Chapitre 1 – Le regard de trop
La soirée était trop parfaite.
C'est la première chose que Léa remarque en posant son sac sur la chaise du bar. Les lumières tamisées, les rires cristallins des femmes en robes trop chères, les hommes en costumes qui trinquent avec une élégance apprise. Tout est calibré, aseptisé, joliment faux.
Comme son sourire quand elle répond au message de Pierre.
« Passe une bonne soirée, ma chérie. Tu es la plus belle. »
Elle lui envoie un cœur. Elle le pense, en partie. Pierre est gentil. Pierre est stable. Pierre coche toutes les cases d'un futur mari parfait. Alors pourquoi, ce soir, cette robe noire moulante qu'elle a choisie sans lui dire ? Pourquoi ce rouge à lèvres qu'il déteste, cette nuque dégagée qu'il trouve trop provocante ?
Elle ne veut pas répondre à la question.
Autour d'elle, l'événement caritatif bat son plein. Son entreprise l'a envoyée ici pour "développer son réseau". Un euphémisme élégant pour dire : souris, serre des mains, fais bonne figure. Elle obéit. Elle obéit toujours.
Jusqu'à ce qu'elle le voie.
Lui.
Il est adossé au bar, un verre de whisky à la main, en train d'écouter un homme en cravate bleue débiter des chiffres sans intérêt. Et pourtant, Léa ne regarde que lui. Elle ne peut pas faire autrement. Le corps long, les mains fines, une mâchoire dessinée au couteau. Des yeux clairs verts ? gris ? qu'il promène sur la pièce avec une indolence calculée. Comme si tout l'ennuyait. Comme si personne ne méritait vraiment son attention.
Puis ses yeux croisent les siens.
Le choc est physique.
Léa sent ses lèvres s'entrouvrir, ses doigts se resserrer autour de son verre de vin. Ce n'est pas un simple regard. C'est une main posée sur sa nuque. Un doigt qui descend le long de sa colonne vertébrale. Une promesse silencieuse, électrique, insoutenable.
Il sourit.
Pas un grand sourire. À peine un soulèvement du coin des lèvres. Comme s'il savait déjà. Comme s'il lisait en elle le désordre qu'elle essaie de cacher sous des tailleurs stricts et des discours politiques.
Elle détourne la tête. Boit une gorgée. Son cœur tambourine.
- Vous allez bien, madame ?
La voix est juste à côté d'elle. Grave. Calme. Terrifiantement proche.
Léa lève les yeux. Il est là, debout devant elle, à deux pas. Plus grand que dans son imagination. Les épaules larges sous une veste sombre, une chemise blanche ouverte sur un début de torse. Pas de cravate. Pas de sourire forcé. Juste lui, en train de la regarder comme si elle était la seule personne dans cette salle de trois cents invités.
- Je vais très bien, répond-elle avec un contrôle qu'elle ne se savait pas capable.
- Dommage.
Elle cligne des yeux. Dommage ?
- Les gens qui vont très bien ne soutiennent pas mon regard plus de trois secondes. Vous avez tenu douze.
- Vous comptiez ?
- Je compte tout chez vous, madame. La façon dont vous avez remonté votre chevelure il y a cinq minutes. La façon dont vous mordez votre lèvre inférieure quand vous êtes nerveuse. La façon dont vous avez posé votre main sur votre cou, juste là...
Il désigne un point invisible sous son oreille.
- ...comme si vous vouliez vous toucher, mais que vous n'osiez pas.
Le souffle de Léa se bloque dans sa gorge.
- Vous êtes dangereux, dit-elle.
- Adam, corrige-t-il en tendant la main. Et non, je ne suis pas dangereux. Je suis honnête. C'est pire.
Elle hésite une seconde avant de poser ses doigts dans les siens. La chaleur de sa peau est une révélation. Il ne serre pas, il effleure. Et ce simple effleurement lui traverse le bras, l'épaule, descend le long de sa poitrine jusqu'à son ventre, jusqu'à cet endroit secret qu'elle croyait endormi.
- Léa, dit-elle.
- Léa, répète-t-il en goûtant chaque syllabe. Comme un prénom de femme qu'on n'oublie pas.
- Vous avez une technique de drague rodée.
- Je ne drague pas.
- Ah oui ? Et c'est quoi, alors ?
Il se penche. Juste un peu. Assez pour qu'elle respire son parfum bois, cuir, quelque chose d'amer et d'addictif.
