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Dans les bras du businessman

Dans les bras du businessman

Auteur:: Sexybook
Genre: Milliardaire
Léonore Dumas, une jeune étudiante et mannequin en devenir, se retrouve déchirée entre ses rêves de carrière et la complexité de ses relations amoureuses, notamment avec Wolf, un homme d'affaires ténébreux et riche. Leur relation intense est marquée par un mélange de passion et de conflits autour de l'argent, du pouvoir et de la confiance. Alors qu'elle lutte pour financer ses études et sa carrière, Léonore doit aussi affronter ses démons intérieurs et ses sentiments contradictoires pour Wolf, un homme aussi charismatique qu'inaccessible. Entre des contrats lucratifs, des rivalités et des décisions difficiles, ils naviguent dans un monde où l'amour et l'argent se croisent inévitablement, laissant derrière eux un sillage de passion, de trahison et de rédemption.

Chapitre 1 Chapitre 1

– Suivante !

Je me pointe au sommet de mes talons hauts, en feignant d'avoir fait ça toute ma vie : pousser la porte d'une agence de mannequins des ChampsÉlysées pour espérer décrocher un job. Ou juste un sourire, en fait, ce serait déjà pas mal.

Je pénètre dans un bureau spacieux, dont une autre candidate sort en courant, et j'attends que les deux humains présents entrent en contact avec moi.

– Ton prénom ? bougonne un type sans même me regarder.

– Léonore. Mais tout le monde m'appelle Léo.

– OK, Léa...

– Non, Léo, le coupé-je en souriant pour rectifier. C'est le diminutif deLéonore.

– OK, Éléonore, me répond une blonde en soupirant, comme si je luifaisais perdre son temps.

Probablement une ancienne mannequin qui refuse de vieillir et de sortir du circuit. Tout la trahit : son visage anguleux et mono-expressif, sa silhouette longiligne noyée dans un chemisier de créateur qu'on lui a sans doute offert, sa prédisposition à se tenir parfaitement droite, sans en avoir l'air, ses longues jambes étendues devant elle dans une position étudiée, les pieds légèrement en dedans, pour rendre ses cuisses de mouche plus fines encore. Elle me scrute, assise d'une demi-fesse sur le coin d'une table. Installé derrière son bureau, le grand Noir moulé dans un col roulé blanc consulte ses deux téléphones portables à tour de rôle.

Il est plus que beau. Plus que chiant, aussi.

– Book ? me demande-t-il enfin en tendant une main.

Il n'a toujours pas levé les yeux vers moi.

Je m'avance pour le lui donner mais la femme l'intercepte et se charge de faire l'intermédiaire. J'ai l'impression de revivre un terrible jour de rentrée, quand on change de lycée à 15 ans, que l'on a mis trois jours à choisir sa tenue, à répéter son sourire dans le miroir, et que l'on se retrouve à la fois totalement transparente... et déjà pestiférée.

Si j'en crois ma boule au ventre et mes bouffées de chaleur, je ne devrais pas tarder à vomir mon angoisse sur le bureau acajou et mes escarpins tout neufs.

– Âge ? questionne le beau Black qui ne sait apparemment pas faire de phrase entière.

– Vingt-deux.

– C'est vieux pour débuter.

– Ah bon ? Je mets de l'antirides pourtant.

Je souris à ma propre blague tout en me maudissant de l'avoir faite. Et la femme répond à ma petite moue de gêne par une grimace encore plus gênée.

– On préfère recruter vers 14-15 ans dans le milieu, m'explique-t-elle.

Et je ris naïvement. Avant de m'apercevoir qu'elle ne plaisante absolument pas.

– Très beau visage, commente soudain le type en se levant.

– Racé, confirme sa collaboratrice.

– Les pommettes, la ligne des mâchoires, vraiment très intéressant.

– Oui, à la limite du masculin-féminin... mais sans être androgyne, grâceà la bouche très pulpeuse.

– C'est puissant, acquiesce-t-il à voix basse.

– Très joli port de tête aussi. Et beau grain de peau.

– Elle a ce petit truc en plus, qui est si rare...

