La ville qui comparait devant nous est en tous points semblable à n'importe quelle ville. La cohorte des passants inonde les rues, les véhicules se rangent les uns derrière les autres dans les embouteillages, à quoi s'ajoute la vie des commerces, orchestrant une formidable cacophonie assourdissante. Ce mélange forme un véritable « melting-pot » matériel et organique, où chaque personne et chaque chose se réduisent à une fonction, se placent dans un rang et se soumettent à des devoirs, sous peine d'être exclue ou de disparaître.
La vie est alors synonyme d'obligations, dictées par le temps qui tient et rend les Hommes esclaves de leurs vies. Les enfants doivent aller à l'école et obéir aux adultes, les adultes doivent travailler et se soumettre à leur hiérarchie, tandis que les personnes âgées sont désormais esclaves de leurs corps. En somme, c'est le temps qui prend inexorablement les hommes, tout en imposant un tempo particulier selon les périodes de la vie, pour diriger la société et la vie de chacun. Le temps définit le début et la fin de la journée, le début et la fin du travail, le début et la fin de la vie.
Dès lors, pouvoir prendre son temps est un privilège car l'espace d'un instant, l'Homme se libère du dictat temporel ; mieux encore, c'est lui qui le détient. C'est ce que nous faisons ici, en contemplant cette ville, où le temps ne sera plus qu'une illusion. En effet, nous ne faisons pas confiance au temps. Il se modifie comme bon lui semble, altérant la réalité en étant capable de s'accélérer de manière insaisissable ou au contraire, d'être d'une lenteur insoutenable. Par chance, le temps n'est ici ni notre allié ni notre adversaire. Il se contente de nous accompagner et se glisse à l'arrière-plan dans un rare moment de bonté.
Au loin, nous sommes alors happés par un halo timide qui s'échappe d'un hôtel. Quelconque, le bâtiment est posé là de manière banale, comme lassé du va-et-vient incessant de cette fourmilière humaine et mécanique. Autour de lui, brûlants d'impatience à l'idée de pouvoir concurrencer l'établissement maussade, les boutiques, hôtels et restaurants se sont ornés d'artifices en tous genres et se sont munis de leurs plus beaux apparats. La nuit tombée, les enseignes et les pancartes profitent de l'obscurité pour prendre vie. Luminescentes, pétillantes et scintillantes, elles s'éveillent et font danser les rues dans une frénésie de lumière permanente, tout en hurlant au monde leur existence. Encerclé au cœur d'un tourbillon et d'un déchaînement de feu, le petit hôtel est comme pris dans un étau, aveuglé et nu face à tant d'ardeur et de passion. Ses néons, plus ternes et moroses, peinent à se frayer un chemin à travers l'étincelante concurrence. La couleur rouge pâle qui émane de l'enseigne résiste, à bout de souffle, aux agressions avoisinantes et incarne une ardeur et une gloire d'antan. C'est précisément en observant cette façade agonisante que nous avons porté une attention particulière sur cet hôtel.
Elle est une impérissable mourante qui est à la fois l'âme et le témoin d'une époque que le temps veut effacer. Comme une oasis au milieu du désert, la présence de l'hôtel est de l'ordre d'un heureux inattendu, redonnant vie et espoir à un passé flamboyant. C'est pourtant dans cette quête d'une oasis que la vie d'un homme peut se transformer en mirage et être noyée dans l'infini. C'est ainsi qu'un être a pu se retrouver piégé dans une temporalité hypnotique, figé au temps d'hier, d'aujourd'hui et de demain à la fois, sans issue de secours.
Sur notre chemin, les Hommes se pressent machinalement dans les rues, bousculés par le temps qui ne leur laisse que peu de répit. Nous-mêmes sommes transportés par la marée humaine, qui nous entraîne de rue en rue dans un bourdonnement inaudible. Le spectacle lumineux des enseignes contraste avec la mine terne et assombrie de ses acteurs. Nous portons notre regard sur ces lumières qui prennent de haut les passants et les surplombent de leur éclat
Il est difficile pour les Hommes de rivaliser avec une pareille splendeur, de se faire connaître au monde avec une pareille virtuosité. Pourtant, à mesure que le jour se lèvera, les lumières tireront leur révérence une à une, avant de sombrer le jour, dans le calme et la banalité de l'oubli. Alors, par orgueil et puisque leur beauté est éphémère, les lampes, les ampoules et les néons s'unissent pour tenter de nous aveugler d'émerveillements. Nombreux sont alors les Hommes qui cèdent à la volonté luminescente, rentrant dans les bars, restaurants et boutiques. Ils y voient un refuge à leur vulnérabilité, un moyen de semer le temps ou au contraire un moyen de le rattraper. Le convoi humain se vide et se remplit, çà et là, au gré des enseignes, dans un flux perpétuel.
