Genre Classement
Télécharger l'appli HOT
Accueil > LGBT+ > Dans les bras du Wendigo
Dans les bras du Wendigo

Dans les bras du Wendigo

Auteur:: La plume d'une brune
Genre: LGBT+
Pendant l'enfance, Jamie I'Anson a subi le rejet de sa mère et l'absence de son père. On ne lui a jamais révélé les circonstances si sombres de sa naissance. Et lorsque ses grands-parents se sont doutés de son homosexualité, à l'adolescence, ils l'ont cruellement renié. Ce n'est donc pas étonnant qu'encore aujourd'hui, maintenant qu'il a vingt ans et qu'il n'habite plus avec sa famille toxique, il souffre d'une faible estime de soi. De nature très introvertie, ses malheureux souvenirs ne cessent de le hanter et il ignore où est sa place dans le monde. À la recherche d'un peu de réconfort, il adopte enfin un chien – son rêve le plus cher – lors d'un soir d'été chaud et pluvieux. Il est alors loin de s'imaginer l'ampleur de cette nouvelle aventure. En effet, Jamie ne s'éprendra pas seulement d'une mignonne petite boule de poils : son chemin croisera celui de Lincoln Blackburn, un homme aguerri au regard mystérieux et au corps de dieu. Leur rencontre fera naître en lui des sentiments et des désirs complètement fous, mais aussi quelque chose d'inexplicable... de surnaturel. Bientôt, Jamie découvrira que sadite place était ailleurs, dans un monde impensable qui n'a rien à voir avec celui qu'il a connu jusque-là. Dans cet univers nouveau, merveilleux, le paradis existe. L'enfer également... Il le saura vite mieux que quiconque.

Chapitre 1 Chapitre 1

- Tu es certaine de ne pas vouloir venir avec moi, Kathlyn?

Un soupir agacé me répond, puis un regard insistant pèse en ma direction. Je comprends tout de suite que ma coloc, une petite rousse grassouillette aux grandes billes noisette, n'a plus envie d'entendre cette question... Devant son air sévère, je souris faiblement en baissant les yeux, désolé. Ça arrive souvent. J'ai quelques années de moins qu'elle et ma personnalité toujours anxieuse, dépendante lui tape parfois sur les nerfs. En l'occurrence, j'ai un peu peur de rejoindre ma voiture pour faire une heure de route, seul... vers un trou perdu où je rencontrerai un étranger, d'autant plus.

- Jamie, déjà que je n'ai pas envie d'accueillir ce cabot dans notre appartement... Je n'ai pas du tout envie de rater ma soirée avec des copines pour aller le chercher! Je suis désolée mon chou, mais ce soir, il va falloir que tu te débrouilles.

- D'accord, ne t'en fais pas. Ce n'est pas grave.

Je murmure à travers ma jeune voix masculine toujours douce et compréhensive. C'est vrai, Kathlyn n'aime pas les chiens alors que moi, j'en suis amoureux depuis toujours... Et pourtant, c'est la toute première fois dans ma vie que je peux en adopter un! Mes grands-parents très stricts ne m'ont jamais laissé cette chance. Or aujourd'hui, maintenant que j'ai vingt ans et que je vis ailleurs par mes propres moyens, mon rêve va enfin devenir réalité! Certes, convaincre ma bonne amie avec qui j'habite n'a pas été facile, mais j'ai bel et bien réussi à l'attendrir au bout d'une éternité. Elle pénètre d'ailleurs la cuisine en cet instant même, contournant le comptoir derrière lequel je me trouve. Ses légers talons hauts claquent sur le parquet brièvement, jusqu'à ce qu'elle vienne se planter juste à côté de moi. Maquillée et habillée avec grâce, les cheveux bien bouclés, elle s'est de toute évidence faite belle... Elle ne fait qu'un mètre soixante et pourtant, je suis à peine plus grand qu'elle! Tout en me couvrant d'un sourire taquin, la voici en train de glisser sa main au creux de ma courte tignasse brune et soyeuse. Je sens ses ongles longs et soignés gratouiller mon cuir chevelu quelques secondes, avant qu'elle reprenne la parole moins sérieusement :

- Toi, ne t'en fais pas. Tout se passera à merveille – comme d'habitude. Et tu sais quoi? Dans moins de trois heures, tu seras déjà de retour à la maison avec ton fameux sac à puces. Pars donc le cœur léger!

Tout à coup, l'anxiété qui serre mes poumons s'envole pour laisser une joie, une excitation sans pareil les gonfler. Kathlyn sait vraiment choisir les bons mots pour me rassurer et surtout, me remonter le moral... ce que ma propre mère n'a jamais su ou juste voulu faire. À mon tour, mon sourire devient beaucoup plus large et sincère. Mes dents bien blanches et droites se dévoilent ainsi, entre mes lèvres pulpeuses à l'arc de cupidon prononcé.

- Tu as raison.

- Comme toujours! Et la prochaine fois, si c'est un mec canon dont tu as envie à la place d'un cabot, fais-moi signe... Je conduirai avec plaisir!

- Kathlyn!

Bon sang. Un brin mal à l'aise malgré notre amitié de très longue date et la confiance absolue qui règne entre nous, je la réprimande sur-le-champ d'un ton vif. Toute espiègle, elle pouffe d'abord de rire avant de s'excuser, me tournant désormais le dos pour retourner à l'entrée. Je la suis de mes yeux émeraude et en amande, alors un peu écarquillés. C'est vrai, je préfère les hommes... Ma coloc et confidente est l'unique personne à qui je l'ai avoué, il y a quelques semaines seulement. Les plaisanteries à ce sujet me gênent donc encore un peu, mais je m'esclaffe quand même bassement. Nos regards si familiers se croisent une dernière fois avant qu'elle ne quitte l'appartement. Direction : l'un de ses énièmes partys auxquels elle m'a trop souvent invité, avec la promesse de me dénicher de séduisants prétendants... Ça n'arrivera pas de sitôt! Les doigts déjà enroulés autour de la poignée, elle me salue finalement et je lui souhaite une superbe soirée en retour. Lorsque la porte se referme, je remets en ordre mes cheveux ébouriffés par son geste affectueux. Ma main attrape ensuite mon smartphone qui traîne sur le comptoir. Me voici seul au milieu du logement vide, silencieux. Le trac me prend de nouveau. Aucun doute, une adorable boule de poils qui me tiendra toujours compagnie me fera un bien énorme... J'ai tellement hâte de serrer cette petite créature dans mes bras, c'est indescriptible! Mon rythme cardiaque en palpite tandis que je tapote rapidement mon écran. J'écris un texto au propriétaire des chiots qui m'intéressent, lui confirmant que je viens bel et bien lui rende visite ce soir et que je suis sur le point de partir.

On ne tarde pas à me répondre d'un simple « OK ». Le type en question est Lincoln Blackburn, mais je ne connais pas son visage ni même sa voix. Un éleveur tout à fait réglo selon l'annonce en ligne, avec qui je n'ai communiqué que par SMS jusque-là... Avant de prévoir cette rencontre, je lui ai bien sûr posé quelques questions essentielles, en plus de demander d'autres photos de ses chiens. Il a l'air sympa, même si tout ce que j'ai de lui, c'est un numéro de cellulaire, une petite conversation virtuelle et une adresse. Sur ce, un coup d'œil à la fenêtre m'indique qu'une pluie toute légère s'abat à l'extérieur. Le soleil est cependant encore bien présent et je devine que la chaleur aussi. Nous sommes en plein mois de juillet, après tout. D'un geste déterminé, j'enfouis donc mon téléphone dans l'une des poches de mon jean. Quant à mon portefeuille, rempli d'une jolie liasse de billets et traînant lui aussi sur le plan de travail, je le range au fond de l'autre. Puis je tourne sur moi-même pour faire face au frigo, dans lequel je m'empare de mes friandises préférées : une boisson énergisante bien froide accompagnée d'une barre de chocolat aux amandes... De quoi rendre le long trajet en voiture beaucoup plus agréable! Je me retrouve à mon tour dans l'entrée, où j'enfile un très fin manteau noir et imperméable par-dessus ma chemise marine. J'attrape ensuite mes clés également pendues à la patère, tout en me glissant dans mes baskets sur le tapis. Et, une fois la capuche tirée sur ma tête, je sors finalement de l'appartement en laissant verrouillé derrière moi.