Ces deux inconnus me tournent autour, à environ vingt centimètres de mon espace vital, et me détaillent en hochant la tête. Leurs commentaires me flattent. Mais leur proximité m'oppresse. Sur les conseils de mon mec, j'ai mis un jean noir et un tee-shirt noir près du corps. Simple mais efficace. C'était sans compter les vingt-cinq degrés dehors et les quarante dans mon corps. Je n'ai plus la moindre trace de salive dans la bouche et mes mains dégoulinent de moiteur.

– Sous-vêtements ? lance soudain le type en regagnant son bureau.

– Euh ? Oui, toujours ! m'entends-je répondre. Tous les jours, je veux dire. Ou presque... Si la question est de savoir si j'en porte. Sinon...

La blonde sans âge vient à mon secours en posant une main sur mon bras, avec un sourire de pitié autant que d'empathie.

– On veut juste que tu te mettes en sous-vêtements, me chuchote-t-elle.Tu peux te déshabiller ici directement.

– Ah.

Elle pense m'avoir rassurée. Mais elle n'a aucune idée du tsunami qu'elle vient de déclencher en moi.

Sous-vêtements... Déshabiller... Corps... Nudité...

– C'est obligatoire ? bredouillé-je. Je veux dire, les mannequins sont quand même là pour porter des vêtements. On les voit plus souvent habillés que...

– On a besoin de voir si ton corps suit le reste, me coupe-t-elle. Ne t'inquiète pas pour la pudeur, on fait ça toute la journée.

– Pas moi, soufflé-je d'un filet de voix.

– Tu es très prometteuse, m'encourage le type, qui me sent hésiter.

Il est toujours aussi beau. Et un peu moins inhumain. Je ne comprends pas comment il ne crève pas de chaud, enfermé dans ce bureau et ce col roulé qui moule tous ses muscles. On manque d'air ici, non ?

Les deux recruteurs me sourient gentiment et je me mets à imaginer ce qu'ils sont en train de penser de moi : pudique, timide, complexée, peut-être mal dans sa peau... Mais ils n'ont pas la moindre idée. Et je ne sais plus ce que je fiche ici, à me désaper devant eux alors que je ne laisse jamais personne me voir nue. Alors que je fais l'amour dans le noir... et le moins souvent possible. Alors que je reste toujours en tee-shirt à la plage, même par temps de canicule. Alors que je me suis mise au surf juste pour pouvoir troquer mon maillot de bain contre une combishort en néoprène. Alors que même les débardeurs sont bannis de ma garde-robe, parce qu'ils en montrent trop.

– Si tu pouvais accélérer, on est vraiment pressés, insiste la blonde, denouveau assise sur le bureau.

Et de nouveau désagréable. Je profite du fait qu'elle consulte son carnet de rendez-vous, et lui ses deux téléphones pour retirer rapidement mon jean et mon tee-shirt. Puis je recule jusqu'au mur du fond et me tiens face à eux, les jambes en coton, la tête dans un étau et les lèvres qui me collent aux dents. Je joins mes mains moites pour faire tourner mes bagues autour de mes doigts. J'en mets toujours beaucoup, pour me sentir un peu moins nue, si besoin.

– Tu peux t'avancer un peu ?

– Et relever tes cheveux ?

Non, je ne peux pas...

En me voyant pétrie dans mon coin, en train de me triturer les doigts, le duo s'approche de nouveau de moi, soupirs las et regards curieux.

– Très belle allure.

– Les mensurations correspondent à ce qu'on cherche.

– Bien proportionnée.

– Mince mais musclée, ce n'est pas si courant...

Je n'entends bientôt plus leurs commentaires, obnubilée par la découverte qu'ils vont bientôt faire en me tournant autour.

– Sekou, viens voir ça.

– Et merde.

Leur stupéfaction, leur silence si criant, et leur gêne si impudique s'insinuent sous ma peau. Depuis que j'ai commencé les castings, j'ai pris l'habitude que l'on parle de moi comme si je n'étais pas là. Mais cette réaction-là, je ne m'y ferai jamais. Et je ressens toujours la même chose :

une soudaine envie de disparaître.