Nous tournons, lors d'une bifurcation, dans une rue identique aux précédentes, à la différence notoire que la foule a disparu. Seules les lumières hurlent encore dans le silence, en se réfléchissant sur les routes et les trottoirs déserts. Pourtant, plus faible et timide que toutes les autres, l'une d'entre elles se distingue de manière singulière. En levant le regard en direction du jet lumineux, notre attention se fixe une fois encore sur le bâtiment. Cette fois, nous nous sommes rapprochés, ses traits sont nets et nous percevons ses plus infimes détails. Le mot « Hôtel » est composé de néons autrefois écarlates, éclairant avec difficulté une façade d'acier sans véritable trait distinctif. L'enseigne orne le sommet de la structure et domine la rue. La hauteur du bâtiment est peu impressionnante, ridicule même, comparée aux colosses avoisinants qui semblent se prolonger infiniment vers le ciel. Les fenêtres semblent guetter et observer nos moindres faits et gestes dans l'ombre. Fermées, elles paraissent hostiles, les rideaux barricadant et empêchant toute intrusion dans les chambres. Nous les fuyons du regard et remarquons un porche gris, marqué par le tempsSur celui-ci, trône fièrement en son sommet, le mot « Casino », inscrit dans un rouge triste et résigné. Sous le porche, des ampoules pendent comme des stalactites de lumière, éclairant l'entrée du bâtiment. Bien que timides et vieillissantes, elles nous enveloppent de leur aura violacée, tout en nous invitant à pénétrer dans l'édifice.
Comme si elle guidait notre regard, la lumière fait alors apparaître, maladroitement stationnés de part et d'autre de l'entrée, deux pots rectangulaires dans lesquels sont emboîtés des buissons verts à la coupe ronde et millimétrée. Le contraste entre le réceptacle et son contenu donne à ces ornements une mine grotesque et pathétique dont la fonction est d'être les gardiens patauds de l'entrée. La brillance, qui nous paraît un court moment plus intense, semble alors vouloir nous attirer plus près de la porte encore, qui nous apparaît désormais distinctement.
Tout en largeur, elle est une étrange créature de verre et de bois, habillée d'un vitrail raffiné où se dessinent des motifs et des lignes informes, rappelant abstraitement les contours d'un arbre. Le bois vient sceller la grâce et la fragilité du verre, en y ajoutant sa touche de robustesse pour parfaire une porte harmonieuse et élégante. Cependant, dans sa grande pudeur, elle ne laisse rien entrevoir de ce qu'elle rescelle. Seule une timide et paisible luisance orangée émane du vitrail, pareille à l'aube naissante, et vient mourir à nos pieds. Ces rayonnements semblent ainsi, à leur tour, vouloir guider nos pas pour qu'inexorablement nous avancions. À présent en mesure de saisir la poignée, nous nous arrêtons un instant pour l'examiner. Celle-ci se distingue curieusement de l'harmonie générale de la porte. Prise verticale de tirage, la poignée d'un noir délavé rompt avec la poésie du vitrail et du bois par des lignes sévères et rigides. En fer, elle affiche sa confiance par une allure certaine et impassible, convaincue qu'elle est la pièce maîtresse de l'établissement. Depuis des années, il n'est pas un seul individu qui ne soit venu à sa rencontre, pas une seule personne qui n'ait été accueillie par elle. Au fil du temps, si les Hommes vont et viennent, la poignée, elle, demeure, s'imprégnant de leurs passages. Elle a vu défiler des hommes et des femmes aussi médiocres qu'exceptionnels, aussi honnêtes qu'hypocrites et aussi heureux qu'en désarroi, chacun laissant à son passage, une marque indélébile. Alors, face à elle, nous ressentons toute la prestance et la détermination dont elle est solidement armée, entêtée à remplir son rôle de toujours. Avant de la saisir, nous nous retournons une dernière fois pour contempler la rue muette, où dansent les rayons de lumière. Au moment d'entrer, comme leur mission accomplie, les ampoules rouges du porche se sont éteintes.