Mes pas vifs résonnent tandis que je descends l'escalier métallique du petit duplex, dont nous louons l'étage supérieur. Nous avons d'ailleurs un terrain assez spacieux, vert à souhait et encadré d'une haie. Le chiot pourra y courir et s'y amuser comme bon lui semble. À cette pensée, un rictus attendri étire déjà le coin de ma bouche... Mes semelles atteignent désormais l'asphalte humide et je marche vers mon auto, stationnée juste là pour pas changer. Celle-ci, bleue et de modèle modeste, bouge rarement de la cour. En effet, la plupart du temps, c'est plutôt à vélo que je me déplace. Je parcoure au moins une trentaine de kilomètres par jour, pour me rendre au boulot et rentrer au bercail. Pas de doute, je suis du genre sportif! L'oxygène qui embrasse ma figure et remplit mes poumons pendant que je pédale, toujours à vive allure... La sueur qui perle ma peau d'ailleurs bronzée par le soleil... L'effort qui durcit mes jambes... C'est un besoin vital pour moi, quelque chose me permettant d'évacuer l'intense stress social auquel je suis soumis presque en permanence. Le weekend, je m'attaque parfois à de superbes monts, que ce soit encore sur deux roues ou à pied. Il n'y a pas de plus belles aventures – tout ce qu'il me manque, c'est un fidèle toutou à mes côtés! Il m'arrive même d'aller au gym malgré ma timidité maladive, dans l'espoir de développer un minimum de masse musculaire. Je suis ainsi svelte et bien découplé... mais très loin d'être bâti en hercule, hein! C'est tout de même pas mal, ça me permet d'oublier un peu ma petite taille embarrassante.

Le crépitement des gouttes, qui fouettent doucement ma capuche, stoppe net alors que j'entre dans l'auto d'une traite. La seconde suivante, le bruit sourd de la portière vite refermée se fait entendre. Je dépose ma canette et le chocolat dans le porte-gobelet, avant de me débarrasser de mon manteau sur le siège passager. Derrière, la cage de transport du chiot est déjà installée et prête à l'accueillir; j'ai soigneusement placé une couverture douillette au fond et une gamelle d'eau fraîche est accrochée au grillage. Une fois mes fesses confortablement assises et ma ceinture bouclée, j'appuie sur le frein et démarre le moteur. Avant d'enfin quitter la cour, j'attrape mon smartphone pour d'abord activer le GPS. Je le connecte ensuite à la radio, histoire d'écouter ma playlist à tue-tête tout en roulant. La musique... Voilà autre chose que j'adore et qui sait me détendre! C'est donc à l'aide d'une vieille chanson de rock alternatif, d'une bonne gorgée de ma boisson énergisante désormais décapsulée et d'une profonde inspiration que je rassemble mon courage. Allez, je n'ai qu'à conduire et qu'à socialiser un peu avec cet homme pour réaliser mon rêve d'enfance... et vite revenir à la maison, retrouver ma rassurante routine solitaire. Je déteste vraiment quitter ma zone de confort, c'est plus fort que moi. Mais je me souviens des paroles de Kathlyn et tâche de partir le cœur léger, comme elle me l'a si chaleureusement ordonné.

(...)

Une interminable, étroite et abîmée route semblant mener nulle part. Voilà sur quoi je roule depuis une éternité maintenant, à travers une forêt incroyablement dense. Par milliers, les énormes sapins de chaque côté assombrissent le paysage toujours pluvieux... Si j'ai réussi à décompresser et même apprécier ma petite balade en voiture jusque-là, mon cœur palpite de nouveau en ce moment. Le signal est mauvais ici et bien sûr, le satané GPS est en train de disjoncter. Super! Je pousse un soupir bruyant et attrape donc mon téléphone, le déconnectant et coupant la musique par là même. Je suis sur le point d'arriver à destination, dans une dizaine de minutes tout au plus. En tenant le volant d'une main ferme et en guettant devant de nombreux coups d'œil, je me contente alors de mémoriser le reste du trajet sur le petit écran figé. Je balance ensuite distraitement ce dernier sur le siège passager, par-dessus mon manteau de printemps. Il ne reste d'ailleurs plus qu'une canette vide et un emballage déchiré dans le porte-gobelet. De mon regard sérieux et attentif, je scrute ainsi le chemin qui continue de défiler, encore et encore. Seuls les essuie-glaces en marche et les fines gouttes d'eau, qui tombent du ciel pour s'écraser et crépiter contre la vitre, animent désormais mon auto silencieuse. Lorsque j'aperçois quatre ou cinq biches entres les arbres, tout près de la route, je ralentis avec prudence sans les lâcher des yeux. Ce trou perdu, au milieu d'une faune, d'une nature regorgeante est magnifique et sans doute profondément paisible. Mais aussi pas mal inquiétant quand on s'y aventure pour la première fois, à la rencontre d'un inconnu... Pas vrai?

Mille et un scénarios pour le moins catastrophiques et tirés par les cheveux naissent dans mon esprit, tandis que je prends finalement le virage à droite qui doit me mener à la fameuse adresse. Je m'efforce de chasser ces idées paranoïaques, rivant plutôt mes prunelles droit devant : une énorme propriété se dresse là-bas, au bout du rang désert. Plus j'approche et plus ma bouche s'entrouvre, pourtant muette devant cette vue fascinante. Au fil des kilomètres restants, je découvre une grande maison ancestrale en vinyle sauge dans ses moindres détails. Avec ses impressionnantes fenêtres en saillie, sa cheminée et ses colonnes en pierre naturelle, elle est vraiment à couper le souffle... Elle m'inspire un manoir, régnant d'ailleurs sur un terrain d'une taille démesurée dont je ne peux même pas apercevoir les limites de là où je suis! Mes doigts serrent tout à coup le volant. La nervosité me tord les tripes pendant que je pénètre la cour large, qui contourne la baraque jusqu'à l'arrière. N'osant toutefois pas avancer si loin, je décide de me garer juste là, devant les escaliers rougeâtres du spacieux balcon. J'observe l'endroit l'espace d'une ou deux minutes avant de couper le moteur. Aucun signe de vie pour l'instant; je vois le type et les chiens nulle part, ni même de véhicule. Allez, il me faut aller cogner à cette porte...

Je croise alors mes iris verts dans le rétroviseur, qui reflète mes jeunes traits harmonieux et parsemés de quelques grains de beauté. Bon sang. Je suis tout blême! Quelle mauviette... En expirant sèchement par les narines, je retire la clé du contact sans plus attendre. Elle pend bientôt contre mon torse avec le reste du trousseau, une fois que j'ai enfilé la lanière autour de mon cou. Ni une ni deux, mon cellulaire retrouve sa place dans ma poche puis je remets mon manteau, tirant de nouveau la capuche sur ma tête avant d'enfin descendre de la voiture. Il n'y a toujours que la pluie qui m'accueille tandis que je referme la portière, désormais planté sur mes jambes face au balcon... Mes billes alors bien rondes balaient les environs. De plus belle, je scrute la propriété inanimée tout en franchissant les escaliers d'un pas prudent. De vieux rideaux en dentelle obstruent les fenêtres et m'empêchent de voir à l'intérieur quand j'arrive à la porte; le numéro de celle-ci m'indique d'ailleurs que je suis bel et bien au bon endroit. Mon poing frappe donc trois fois sur le bois, à travers un geste de toute évidence nerveux. Je tends dès lors l'oreille, à l'affût de quelqu'un qui viendrait m'ouvrir... mais absolument rien ne se passe. En vain, je cogne et attends encore un long moment, sachant pourtant déjà que la maison est vide. Voilà que mon anxiété se transforme doucement en déception... Mais où est ledit Lincoln, hein? Je n'ai pas fait toute cette route pour repartir sans chien, moi!

Sous la toiture qui me protège du déluge, je lui envoie finalement un autre texto dans l'espoir qu'il se pointe vite ici. Je lui fais simplement part de mon arrivée. Lui et ses bêtes sont peut-être juste à l'autre bout du gigantesque domaine, après tout. Je fixe ainsi l'écran au creux de ma paume, m'exaspérant en constatant que le signal est toujours aussi mauvais. En effet, l'envoi de mon message nécessite une éternité... À l'instant même où ça fonctionne enfin, un aboiement rauque et puissant me fait sursauter. Je me raidis de tous mes muscles et trésaille sur-le-champ, si bien que j'en échappe mon appareil au sol. Pourtant, je ne me penche pas tout de suite pour le ramasser. Oh, non! Je tourne plutôt la tête par-dessus mon épaule, apercevant un animal pour le moins imposant – et mécontent – au pied des escaliers... Son regard d'une clarté perçante me fusille. Ses oreilles triangulaires, dont l'extrémité est nettement arrondie, sont dressées à l'avant avec assurance. Immobile sur ses grandes pattes larges, il me pointe de sa gueule massive et grondante tout en battant de la queue. Il est superbe, majestueux... Avec cet épais pelage blanc et sauvage, la plupart des gens croiraient d'ailleurs qu'il s'agit d'un loup. Et ils n'auraient pas complètement tort puisque c'est un American Wolfdog, un type de chien bel et bien hybride qui m'intéresse depuis longtemps.

