Genre Classement
Télécharger l'appli HOT
Accueil > Aventure > Dans l'ombre de la gloire
Dans l'ombre de la gloire

Dans l'ombre de la gloire

Auteur:: Hugo Chabrier
Genre: Aventure
A l'aube de l'ère industrielle, une frégate expéditionnaire s'amarre aux rivages d'une terre abandonnée des humains depuis près d'un millénaire. Dirigée par un capitaine expérimenté du Royaume d'Auxis, une troupe de soldats novices débarque dans l'inconnu pour chasser une ancienne menace.

Capítulo 1 Dans la trace des pairs

L'ancre massive pénétra lourdement les profondeurs de la Mer des Bouillons. Les matelots, penchés par-dessus le bastingage, débattaient sur le nombre de secondes que mettrait le grappin à toucher le récif. Ils chahutaient, se gratifiant de coups de pompons lorsqu'ils estimaient qu'un camarade digressait. Il régnait sur la proue une atmosphère bon enfant malgré les relents nauséabonds de la marée descendante. Ils firent tourner une pipe de tabac en observant les besogneux soldats s'activer sur le pont principal.

Un mousse, l'oreille accolée sur un des maillons de la chaîne, donna le signal aux autres que la frégate était amarrée ; c'était l'heure de mettre les chaloupes à flot. Une agitation violente anima les effectifs aussitôt le mot passé. Le débarquement devait être achevé avant que les derniers rayons du Soleil ne s'évanouissent à l'horizon, là où sommeillait leur patrie à tous. Ferdinand Ocrepied, à la poupe, contemplait les rais s'évanouir avec gravité. Malgré des décennies passées à naviguer entre les îles de l'archipel, l'océan et ses courants demeuraient mystérieux. Lui, éminent capitaine et membre du conseil d'amirauté, regrettait la décision prise par le couple royal de mener à bien cette expédition, et ce depuis qu'il en avait eu vent.

Il fit claquer sa longue vue et la confia à son second, un homme si rabougri que son tricorne semblait flotter dans les airs, vu de haut.

- Tu connais tes prérogatives, Rasof. Je tâcherai de te tenir informé au mieux de nos découvertes. Mais avec les victuailles laissées à bord, l'équipage et toi tiendrez aisément quinze jours.

- Aye-aye, mon capitaine ! J'ai cru qu'on fendrait plus la mer tous deux à cause de cette foutue guerre, beugla le chétif en dansant sur ses deux jambes. Fais confiance, comme à la belle époque ! Bon amusement avec le geignard ! Ah !

Ferdinand réprima un rire et fit signe au second de baisser le volume de ses railleries, les soldats émergeaient des ponts inférieurs, sans doute suivis dudit geignard au sang bleu.

Les voyageurs furent guidés par les matelots à leurs vaisseaux. Ces derniers glissèrent le long de la coque, passant devant les sabords relevés et la bouche béante des pièces d'artillerie.

Les rameurs eurent un mal insensé à rejoindre le rivage tant le courant, à cet endroit de la Sphère, était malicieux. Mais au prix d'un effort collectif et coordonné, les troupes de Sa Seigneurie purent atteindre le rivage sans encombre insurmontable et ainsi souiller de leurs bottes le sable lisse et blanc de cette partie de l'île des Déchus.

- Quelle joie de vivre cette épopée en ta compagnie, Ferdinand. Père et mère n'ont pas tari d'éloges te concernant. J'ai presque cru qu'ils te préféraient à moi ! Ah !

- Sa Majesté me flatte mais il n'en est rien, bien entendu ! rétorqua l'officier en esquissant un rictus de circonstance.

Le premier humain à quitter sa barque fut tout naturellement Sa Seigneurie Quentin de Paravie, Dauphin d'Auxis, royaume héritier de la lignée des Alfranquins, une puissante filiation solaire longtemps crainte à travers le continent.

Il fut suivi de près par son capitaine, Ferdinand Ocrepied, ordinateur de l'expédition militaire, héraut de ses gracieux souverains, sage parmi la vieille garde des officiers auxiens.

Tandis que le Dauphin observait la vaste pinède adjacente à la plage, jouant avec les boucles de sa perruque blanche poudrée, l'officier se tourna vers les siens qui s'amassaient sur la mince bande meuble avec précaution. Il souffla un coup succinct dans son sifflet pour que la troupe se meuve en pelotons impeccables.