- C'est une constatation. Vous êtes magnétique. Et vous avez le regard d'une femme qui a faim sans savoir de quoi.
Léa ricane, mais le son est étranglé. Ses joues brûlent. Entre ses cuisses, une chaleur sourde s'installe, obstinée, humiliante presque. Elle n'a pas ressenti ça depuis des années. Pas avec Pierre. Pas avec personne.
- Je suis fiancée, dit-elle brutalement. Comme pour se protéger. Comme pour le mettre en garde.
Adam hausse un sourcil. Pas surpris. Amusé. Ou pire : excité.
- Je n'ai pas de bague à votre doigt.
- Elle est à l'hôtel. Je ne voulais pas l'abîmer.
- Vous mentez.
- Vous êtes odieux.
- Vous aimez ça.
Il marque une pause. Autour d'eux, la soirée continue, indifférente. Un serveur passe avec des coupes de champagne. Une femme rit trop fort. Rien n'existe plus que l'espace entre leurs deux corps.
- Je ne vais pas vous sauter dessus, Léa. Pas ici. Pas ce soir.
- Et quand, alors ?
La question lui échappe. Elle la regrette immédiatement. Adam la regarde avec ces yeux clairs qui semblent lire au travers d'elle, de sa robe, de ses mensonges, de son désir inavoué.
- Quand vous viendrez me chercher.
- Je ne viendrai pas.
- Si.
Il recule d'un pas. Un seul. Le vide qu'il crée est presque douloureux. Léa a envie de le retenir. D'enfouir ses doigts dans cette veste sombre. De coller son corps contre le sien, ici, devant tout le monde, et de l'embrasser jusqu'à perdre la raison.
- Comment êtes-vous si sûr de vous ? murmure-t-elle.
Adam termine son verre de whisky, le repose sur le bar, et lui offre ce sourire – celui qui va la hanter pendant des semaines.
- Parce que je vous ai vue, Léa. Pas la fiancée modèle. Pas la commerciale en talons. Vous. Celle qui a envie d'être dévorée. Et une femme comme vous ne laisse pas passer l'homme qui la comprend.
Il tourne les talons.
Il s'en va.
Elle reste figée, le verre vide, le souffle court, la nuque en feu, le sexe vibrant d'un désir interdit, nouveau, terrifiant.
Elle ne sait pas encore que c'est juste le début.
Qu'un regard peut tout faire basculer.
Que ce soir, dans cette salle trop parfaite, elle a rencontré le danger le plus délicieux de sa vie.
Et qu'elle va revenir.
Comme il l'a dit.
Si.
Chapitre 2 – Jusqu'où oser ?
Léa n'a pas dormi.
Elle est rentrée à l'hôtel après la soirée, a enlevé sa robe noire sans la regarder dans le miroir, s'est glissée sous la douche et a laissé l'eau brûlante couler sur sa peau. Elle a pensé à lui. À ses yeux clairs. À sa voix grave. À cette certitude insolente : Vous viendrez me chercher.
Elle a pensé à Pierre aussi. Pierre qui l'attendait dans le lit conjugal, à l'autre bout de la ville. Pierre qui lui avait envoyé un message tendre avant de s'endormir. « Tu me manques. J'ai hâte que tu rentres. »
Elle lui a répondu un cœur.
Un seul.
Et elle a menti en disant qu'elle était fatiguée.
Le lendemain matin, elle est au bureau à 7h30. Trop tôt. Trop nerveuse. Elle n'arrive pas à se concentrer sur ses dossiers. Le regard d'Adam est gravé derrière ses paupières. Chaque fois qu'elle ferme les yeux, elle le voit. Ce sourire. Cette main tendue. Cette phrase : « Je compte tout chez vous. »
- Bonjour, Léa.
La voix résonne derrière elle.
Son sang se glace puis s'embrase.
Elle se retourne lentement. Adam est là, debout dans l'encadrement de la porte, une tasse de café à la main, un dossier sous le bras. Il porte une chemise bleu clair, les manches relevées sur des avant-bras musculeux. Ses cheveux sont encore humides. Il a dû courir pour arriver aussi tôt.
- Qu'est-ce que vous faites ici ? souffle-t-elle.
- Je travaille ici. Depuis aujourd'hui. Nouveau directeur des comptes stratégiques. Votre patron m'a présenté votre équipe hier soir, mais vous étiez déjà partie.