- Salut, toi. Ça va, ne t'énerve pas... Je viens en ami.

Mon expression sidérée s'apaise donc en un clin d'œil. Je n'ai pas du tout peur de lui, au contraire : tout chien est une source instantanée de réconfort pour moi. Celui-là aussi, même s'il a du sang primitif et se montre « un peu » réticent pour l'instant! Sourire aux lèvres, je retire d'abord ma capuche afin de paraître moins louche. Je pose ensuite doucement un genou sur le balcon. En prenant soin de ne pas le regarder fixement dans les yeux, je murmure gentiment et lui offre ma main d'un geste lent. Je fais preuve de patience, de persévérance à son égard... Il finit par se taire et faire quelques pas en ma direction, comme je l'espérais. Sa truffe noire et humide renifle ainsi mes phalanges. Alors attentif à son attitude, j'étire le bras quand il semble assez attendri pour lui gratouiller délicatement et respectueusement le menton. Il a l'air d'apprécier puisque sa queue se balance désormais à un rythme plus détendu et amical... Quelle bête fascinante! Mon cœur bat à tout rompre tant les émotions se bousculent en moi. C'est la première fois que je caresse un tel spécimen et je ne peux décrire l'excitation, la passion qui m'anime. Bientôt, mes doigts descendent jusqu'à sa gorge et son poitrail. Les poils de sa fourrure dense et mouillée collent naturellement à ma peau.

- Brave toutou! Ce que tu es beau... Tu t'amuses bien dehors malgré la pluie, hein? Regarde-toi, tu es tout boueux...

De nouveaux canidés rejoignent soudainement la cour. Le souffle coupé, je reste alors figé et muet entre mes lèvres pourtant ouvertes... Juste là, devant mon minois émerveillé, une véritable meute d'au moins quinze bêtes fait son apparition. Il y en a de toutes les couleurs : surtout des gris, mais aussi des bruns et de plus rares noirs ou blancs comme le premier. Les nombreuses femelles sont reconnaissables grâce à leur élégante silhouette élancée. Les quelques mâles, dont celui que je câline, sont distinctement plus hauts et costauds. Aux anges, je peine à y croire et m'esclaffe finalement en secouant la tête. J'hésite même à me pincer pour m'assurer que je ne suis pas en train de rêver... Toujours à l'aide de mots et de gestes à la fois accueillants et passifs, j'essaie donc d'attirer d'autres de ces magnifiques créatures si méfiantes vers moi. Ce n'est pas gagné puisqu'ils gardent presque tous leurs distances – sans toutefois se montrer bruyants ou agités. Je vois bien qu'ils sont tout bonnement incertains. En effet, si les chiens-loups sont de nature très prudente en présence d'un étranger, ils sont en l'occurrence confus par la façon dont l'un des leurs m'accepte chaleureusement. Ils hésitent entre obéir à leur propre instinct ou faire confiance au sien et ainsi l'imiter... Deux individus au pelage bicolore osent alors venir à ma rencontre assez rapidement. De toute évidence jeunes et influençables, ils se laissent vite flatter volontiers à l'instar de leur aîné. Malheureusement, voilà qui ne semble pas plaire à ce dernier aussitôt jaloux. Hérissant l'échine et dressant la queue, dominant, il leur fait comprendre qu'il désire avoir toute l'attention à travers un vif grondement.

- Ouh là là! D'accord, du calme, mon grand... C'est bon, je ne caresse que toi alors.

Les sourcils haussés exagérément, une grimace amusée se dessine sur ma figure. Mes mains affectueuses s'empressent de retrouver son torse gonflé avec fierté. Ses pauvres congénères se retirent déjà, tout bredouilles... Non mais quel capricieux, celui-là! J'en ris de bon cœur.

- Tu sais que ce n'était pas très sympa, ça? Désolé, les mômes. Une autre fois, peut-être...

Là-dessus, sans cesser mes câlins désormais vigoureux, j'observe de plus belle le reste de la meute en bas du balcon. Mon regard tombe directement sur un animal que je n'avais pas vu jusque-là. Au moment où je pénètre ses prunelles d'un jaune profond, l'atmosphère semble tout à coup peser une tonne. Mon sourire s'efface en un éclair et mes doigts se pétrifient au creux de la fourrure humide. Une mauvaise intuition me prend alors aux tripes, quelque chose d'indescriptible que je n'ai jamais ressenti auparavant. J'en pousse un souffle tremblotant en fronçant maintenant les sourcils. Ne bougeant pas d'un poil malgré mon rythme cardiaque alarmé et mon sang glacé, l'étrange canidé me captive encore quelques secondes. Très haut au garrot, c'est un véritable géant dépassant de loin un loup adulte. D'ailleurs, les autres hybrides paraissent soudainement ordinaires à côté de lui. Noir en entier à l'exception d'une barbiche et d'une tache au poitrail blanches, son pelage dur et ébouriffé lui donne un look pour le moins unique. Posé et intimidant, il dégage une prestance écrasante. Il a de quoi inspirer la crainte et pourtant, ce n'est pas lui qui me fait froid dans le dos... Pas du tout même. L'instinct surréel qui se manifeste en moi me met plutôt en garde contre cette paire d'énormes bottes sales. En effet, l'excentrique chien-loup n'est pas seul : il se tient auprès de deux jambes colossales, plantées droitement au sol et vêtues d'un pantalon cargo détrempé par la pluie. On dirait bien que le maître des lieux montre enfin le bout de son nez...

Chapitre 2 Chapitre 2

Je devrais en être rassuré et vite me redresser pour le saluer. Ledit Lincoln est là en chair et en os, disposé à me vendre l'un de ses chiots sans doute parfaits. C'est pourquoi je suis ici, c'est mon rêve le plus cher en train de se réaliser... mais je n'arrive même pas à lever les yeux. Mes billes émeraude se perdent plutôt dans le vide, peu courageuses. Que se passe-t-il, nom de Dieu? Je n'ose pas découvrir le visage de cet homme, plus haut. J'en suis tout bonnement incapable. Ma gorge est nouée, mes muscles sont crispés et j'ai la peur au ventre...

Il ne s'agit plus de mon habituelle timidité maladive ou de ma méfiance parfois excessive à l'égard des gens. Une force intérieure semble plutôt avoir pris le contrôle de mon être, m'avertissant clairement d'un danger et m'ordonnant de me tenir à carreau face à cet individu. Impossible de raisonner ou de sortir de ma paralysie. J'ai l'impression de perdre contact avec la réalité tant tout devient flou autour de moi. Des pensées complètement tordues surgissent d'autant plus dans mon esprit. Elles m'interdisent d'essayer de fuir ou de lutter. Tout ce que je sais, c'est que je dois garder mon sang froid et... me soumettre à lui.

- Tu t'es égaré, gamin?

Je n'entends plus les quinze bêtes qui s'animent ni la pluie battante dans la cour. Seule cette voix affreusement grave résonne tout à coup dans mon crâne. Autoritaire et interrogatrice, elle incite finalement le contact visuel malgré ma réticence. Je déglutis donc péniblement en levant le regard avec lenteur démesurée. Naturellement, c'est d'abord la silhouette hallucinante de ce type que je parcoure. Ses vêtements mouillés, dont son t-shirt gris chiné, collent à sa peau aguerrie et moulent ses muscles monstrueux. Les obliques de sa taille costaude, puissante se dessinent ainsi sous le tissu. Ce sont ensuite les épais sillons de ses abdominaux et pectoraux développés à l'extrême qui me sautent aux yeux. Longeant chaque côté de son corps herculéen, ses bras sont zébrés d'impressionnantes veines tant ils sont bâtis. Le spectacle est à couper le souffle... et terrifiant. Quand je rencontre enfin sa figure après avoir gravi sa gorge massive, l'image déjà surhumaine qu'il projette se renforce. Il possède vraiment les mêmes iris ambre, perçants et sauvages que ses animaux – ce qui est pour le moins troublant. Une mystérieuse lueur, ardente comme des flammes dansantes, y brille d'ailleurs. Je devine aussitôt qu'il m'observe intensément depuis un long moment, figé juste là, comme une statue de pierre. Comment n'ai-je pas senti cette inquiétante présence si écrasante avant?