- Voici donc mille ans, Majesté, qu'aucun Auxien n'a plus foulé cette terre impie. Vous marchez ainsi directement dans les pas de votre ancêtre, le Roi Pierre Alfranquin, seul humain assez téméraire pour repousser les ténèbres et...

- ... et assurer la paix au monde entier, acheva l'adolescent aux épaulettes scintillantes. Quand on sait ce que ce royaume a fait pour le bien de tous et lorsqu'on voit comment nous, sauveurs, sommes désormais traités sur Continentis... Tout le monde n'accorde pas le même respect à la mémoire, n'est-ce pas, Géraldine ?

- Il est vrai, Monseigneur. Les ballades solaires ne sont plus à la mode, que cela soit en Era ou en Orvalée. »

Le Dauphin cracha avec dédain. « Ils verront, ces faquins. Maître Ferdinand !

- Oui, Monseigneur ?

- En combien de temps rejoindrons-nous la citadelle ?

- Nous y serons avant la tombée de la nuit si les textes de nos aïeux sont si précis qu'on le prétend...

- Géraldine, me tiendras-tu compagnie durant la marche ? Je ne sais pas pour ces cul-terreux du continent, mais un ilien de ma qualité ne se lasse pas de t'écouter chanter.

- A votre convenance, Monseigneur, répondit la conteuse en effectuant une révérence très appuyée. Existe-t-il un chant qui vous siérait plus qu'un autre ?

- Il me semble adéquat en pareille situation d'évoquer les prouesses de feu le Pair des Rois en cette lande de disgrâce !

- Comme il plaira à Sa Seigneurie.

Ferdinand Ocrepied, qui avait connu maintes campagnes et combattu sur moult théâtres, accompagné de deux fidèles maraudeurs, prit la tête du cortège, carte et boussole tendues sous son nez aquilin, pour découvrir au plus vite la trace de l'ancien sentier.

Capítulo 2 Ballade solaire

La végétation avait repris ses droits, car cela faisait plusieurs siècles que le Clergé avait émis une interdiction formelle de fouler ce sol infesté par les démons. Port-sur-Homère, l'ancien promontoire commercial établi durant le règne de Pierre Alfranquin, à quelques centaines de kilomètres à l'ouest de leur point, était à moitié enseveli par la vase marine à cette heure. Unique vestige d'architecture humaine, avec ladite forteresse, oubliée du commun des mortels, en proie à la dureté des aléas climatiques locaux.

L'avancée fut erratique durant quelques minutes sans que le Dauphin n'en prenne aucunement conscience, mais les troupes du capitaine, malgré leur absence d'expérience pratique, n'étaient pas dénuées d'une bonne louche de persévérance. Le prince et sa conteuse marchaient quelques mètres en deçà de Ferdinand, à sa requête.

La voix cristalline de Géraldine s'élevait doucement par-dessus la colonne et se perdait dans la cacophonie des combattants en mouvement. Les notes s'échouaient sur leurs shakos noirs telle une brise crépusculaire, teintée de mélancolie.

« Le glaive brandi, imprégné de la Lumière,

Le courageux Empereur, oint des Saints Récits,

Traverse les deux bras du sage fleuve Homère,

Par ses plus valeureux et pieux sujets, suivi.

Partis si loin que le Soleil les perd de vue,

Eclairés seulement par le feu dans leurs cœurs,

Harcelés et blessés par les hordes cornues,

Les ténèbres sur eux se referment et apeurent ! »

La rondeur dont elle confisait les mots et son sens de la mélodie ajoutaient au caractère glorieux du récit, enivrant le souverain d'une frénésie juvénile. Ils allaient côte-à-côte, laissant à Géraldine le loisir d'observer le profil de Quentin de Paravie, tout absorbé qu'il était dans les vers qu'il chuchotait en canon. Sa fine bouche était surmontée d'une courte moustache brune parcourant sa lèvre charnue. Elle était presque assortie à sa peau mate, moins sombre cependant que le noir profond de ses yeux en amande. Sa nuque fraîchement rasée ne semblait ne faire qu'une avec le col de cuir ténébreux qui surmontait son uniforme écume, flanqué d'un entrecroisement de lanières dorées et de décorations honorifiques. Impeccablement ajusté à sa frêle carrure adolescente, le Dauphin avait l'allure d'un conquérant, main gauche posée sur la calotte de son sabre de cavalerie, main droite battant la cadence de ses bottines marrons cirées.

