¡Cáspita !
(Bon sang !)
Je relève la tête tout en préparant mon lunch sur le comptoir de la cuisine, et je fusille du regard ce mur mitoyen qui me sépare de celle de ma voisine. Ces maudits murs de carton de notre patio-home...
Vraiment, Yolanda ? Aujourd'hui, entre tous les jours !
― Diego ! Mets tes écouteurs !
Installé sur un tabouret, mon fils de onze ans engloutit son bol de céréales en regardant une vidéo YouTube. Sans broncher, il tire une paire d'écouteurs Bluetooth de la poche de son pyjama et les enfonce dans ses oreilles. Au moins, lui, il m'écoute.
Je jette les sandwichs que je viens de préparer dans mon sac de lunch et contourne le comptoir, mes talons claquant sur le carrelage.
― Ah oui ! Comme ça ! C'est bon mon p'tit loup !
La voix de ma cousine s'élève de nouveau, ravie des assauts de son fiancé.
Nouvelle voisine... et cousine.
Quand Yolanda a emménagé dans la maison jumelée, j'étais aux anges. Retrouver une présence familiale si proche, c'était inespéré. Mais qui aurait cru que je le regretterais à peine le lendemain, quand j'ai découvert à quel point elle et Matthew avaient... une vie sexuelle épanouie ?
Je traverse la pièce exiguë, contourne la table à dîner et frappe du plat de ma main parfaitement manucurée contre le mur.
― YOLANDA ! Hey ! Ho ! Faites vos cabrioles en SILENCE !
Les bruits cessent aussitôt. Un immense soulagement m'envahit.
Je passe devant Diego et file vers la salle de bain. Un coup d'œil au miroir : je tente de dompter cette mèche frisottée qui s'obstine à s'échapper de mon chignon matinal. Échec. Comme toujours.
Maquillage rapide : un rouge discret. Pas trop. Aujourd'hui, c'est mon premier jour au bureau du procureur. Maître Colin est réputé brillant, mais intraitable. Pas question de lui donner une excuse pour me jeter comme toutes les stagiaires avant moi.
J'attrape ma petite bouteille de « Brume fugueuse » - ce parfum inodore qui masque mes phéromones. Cadeau précieux de mon cousin Tony. Une protection indispensable. Car derrière mon quotidien banal de mère célibataire, je porte un secret : je suis la compagne marquée d'un Alpha Divin.
Je secoue la tête. Pas le moment d'y penser. Cet homme a disparu après une nuit... mais il m'a laissé Diego. Et rien que pour ça, je ne peux pas le haïr.
Je reviens dans la cuisine : Diego, absorbé, joue maintenant à ce fichu jeu en ligne sur son téléphone.
Je lui retire un écouteur, ce qui le fait sursauter.
― Tu ne vas pas passer ta journée là-dessus, hein ! Il y a d'autres manières d'occuper ton temps libre !
Il lève vers moi ses grands yeux bleus, si semblables à ceux de son père, et grimace.
― Mommm !
J'attrape mon sac de lunch en soupirant.
― Diego !
Puis, plus douce :
― Je suis sérieuse, je ne veux pas que tu restes enfermé entre quatre murs toute la journée, collé à un écran.
Il croise les bras, boudeur.
― Peut-être que je devrais demander à ta grand-mère...
― NON ! Je suis assez grand pour rester seul ! Tous mes amis le font ! L'an dernier, j'étais le seul qui avait encore une gardienne !
Ses yeux étincellent de défi. Et malgré ma contrariété, je fonds intérieurement. Avec ses traits parfaits, ses airs arrogants, il a hérité du meilleur de la famille Jimenez... et peut-être un peu aussi de son père.
Je touche machinalement mon cou, caressant l'amulette qui se cache sous ma blouse. Cette morsure... Elle a bouleversé ma vie. Elle a fait de moi une Alpha divine. Elle m'a lié à lui, pour toujours. Et ce lien, même assourdi par l'amulette, palpite encore au fond de moi.
Parfois, je rêve de lui. Je crois sentir ses émotions, ses colères, ses élans... et je sais qu'il peut ressentir les miens. Mais il ne m'a jamais cherchée. Jamais. Pour lui, je n'étais qu'une aventure.
Et pourtant... pour moi, il est tout.
Je chasse cette pensée.
― Allez, fais-moi un bisou pour la chance ! C'est mon premier jour, tu t'souviens !
― Ahhh ! Mom ! Tu sais que j'ai horreur de ça !
Mais il finit par céder et m'embrasse du bout des lèvres sur la joue. Victoire.
― Tu peux inviter un ou deux amis, mais si tu invites Thomas... rappelle-toi que...