J'entrouvre les lèvres, tentant désespérément d'articuler une réponse... en vain. Beaucoup trop attentif à mes moindres faits et gestes, l'inconnu se met alors à fixer ma bouche muette et fébrile. Son expression tellement sérieuse et captivée est indéchiffrable. L'eau tiède qui tombe éternellement du ciel ne le gêne d'ailleurs pas du tout; ses cheveux d'un noir lustré en sont imbibés. Assez longs et en bataille au sommet de sa tête, ils sont plutôt courts sur le reste de son crâne. Mes yeux divaguent sur sa large mâchoire carrée, à l'angle mandibulaire bien défini. Elle est assombrie par une barbe drue qui dégouline sans relâche... À travers mon effroi et ma profonde confusion, je ne peux pourtant pas m'empêcher d'admirer ce titan. Sa beauté purement virile et sa stature pharamineuse ont raison de moi. Il me subjugue d'une manière profonde et viscérale, à tel point que je redoute un pouvoir surnaturel. Après tout, depuis qu'il m'est apparu, plus rien ne me semble normal... J'hésite de nouveau à me pincer pour savoir si tout ça est vraiment réel!

Soudain, il fonce en ma direction d'un pas à la fois assuré et pressé. Voilà qui m'arrache un violent hoquet de surprise. La peur qu'il a fait naître en moi avant même que je ne l'aperçoive se décuple sur-le-champ. Au fur et à mesure qu'il avance, mon nouvel et inexplicable instinct me contrôle de plus belle. Je me laisse ainsi tomber à l'arrière, mes fesses atterrissant d'une traite sur le bois du balcon. Ni une ni deux, je niche mes bras contre mon ventre et le chien-loup que je caressais fiche finalement le camp. Les escaliers craquent déjà sous le poids lourd de l'homme, que je devine âgé d'au moins une trentaine d'années... Mon minois blêmit, mes billes émeraude s'arrondissent et s'écarquillent alors comme jamais. Si je sens vite son ombre imposante m'engloutir, je ne le vois toutefois pas monter ni me surplomber. La nuque et le dos voûtés, je garde plutôt la tête affreusement basse. Mon regard vide fixe désormais mes jambes, l'une d'elles allongée et l'autre au genou encore plié en hauteur. Tétanisé, incapable de comprendre ce qu'il m'arrive ou ce que je suis en train de faire, je demeure parfaitement immobile... Seuls de vifs tremblotements secouent les membres de mon corps recroquevillé et trahissent d'autant plus mon état bouleversé.

Du coin de l'œil, je ne fais que guetter avec crainte évidente ces grosses semelles couvertes de boue. Elles marchent maintenant autour de moi d'un pas beaucoup trop lent, lascif. Ça ne fait aucun doute, le type agit d'une manière incroyablement bizarre lui aussi. Il me dévore des yeux sous tous les angles possibles, je le sens... Quand je l'entends même humer l'air à pleins poumons, comme s'il reniflait avidement mon odeur, j'ai vraiment l'impression que je vais perdre connaissance. Mes paupières se closent alors sèchement. Je pousse un gémissement presque douloureux tant une violente faiblesse physique m'envahit, tout à coup. Les choses me dépassent à un point tel que j'ai la tête qui tourne. Tout ce que je veux, c'est que cette folie s'arrête, que tout redevienne normal...

- Hé, hé... Du calme, gamin. Je ne vais pas te faire de mal.

Il pose une main sur mon épaule, qui semble alors diablement petite et frêle entre ses doigts... Ces derniers, larges et forts, serrent pourtant ma chair avec une délicatesse étonnante. Sa paume me transmet aussi son intense chaleur corporelle et m'apaise instantanément, comme par magie. J'ignore comment, mais je perçois et ressens une sincérité profonde dans sa voix rauque. Après tout, elle se montre désormais si posée et réconfortante... Me rendant seulement compte que je ne respirais plus, voilà que je prends une grosse bouffée d'oxygène comme si je venais d'enfin sortir ma tête de l'eau. Mes yeux se rouvrent alors à peine, clignant à quelques reprises tandis qu'on secoue à présent mon épaule. Le geste toujours aussi doux semble encore une fois bienveillant et parvient à me rassurer davantage. Mes muscles crispés par la peur se relâchent donc un peu, mais je n'arrive toujours pas à interagir avec le colosse. Son étrange et surtout puissante énergie ne cesse de m'intimider.

- Qu'est-ce que tu viens faire ici, mmh?

- Je viens pour les chiots...

Au bout d'une éternité, mes lèvres pétrifiées réussissent à bouger. Je balbutie ces quelques paroles, si basses que j'ignore s'il les entend. On dirait bien que oui puisqu'il réagit alors très vite. Tout à coup, sa paume lourde attrape plutôt ma mâchoire et la presse fermement. Sa peau rude, que la pluie a rendue humide, entre en contact avec celle lisse de ma figure. Il me force, sans la moindre brutalité cependant, à lever la tête et le regarder dans les yeux. C'est un ordre qu'il n'a pas besoin de prononcer. Je peux tout bonnement le sentir, en lui et dans l'air autour : il exige que je lui offre mon regard, là, tout de suite... J'obéis d'emblée malgré la réticence naturelle que j'éprouve et j'ouvre grand mes iris émeraude. Les siens orangés m'apparaissent alors directement, beaucoup plus haut. Son dos musculeux bien courbé à l'avant, il s'est en effet agenouillé pour mieux se pencher sur moi. Nos souffles chauds se croisent ainsi de près, se mélangeant et dansant ensemble au milieu de l'atmosphère pluvieuse.

- Tu viens... pour les chiots?

- Oui.

- Vraiment?

Ses yeux de feu sont d'abord plissés, affreusement attentifs et scintillants d'un sérieux monstre. Ils s'arrondissent ensuite tandis qu'il hausse un sourcil, de toute évidence sceptique. Son expression devient même un peu goguenarde, comme s'il trouvait ça amusant ou je-ne-sais-quoi... Me revoici bouche-bée et plongé en pleine confusion. Mes cils en battent à vive allure et mon cœur aussi. La situation sans queue ni tête me laisse toujours sous le choc et par-dessus tout, les traits beaucoup trop séduisants du trentenaire m'hypnotisent en ce moment... C'est quelque chose de violent qui me terrasse à l'intérieur. Lorsque j'ai à mon tour envie d'humer son odeur, cet enivrant parfum de pure testostérone, je crois que j'ai perdu l'esprit pour de bon. Nom de Dieu! À travers ma gorge tendue, je déglutis alors péniblement. Une faible moue crispée se dessine sur ma bouche encore muette, fébrile. Maintenant que le contact visuel entre nous est établi, je n'arrive plus à le rompre. Perdu dans les tréfonds de ses si uniques prunelles chaudes et intenses, je suis complètement absorbé par cet homme. Il est... différent, sans le moindre doute. Impossible de l'expliquer, mais je sais qu'il n'est pas comme les autres êtres humains ayant croisé mon chemin jusque-là. Il ne leur ressemble en rien. Le drôle d'instinct qu'il a lui-même fait naître en moi me le murmure.

Si je suis encore profondément troublé, la peur, elle, m'a presque quitté. Encore une fois, j'ignore comment, mais je ressens qu'il ne me fera pas de mal. Ce type est un inconnu, au comportement assez louche d'ailleurs. Avec une carrure pareille, il pourrait me faire la peau en moins de deux s'il en avait envie... chez lui, au milieu de nulle part, en plus! Pourtant, le ton de sa voix, son toucher ainsi que son énergie ne me semblent maintenant en rien hostiles ou perfides. Il dégage plutôt une curiosité très pesante à mon égard : son regard, ses gestes et même ses mots sont empreints par l'intérêt. Tout à coup, ses doigts explorent mon visage et j'ai l'impression que leurs mouvements sont... sensuels, débordants de désir. En effet, son index remonte jusqu'à mon lobe d'oreille dans une caresse suave. Pendant ce temps, son pouce trop lent et langoureux presse ma lèvre inférieure. Le puissant frisson qu'il m'arrache alors me met mal à l'aise et me pousse finalement à réagir.

- C'est moi, Jamie. Jamie I'Anson. Tu sais, pour les chiots... Je viens juste de t'envoyer un texto, d'ailleurs.