A côté de lui, Géraldine, avec sa longue jupe fluide en coton beige et son caraco pourpre, donnait l'impression de sortir tout droit d'un salon de lettrées. Mais cela n'allait guère plus loin, ses cheveux longs frisés étaient capturés sous un châle fluide de soie saumon, à la mode bohémienne. Seule une mèche châtain s'échappait pour couvrir l'arête fine de son nez.

Elle lançait de charmants regards au Dauphin et marquait régulièrement des pauses dans la restitution des alexandrins pour susciter chez lui empathie et désir, claquant parfois sa langue contre son palais pour qu'il tressaille ; si bien que les minutes s'écoulèrent avec autant d'empressement que décrut la luminosité des rais.

Ce petit jeu mesquin n'échappa nullement à l'attention de Ferdinand qui ne concevait qu'on puisse amener avec soi une courtisane dans un lieu si impropre à la sérénade amoureuse. Mais s'il y avait bien une chose dont le capitaine était certain, c'était qu'il ne fallait jamais chercher trop loin le sens des actions de la noblesse ; cela dépassait les limites de sa raison. Cette fois-ci, cependant, la décision s'avéra agréable. Ce n'était pas tous les jours qu'il avait l'occasion d'écouter une chanteuse. Le cadre était atypique pour un récital mais il lui rappela une époque moins mouvementée où ses sœurs et lui, parfois, poussaient la chansonnette dans leur demeure du Trèche. Si loin tout ça désormais...

Les soldats qui constituaient le gros du défilé portaient tous la redingote réglementaire de l'armée d'Auxis, à savoir un vêtement qui couvrait les fesses jusqu'à mi-cuisse, fermé par cinq boutons blancs sur le devant et traversé d'une bande de cuir noir pour supporter la charge de leurs bardas. Leurs pantalons rouges se terminaient par des bottes en vachette, parachevées d'une paire de guêtres blanches. On entendait constamment le cliquetis métallique de leurs fusils contre les boucles de leurs harnachements. Un rythme sur lequel se reposait la rhapsode pour poser ses mots.

« Mais le valeureux Souverain pourfend les Bêtes,

Il en appelle aux Justes et jaillit la Lumière !

Les Hommes irradient, repoussent les sombres silhouettes,

Les Ombres se sont massées pour mener la guerre. »

L'écoute de cette strophe plongea le Dauphin dans les turpitudes d'une réflexion qui lui revenait souvent au coucher. Il jugea que la situation actuelle convenait à la discussion, aussi héla-t-il son capitaine. Ferdinand confia la tête à ses maraudeurs et recula de quelques pas jusqu'au noble, jouant des coudes pour fendre les rangs trop serrés et écouter ses dires.

- J'ai maintes fois demandé à mon précepteur de me décrire ce que nous appelons communément bêtes ou ombres dans la légende sans qu'il soit capable de m'en donner une description, même partielle. Mais toi qui as combattu pour mes parents toute ta vie durant, en as-tu vu de ces choses ?

- Nullement, Monseigneur. A mon grand regret. Je pourrais vous décrire l'expression dans les yeux d'un homme suppliant qu'on l'épargne sous mille angles différents, si cela nous sied.

- Gloire à nous, mais cela ne sera pas nécessaire, Maître Ferdinand. J'aurais l'occasion de constater cela par mes propres moyens. Et toi, Géraldine, les érudits des lettres sont généralement connaisseurs de savoirs parfois... interdits. As-tu manipulé quelque ouvrage pernicieux traitant du sujet ?

- Si de tels manuscrits existent, je les lirais pour Monseigneur.

Le Dauphin soupira, incapable d'imaginer à quoi ressemblerait son ennemi à venir. Déçu, il fit un moulinet rapide avec son poignet libre, sans même adresser un regard à ses inférieurs. Aussitôt, le capitaine pressa la cadence pour rejoindre la pointe du cortège, sommant aux soldats de s'écarter. Décidément, cette femme ne manquait pas de culot, jugea Ferdinand en lui adressant un bref regard. Géraldine, elle, se racla la gorge pour aborder la suite du poème épique.

« Malheur, en ces contrés tombe encore la Nuit.

Enhardies, les engeances affluent dans un assaut.

L'Empereur, de ses mots, fait pleuvoir l'Ignésie,

Les légions reculent, consacrées par le halo.

Les cris retentissent et percent les bois corrompus,

Ici ralliées, les âmes s'élèvent dans la bataille

Et fondent sur les horreurs hurlantes, vaincues.