Je ne me souviens pas depuis combien de temps je suis réveillé. Je ne me souviens pas non plus depuis quand je suis dans cette chambre d'hôtel. Allongé sur mon lit, je regarde fixement le plafond beige avec une certaine béatitude. Mon ventre nu, se soulève paisiblement à chaque inspiration, avant de revenir calmement à sa position de départ. Seul le son du système de ventilation se fait entendre et berce la chambre par son ronronnement léger.
En laissant tomber ma tête sur la droite, je m'aperçois que les rideaux de la chambre sont tirés, ne laissant entrevoir du monde extérieur que de timides rayons nocturnes qui se faufilent à mesure que la draperie est ballottée par une brise légère. J'oscille la tête de l'autre coté en direction d'un faible halo lumineux. Posée sur une petite table de nuit en bois, une lampe de chevet répand son aura autour d'elle. Son abat-jour en verre voûté vient s'empaler sur un pied en bois court mais robuste. Sa lueur paisible se pose sur mon paquet de cigarettes qui orne la table de nuit. Je décide d'en prendre une et de l'allumer. À mesure que la cigarette se consume, une fumée fantomatique s'élève puis s'évanouit dans l'air, enrobant la chambre de son parfum calciné. J'examine les objets qui gisent sur la table de chevet. Je remarque la clef de la chambre et décide de la prendre pour l'observer, le temps de fumer.
La forme du panneton est classique ; dentelé. Des encoches apparaissent comme une chaîne montagneuse aux sommets variables qui se prolonge jusqu'à l'anneau. Agrippée au petit instrument, une plaque boisée fait office de carte d'identité et renseigne le nom ainsi que l'adresse de l'hôtel. Au-dessus, gravé dans le bois, le numéro de chambre ; 105. Je me lève et range la clef dans ma veste pour ne pas l'oublier en sortant. En marchant, mes pieds nus sont chatouillés par une moquette couleur cuivre. À chaque pas, mes orteils et mes plantes de pieds s'enfoncent dans ce sol moelleux et malléable comme s'il prenait la forme de mon pied pour l'envelopper avec douceur. Ce parterre de fibres délicates est accompagné de murs aux couleurs bienveillantes. Le papier peint, couleur saumon grisé, enveloppe la pièce pour apporter de la chaleur et de la sérénité. Pour parfaire le décor, un petit meuble rectangulaire en bois massif vient garnir l'espace en face du lit. Près de la fenêtre, en face de la porte d'entrée, un fauteuil patiemment installé reste impassible. Lorsque j'actionne l'interrupteur, la grande lampe cramponnée au plafond se réveille brusquement. Deux tableaux abstraits d'un goût incertain m'apparaissent et semblent vouloir désespérément peaufiner l'habillage général de la chambre. Toujours en sous-vêtements, j'écrase mon mégot dans le cendrier et me dirige vers la salle de bain pour me passer de l'eau sur le visage afin d'essayer de m'extirper de cette torpeur.
En rentrant dans la salle d'eau, une baignoire opulente domine la partie droite de la pièce.
Ses quatre pieds minuscules parviennent, miraculeusement, à soutenir son corps démesuré. Le lavabo qui me fait front lorsque je pénètre dans la pièce est apprêté d'un miroir de taille conséquente. C'est alors qu'avant d'avoir pu ouvrir le robinet, je rencontre mon reflet dans la glace.
Mes cheveux noirs et raides, tirés vers l'arrière, se rangent derrière mes oreilles timides. S'ils sont ordonnés et plaqués sur mon crâne, une mèche insubordonnée vient régulièrement s'écraser sur un front marqué par le temps. Mes yeux verts sont armés d'une ardente passion, tempérée par les caresses de mes cernes discrets, qui laissent pourtant entrevoir une âme affaiblie par une vie âpre. Des sourcils noirs et épais viennent habiller mon regard, pour lui donner un air plus robuste qu'il ne l'est réellement. Mes joues, creuses et tapissées d'un léger duvet de pilosités, portent la marque et les entailles infligées par les peines de la vie. Les rares moments de bonheur n'ont pas su s'inscrire sur mon visage. Les traits fins de mes lèvres incarnent une douceur passée qui a laissé place à une froide et maladive langueur. En se fondant discrètement entre mon nez droit et mon menton pointu, ces deux lèvres craquelées et scarifiées portent tout le sillage du temps. Impassible, je fixe ce visage que je ne reconnais plus, moulé par la vie. Immobile, j'observe cet autre moi, comme si chacun de notre côté, nous attendions qu'un de nous deux se mette à parler. J'anticipe les reproches qu'il s'apprête à me faire, je ne les connais que trop bien. Alors, pour ne pas lui laisser une chance d'en dire davantage, je détourne le regard. En sortant de la pièce, je sais qu'il continue de m'observer, stoïque et accusateur.