Depuis toujours, je suis du genre réservé avec les gens. Pourtant jamais, au grand jamais, je n'ai été aussi timide avec quelqu'un qu'avec lui. Je parle si bas que je ne m'entends même pas. Au moins, je réussis enfin à ouvrir la bouche, pas vrai? Quelle honte... D'une main beaucoup moins ferme que la sienne, j'attrape son poignet costaud et tire à peine dessus. Je lui demande ainsi silencieusement de me libérer, tout en tentant de détourner la tête. Mes yeux désespérés se posent sur mon téléphone juste derrière, encore par terre sur le balcon.

- Je suis désolé. Les chiens m'ont surpris et, et...

Je ne sais plus du tout quoi dire ou penser. Naturellement, je n'ose pas avouer que c'est lui qui m'a fichu la trouille... ni que sa façon de me regarder et de me toucher me perturbe. C'est vrai, pourquoi est-il resté là à me fixer sans me saluer, quand je flattais ses bêtes plus tôt? Ses doigts emprisonnent de plus belle ma mâchoire et grimpent jusqu'à mes joues, que je sens bien chaudes et rougies. Je pousse un long soupir anxieux tandis qu'il attire de nouveau ma figure vers lui. Nos prunelles se retrouvent donc, comme il l'exige, et ma prise se resserre aussitôt autour de son bras veineux. Sa peau est d'ailleurs brûlante et d'une épaisseur, d'une dureté incroyable... Les sourcils froncés, le séduisant barbu recommence à me scruter, à m'analyser. Ce sérieux beaucoup trop intense et intimidant a repris possession de ses traits virils. J'ai l'impression qu'il cherche à lire la vérité au fond de mes yeux, ayant de toute évidence du mal à me croire. Je n'y comprends rien... Ai-je une autre raison d'être ici? Bien sûr que je viens pour les chiots à vendre, bon sang!

- Oh, tu n'as pas peur d'eux. Je n'ai même jamais vu quelqu'un capable d'apprivoiser Nanuq comme tu l'as fait... Fascinant.

Comme s'il réalisait soudainement un truc, comme s'il assimilait finalement ce que je lui répète, il change d'attitude d'une traite. Son expression et sa voix si incrédules s'envolent alors. Tout à coup, j'ai même l'impression qu'il s'efforce de faire mine de rien... Il prononce lentement ces gentilles paroles en me couvrant d'un regard beaucoup moins lourd. Une excitation indéfinissable le crispe, je peux le percevoir, mais il tâche visiblement de paraître plus détendu. Voilà qu'il délivre mon minois après une éternité pour maintenant glisser sa main sous mon bras. Toujours à travers des gestes à la fois fermes et précautionneux, il agrippe mon aisselle puis m'aide à me remettre sur pieds en se levant lui-même. Mon cœur douloureux loupe un battement pendant qu'on se retrouve ainsi debout, l'un auprès de l'autre. Oh, non... Pas ça, par pitié! Je peine à tenir sur mes jambes encore faiblardes tant une gêne, un embarras insoutenable m'envahit davantage. Ce type est un satané géant et j'ai l'air affreusement ridicule à côté de lui. C'est vrai, je n'ai jamais rencontré quelqu'un d'aussi grand et – une fois de plus – ça me semble surréel. Il doit bien faire deux mètres et ses pectoraux me frôlent le nez. Déjà complexé par ma petite taille, je suis en train de vivre mon pire cauchemar...

La tête et les épaules basses, je ne bouge donc pas d'un poil. Mes bras trop rigides pendent chaque côté de ma jeune silhouette masculine. Celle-ci a d'ailleurs l'air plus svelte que jamais devant une telle montagne de muscles... Timide, je fixe mes baskets plantées sur le balcon, en proie à cette continuelle paralysie insurmontable. L'étranger, que je présume Lincoln, me fait vraiment perdre mes moyens et je rêve d'enfin me ressaisir. Pourtant, lorsqu'il se recule d'un pas généreux pour me laisser respirer, la chaleur si intense qu'il dégage me manque tout à coup... Je me souviens alors qu'il pleut, que la soirée avance et qu'il commence à faire frisquet. Du coin de l'œil, je guette le maître des lieux tandis qu'il me contourne. Quand il se penche afin d'attraper mon smartphone au sol, je devine qu'il va me le rendre et j'essaie de me redresser un peu. En effet, il ne tarde pas à venir le glisser entre mes doigts mollasses qui se resserrent dessus.

- Tiens, Jamie. Je suis désolé. Je t'ai fait une peur bleue, pas vrai?

- Non, ça va. C'est moi qui m'excuse... Je ne comprends pas ce qu'il m'a pris. Je crois que j'ai eu un malaise. Je n'en sais rien...

Toujours désorienté, embarrassé, je range mon téléphone dans ma poche. Ressentant une vive fatigue mentale, je gratte ensuite mon cuir chevelu d'un geste presque triste. Cela dit, les derniers mots qu'on m'adresse m'enlève finalement ce poids des épaules. Ils parviennent miraculeusement à me détendre un tantinet et l'atmosphère semble s'alléger d'une traite. J'arrive alors à parler plus franchement et me demande vite si je n'ai pas imaginé tout ça : cet instinct et ses intuitons inconcevables, l'aura asservissante émanant du colosse, les émotions beaucoup trop intenses auxquelles j'ai été soumis... Ai-je seulement vécu une terrible crise de panique, à la vue d'un individu pour le moins impressionnant et surtout effrayant au premier abord? Il se montre si décontracté et prévenant avec moi, à présent. Peut-être qu'il était juste étonné de me voir interagir ainsi avec ses chiens, comme il vient de le dire. Peut-être que mon propre comportement bizarre a suscité le sien par la suite... Est-ce mon anxiété et ma paranoïa qui, au milieu de cet inquiétant trou perdu, m'ont joué un mauvais tour? Quant à l'ambiance que je jurerais érotique entre nous, dois-je blâmer mes fantasmes refoulés en présence d'un tel homme au sex-appeal écrasant?

- Hé, ne t'en fais pas, gamin. Tu veux rentrer et t'asseoir un peu?

Mes mille et un doutes sont de très courte durée. En effet, ils disparaissent à une vitesse éclair – encore plus rapidement qu'ils sont apparus. Le trentenaire me touche de nouveau, ses doigts presque affectueux à mon égard tapotant maintenant l'un de mes bras... Le geste est bref, mais je le sens avide de contact. Dès lors, malgré mon épouvantable timidité, je lève le menton assez haut pour retrouver ses incroyables yeux ambre. J'y vois alors briller quelque chose de fou, quelque chose qui réduit à néant l'espoir d'avoir moi-même tout inventé. Lui là, il est bel et bien différent, voire anormal... sans pour autant être mauvais ou dangereux. C'est vrai, je n'ai plus l'impression qu'il représente une menace désormais. J'ignore tout bonnement ce qu'il est, même si mon subconscient en a apparemment une vague idée puisque j'y suis si sensible.

- C'est toi, Lincoln?

Je pose une question sans même répondre à la sienne, ces trois paroles intriguées sortant de ma bouche en une fraction de seconde. Le véritable titan hausse d'abord un sourcil, avant d'hocher la tête avec lenteur. Il acquiesce d'autant plus d'un simple et bas « mmh-hm » presque ronronné tandis qu'un rictus naît sur ses lèvres sèches. Je me rends alors compte de ma propre curiosité à son égard. Ça semble lui plaire... Ma bouille masculine s'empourpre de plus belle et je m'empresse tout à coup de me détourner, rivant plutôt mes billes vertes vers la cour. Les chiens-loups y sont toujours, la plupart d'entre eux nous observant pendant que les plus jeunes gambadent naïvement. Ma voiture est juste à côté et l'idée de partir immédiatement m'effleure l'esprit. Après tout, il y a un truc qui cloche chez ce type. Ce drôle d'instinct en moi se manifeste d'ailleurs encore, même si j'essaie de l'ignorer. À travers les battements de mon cœur fiévreux, il me chuchote que ma vie entière est sur le point de changer... Je rassemble pourtant mon courage à l'aide d'une profonde inspiration un peu trop bruyante. En effet, j'ai déjà pris la décision de rester – ce qui ne me ressemble en rien. Je me fais croire que c'est parce que je veux absolument adopter un chiot ce soir, mais en vérité, j'ai aussi l'envie viscérale de faire connaissance avec Lincoln. Il est si mystérieux, attirant... Je demeure toutefois prudent et surtout pudique.