Léa sent le sol se dérober sous ses pieds.
- Non, dit-elle. Non, ce n'est pas possible.
- Si. Désolé de décevoir vos espoirs.
Il s'approche. Pose son café sur le bureau d'à côté. La regarde avec cette intensité qui la brûle de l'intérieur. Il est à un mètre. Un mètre seulement.
- Vous saviez, accuse-t-elle à voix basse. Hier soir, vous saviez déjà que vous seriez mon collègue.
- Je ne le savais pas. Je l'espérais.
- C'est pire.
- Je sais.
Il ne recule pas. Il ne s'excuse pas. Il assume, avec cette honnêteté dévastatrice qu'il revendique comme une arme. Léa serre les poings sous son bureau. Sa nuque est en feu. Son cœur bat trop vite. Entre ses cuisses, cette chaleur sourde est revenue, plus insistante, presque douloureuse.
- Je suis fiancée, répète-t-elle comme une idiote.
- Je n'ai pas oublié.
- Alors pourquoi ? Pourquoi être venu me parler hier ? Pourquoi être là aujourd'hui ?
Adam pose ses deux mains sur le dossier de la chaise en face d'elle. Il se penche. Juste assez pour qu'elle voie les fibres de sa chemise, le pouls qui bat à sa tempe.
- Parce que vous êtes la première femme depuis des années qui me regarde comme si j'existais vraiment. Pas comme un cadre à séduire. Pas comme un homme à manipuler. Juste... moi. Et que je ne peux plus faire comme si ce regard n'avait pas changé quelque chose en moi.
Le silence s'installe. Lourd. Électrique. Irrespirable.
Léa devrait se lever. Partir. Appeler son patron, sa RH, n'importe qui pour lui dire que cette situation est inacceptable. Elle ne fait rien. Ses jambes refusent de bouger. Ses lèvres refusent de former les mots.
- Il faut qu'on parle de nous deux, dit Adam doucement.
- Il n'y a pas de « nous deux ».
- Il y a nous deux depuis hier soir. Depuis que vous avez soutenu mon regard douze secondes. Depuis que vous avez menti en disant que vous alliez bien. Depuis que vous êtes rentrée chez vous et que vous n'avez pas pu vous empêcher de penser à ce qui serait arrivé si...
- Si quoi ?
- Si je vous avais embrassée.
Sa voix a baissé d'une octave. Elle est presque inaudible. Presque intime. Léa imagine la scène : lui, ses doigts dans ses cheveux, sa bouche contre la sienne, le goût du whisky et du désir mélangés. Ses pensées dérapent. Elle se mord la lèvre. Il regarde sa bouche. Une seconde. Deux secondes.
- Vous pensez à ça en ce moment même, dit-il. Je le vois.
- Arrêtez.
- Non.
Il fait le tour du bureau. Lentement. Délibérément. Comme un prédateur qui s'approche sans bruit. Léa recule sur sa chaise, mais il n'y a nulle part où fuir. Le mur est derrière elle. Ses mains agrippent les accoudoirs. Ses doigts blanchissent.
- Adam, je vous jure, si vous franchissez cette ligne...
- Quelle ligne ? Celle que vous voulez que je franchisse depuis hier soir ?
Il s'accroupit devant elle. Ses yeux sont au niveau des siens. À quelques centimètres. Il pose une main sur son genou. À travers le tissu du pantalon, la chaleur de sa peau est une déflagration.
- Dites-moi de partir, murmure-t-il. Dites « va-t'en » et je m'en vais. Je ne vous adresserai plus jamais la parole. Je demanderai ma mutation. Je ferai comme si vous n'existiez pas. Mais il faut que ce soit vous. Parce que moi, Léa, je ne peux plus faire semblant.
Ses doigts remontent le long de sa cuisse. Lentement. Un centimètre après l'autre. Léa ne respire plus. Son corps tout entier est tendu vers cette main, vers cette chaleur, vers ce danger.
- Va-t'en, chuchote-t-elle.
Il ne bouge pas.
- Va-t'en, répète-t-elle plus fort.
Ses doigts s'arrêtent. Il la regarde. Ses yeux verts sont devenus sombres, presque noirs.
- Tu ne le penses pas, dit-il en la tutoyant pour la première fois.