L'Empereur rit, satisfait, mais son corps défaille. »

« Ignésie, ignésie... » répéta doucement le Dauphin en regardant ses mains nues. Il referma les poings puis cracha sur le côté. « Maudite magie » acheva-t-il.

Le chemin ensablé rendait difficile la poursuite de la marche. La pinède s'obscurcissait et les racines se transformaient en véritables brise-chevilles. Ils entamaient désormais l'ascension d'une colline et le moral n'était plus si flamboyant. S'entendaient quelques complaintes dans les rangs, discrètes, de peur d'être répétées et portées jusqu'aux oreilles orgueilleuses du jeune suzerain. Nombreux étaient les soldats à regretter d'avoir dérangé ce monde inconnu. Ils se crispaient sur le noyer de leurs crosses. « Ô Luens, que je serais heureux de dormir dans les lits de tes auberges... » Car la crainte des monstres contre-nature, entretenue dès l'enfance dans les écoles - bien qu'infondée - était vive en chacun. On aurait préféré s'attaquer aux remparts des Eperviers ou même charger les Gueulards d'Era plutôt que de s'embourber le long des pics Scélérats. Pourtant la colonne se maintenait droite et unie. Il valait toujours mieux mourir déchiqueté par une bête féroce sur le champ de bataille que d'être passé sous la mitraille d'un peloton d'exécution. Au moins la famille des défunts héros toucherait la rente honorifique et non l'opprobre de leurs voisins, une consolation substantielle pour la perte d'un enfant.

Capítulo 3 Le spleen du soldat

Alors que la Lune grimpait inexorablement dans un ciel de plus en plus menaçant, et malgré leurs efforts, la citadelle n'était toujours pas en vue. Maître Ferdinand commença à s'inquiéter de la situation, refusant catégoriquement que l'on bivouaque en pleine nature sauvage, mais les éléments le poussèrent à s'y résoudre. Il s'adressa au plus véloce des deux maraudeurs, Wilhem, et le chargea d'une mission prioritaire : partir en éclaireur avec la carte. Il était rompu aux terrains escarpés et son accoutrement était désigné à cet effet.

Une veste et une unique besace accrochée à sa ceinture, idéal pour crapahuter des heures dans la végétation. Il reçut la demande de Ferdinand avec honneur et lui confia sa calotte avant de détaler tel un lièvre dans les bosquets.

Le capitaine siffla pour interrompre le défilé et autoriser les effectifs à relâcher leur posture. Une vague de soulagement parcourut l'assemblée à mesure que les gibernes étaient déposées à même le sol. « Bien, ce sera donc l'occasion de poursuivre ton récit dans le calme, Géraldine, s'amusa le Dauphin sans se renseigner. »

Il décida de rester debout pour inspirer le courage à la troupe, mais les soldats ne lui portaient guère d'attention en ce moment de repos. Encore moins ceux chargés d'aider ses serviteurs à monter sa tente.

Willhem traversait les fourrés sans peine, ses pistolets à platine en main, sautant par-dessus les amas racineux sans jamais interrompre sa course. Plus il s'enfonçait dans les terres et plus le biome évoluait en une forêt feuillue, le sable laissant finalement place à une terre grasse plus agréable aux articulations. Au bout de presque trois heures, l'astre blanc dans la nuit perça à travers la canopée et attira l'attention de l'éclaireur.

Il aperçut distinctement le crénelage des remparts ouest de la citadelle. Mais sa distraction lui coûta son équilibre alors qu'il trébuchait sur une irrégularité de terrain. Il se tint le genou pour calmer la douleur du choc puis regarda ce qui l'avait fait chuter ; un objet scintillant aux trois-quarts enfoncés dans le sol. Il s'en approcha, accroupi, passa sa main sur le métal glacé. La poussière retirée, la forme du métal suggérait les contours d'un heaume cabossé. Le maraudeur tira dessus pour l'extirper de sa prison mais il fit face à une farouche opposition. En prenant appui de part et d'autre de l'objet avec ses pieds, il décupla sa force de tirage et parvint à l'arracher dans un craquement lugubre. De nouveau projeté sur son séant, le militaire se rétablit debout et leva à lui le casque. Le haut d'un crâne était logé à l'intérieur, solidaire de l'alliage par l'aide d'une flèche qui l'avait traversé de part en part, du lobe droit à l'occiput. La lueur de la pleine Lune éclaira alors les environs : des centaines de pièces d'armure brillèrent comme autant d'étoiles dans le ciel.

Ici reposait un charnier.