- C'est très gentil, mais non merci. Je vais mieux, vraiment... et je suis impatient de voir les chiots.

Chapitre 3 Chapitre 3

- Très bien. Suis-moi, alors.

Il ne se prononce qu'après un long moment durant lequel je l'ai senti me scruter très intensément, une énième fois. Voilà qui ne me fait toujours pas changer d'avis et je lui emboîte le pas quand il quitte finalement le balcon. Son immense dos tout en muscles me saute alors aux yeux et ravaler ma salive m'est presque douloureux tant je suis nerveux... Wow. Quelle armoire à glace. Je remets donc la capuche sur mon crâne afin de me protéger de la pluie. Du genre maladroit, je prends également soin de regarder où je mets les pieds. Je m'évite ainsi une chute gênante pendant qu'on contourne la grande maison ancienne. Dorénavant, presque toute la meute ose venir renifler mes pantalons et j'arrive à caresser plusieurs bêtes. Elles se montrent beaucoup plus amicales depuis que leur maître m'a lui-même accueilli, c'est évident. Leur présence me distrait et me réconforte, particulièrement celle du premier animal qui revient déjà accaparer mes câlins.

- Celui-là s'appelle Nanuq, c'est ça?

- Mmh-hm. Il n'aime personne, d'habitude, mais on dirait qu'il a un faible pour toi. Tu as sans doute quelque chose de spécial.

Un sourire timoré mais ravi se dessine sur mon visage qui s'illumine sur-le-champ. J'en lance un coup d'œil tout brillant à Lincoln, pendant qu'il m'observe maintenant par-dessus son épaule. Il mord sa lèvre inférieure d'une manière peu discrète, juste avant de se concentrer de nouveau à l'avant. Je ne sais pas quoi en penser et porte plutôt attention audit Nanuq, que je couvre tant bien que mal d'affection en marchant. Un bâtiment au look luxueux, que je devine récent contrairement au vieux manoir, apparaît bientôt derrière ce dernier. En bois moderne, il possède un toit métallique et semble construit sur mesure, divisé en trois parties : remise, abri spacieux où est stationné un formidable pick-up ainsi que garage.

- Lui, en tout cas, il n'a de yeux que pour toi...

Cet hybride géant, au poil noir et dur en bataille, récupère tout à coup mon regard fasciné. Bon sang... J'avais presque oublié son existence! Le pas tranquille, il se trouve toujours au côté de l'hercule et me tourne le dos. Il lui arrive de me jeter un coup d'œil intrigué, mais sans plus. Il dégage une loyauté indescriptible que je remarque alors gentiment. Je suis aussi curieux de connaître quelle race de chien on a mêlé au loup pour obtenir un résultat si unique. Sa tête et sa musculature massives laissent deviner qu'il s'agit d'un mâle, en tout cas. D'ailleurs, j'observe une réelle ressemblance entre lui et l'homme duquel il est tant proche... Diablement grand aux prunelles or et au pelage sombre, j'irais même jusqu'à dire que c'est son portrait craché, sa parfaite version canine. Ça fait un peu froid dans le dos!

- C'est l'un des premiers chiens-loups nés ici. Chogan... Qui sait, peut-être que tu réussiras à l'apprivoiser, lui aussi.

- Je l'espère. Il est vraiment magnifique... Il me fait penser à un lévrier irlandais.

- Pas mal, gamin! C'est en plein ça.

Fier, je souris de plus belle tandis que le barbu me couvre d'une œillade cette fois épatée et approbatrice. Il a cette façon de plisser les yeux pour mieux me dévisager et ce drôle de rictus assuré qui lui colle aux lèvres... comme si j'étais une petite créature attendrissante qu'il prenait plaisir à voir aller. C'est alors à mon tour de briser le contact visuel, ressentant une nouvelle vague de gêne me happer. Nous ralentissons simultanément en approchant de la remise. Je flatte le même toutou affectueux encore collé à mes genoux, jusqu'à ce qu'on ouvre grand la porte du bâtiment. En effet, voici le trentenaire aguerri qui se tient tout à coup à côté de celle-ci dans toute sa splendeur. Il est vraiment mouillé de la tête aux pieds... Ses cheveux noirs sont aplatis et dégoulinent toujours abondamment, comme ses fringues qui embrassent son corps incroyablement bâti. Comment ne pas se sentir profondément subjugué devant lui? Après tout, je ne suis qu'un gamin – comme il le dit si bien – haut comme trois pommes. Il me fait signe d'entrer, maintenant l'endroit ouvert d'un bras sous lequel je dois donc passer. Ma gorge se serre pendant que ses biceps veineux saisissent de plus belle mon attention, une fraction de seconde. Nom de Dieu... J'aurais préféré qu'il se recule ou qu'il m'invite simplement à le suivre.

- C'est la pouponnière; il n'y a que les mères et leurs petits là-dedans. Les autres chiens n'entrent pas... Allez, vas-y.

- D'accord. À plus tard alors, Nanuq.

Sur ce, je pénètre très timidement ladite pouponnière sans même avoir à me pencher. Je me sens alors plus minuscule et ridicule que jamais, mais ce que je découvre à l'intérieur allège un peu mon cœur. Derrière moi, on referme la porte et l'éternel crépitement des gouttes d'eau s'atténue enfin. Pendant ce temps, je retire ma capuche et entrouvre la bouche, émerveillé... Des chiots, il y a des chiots partout! Une dizaine au moins, de portées et d'âges différents, ça ne fait aucun doute. Tous ensemble, ils gambadent et s'amusent librement dans cet espace aménagé spécialement pour eux. On a transformé la remise en superbe chenil et eau, viande, jouets et paniers sont à leur disposition. Il y a quelques niches plus intimes, où une chienne allaitante se repose d'ailleurs paisiblement... Ils peuvent aussi sortir dehors à leur guise puisqu'une chatière est installée et permet apparemment l'accès à un enclos extérieur.

- Wow, ça alors! C'est un vrai palace pour chiens!

Ni une ni deux, je pose un genou au sol pour attirer les petites boules de poils vers moi. Certaines se montrent réservées, mais la plupart viennent volontiers à ma rencontre. Jeunes, insouciantes et débordantes d'énergie, elles ont beaucoup d'amour à revendre et qu'une seule envie : jouer! J'éclate de rire quand l'une d'entre elles pose ses pattes sur mon torse afin d'atteindre ma figure, qu'elle lèche et mordille avec vigueur. Ses copains sont déjà en train de fouiller mes poches et de tirer sur mon jean. Je dois carrément les retenir de voler mes effets personnels! De toute évidence, ces irrésistibles fauteurs de trouble se sont éclatés sous la pluie car ils sont diablement sales. J'en ai les mains toutes crasseuses. Cela dit, rien ne peut m'empêcher de les couvrir d'affection et de profiter de ce moment rêvé. Ils sont de toute beauté et en pleine forme, ça saute aux yeux... Je suis alors convaincu que je ne me suis pas trompé en venant ici, que je suis chez un bon éleveur. Il faut d'ailleurs que ce dernier éclaire ma lanterne, car les chiots se ressemblent beaucoup et je ne sais plus lesquels sont disponibles. Je tourne donc la tête par-dessus mon épaule, à la recherche de Lincoln que je veux questionner. C'est seulement là que je réalise que son silence et son regard, par-dessus tout, pèsent. Quelque chose d'intense, de surréel flotte de nouveau dans l'air. Tout en ravalant péniblement ma salive, je le scrute et me demande encore ce qu'il se passe. J'aurais dû partir dès que possible, pas vrai?

Debout juste là, derrière moi, il se tient bien droit. Il est figé comme une statue de pierre et si l'eau imbibant ses vêtements ne coulait pas sur le plancher, je pourrais presque croire que le temps s'est arrêté. Pour ne pas changer, il me dévore des yeux... Du haut de ses deux mètres, je réalise qu'il me surplombe d'un peu trop près et que cette fois, c'est ma silhouette accroupie qui le captive. En effet, ses iris ambre aux flammes toujours dansantes s'accrochent à mon dos, mon fessier, mes jambes... Il ne remarque même pas que je le regarde lui et non les chiens, à présent. A-t-il entendu ce que j'ai dit plus tôt, d'ailleurs? Bon sang. Soudain, j'ai l'impression qu'il m'a laissé passer pour mieux me reluquer de la sorte! Je n'arrive pourtant pas à y croire... Non, non. Tout ça, ça ne peut qu'être dans ma petite tête d'homo. Un homme de sa trempe qui, par miracle, est gay et s'intéresse à un larbin dans mon genre? Certainement pas. Ce sont mes fantasmes refoulés qui partent en vrille!