La caresse reprend. Plus haut. Une pression à peine perceptible sur l'intérieur de sa cuisse. Léa ferme les yeux. Sa tête bascule en arrière. Un gémissement lui échappe, étouffé, honteux, délicieux.
- Adam...
- Dis-moi ce que tu veux.
- Je ne peux pas.
- Si. Ici. Maintenant. Personne ne va venir avant 8h30. Personne ne saura jamais.
Il se lève. Elle ouvre les yeux. Il est au-dessus d'elle, immense, les épaules larges, la mâchoire serrée. Il tend une main. Elle la prend. Il la soulève de sa chaise, la fait pivoter, et son dos rencontre le mur.
Ses mains à lui remontent le long de ses hanches. Elle sent chaque doigt, chaque phalange, chaque pression. Son corps s'arc-boute. Il est si proche. Si chaud. Si interdit.
- Tu veux que je m'arrête ? demande-t-il une dernière fois.
Léa secoue la tête. Non. Pas non pour arrêter. Non pour continuer.
Il se penche. Sa bouche effleure sa nuque. Juste un souffle. Un frisson électrique lui traverse la colonne vertébrale, descend jusqu'à son ventre, jusqu'à ce noyau de plaisir qui pulse, insistant, presque douloureux.
- Tu sens bon, murmure-t-il contre sa peau.
Ses lèvres se posent sur son cou. Une vraie caresse cette fois. Tiède. Humide. Léa enfouit ses doigts dans ses cheveux encore humides. Elle l'attire contre elle. Leurs corps se collent. Il est dur, elle est liquide, le contraste est une torture exquise.
Sa main à lui descend, descend, descend, jusqu'à la ceinture de son pantalon. Il fait glisser la fermeture éclair. Un centimètre. Deux centimètres. L'air de la pièce caresse sa peau nue.
- Adam, on va se faire surprendre...
- Tant mieux.
Il glisse une main sous le tissu. Sa paume rencontre son ventre frémissant, descend encore, trouve l'élastique de sa culotte. Un doigt passe dessous. Effleure les poils, la fente humide, cette chaleur qu'elle n'arrive plus à contrôler.
- Tu es déjà trempée, souffle-t-il avec une douceur presque coupable.
Elle veut répondre, mais les mots se bloquent. Son bassin bouge tout seul, cherchant sa main, plus de pression, plus de contact. Le doigt d'Adam entre en elle. Un seul. Lentement. Profondément.
Le cri de Léa est étouffé par son propre poing qu'elle plante dans sa bouche.
Il la baise avec un doigt. Ici. Dans ce bureau. À 7h45 du matin, alors que son fiancé dort encore et que ses collègues vont bientôt arriver.
La honte et le plaisir se mélangent en un cocktail dévastateur.
Adam ajoute un deuxième doigt. Le rythme s'accélère. Elle mord son poing pour ne pas hurler. Son corps se crispe, explose, se relâche dans une vague de contractions qu'elle n'a pas vues venir.
- Regarde-moi, ordonne-t-il doucement.
Elle ouvre les yeux. Il la regarde jouir. Il sourit. Pas un sourire arrogant. Un sourire émerveillé, presque tendre.
Il retire ses doigts, les porte à ses lèvres, les lèche lentement.
- Maintenant, dit-il en rabaissant sa fermeture éclair comme si de rien n'était, tu ne peux plus dire qu'il n'y a pas de « nous deux ».
La porte s'ouvre.
Un collègue entre, un grand sourire aux lèvres.
- Salut Léa ! Ah, tu as déjà rencontré le nouveau ?
Adam lui serre la main avec une aisance parfaite. Il discute des plannings, des objectifs, des prochains comités.
Léa est encore adossée au mur, les jambes flageolantes, le sexe brûlant, l'esprit en miettes.
Elle vient de perdre une bataille.
Mais elle sait, au fond d'elle, que la guerre ne fait que commencer.
Chapitre 3 – La ligne rouge
Léa a passé les trois jours suivants à éviter Adam.
Pas facile quand il est assis à huit mètres de son bureau. Pas facile quand il la regarde chaque fois qu'elle traverse l'open space. Pas facile quand son corps se souvient de ses doigts en elle, de sa bouche contre sa nuque, de cette façon qu'il a eu de la faire jouir contre le mur comme si elle lui appartenait déjà.
Elle l'évite.
