya de se remémorer les paroles exactes de Karine quand elle l'avait entendue parler à son amie, certainement une call-girl elle aussi, dans ce fameux bar :

« Tu ne peux pas savoir comme j'ai hâte de le revoir. Il était là il y a quinze jours et ça me semble une éternité. Je vais le voir dans quinze jours et ce sera une autre éternité à attendre... »

Elle avait vraiment l'air amoureuse.

« ... Clara, promets-moi que tu viendras nous voir quand je serai installée à Auckland. J'ai adoré cette ville, tu vas l'aimer aussi. Et tu vas adorer le bar musical dans lequel on investit, je sais que tu as déjà vu les photos mais tu ne peux pas vraiment te rendre compte de l'espace ! En plus, la déco est géniale, Walter connaît un tas de groupes géniaux, l'ambiance va être torride ! J'ai tellement hâte... »

Sophie se rappelait très bien le ton exalté de Karine. Elle ne pouvait imaginer que Karine ait changé d'avis un mois après.

« ... Tu me connais Clara, j'ai tout calculé, j'ai même compté les billets d'avion pour la Nouvelle-Zélande, un tous les deux mois, et il me reste onze mois à travailler avant de pouvoir partir. Il faut encore finir de payer le bar et donner un apport correct pour acheter la maison qui nous plaît. J'ai envie que tout soit parfait en arrivant là-bas. En se voyant une fois par mois, on arrivera à tenir. Après, à nous la belle vie ! »

Karine n'avait aucune raison de ne pas venir chercher l'argent qui lui permettait de gagner dix mois sur ses projets. Elle allait arriver.

Sophie en était là de ses réflexions quand le téléphone sonna. Elle se précipita. Son premier sentiment fut la déception en entendant une voix masculine puis une peur infâme la submergea quand elle reconnut l'avocat de sa fille, le ton qu'il employait annonçait de mauvaises nouvelles.

Pourtant, que pouvait-il y avoir de pire que la sentence énoncée un mois plus tôt ?

Malgré les déclarations d'innocence désespérées d'Alice, malgré les circonstances atténuantes, le verdict avait été sans appel : meurtre avec préméditation, réclusion à perpétuité.

Quand elle raccrocha, Sophie se dit que dans le malheur comme dans la douleur, on peut toujours aller plus loin. Alice avait fait une tentative de suicide.

Ce n'était pas un simple appel au secours, c'était un concours de circonstances qui l'avait sauvée. Elle était restée plus d'une heure dans le coma. Il aurait suffi de quelques minutes de plus avant de l'amener aux urgences pour que son geste soit irrémédiable.

Après la peur, le soulagement, la culpabilité, la frustration de ne pas serrer sa fille dans ses bras, Sophie sentit une haine brutale irradier dans toute son âme : la haine pour son mari qui n'avait pas bougé le petit doigt pour Alice, la haine pour cet avocat qui n'avait pas été capable de sauver sa petite fille adorée, pour cette Karine qui n'arrivait pas et même pour Alain qui n'était pas là pour la réconforter.

Pendant quelques longues minutes, elle cessa de penser. Il n'y avait plus qu'elle et sa haine, un bloc de haine qui ne ciblait plus personne mais la vie tout entière.

Peu à peu, la seule personne qui pouvait la soulager s'insinua dans son esprit, son cerveau se remit à fonctionner comme dans un rêve. Elle s'imaginait dans les bras de son futur amant.

Elle se remémora sa conversation avec Jules quand elle l'avait interrogé sur les cauchemars d'Alain. Il lui avait parlé de Delphine et Marinette et elle avait souri, pensant immédiatement aux contes du Chat perché – elle adorait Marcel Aymé – mais son sourire avait vite disparu en entendant ce qui s'était passé :

Delphine avait été sauvagement assassinée par l'ami de sa petite-fille Marinette, avec la complicité de celle-ci. Marinette avait expliqué à son amoureux comment rentrer chez sa grand-mère et l'avait rejoint quand il était en train de finir de la découper.

Alain connaissait très bien Delphine, elle habitait dans sa rue. Il avait vu Marinette grandir et il l'admirait de venir visiter sa grand-mère acariâtre toutes les semaines.

Tout le voisinage avait été choqué mais Alain, mal remis de son veuvage encore frais, l'avait encore plus mal vécu. Ce meurtre l'atteignait personnellement car il avait inventé et installé le mécanisme d'ouverture qui permettait aux seules personnes autorisées de rentrer chez la vieille dame. Après le drame, il avait commencé à faire des cauchemars et ne supportait plus de passer devant la maison de sa voisine.

C'est peu après qu'il avait revu Jules, descendu à Marseille pour l'enterrement de son oncle. Jules avait senti que son ami n'allait pas bien et après qu'Alain lui eut expliqué ce qui le minait, il l'invita tout naturellement. Alain, qui avait fermé son atelier pour quelques semaines, accepta.

Un volet claqua dans une chambre et, pendant qu'elle montait le bloquer, elle essaya de rassembler ses idées.

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