– Ah ouais, quand même, souffle finalement le Black.

– On perd notre temps, soupire sa collègue.

– Un mètre soixante-seize de gâchis, marmonne le type contrarié.

– Tu peux te rhabiller, Léa.

– C'est Léo.

Ma voix est enrouée. Mélange de colère et de honte.

– Hein ?

– C'est toujours Léo, mon prénom.

– Peu importe, ça ne va pas être possible pour nous, conclut la femme,comme une sentence.

– Je vois, susurré-je en renfilant rapidement mes fringues.

– Tu sais, on ne veut briser les rêves de personne. Mais tu ne vas paspouvoir devenir mannequin avec ça.

– Vous ne cherchiez pas un « petit truc en plus » ? tenté-je d'ironiser pour garder la face.

Chapitre 2 Chapitre 2

– Pas ce genre-là, non... désolée.

– Suivante ! beugle le col roulé blanc en balançant ses deux portables sur son bureau.

Si je pouvais vomir sur commande, j'aspergerais bien toute cette agence de mannequins aux murs immaculés. Manque de bol, je n'ai rien pu avaler ce matin, tellement j'étais stressée par cet entretien.

Ce n'est pas mon rêve, non. Juste une idée de mon mec qui bosse dans « le milieu » et me trouve magnifique, lui. Juste un possible gagne-pain, parmi mes mille petits boulots qui me permettent de survivre en continuant mes études. Entre les baby-sittings, les cours de soutien, les extras dans des restos et les promenades de chiens, le mannequinat pourrait mettre du beurre dans les épinards et peut-être aussi me réconcilier avec moi-même. Me faire prendre une petite revanche sur la vie.

Mais apparemment, ce ne sera pas pour aujourd'hui. Je ramasse mes escarpins neufs, les fourre dans mon immense sac et remets mes sandales plates, avant de quitter les lieux sans un mot ni une larme : ces gens-là n'auront rien de moi.

Ni « ça » ni rien d'autre.

Une fois dehors, j'attends que la foule et le bruit des Champs-Élysées emplissent de nouveau mes oreilles, mon cœur et mon cerveau, que l'air chaud de la fin de matinée sèche mes mains moites et mes yeux brillants, que la terre se remette à tourner, comme elle l'a toujours fait, et m'entraîne avec elle. Je souris en me rappelant que rien d'autre ne compte qu'être en vie. Et que la vie continue, toujours. Elle suit son cours, à condition que vous suiviez le mouvement aussi.

Hop, hop, hop !

C'est mon cri de guerre préféré. Mon unique mot d'ordre, ces trois petits mots qui n'en sont même pas, un peu ridicules, enfantins, mais qui arrivent toujours à me faire sourire.

– Allô ?

– Élie, c'est moi.

– Ça va, chou ?

– Ouais, mais je viens encore de me faire jeter d'une agence.

– Ils t'ont demandé de te mettre en lingerie ?

– Touché... Ils me trouvaient « prometteuse », jusque-là.

– Tu l'es, Léo !

– Je devrais peut-être me contenter des castings pour les catalogues defringues, non ? Au moins, ils ne chipoteraient pas. Ça paie mal mais, eux, ils me prennent !

– Ton book est super, tu es ultra-photogénique, je sais que tu peux percer.

Tes dernières photos plaisent beaucoup...

– Tu dis ça parce que c'est toi qui les as prises !

– Peut-être, reconnaît mon mec en riant.

La voix d'Élie me fait du bien. Ses encouragements, sa légèreté. C'est un mec simple, posé. Respectueux des femmes, bien élevé. Photographe passionné et pourtant humble. Il a envie de réussir mais davantage, je crois, de me voir m'épanouir.

– Tu as encore un rendez-vous dans une agence aujourd'hui, non ? relance-t-il, enthousiaste.

– Oui, dans le Marais. Je suis en chemin... Tu as noté S&S dans monagenda, c'est quoi ?