― Que je ne dois pas parler d'alpha devant lui, oui ! soupire-t-il.
Je pince les lèvres. Au début, j'ai longtemps espéré qu'il n'hériterait pas du gène de son père. J'ai refusé les tests, refusé de savoir. Mais en mars dernier, un Ancien a perçu son potentiel... et je n'ai plus pu me voiler la face. Diego n'est pas seulement mon fils. Il est l'héritier de son père.
Et ça se voit déjà : son assurance, son intelligence, parfois son arrogance. Un jeune Alpha qui ne demande qu'à s'affirmer. L'adolescence s'annonce... orageuse.
Diego hausse les épaules, feignant l'indifférence.
― De toute façon, Thomas et moi, on n'est plus amis !
Je fronce les sourcils, mais je n'ai plus le temps. Je caresse sa joue, l'embrasse encore.
― Bon, mi tesoro, je file.
― MOM ! soupire-t-il en levant les yeux au ciel.
Je lève les mains en signe d'abdication et sors, le cœur serré. Première fois que je le laisse seul toute une journée... Ça me noue l'estomac.
Sur le perron, Yolanda m'interpelle, serrée dans son peignoir de soie, Matthew rayonnant à ses côtés. Leur bonheur éclate sur leurs visages comme une gifle à ma solitude.
― Bonne chance pour ton stage ! me lance-t-elle en clin d'œil.
Je me force à sourire. Ce n'est pas de chance qu'il me faut... mais une bonne dose de courage.
Je monte dans ma vieille voiture. Le moteur tousse, gémit, puis finit par démarrer. Dans les embouteillages, je peste contre un conducteur impatient, puis contre un abruti en Ferrari qui me coupe la route.
― ¡Carajo !
Je serre le volant. Premier jour, première épreuve. Et pas seulement sur la route.
Je me lève de très bonne heure comme tous les lundis matin. Et comme chaque fois que j'ouvre les yeux, c'est un pur bonheur pour moi de constater que je suis toujours dans la grande chambre des maitres, de poser mes pieds nus sur le sol et d'aller sur le balcon m'étirer en prenant un grand bol d'air.
L'air du matin me claque légèrement la peau; j'inspire et j'observe, comme un roi devant son domaine. J'en profite toujours pour admirer la vue magnifique que j'ai sur mes grands jardins et ma piscine creusée. Le jardin embaume la terre humide et l'odeur des pins, la fontaine chuchote encore ses perles d'eau - tout est à sa place. Ma demeure étant délimitée par une haute clôture, aucun voisin ne peut surprendre toutes les soirées que je donne entre amis quand je fais griller des burgers sur cet immense barbecue de ma terrasse les samedis soirs.
Vous trouvez sans doute que je me vante un peu trop... Tout en allant me brosser les dents dans mon immense salle de bain au lavabo en marbre, je vous l'admets volontiers! Mais vous devez comprendre que cette maison... ça fait depuis que j'étais gosse que je la rêvais d'y vivre! Et pour un alpha quasi immortel... je peux vous dire que l'attente fut bien plus longue que pour un humain, même si cette belle gueule qui me regarde dans le miroir a l'air de n'avoir que la trentaine! Hé! Hé!
Laissez-moi juste enfiler ma tenue de jogging avant de tout vous expliquer...
Je me dois de rester en forme.
Oui parce que, contrairement à la croyance populaire, le fait d'être un Alpha ― et un Divin s'il en est ― ne me rendait pas plus sexy que les autres quand je n'étais encore qu'un ado boutonneux. Non. Tout ces muscles et ce magnifique corps sculpté dans du granite me demandent bien des efforts!
Je fais mes étirements devant ma belle entrée de stationnement en demi-lune et la petite fontaine d'eau. À travers les grilles de l'enceinte, je peux voir la maison où j'ai grandi qui est située juste en face de celle-ci. C'est un manoir très austère que ma mère a vendu après son divorce... quand notre père s'est fait arrêter...
Ma chambre était au deuxième sur la droite... le troisième étage appartenait à mes parents et nous n'avions jamais le droit de nous y rendre pour des raisons que je désire ne pas évoquer...
Quand j'étais jeune, mon bureau d'étude était collé à la fenêtre... et, durant toutes ces longues heures où j'étais forcé d'étudier deux fois plus que les autres... Il m'arrivait souvent d'épier les voisins... les Watson. Ils avaient tellement l'air d'une famille heureuse... Un père, une mère, trois enfants, comme nous! Exception faite que nos parents deux garçons et une fille alors qu'eux ils avaient eu trois garçons très turbulents. Des humains menant une vie très simple que méprisait mon père.
Mais moi, je l'enviais, ces humains et leur petite `à vie si simple...