- Est-ce que ça va, Lincoln? Tu n'as pas froid, par hasard?

Ne sachant pas du tout quoi penser, je marmonne avec appréhension dans l'espoir de le tirer du drôle d'état dans lequel il est. J'ignore l'aura puissante et anormale qui semble encore émaner de lui et me fais croire qu'il est juste un peu bizarre. Après tout, habiter seul au fond des bois auprès d'une meute de chiens-loups doit laisser des séquelles... J'imagine que s'il a choisi cette vie en premier lieu, c'est qu'il n'a jamais été très doué avec les gens, de toute façon – et ça, je peux le comprendre.

- Au contraire... Jamie. Je crève de chaud.

Mon cœur loupe un battement tandis qu'il sort enfin de son apparente transe, interpellé par mes paroles à la fois incertaines et un brin inquiètes. Après s'être engouffré au plus profond de mes prunelles émeraude, il ouvre la bouche et sa réponse pour le moins surprenante me rend muet. Un sourire en coin apparaît ensuite sur son magnifique visage aguerri, pendant qu'il vient me rejoindre d'un pas toujours lent et assuré... La jolie bosse qui enfle naturellement son pantalon me fait alors de l'œil et ni une ni deux, je m'empresse de détourner et baisser la tête. J'attrape aussitôt ce vilain petit toutou gris-brun qui ronge ma chaussure et le serre contre moi, en quête de réconfort. De plus belle, on me couvre de léchouilles qui me distraient tant bien que mal.

- Tiens, la femelle que tu viens de prendre dans tes bras, elle est à vendre.

Le colosse s'installe à mon côté d'emblée, imitant ma position en posant lui aussi un genou par terre. Il est tellement proche que nous nous frôlons au moindre mouvement... Dominé par sa carrure de titan, je suis au bord de la panique tant mon anxiété fait rage. La manière trop suave dont il a prononcé mon prénom résonne sans cesse dans mon esprit sens dessus dessous. Je me souviens d'autant plus de son incroyable chaleur corporelle qui m'atteint, m'enveloppe et m'estomaque dans l'immédiat... Il ne ment pas quand il dit « crever de chaud »!

- Elle aussi, à tes pieds. C'est sa sœur et voilà leur frère, là-bas dans la niche.

- Il a l'air timide.

- Un peu comme toi, pas vrai?

Oups. Le souffle me manque, tout à coup... Je sens mes yeux s'écarquiller et mes joues s'enflammer, ce qui tire un rire bas et rauque à mon voisin trop observateur. Pourtant, je ne tarde pas à m'esclaffer à mon tour – beaucoup moins virilement. Je dépose finalement le jeune animal enjoué qui gigote. Tout en secouant doucement ma bouille meurtrie, j'essuie mes mains nerveuses à même mon jean puis en glisse une dans mes cheveux courts et soyeux. Ils sont en désordre, comme d'habitude, et je les lisse une ou deux fois à l'aide de mes doigts. Une telle remarque a de quoi décupler mon malaise sur le coup, mais il s'agit là d'une simple tentative pour me détendre... Je peux le percevoir dans l'énergie du trentenaire, dont le regard pèse d'ailleurs une tonne en cet instant; il a tout bonnement envie qu'on interagisse. Rien qui ne sorte de l'ordinaire, hein? Au bout d'une éternité, j'ose donc lever le menton afin de le regarder en face et mieux lui répondre. C'est loin d'être facile, mais j'y parviens avec maladresse et sincérité, en faisant preuve d'une gentille ironie pas très convaincante.

- Moi, timide? Je ne vois pas de quoi tu parles!

Je n'ai vraiment rien de très intéressant et pourtant, il penche lentement la tête d'un côté sans jamais cesser de me scruter... comme si j'étais super fascinant. Dans ses yeux plissés, je vois encore cette étrange et intense lueur scintiller. Un sourire amusé, affreusement sexy étire ses lèvres minces et sèches. J'aperçois d'ailleurs ses dents d'une blancheur impeccable entre celles-ci. Bordel... Ce type, il est beau comme un dieu! Je peine à m'habituer à la perfection de ses traits si virils.

- Je suis meilleur avec les chiens qu'avec les gens, je crois.

- Ça, ça me connaît, gamin.

Malgré la gêne qui coule dans mes veines, je ne peux m'empêcher de glousser avec nervosité, mais de bon cœur. En même temps, je rive mon regard vers ce petit mâle un peu farouche dont on vient de parler. J'étire le bras en sa direction pour lui présenter ma main tout en l'appelant tendrement. Ses grandes billes curieuses, qui me guettaient déjà, s'arrondissent sur-le-champ et il dresse la tête. Gris-brun aux oreilles et à la fourrure courtes, c'est le sosie de ses sœurs. Les trois chiots en question sont d'ailleurs tellement craquants que j'ignore comment j'arriverai à choisir parmi eux... Je devine que toutes les autres boules de poils dans la pouponnière sont réservées ou encore trop jeunes pour quitter leur mère.

- Qu'est-ce qui t'amuse, hm?

- C'est juste que... je l'avais un peu deviné.

Je réponds presque craintivement en haussant les épaules, n'ayant surtout pas envie d'offenser l'armoire à glace auprès de moi. Heureusement, le souffle toujours amusé et détendu que j'entends me conforte vite. Ni une ni deux, Lincoln rétorque à travers sa lourde voix sensuelle qui fait vibrer mes tympans... Au même moment, l'animal que j'essaie d'attirer ose enfin m'approcher d'un pas plutôt décidé. En effet, il trotte tout à coup à ma rencontre et je l'encourage davantage dès que je le sens hésiter. Il finit alors par m'atteindre sans trop ralentir et je glisse dès lors mes doigts sur son crâne, que je gratouille chaleureusement.

- Ah! Tu l'avais déjà « un peu deviné » alors... C'est parce que je vis dans un trou perdu avec tous ces clébards et que je t'ai foutu les jetons il y a quelques minutes, c'est ça?

Cette fois, mes épaules sont secouées par un véritable rire. Eh oui... c'est bel et bien ça! Le nouveau venu grimpe maintenant sur mes jambes et je le soulève afin de le blottir, à son tour, contre mon torse svelte. Beaucoup plus délicat que ses frangines, il lève la truffe pour observer et renifler ma figure. Il n'est pas très propre et pourtant, je ne peux lui résister : je couvre son adorable museau de baisers affectueux. Il me rend bientôt ces derniers en battant de la queue. Sur ce, je rétablis timidement le contact visuel avec mon voisin attentif à la scène. Un bras accoudé à son genou surélevé, il caresse lui aussi les toutous d'une main pendante et peinarde.

- Tu sais t'y prendre avec eux... Ça saute aux yeux.

- J'aime les chiens depuis toujours. Je n'étais qu'un enfant et je les avais déjà dans la peau.

- Mmh. Parle-moi un peu des chiens que tu as eus, Jamie.

- Oh, ce sera mon premier. Mes grands-parents ne m'ont jamais laissé en avoir un, alors...

Je m'interromps en réalisant ce que je viens d'apprendre à cet homme. Ça ne fait qu'une demi-heure que nous sommes ensemble et voilà qu'il sait déjà que je n'ai pas été élevé par mes parents... Mon regard s'assombrit aussitôt et je me détourne, mine de rien. Il y a bien sûr une raison pour laquelle je n'ai jamais connu de mère aimante ni de père présent. Mon histoire est tout le contraire d'un conte de fées. À vrai dire, elle m'inspire carrément un film d'horreur... et si ça me fait profondément mal chaque jour d'y penser, la raconter aux gens qui me questionnent m'est encore plus insoutenable. Dans le court moment de silence qui s'ensuit, j'ai d'ailleurs l'impression que cette information a en effet piqué la curiosité du barbu et qu'il a envie de creuser. Il semble toutefois éviter de le faire, poursuivant plutôt notre conversation l'air de rien, lui aussi. La délicatesse dont il fait preuve à mon égard me fait chaud au cœur. Je constate alors que sa personnalité me séduit tout autant que son apparence...

- Vraiment? Tu sais que tu n'y vas pas de main morte avec un hybride?

- Je sais, oui, mais j'ai confiance. Je travaille avec des bêtes de tous genres depuis deux ans déjà. Des spitz, des bergers, des molosses... Quant aux loups, ils me fascinent profondément depuis la nuit des temps. C'est presque une obsession! Du coup, je suis bien renseigné à leur sujet, vraiment.