– Strange & Strong, l'agence qui cartonne en ce moment. Ils sont spécialisés dans les physiques extraordinaires, les mannequins atypiques... et ils font fureur dans le monde de la mode et du luxe.

– Jamais entendu parler, avoué-je.

– Évite juste de le leur dire pendant l'entretien.

– Je n'y connais vraiment rien... Tu ne veux pas y aller à ma place ? Tu n'auras qu'à leur dire que ton truc extraordinaire, à toi, c'est d'avoir une barbe, du poil aux pattes et de t'appeler Léonore.

– Je ne pense pas qu'ils apprécient beaucoup ma démarche en talons hauts... Mais toi, je suis sûr que tu vas leur plaire, même sans barbe !

– Hop, hop, hop, alors...

– Hop, hop ! À ce soir pour fêter ça.

Il est confiant. Peut-être trop. Mais Élie a ce petit soupçon d'insouciance qui me manque, cet optimisme à toute épreuve, cette capacité à foncer sans réfléchir qu'ont les gens qui ne sont jamais pris de porte dans la figure. Tout lui a toujours réussi, à lui. Bonne famille, beau garçon, études sympas, métier passionnant, carrière qui commence à décoller. Pas ou peu de complications.

Sauf moi. La fille qu'il a choisie.

Et qu'il tente de tirer vers le haut.

– Élie ? murmuré-je juste avant qu'il ne raccroche.

– Quoi ? – Merci.

C'est parti.

Je fourre ma besace dans le panier d'un Vélib', passe ma carte sur le lecteur et m'élance en pédalant dans le Paris joyeux, bruyant et lumineux du mois de mai. J'aime l'effervescence de cette ville lunatique, comme moi, vibrante, fourmillante, inconstante, qui passe du rire aux larmes, du beau au sale, du fou au sage, qui change de décor et d'ambiance à chaque angle de rue. Je quitte les Champs animés pour me faufiler le long des quais de Seine, je roule un moment face au vent, longe le jardin des Tuileries, croise le joli pont des Arts dépouillé de ses cadenas d'amoureux, puis le somptueux Pont-Neuf. Je me fais klaxonner devant la fontaine du Châtelet, siffler par un bouquiniste qui s'ennuie, et insulter par un scooter pressé.

Ça glisse sur moi comme tout ce qui ne me tue pas.

Deux mecs m'offrent un verre à un feu rouge, attablés sur la terrasse du bistrot Marguerite ; je décline d'un sourire et grille le feu pour foncer vers le Marais. Je prends la rue Saint-Paul toute resserrée, où la piste cyclable devient juste un étroit bout de caniveau ; je me fais des petites frayeurs et je ris toute seule en me traitant de folle ; je me demande si je veux mourir et je me réponds bien sûr que non ; je me promets de m'acheter un casque, Élie me l'a demandé cent fois, peut-être pas demain mais bientôt ; je continue dans la rue de Turenne et je croise une boutique de lingerie ; je pense déjà à autre chose, à mon corps en vie que j'aime tant quand il pédale et pulse et rit, quand il me mène où bon me semble, ici ou au bout du monde, et à ce même corps que je déteste quand il se dénude et me trahit, et m'empêche d'avancer, bloquée, immobile, enfermée sous cette peau que je voudrais m'arracher.

Places des Vosges, je suis arrivée.

Je ne viens jamais par ici. Je connaissais déjà ce joyau bien caché, ce carré de pelouses ensoleillées, bordées d'arbres et d'immeubles en briques rouges, mais j'avais oublié comme c'est beau. Au pied des hôtels particuliers, des arcades qui abritent boutiques de luxe et galeries d'art, restos hors de prix et terrasses bondées de privilégiés. Des fringues, des tableaux et des Perrier citron que presque personne ne peut s'offrir... mais que l'on regarde tous avec des yeux d'enfant émerveillés.

Cette agence de mannequins n'est définitivement pas comme les autres. La vitrine a été peinte en noir, mais grossièrement, comme gribouillée au marqueur avec quelques vides transparents laissés çà et là. En haut, le logo de Strange & Strong est collé dans une police argentée, droite et épurée. Mais dans le a de « Strange » et dans le o de « Strong » se dessinent deux yeux qui me fixent et me collent des frissons.