Elle rate les réunions où il est présent. Elle mange à des horaires décalés. Elle arrive après lui et part avant lui. Elle fait comme s'il n'existait pas, comme si le chapitre 2 n'avait jamais eu lieu.
Mais le soir, dans le lit qu'elle partage avec Pierre, elle ne pense qu'à Adam.
Pierre qui dort à côté d'elle, paisible, confiant. Pierre qui ne sait pas que sa fiancée passe ses nuits à revivre en boucle la caresse d'un inconnu sous son pantalon de tailleur. La culpabilité la ronge. Elle devient irritable. Distante. Pierre lui demande si tout va bien. Elle ment. Elle ment tellement qu'elle a mal au ventre.
- Tu es sûre que ça va ? insiste-t-il un soir en posant sa main sur son ventre.
Elle sursaute.
- Je suis fatiguée, c'est tout.
Pierre n'insiste pas. Pierre est gentil. Pierre est un futur mari parfait qui ne mérite pas ça.
Mais le désir n'a pas de morale.
Le quatrième jour, Adam la rattrape.
Il est 19h passées. Tout le monde est parti. Léa range ses dossiers en vitesse, son sac sur l'épaule, prête à fuir. Mais Adam est debout devant la sortie, les bras croisés, le visage fermé.
- On parle, dit-il. Maintenant.
- Je n'ai rien à te dire.
- Tu mens.
- C'est mon droit.
Il s'avance. Elle recule. Son dos rencontre la cloison vitrée de son bureau. Piégée. Encore. Toujours.
- Tu m'évites depuis quatre jours, Léa. Quatre jours. Tu changes de trottoir quand tu me vois arriver. Tu as déjeuné dans les toilettes hier pour ne pas croiser mon regard. Tu crois que je ne vois pas ?
- Et alors ? souffle-t-elle. Je suis fiancée. Tu le sais. Ce qui s'est passé... cette chose dans mon bureau...
- Cette chose ?
- Cette erreur. Elle ne se reproduira pas.
Adam rit. Un rire bref, amer, sans joie.
- Une erreur. C'est comme ça que tu appelles le moment où j'ai senti ton corps se crisper autour de mes doigts ? Où tu as failli hurler de plaisir à 7h45 du matin ? Où tu m'as regardé comme si j'étais le seul homme sur terre ?
Chaque mot est une caresse cruelle. Léa ferme les yeux. Elle ne veut pas se souvenir. Mais son corps, lui, se souvient parfaitement. Un frisson lui parcourt l'échine.
- Pourquoi tu me fais ça ? murmure-t-elle. Pourquoi tu ne me laisses pas tranquille ?
- Parce que tu ne veux pas que je te laisse tranquille.
- Tu ne me connais pas.
- Je te connais assez pour savoir que tu es malheureuse.
La phrase la gifle. Ses yeux s'ouvrent. Elle le fixe, incrédule, outrée, vulnérable.
- Je ne suis pas malheureuse.
- Tu souris comme une femme qui a tout pour être heureuse. Ce n'est pas pareil.
Il marque une pause. Un silence lourd, épais, chargé de tout ce qu'ils n'osent pas dire.
- Pierre est un bon parti, reprend Adam plus doucement. Je l'ai googlé. Famille respectable, situation confortable, un avenir tout tracé. Il t'offre la sécurité, la stabilité, le regard des autres qui disent « comme elle a bien fait ».
- C'est quoi le problème ?
- Le problème, Léa, c'est que tu ne m'as pas regardé comme on regarde une femme comblée. Tu m'as regardé comme quelqu'un qui meurt de faim.
Sa voix se brise sur les derniers mots. Léa sent ses yeux picoter. Non. Elle ne va pas pleurer. Pas devant lui. Pas ici.
- Tu es odieux, répète-t-elle comme un mantra.
- Je suis honnête. Je te l'avais dit. C'est pire.
Il fait un pas de plus. Il est à quelques centimètres. Elle sent la chaleur de son corps, le parfum boisé de sa peau, cette présence magnétique qui désactive tous ses systèmes de défense.
- Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? chuchote-t-elle. Que je quitte Pierre pour toi ? Après trois jours ? Après une branlette contre un mur ?
- Non.
La réponse est si brutale qu'elle en reste figée.
- Non ? répète-t-elle, incrédule.