Là-dessus, je m'esclaffe tout bas pour moi-même. Mon amour pour les loups, ces canidés sauvages dont la beauté n'a d'égal que la dignité et la puissance, frôle la folie. Au fond, je n'ai toujours pas compris ce qui m'interpelle tant chez eux en particulier – car oui, ils suscitent bel et bien quelque chose d'énigmatique en moi. Le monde compte pourtant un nombre infini d'autres espèces formidables... En tout cas, je suis loin d'adopter aujourd'hui un hybride par hasard. Mon envie, mon besoin de me rapprocher de mes fameux animaux préférés va jusque-là.

Tout à coup, je tourne la tête vers le colosse dont je réalise de nouveau le silence soudain. Je découvre vite que ses traits endurcis baignent à présent dans un sérieux insondable. Un sérieux tellement ardent qu'il en paraît mauvais... Mon minois blêmit d'une traite, je le sens. Je m'empresse donc de baisser les yeux sur les chiots en me demandant ce que j'ai bien pu dire de mal. Juste à côté, même son corps pharamineux – trop près du mien menu, vulnérable – me semble anormalement raidi. Nom de Dieu! Ce type est pour le moins déstabilisant et, s'il me porte une attention excessive depuis l'instant où il m'a aperçu, je me rends compte de ma propre sensibilité à ses moindres réactions. Je ne saurais l'expliquer, mais c'est comme si aucun de mes faits et gestes ne lui échappait et vice-versa... Une fois de plus, j'ai l'impression que tout ça est l'œuvre dudit instinct qu'il a créé en moi. Je suis bon pour l'asile, pas vrai?

- C'est quoi ton job?

Ni une ni deux, sa voix chaude et intéressée reprend du service, tandis qu'il redétend déjà son épaisse musculature congestionnée. Avec hésitation, je lui jette alors quelques coups d'œil confus par-dessus mon épaule. Voilà qu'un sourire extraordinairement suave et sécurisant est de retour sur sa belle tronche virile... Eh bien, l'ai-je seulement surpris au milieu d'une intensive réflexion sur je-ne-sais-quoi? Peut-être, mais les questions fusent quand même dans mon esprit. Quelles étaient ses pensées si importantes, hein? Et par-dessus tout, étais-je au centre de celles-ci? Malgré mon état perplexe, je ne tarde pas à ouvrir la bouche pour lui répondre et ainsi poursuivre notre conversation.

- Eh bien, j'ai mon propre salon de toilettage en ville. La formation de quelques mois seulement m'arrangeait et dès que j'ai eu assez de clients pour me le permettre, je suis devenu autonome. Du coup, ça fait un bail que je loue le même petit local dans une animalerie.

- Putain. Pas mal, gamin. Tu as quel âge?

- Vingt ans.

- Wow. Si jeune... Tu étais pressé de voler de tes propres ailes, on dirait.

- Oui, je l'étais...

Cette fois, l'imposant trentenaire aux cheveux noirs m'interroge à demi-mot sur mon inhabituelle situation familiale. Ma gorge se serre et mon cœur se pince, naturellement. Pourtant, je me surprends à lui avouer sur-le-champ qu'un truc clochait à la maison, que je voulais partir le plus tôt possible... C'est d'un ton un brin faible et triste que je lui donne donc raison. Le regard alors vide, je fixe l'un des jeunes chiens à mes pieds, à qui je caresse distraitement les oreilles. Il m'est d'ailleurs toujours impossible de choisir parmi ces petits trésors poilus. C'est vrai, jusque-là, je ne ressens pas de préférence quelconque.

- Tu avais hâte d'avoir un toutou, c'est ça?

- Entre autres!

Lincoln ne s'éternise pas sur ce sujet clairement douloureux. Il me rappelle plutôt que je suis ici pour enfin adopter un mignon sac à puces. Voilà qui chasse d'emblée l'expression morose sur ma figure et rend à l'ambiance un peu de légèreté. L'allure peinarde, il m'exprime ensuite sa confiance tout en étirant le bras vers le même animal que je caresse. Dans le geste, il se penche presque contre moi et son odeur si enivrante accapare de plus belle mes narines... Nos poignets se frôlent d'autant plus, pendant que ses doigts atteignent le crâne du chiot qu'il gratte alors affectueusement.

- Oh, cette petite boule de poils sera entre de bonnes mains, je n'en doute pas.

Là, je reste quelque peu figé, incapable de répondre immédiatement aux paroles sympathiques ni au charmant sourire en coin du colosse. Mon esprit est absent, ailleurs. Mon corps est troublé. En effet, son contact pourtant minime me provoque un joli et agréable frisson qui hérisse le duvet de mon avant-bras... Ça passe inaperçu sous ma manche longue, mais la gêne me ronge plus que jamais. Finalement, l'ambiance est loin de s'alléger même si ma vie personnelle n'est plus sur le tapis! D'ailleurs, la chaleur caniculaire que dégage toujours cet homme n'arrange en rien mes joues bouillantes. J'ai tout à coup du mal à supporter ce léger manteau de printemps. Il fait exprès de se coller à moi comme ça ou quoi? Il m'exhibe son épiderme de rêve, ses membres bâtis en diable et ses veines bien gonflées... Tout chez lui incarne la virilité et la force – l'essence même de mes désirs et fantasmes les plus fous. Contre mon gré, une vague d'excitation purement sexuelle me parcoure soudain et je ne peux qu'en avoir honte.

- Oui, je t'en fais la promesse. J'habite en appartement, dans un duplex, mais on a un super terrain. Je fais aussi beaucoup de sport, alors il aura de quoi se dépenser!

- Tiens, ça, je le savais déjà. Tu m'as tout l'air d'un petit athlète...

Au bout d'une éternité, je parviens à répondre, l'air de rien et à l'aide d'une fausse voix vive et détendue. Ce, dans l'espoir d'ignorer et de surmonter l'intense chimie qui règne entre nous. Il s'agit là d'un échec instantané car mon interlocuteur, lui, préfère apparemment l'amplifier et la savourer... Le compliment carrément sensuel qu'il m'adresse maintenant est d'autant plus accompagné d'un toucher langoureux, celui de sa grande main brûlante et pesante. Elle abandonne tout chien pour plutôt venir se fermer sur ma nuque qui paraît alors fluette, insignifiante. Je suis aussitôt électrisé par ses doigts pressant ma chair avec lenteur et fermeté démesurées. La manière dont il me palpe est intime, voire érotique... De gauche à droite, il secoue même ma silhouette sculptée tout en finesse pour souligner ce qu'il vient de dire. Un autre frisson viscéral saisit ma peau traîtresse et déferle jusqu'à mon bas-ventre trop tendu. Putain de merde. Je n'ai pas l'habitude de jurer, même dans ma propre tête. Mais puisqu'un étranger canon et beaucoup plus âgé semble vraiment en train de me draguer...

Sous le choc, mes yeux verts pour le moins arrondis pénètrent les siens plissés et dorés comme du miel. À la recherche d'une once de bon sens chez ce type, je me retrouve très vite bredouille : il me dévore toujours de son regard affamé, un rictus lubrique fendant sa barbe dense. Je sais sur-le-champ que c'est hors limites et qu'il faut que je m'éloigne, pourtant je peine à le faire. Le fil de mes pensées est de nouveau pris d'assaut par cet instinct, cette force intérieure que je ne peux décrire autrement. Si tout à l'heure, quelque chose me mettait violemment en garde contre Lincoln Blackburn, la peur et la réticence à son égard n'existent désormais plus... ce qui est franchement ridicule en ces circonstances et ce qui ne me ressemble pas du tout, de toute façon! Au contraire, on m'encourage dorénavant à embrasser son contact. On m'encourage, une fois de plus et par-dessus tout, à me soumettre à lui. Oui, encore et encore, mon esprit me répète de « me soumettre à lui ». Me soumettre à lui, en laissant sa voix si rauque et profonde bercer mes tympans... Me soumettre à lui, en laissant ses doigts de maître réchauffer chaque parcelle de mon jeune être... Me soumettre à lui, en le laissant se glisser derrière moi, en le laissant agripper mes hanches toutes petites entre ses mains aguerries... Me soumettre à lui, en le laissant me ruer de coups de reins lascifs jusqu'à l'orgasme, en le laissant me posséder...

Télécharger le livre

COPYRIGHT(©) 2022