Toujours comme ayant un voile devant les yeux, j'entends le rythme précis et saccadé émis par la montre provenant de ma veste. Quelle heure est-il ? Je plonge la main dans ma poche intérieure et en ressors ma montre. La petite aiguille poursuit son marathon infini, captive du temps et de son enclos de verre. J'observe avec compassion cette détenue, seule, forcée au bagne, qui ne se résigne pas à travailler indéfiniment. Les deux autres forçats ont abandonné la lutte, inertes. Le temps n'hésite pas à détruire même ses plus fidèles serviteurs. Je décortique l'engin pour tenter de redonner vie aux aiguilles ; en vain. Je replonge la montre dans ma poche, j'irai la faire réparer plus tard. Après tout, le temps n'a plus d'importance.
J'enfile machinalement une chemise puis un pantalon de costume. À force d'habiter partout et nulle part à la fois, on prend l'habitude de ne plus exister. Tellement, que je ne sais plus depuis quand je suis arrivé ici. Je cherche à me faire oublier, à me fondre dans le décor pour faire passer le temps, et alors inévitablement le temps passe. Je ne sais pas où il me porte, mais je l'accompagne.
J'habille mes pieds de chaussettes noires et enfile mes souliers marron, parfaitement cirés. Je ferme la lumière. Avant d'ouvrir la porte, je m'imprègne de l'atmosphère de la pièce plongée dans l'obscurité. Je ne suis pas misanthrope mais j'apprécie la protection qu'offrent l'obscurité et la solitude. Dans le noir, personne ne nous juge, personne ne peut nous voir autrement que ce que nous sommes ; des masses obscures indistinctes. J'inspire profondément et me laisse bercer par la brise. Seule une lueur spectrale émane faiblement de derrière les rideaux, qui dansent au gré du vent, tandis que toutes les autres entités sont paisiblement figées dans l'ombre. Satisfait, je sors la clef que j'introduis dans le verrou et ferme la porte.
Mes yeux peinent à rester ouverts pendant quelques secondes. J'arpente alors le long couloir jusqu'à l'ascenseur. Vêtus d'un papier peint rouge à l'air sévère, les murs imposent un air grave et solennel. Pris en tenaille entre leur étroite volonté, je m'incline en silence. Au plafond, espacée minutieusement, une ligne infinie d'ampoules enfermées dans des coupelles de verre guide mes pas. Les rayons discrets semblent vouloir créer une atmosphère placide et paisible qui force même les murs à adoucir leur caractère. Au sol, mes pas sont étouffés par un tapis qui s'étend jusqu'au bout du couloir. Sa texture souple et tendre s'oppose aux semelles rigides et rêches de mes chaussures et s'impose comme la gardienne du silence. Des motifs fleuris et fins saluent l'élan poétique initié par les lumières. Le long de mon chemin, je croise des dizaines de portes en bois clonés, qui ne se distinguent que par les numéros dorés qui y sont greffés. Lorsqu'au milieu du couloir je tourne sur la droite, l'ascenseur gris métallique patiente.
J'enfonce le bouton qui s'illumine aussitôt. Pendant que les étages défilent, j'observe ce vieux gardien qui veille avec sagesse et dévotion sur les hôtes qui arpentent son établissement. Je regarde sur ma gauche, vers l'infini couloir qui continue de s'étendre de manière vertigineuse. Derrière moi, je discerne vaguement que, de manière labyrinthique, deux allées semblent se séparer dans deux directions opposées, défiant les plus téméraires de s'y aventurer. L'ascenseur me signale son arrivée et m'invite à me hâter, alors que les portes coulissent, une par une, pour révéler sa cabine. J'accepte son invitation ; je monte. Je pousse le bouton du niveau moins un où il est indiqué « bar-casino ». Les deux portes se referment calmement en glissant gracieusement jusqu'à se verrouiller.