« Étranges » et « forts », oui. Et les mots sont faibles.

Je m'appuie contre une colonne des arcades pour troquer de nouveau mes sandales contre mes escarpins. Le vélo m'a donné chaud et mise en retard. Le dessin du regard n'arrange rien. Je lisse ma longue frange qui protège mon cerveau en ébullition et me colle au front, je remonte mon jean et ajuste mon soutif sous mon tee-shirt. Je me chuchote un petit « Hop, hop, hop », prends une grande inspiration et pousse la porte noire, qui me résiste.

Chapitre 3 Chapitre 3

C'est écrit Tirez en tout petit. Mais je pousse un peu plus fort et j'imagine l'écriteau qui me lance « Non, toujours pas ». Et je continue, je m'appuie de tout mon poids, épaule en avant, sur la porte vitrée qui semble maintenant me dire « Vous êtes stupide ou quoi ? ».

– « Tirer », c'est dans l'autre sens, se marre un grand tatoué qui vient m'ouvrir la porte.

– Merci, désolée. Esprit de contradiction, grimacé-je pour ma défense.

– Pas mal, le petit coup d'épaule rebelle genre « Je suis plus forte que le Plexiglas ».

– Ça doit être l'habitude de me prendre des portes dans le nez.

– Détermination, persévérance, autodérision... c'est tout ce qu'il te faudra dans ce métier ! reprend-il, rieur.

– Ils devraient songer à ajouter un écriteau « Merci de ne pas défoncer la porte », ajouté-je.

– « Même si vous avez vraiment envie de percer ! » poursuit-il.

Je souris, amusée. Et soulagée d'avoir une conversation normale, peutêtre même agréable, avec ce mec à l'allure pourtant flippante. Très musclé, il porte un débardeur ample, rose poudré, et un bermuda découpé dans un jean clair, des claquettes aux pieds et des tatouages absolument partout, du bout des orteils à la racine des cheveux. Ses doigts, son cou, ses oreilles et même les côtés rasés de son crâne sont remplis de dessins colorés, plus ou moins figuratifs. Je ne peux pas m'empêcher d'observer le mélange de signes tribaux, de fleurs, de poissons, de portraits, de monuments, de dragons, d'écritures asiatiques ou de créatures non identifiées.

– Pardon, je déteste quand on ne me regarde pas dans les yeux. Je suisLéo, j'ai rendez-vous ici à... il y a dix minutes.

– Pas de souci, j'ai l'habitude. Pour les regards et pour les retards. Onn'est pas faciles à trouver. Matthias, cofondateur de l'agence.

Il me tend la main pour serrer la mienne et je regrette aussitôt de m'être sentie si à l'aise.

– Oh, pardon ! J'étais persuadée que vous étiez mannequin et que vous veniez aussi pour un entretien.

– Je sais, personne ne pense qu'un mec comme moi peut avoir un boulotsérieux ou un titre important. C'est en partie pour ça que cette agence existe.

– Je vous prie de m'excuser. Il me faut vraiment des écriteaux plus clairspour tout...

– Tu peux quand même me tutoyer, me rassure-t-il en souriant. Et continuer les blagues, ça me change des filles ultra-stressées ou déjà blasées.

– Du stress ? Je ne vois vraiment pas pourquoi !

J'ironise tout en baladant mes yeux ébahis autour de moi : sol en béton ciré anthracite, murs couverts de fresques contemporaines façon street art, hauteur sous plafond démente et immense open space mélangeant des espaces de travail et de détente.

– Je te fais visiter rapidement ? me propose Matthias. L'agence grouille de monde d'habitude, mais la plupart sont en shooting ou en pause déjeuner.