« Epuisé d'avoir imploré les Cieux, il plie

Mais dans sa chute emporte les fils de Sélène,

Il repose sur la terre et en ces mots dit :

"De ma mort, pitié, n'éprouvez aucune peine."

Ainsi les preux sauveurs s'en retournèrent chez eux,

Portant par-dessus leurs dos l'aimé souverain.

Mille feux furent allumés pour porter les vœux

Des valeureux Hommes vainqueurs de ces vauriens. »

Le Dauphin applaudit lentement d'une main contre sa cuisse alors qu'il se débattait avec une coquille de pistache. Un serviteur - entravé aux bras et aux pieds par des fers - lui versa une coupelle de vin rouge qu'il but d'une traite après avoir jeté l'odieux fruit sec dans un recoin de la tente royale. Il indiqua au malheureux d'en préparer une pour la rhapsode qui ne se fit pas prier de boire quelque chose.

- Vous voyez, c'est tout l'intérêt de la tradition. Cela vous revigore et vous enchante. Je déplacerais des montagnes. Ajoutez-y des tambours, des cuivres et un chœur, et me voilà parti en campagne ! Ah ! Mais dis-moi, Géraldine... Combien d'odes sais-tu ?

- Autant que n'importe quel apprenant de la Dramaturgie Aulongine, Monseigneur. Autant qu'en comptent les registres poétiques de notre bibliothèque. Je ne saurais quantifier précisément.

- J'adore la compagnie des artistes. Si charmants et ignorants à la fois... Tu peux garder un peu de salive pour plus tard, j'ai le sentiment que nous allons marcher encore un moment.

- Comme il siéra à Monseigneur, fit-elle avec déférence avant de s'éloigner tranquillement.

Géraldine s'éloigna d'un pas leste, d'une démarche volontairement aguicheuse, exagérant chaque remontée de hanche. Sa chevelure auburn, libérée de son foulard, lui tombait jusqu'au creux des reins et virevoltait au gré de ses pas. Elle tourna légèrement sa tête et vit dans le coin de son œil droit que le Dauphin avait largement succombé à ses atours charmeurs. C'est chose faite, songea-t-elle, consciente qu'entrer dans les bonnes grâces de la pupille auxienne lui assurerait un poste à la cour, ou du moins une situation confortablement indolente. Il n'y avait aucune honte de jouer avec les charmes dont on était doté, la société était pire qu'une jungle depuis le départ de la nouvelle décennie ; tout était bon pour s'élever du marasme du Tiers-Etat.

La révolution industrielle que connaissait la nation remettait lourdement en cause la féodalité que chérissait tant la lignée royale ; et les crispations entre la noblesse et les peuples ouvrier et agricole s'aggravaient à mesure que leur île ne parvenait plus à fournir suffisamment de rendement pour chacun.

- C'est fadaise que d'être ici, je te le dis mon bon Roland. Cette passion soudaine pour cette île de merde n'augure rien d'agréable, expliqua doucement Ferdinand Ocrepied à son fidèle maraudeur en grattant les brindilles avec son talon. Je ne comprends guère plus la stratégie du couple royal. Nous devrions être sur Continentis, pas ici.

- Aye-aye. Les temps sont mauvais, pour sûr.

- Tout ça pour un caprice de gosse. Une noce avec l'héritière Eréenne aurait pourtant créé quelque opportunité pour nous autres. Qu'elle est loin la splendeur d'antan... Tout ce sang versé pour des colonies perdues...

- Serais-tu devenu nostalgique de l'Empire, mon bon capitaine ?

- La courte marche dans les faubourgs de l'arsenal de Luens a suffi de me dégoûter. Nous vivons comme des rats en fond de cale.

- Toi qui navigues, n'as-tu jamais songé à déguerpir ? Auxis est si petite alors que Continentis est si vaste. Non pas que j'y pense moi-même, pardi, mais avec ta position et la confiance que l'on t'accorde...

- Le corps peut fuir mais l'esprit demeure entravé à jamais à nos actions. Partir seul pour mon bon plaisir me tuerait. Je passerais mes journées à revoir les visages de tous ces miséreux que j'aurais lâchement abandonnés.

- Tu as le cœur généreux, capitaine. Pas étonnant que tu sois aimé de nous.

Ferdinand tapota fermement l'épaule de son maraudeur en esquissant une moue contrite.

Il avait raison, certes, mais la compassion ne lui semblait plus réellement être une qualité en ce bas monde.

Télécharger le livre

COPYRIGHT(©) 2022