Pendant un court instant alors, j'ai vu les murs s'étirer et s'allonger encore, dévorant l'intersection qui était derrière moi, refermant le piège dont il ne reste plus qu'une impasse. Dans la capsule spacieuse, je suis seul avec cet autre moi qui est apparu pour me tenir compagnie dans l'immense miroir qui agence le mur. Je converse avec lui, le temps qu'il me fasse remarquer que ma mèche s'est encore insurgée et qu'elle s'est écrasée sur mon front. D'un geste vif et bien coordonné, je force l'insubordonnée à rejoindre les rangs, en la consignant derrière mon oreille. Puis, satisfait de mon examen devant la grande glace, je tourne le dos à mon jumeau. L'ascenseur se pose délicatement et la porte s'ouvre. D'un pas assuré, je me dirige vers l'entrée du bar. Mon reflet, vexé d'avoir été ignoré, s'en est allé. Délicatement, la porte de l'ascenseur s'est refermée, puis le vieux gardien s'élève et disparaît pour patrouiller aux différents étages.
Je m'engouffre dans le vaste espace qui pullule de monde, d'où s'échappe une musique à l'air nostalgique et jazzy, qui se fraie un chemin pour murmurer sa mélodie malgré le brouhaha environnant. Comme synchronisés, le rythme musical fait danser ce regroupement d'individus et accompagne leur valse. Une ambiance de gaieté et de joie hystérique se dégage de cet endroit plein de vie. De vastes lustres dorés aux mille lumières survolent la joyeuse assemblée et sont retenus de justesse par le plafond, illuminant les visages de la foule désordonnée d'une lumière chaude et éclatante.
La salle est surplombée par une structure voûtée démesurée qui s'élève à une hauteur formidable, où s'évapore la fumée des cigarettes, des cigares et des pipes. J'allume une cigarette pour me fondre dans le tableau.
Les murs dorés, parés de motifs abstraits, non sans rappeler des écussons royaux, enveloppent leurs invités pour parfaire l'âme grandiose de la pièce. Entourant les tables, des masses informes d'individus sont accaparées par le jeu et charmées par l'attrait du bénéfice. À chacune d'elles, des hommes et des femmes se distinguent, animant avec une main efficace et rodée, les différents ateliers auxquels s'adonnent de grands enfants. Tous parés d'une veste sans manche noire qui recouvre leur chemise blanche, les croupiers sont les artisans de cette inépuisable fourmilière du divertissement. Sur un de ces îlots du jeu, comme une véritable machine hypnotique, la roulette tourne à une vitesse effrénée. Les numéros blancs et les couleurs rouge et noire défilent à toute allure. Les heureux parieurs retiennent leur souffle, ensorcelés par l'espoir et l'appât du gain et ne lâchent pas du regard la petite bille blanche qui s'affole au milieu de l'infernal tourbillon, interdisant à quiconque de prédire quand elle s'arrêtera. Les badauds environnants s'égosillent joyeusement à encourager la chance de l'un ou de l'autre. Une fois la délirante machine arrêtée, c'est le moment de l'exultation pour les uns tandis que les autres, rageurs et à l'esprit revanchard, sortent déjà une nouvelle liasse de billets. Sur un autre espace de jeux, les bluffeurs dilettantes s'affrontent aux cartes. Armée d'une robe bleue, une femme regarde son voisin d'en face d'un air défiant, tandis que ses boucles d'oreilles et son collier de pierres précieuses reflètent sa confiance avec malice. Sur son flanc droit, un homme peine à cacher son dépit à mesure qu'il se penche discrètement sur la gauche pour espionner le camp adverse. Sa mission accomplie et sans avoir alerté le croupier ni sa victime, il termine son verre d'une traite pour oublier la débâcle imminente. Je joue des coudes au milieu des tables et des joueurs enivrés pour rejoindre, tant bien que mal, le bar reclus au fond de la salle.