- Je ne veux pas que tu quittes Pierre pour moi. Je veux que tu quittes Pierre parce que tu n'es pas heureuse. Parce que tu mérites plus qu'un homme qui te demande comment va ta journée sans jamais te regarder dans les yeux. Parce que tu mérites quelqu'un qui te dévore du regard quand tu entres dans une pièce.
Léa avale sa salive. Sa gorge est serrée. Ses mains tremblent.
- Et toi ? Tu serais cet homme ?
- Je ne sais pas. Mais j'aimerais essayer.
La franchise est désarmante. Elle s'y attendait à tout sauf à ça. Pas de promesses. Pas de déclaration enflammée. Juste une vulnérabilité nue, exposée, presque fragile.
Elle lève la main. Ses doigts effleurent sa joue. Il a une barbe naissante de fin de journée, rugueuse sous sa paume. Il ferme les yeux à son contact. Un frisson visible le traverse.
- Pourquoi toi ? demande-t-elle tout bas. Pourquoi tu es arrivé dans ma vie maintenant ? Pourquoi pas dans cinq ans, quand j'aurai oublié ce que c'est que d'avoir envie ?
- Parce que le désir ne choisit pas son moment.
Il prend sa main, l'embrasse dans la paume. Le geste est doux, presque sacré. Contraste total avec la bestialité de leur première rencontre.
- Je ne te demanderai pas de tromper Pierre à nouveau, dit-il contre sa peau. Ce matin dans ton bureau, j'ai franchi une ligne. Je n'aurais pas dû.
- Tu regrettes ?
- Je regrette que tu aies eu honte après. Je ne regrette pas une seconde de ce moment. Ton visage quand tu as joui... c'est gravé en moi. Pour toujours.
Léa sent son ventre se nouer. Ses genoux faiblissent. Le désir monte en elle, aussi brutal qu'irrépressible, mêlé à une tendresse inattendue qui la désarme plus que tous les regards brûlants.
- Adam...
- Je ne te toucherai pas ce soir. Je te le promets. Mais je veux que tu saches une chose.
- Laquelle ?
Il pose son front contre le sien. Leurs souffles se mélangent. Leurs lèvres frôlent presque.
- Je suis amoureux de toi. Pas du concept de toi. Pas de l'idée d'une femme à conquérir. De toi. De ta façon de mordre ta lèvre quand tu réfléchis. De ta façon de ricaner quand tu es gênée. De cette lumière dans tes yeux quand tu parles de ce qui te passionne vraiment.
- Tu me connais à peine.
- Je te connais assez pour savoir que je veux passer des heures à apprendre le reste.
Une larme glisse sur la joue de Léa. Il l'essuie du bout des doigts. Le geste est si tendre qu'elle a envie de hurler.
- Qu'est-ce qu'on fait ? souffle-t-elle.
- Rien, ce soir. Tu rentres chez Pierre. Tu réfléchis. Tu écoutes ton corps. Tu écoutes ton cœur. Et demain... demain, tu me dis si tu veux qu'on efface tout ou si tu veux qu'on aille jusqu'au bout.
- Jusqu'au bout de quoi ?
Il recule. Un pas. Deux pas. Son sourire est triste. Beau. Brisé.
- Jusqu'au bout de cette chose qui nous dépasse.
Il tourne les talons. Il sort. La porte claque doucement derrière lui.
Léa reste là, adossée à cette cloison vitrée, les mains moites, le cœur en miettes. Elle regarde sa main. Celle qui a touché sa joue. Celle qui porte encore l'anneau de fiançailles.
L'anneau de Pierre.
Soudain, la bague est trop lourde. Trop serrée. Trop définitive.
Elle l'enlève. La pose sur son bureau. La contemple quelques secondes.
Puis elle prend son téléphone.
Message à Adam : « Je n'ai pas besoin de réfléchir jusqu'à demain. Je sais déjà. »
Trois secondes plus tard, la réponse.
« Moi aussi. Rendez-vous demain soir. Je t'enverrai l'adresse. Ne viens pas si tu n'es pas prête à tout. »
Léa lit la phrase trois fois.
Prête à tout.
Elle a peur.
Elle a envie.
Et pour la première fois depuis des années, elle ne sait pas quelle est la bonne réponse.
Mais ce soir, en rentrant chez Pierre, elle ne remet pas sa bague.
Elle la garde dans sa poche, serrée dans son poing.
Comme un secret.
Comme une promesse.
Comme la première fissure dans un monde qui allait s'effondrer.