Il part en claquettes devant moi et pointe nonchalamment des endroits du doigt, un coup à droite, un coup à gauche. Ici, un salon cosy aux canapés modulables, fauteuils design et gros ballons de couleur servant apparemment de sièges. Là, une salle de réunion avec des bureaux hauts, des tabourets de bars et des gens debout face à leur ordinateur. Plus loin, une sorte de cuisine ouverte remplie de frigos transparents, de vaisselle colorée en libre-service et de machines à café modernes qui font aussi sûrement photocopieuses. Dans un angle, un coin jeux avec un baby-foot vintage, une table de billard, des poufs enfoncés face à une console vidéo dernier cri et même une balançoire suspendue au plafond. Et au milieu de tout ça, un long podium serpentant dans l'agence de part en part, dont le sol est composé de dizaines d'écrans projetant des photos de mannequin, des campagnes de pub et des défilés de mode.

– Si tu as toujours rêvé de piétiner des gens, c'est le moment, me proposele tatoué dans un grand sourire.

– Sans façon, décliné-je en marchant sur le côté.

– Bonne réponse. On va passer dans le bureau de mon associé pour faireconnaissance.

– OK, bredouillé-je en sentant la pression monter.

– Pour info, je suis le « Strange » de la bande. Tu vas rencontrer le « Strong »... et il porte aussi bien son nom que moi.

– Je ne sais pas ce que ça veut dire mais j'ai peur, avoué-je dans un petitrire étouffé.

– Eh bien, tu as tout compris : on ne sait jamais ce qu'il veut dire mais on sait qu'il fait peur, me glisse Matthias avant de me faire passer devant lui.

Il s'approche d'un grand cube logé au fond de l'agence, dont toutes les parois sont faites de miroirs. Le premier associé m'ouvre la porte pour me faire entrer dans le bureau du second. Et c'est comme s'il venait de me jeter dans un gouffre, une cage aux lions, un cachot transparent. Le sol s'effondre sous mes pieds et le plafond semble me foncer dessus pour m'écraser.

Je le reconnais dans la seconde.

Wolf.

Wolf Larsson.

Ça ne me tue pas, mais ce n'est pas loin.

Sa beauté me fait mal. Et son regard, avant tout le reste. Le même que sur le logo de l'agence. Les mêmes yeux de loup que dans mes souvenirs, mes pires cauchemars. Clairs, perçants, presque translucides. Inoubliables. Insupportables. Le plus beau regard que j'aie vu de ma vie, le plus terrible aussi.

Le dernier regard que j'ai croisé, il y a huit ans, quand tout a basculé, avant le trou noir.

Malgré le choc qui me pétrifie, un réflexe de survie me fait faire demitour. Je fuis : c'est la seule issue possible. L'unique chose à faire.

– Viens t'asseoir, Léonore.

Personne ne m'appelle jamais par mon prénom tout entier. Personne n'a ce son féroce qui lui sort de la bouche. Personne d'autre que Wolf.

Dans mon dos, sa voix me fait l'effet d'un coup de poignard. Pile entre les omoplates. Droit dans la colonne vertébrale. L'estocade m'empêche de bouger, de respirer, de penser. Il n'y a plus que mes sens qui marchent : cette pointe d'accent suédois vient se loger dans mes oreilles comme une flèche, en réveillant ma mémoire, ce timbre de voix légèrement cassé vient se couler dans ma peau comme une vague de lave qui ravage tout sur son passage. Et même ce silence me fait de l'effet, comme si je pouvais le deviner en train de me regarder de nouveau, de me déshabiller d'un seul coup d'œil, de me mépriser à la pointe de l'un de ses petits sourires si rares.

Je n'étais rien pour lui. Je dois être encore moins que rien. Et cette seule pensée me donne la force de me retourner.

– Pourquoi tu n'es même pas étonné de me voir ? sifflé-je en plissant les yeux.

– Léonore, répète-t-il calmement.

– Ne dis pas mon prénom !

– Viens t'asseoir.

– Non. Qu'est-ce que je fais ici ? Et qu'est-ce que tu fous de nouveau dans ma vie ?

J'ai prononcé la première question en chuchotant. La seconde en hurlant.

Et je fuis encore une fois : avant que sa voix si profonde ne m'enveloppe, que ses yeux si troublants ne m'engloutissent. Et que tout mon passé ne me rattrape.

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