Plus remarquable encore que la masse et le vacarme générés par les tables de jeu, c'est l'indicible silence et l'état de transe dans lequel se retrouvent les joueurs solitaires des machines à sous. Dense et ordonnée, cette artificielle forêt a poussé au milieu de l'immense pièce. Les boutons et touches en tous genres diffusent de relaxantes lumières de toutes les couleurs. Rectangulaires, leurs têtes dégagent un air amical et les troncs rigides en font, en apparence, de petits robots inoffensifs. Cette façade est là pour masquer leur véritable identité. Le temps s'allie aux côtés de ces malfrats pour piéger les Hommes. Ces « one armed bandits » comme certains les surnomment, tiennent en otage leurs victimes qui se font extorquer petit à petit. C'est un infini continuum pour ces victimes du hasard. Une fois introduit, l'argent est instantanément dévoré par cet ogre insatiable qui manipule sa victime selon son bon vouloir. Au début, il paraît inoffensif, généreux même, s'il est dans un jour clément. Cependant, il montre rapidement son vrai visage. Il donne pour mieux reprendre, poussant ses victimes à consumer leur argent et à se consumer elles-mêmes. J'observe les âmes dépitées qui errent de machine en machine, tentant de déjouer le piège tendu par cette bande organisée. Je ne connais que trop bien cet engrenage hors du temps. Je fais une pause avant de poursuivre ma route. La gorge serrée, je commence la traversée. Chaque bruit produit par les joueurs, chaque son émis par l'orchestre de machines, torture mon âme. Mon corps réagit irrépressiblement à ces appels des abysses. Mes dents se serrent, mes glandes salivaires s'affolent à l'appel dévorant du jeu. Mon cœur se comprime impérieusement et tente de me soumettre à mes passions. Mes poings se crispent en représailles, en tant que derniers remparts salvateurs. Ces quelques mètres semblent ne jamais s'arrêter, comme si le temps prenait un malin plaisir à se ralentir et devenir le tortionnaire de mon être tout entier. Après une interminable souffrance, j'arrive essoufflé et transpirant au bar. Je m'écroule sur le tabouret.
- Un scotch, dis-je haletant.
Aussitôt, le verre glisse jusqu'à moi et les glaçons tourbillonnent au hasard dans le réceptacle de verre. Je m'empresse de me désaltérer. Le scotch enrobe mon palais de son moelleux et m'octroie un moment de répit. Je sors un mouchoir de ma poche pour essuyer les gouttes qui dévalent sur mon front. Je prends une profonde inspiration et ferme les yeux un bref instant. Je suis de nouveau seul, dans l'univers du néant. Je suis en sécurité, je peux reprendre le contrôle de mon corps. Calmé, j'ouvre les yeux de nouveau. À mesure que le précieux nectar diminue, j'observe toutes les liqueurs et les alcools bien ordonnés qui se tiennent en rang, encadrés par des petites ampoules, d'où s'échappe une luisance prospère. Le bourdonnement proche de l'entrée me parvient légèrement. J'allume une cigarette. J'entends le battement précis de ma montre que je sors pour retrouver la notion du temps. Vérification faite, tout reste figé dans le petit enclos de verre, si ce n'est la petite aiguille qui poursuit son périple, inlassablement, dans le fol espoir de raviver ses deux compagnes dans la réalité du temps. Je pourchasse l'aiguille des yeux avec une concentration telle, qu'elle seule résonne désormais, comme si tous les sons s'étaient brutalement tus. Finalement, je demande l'heure au barman :
- Il est vingt et une heures.
Au même instant, une alarme stridente retentit ; c'est le jackpot pour un malheureux élu. À peine a-t-il laissé déborder sa joie que sa mine pâle se ternit. Il insère machinalement l'argent et reprend son labeur dans le vain espoir de gagner plus encore. Spectateurs et envieux, ses codétenus redoublent d'efforts et de passion pour goûter à leur tour, à un bref instant de liberté. Rapidement, je détourne le regard.
Je me perds dans mes pensées et me retourne face au bar. Je regarde les glaçons fondus qui flottent dans le liquide orangé quand une senteur délicieuse vient embaumer mes narines, me sortant de mon confort. Happé par le doux parfum, je remarque alors que la femme en bleu qui jouait tout à l'heure s'est assise à côté de moi. Ses lèvres, habillées de rouge, dévoilent tout leur pulpeux. Des larmes dévalent discrètement le long de ses joues marquées, avant de venir s'écraser sur le comptoir. Son visage téméraire et défiant a disparu. Elle ôte ses boucles d'oreilles une à une qui se sont transformées en pierres grises et sans valeur. Elle les enferme dans son sac à main. Sa chevelure blonde vient couvrir ses épaules et le haut de son dos dénudé, abîmé par le temps. Voyant que je l'observe avec insistance, elle se tourne vers moi.
- Ne vous inquiétez pas, ce n'est rien, dit-elle dans un sursaut de dignité.
Je lance froidement :
- Vous aviez l'air de tout rafler au jeu ?
Elle esquisse un sourire timide.
- Vous avez raison.
Une pause s'ensuit et son visage s'assombrit lentement. Sa peau, bien que fanée, ne fait pas mourir sa beauté. Ses yeux, d'un bleu intense, me transpercent du regard. Il émane de cette femme, pourtant accablée, un charme que le passage des années n'a pu lui ôter. Comme un enfant, je suis intimidé par son aura et sa prestance innées. Je balbutie.
- Je peux vous offrir un verre ?
- Volontiers.
Nous noyons nos tourments en silence. Il faudrait parler, mais pour dire quoi ? Les gorgées se succèdent, sans qu'aucune parole ne soit prononcée.
Finalement, elle s'arrête de boire un instant, le regard vague. Elle se tourne vers moi et dit avec dépit.
- Vous savez, les gens me jugent rapidement. Les tenues mondaines, les ornements luxueux, l'argent à portée de main ; comment pourrais-je me plaindre ? Vous pouvez penser que je devrais m'estimer heureuse, que je suis ingrate. Alors que je reste muet, elle poursuit d'un ton désormais accusateur :
- Mais voyez-vous, j'ai été achetée par des bijoux et des promesses. Un homme m'a vendu le monde, et naïvement, je l'ai cru sincère, je pensais en être le centre.
Elle tire sur son collier et me le montre avec ardeur maintenant :
- Il me promène, comme pour exposer fièrement sa trouvaille au monde. Je suis baladée avec des laisses luxueuses autour du cou ! De nouvelles larmes humidifient ses yeux.
Elle s'empresse de les sécher avec ses mains entaillées, cependant délicates avant de reprendre avec résignation :
- Mais pour lui, l'univers se résume aux machines à sous et à l'alcool. C'est sans issue.
Ces accusations résonnent en moi, comme le rappel de celui que j'étais, et qui réside encore au plus profond de mon être, prêt à reprendre le dessus à chaque faiblesse. De plus, pourquoi se confier à moi ? Coupable et déstabilisé, je reste muet.
Me voyant contrarié, elle reprend :
- Vous savez, il y a bien longtemps que j'ai renoncé au bonheur. Vous n'y êtes pour rien.
Sur ces mots, elle se lève et repart aussi vite qu'elle était apparue, ne laissant derrière elle qu'un sillage olfactif. Je ne m'inquiétais pas pour elle ; mais plutôt de mes souvenirs qui tentaient de surgir du passé.
De nouveau seul avec moi-même, ses mots se répètent en boucle contre mon gré. Cependant, elle avait tort. Toutes les histoires ont la même issue et l'Homme doit l'accepter. La véritable lutte, c'est de pouvoir remplir les pages vierges de sa vie, afin d'en faire une œuvre que l'on peut fièrement exposer. La mienne est enfermée et demeure inaccessible. Je vide mon verre qui se remplit aussitôt.
Je regarde tous ces gens qui fourmillent de vie. Dans un coin de la salle, je remarque cependant qu'une figure est assise, seule. Je perçois mal ses traits. Orientée vers moi, j'ai l'impression qu'elle m'observe. Mon regard s'échappe et je fixe le bar. Les bouteilles de verre et les liqueurs sont toujours à leur place. Le barman n'est plus là. Je porte de nouveau mon attention vers la silhouette informe. Celle-ci a disparu. Je m'aperçois avec stupeur qu'elle est désormais sur une machine à sous. Elle continue de faire peser sur moi ses yeux glaçants. Personne ne semble remarquer cette ombre insolente. Je décide de l'ignorer et ferme les yeux pour tenter de me raccrocher à la réalité. Je pose les mains sur mon front pour recouvrir mes paupières. Debout au milieu d'un paisible océan de noirceur qui s'étend à l'infini, je reste impassible. Ici, le temps n'existe pas. Ce refuge immatériel est inaccessible au monde. Pourtant, l'espace d'un instant, je crois voir une ombre encore plus intense que l'obscurité elle-même. Pris d'effroi, j'ouvre les yeux et regarde autour de moi. Rien. Je me lève pour aller rafraîchir mon visage dans les toilettes.
Je suis seul dans la vaste salle blanche. Je me dirige vers un des quatre lavabos. J'actionne la manette dorée du robinet qui crache instantanément l'eau que j'applique partout sur mon visage. Je respire profondément tout en me regardant dans le grand miroir au-dessus du robinet. Mon reflet m'apparaît nettement sans que j'aie l'impression qu'il s'agisse de moi. Comme dans un rêve, j'ai le sentiment de m'observer à travers les yeux d'un autre, tout en ayant conscience de ce que je fais et de ce que je suis. Une fois le robinet fermé, le silence règne en maître. Je guette chaque recoin, prenant chaque ombre pour une silhouette menaçante. Certain de ne pas être suivi, je retourne au bar. Assis, je continue à m'imbiber de bonheur à chaque gorgée. À peine terminé, mon cœur et mon âme en redemandent, afin que ce plaisir revienne. Ne percevant plus aucun bruit, je me retourne. Je suis seul dans l'espace béant. Hébété, je contemple l'horizon, où toute vie s'est évaporée. Pourtant, au loin, debout au milieu des tables de jeu désormais désertes, l'entité est réapparue et me fixe intensément.
Pris d'une colère fiévreuse, je me lève d'un bond et me dirige vers cet individu. D'un pas précipité et désordonné, j'avance pour confronter mon perturbateur. J'ai déjà dépassé les machines à sous sans même m'en rendre compte, tant mon esprit enragé est accaparé par cette silhouette. Alors que je me tiens au milieu de l'archipel des tables de jeu, mon regard se jette sur la vaste étendue. Je scrute chaque recoin, chaque ombre, chaque espace de jeu. Une fois encore, toute menace semble s'être évanouie. Soudain, je remarque une ombre se hâter vers la sortie. J'accélère en direction du fuyard, jusqu'à l'ascenseur. Là, plus rien ni personne ne se manifeste. Hagard, je patiente dans l'espoir de retrouver sa trace.
Après cette course déconcertante, je tente de retrouver mes esprits. Je décide de remonter dans ma chambre pour oublier cette rencontre déplaisante. Je fume une cigarette pour me détendre. Arrivé au premier étage, je sors de l'ascenseur et me retourne pour m'assurer que je ne suis pas suivi. Les lumières semblent s'être assombries. Je m'enfonce dans le couloir qui mène à ma chambre quand mon regard est irrésistiblement attiré derrière moi. Alors, se tenant droit et face à moi au milieu de l'allée, la silhouette me défie du regard. Cette fois, je suis assez proche pour distinguer qu'il s'agit de celle d'un homme. Néanmoins, je n'arrive toujours pas à voir précisément son visage. Je me lance à sa poursuite. Le sol, si calme tout à l'heure, se déforme et se met à ballotter sous mes pieds comme une mer déchaînée. Je m'écrase sur le sol, percutant le mur. Je me relève, hystérique, et continue ma course. Les lumières sont pratiquement mortes de leur brillance. Dans le couloir, seuls les yeux de cet homme, pareils à ceux d'une bête, me transpercent d'un regard défiant. Je poursuis ma chasse à l'homme, avant d'arriver au milieu d'une intersection. Au bout d'un de ces deux chemins, l'individu lit un journal. Je me jette dans sa direction, décidé à ne pas le laisser s'échapper. Lorsque j'arrive à sa hauteur, un mur en brique délabré vient clore l'impasse. L'homme a disparu. Il n'y a aucune porte.
Au sol, je ramasse le journal qui ne contient que des photos et des articles sur moi. Je pose mon front contre le mur frais pour tenter de fuir cette hypnose. Je remarque alors que des briques sont manquantes. Lorsque je regarde au travers, je vois ma chambre, et surtout mon lit, sur lequel un homme est en train de lire. Je manque une nouvelle fois de tomber en arrière après cette invraisemblable vision. Le journal que j'avais dans les mains a disparu. Les lampes sont désormais cassées et le tapis déchiqueté. Un sentiment de malaise général m'envahit. Je ne comprends plus où je suis ni comment je suis arrivé là. Je tente tant bien que mal de retrouver mon chemin. Les numéros de chambres défilent et tournent autour de moi à une vitesse folle. Je perds peu à peu mes sens qui commencent à s'engourdir. Ma vue faiblit et le tremblement du sol redouble de violence. Autour de moi, tout se trouble jusqu'à finalement disparaître. Tout s'est arrêté. Je ne distingue plus rien. J'entends seulement l'aiguille de ma montre qui résonne dans l'immensité du silence, me rappelant inlassablement que l'avancée du temps est inexorable et qu'elle finira toujours par me rattraper.