Bien évidemment, les enfants ont grandi et leurs parents vieillis... L'espérance de vie des humains est bien moins grande que la nôtre. Ils ne peuvent pas non plus se régénérer quand ils se blessent. Alors un jour, quand je suis revenu visiter mes parents... les Watson avaient vendu leur maison pour aller vivre dans un centre pour personnes âgées. C'est un ami de mes parents, Tony Jimenez... aujourd'hui président du Synode... qui l'avait acheté pour l'offrir à son oncle et à sa tante, des humains du côté de son paternel de sa famille...
Je m'étais bien évidemment fâché que personne ne m'ait prévenu, que la maison voisine était sur le marché avant qu'elle soit vendue!
Tout en joggant dans le quartier, je souris en moi-même. Heureusement, je suis un homme patient... En effet, éventuellement, Marissa et Juan Jimenez, qui ne sont que des humains ordinaires, n'est-ce pas... ont commencé à se faire vieux eux aussi. Et qu'est-ce qu'ils ont fait? Eh oui! Ils ont vendu la maison!
J'ai donc enfin pu la racheter en février dernier!
Ce qui fait que je peux ENFIN vivre dans la maison de mes rêves... et il ne me reste plus qu'à trouver la compagne qui m'est prédestinée pour y couler des jours heureux dans notre petit nid d'amour!
Et les enfants?
Nannnn... Je n'en veux pas! Il y a bien trop de risques qu'ils héritent des mauvais gènes de mon père! Et puis je ne suis pas du genre à partager et si j'avais des gosses, je serais obligé de partager ma compagne avec eux!
Je prends une douche en revenant de faire mon jogging.
L'eau commence par réveiller mes muscles ; elle lave la fatigue de la course et ouvre un espace où je la laisse surgir : elle, Cynthia, encore et toujours. Je me savonne tout en songeant à.... Cynthia... ma compagne prédestinée. Elle et moi n'avons eu qu'une seule aventure... une seule nuit d'amour... mais je ne pense qu'à elle depuis ce jour.
Toujours elle, comme un fil tiré dans ma chair. Même quand mon esprit est plongé dans le banal - café, horaires, dossiers - mon corps rappelle. Le lien ne s'éteint pas. Ce n'est pas seulement une obsession charnelle, c'est un rappel viscéral : quelque chose d'antique me hurle qu'elle m'appartient. L'amulette, l'absence, la mémoire brisée - tout cela n'efface pas la mémoire du corps. Les sensations restent plus nettes que les images.
Je songe à nos corps se frôlant sur la piste de danse... à la façon dont elle frottait son derrière en cœur sur ma bite... et comme je me déhanchais...
Ma main descend lentement vers ma bite et je me masturbe tout en laissant les images affluer à mon cerveau...
Moi et elle nous dévorant la bouche.
Moi et elle nous ruant vers la sortie de ce bar branché, à l'amusement du videur de l'établissement.
Moi et elle interpellant un taxi.
Moi et elle nous roulant de pelles et nous tripatouillant sur la banquette arrière alors que je presse le chauffeur de nous conduire dans cet hotel miteux...
Moi, lui arrachant violemment ses vêtements sur le corps pour l'entrainer vers le lit de cet endroit si minable qui l'espace d'une nuit, était le paradis pour moi.
Ou plutôt elle était mon paradis!
Moi et Cynthia dans ce lit confortable, ses énormes seins me remplissant les mains et la bouche.
Cynthia... oh Cynthia...!
Et enfin, moi la pénétrant et la baisant comme une bête sauvage toute la bloody nuit!
Blimey!
L'orgasme me frappe avec la même brutalité que toujours ; je jouis, violent, et ma semence s'écrase, tachant le mur de la douche. C'est mécanique, nécessaire, mais insuffisant. Quand je reprends mon souffle, je reste appuyé une seconde, la main sur le carrelage humide, et la frustration revient, toujours plus lourde : ce n'est jamais elle. Ce n'est jamais la chaleur réelle d'avoir Cynthia dans mes bras.
Une fois l'orgasme passé sous le jet d'eau, une main sur le mur, je pousse un profond soupir de frustration. Ce ne sera jamais aussi satisfaisant que d'avoir Cynthia entre mes bras!
Je ferme le robinet et j'ouvre avec brusquerie la porte de la douche pour en sortir.
Si seulement je n'avais pas fait ce choix si stupide de partir en douce... le lendemain matin!
Comme chaque matin depuis presque douze ans, je me frappe la tête et je me rappelle comme je suis le plus parfait des idiots!
Je tenais la compagne qui m'est prédestinée. Elle était dans mes bras... elle s'y lovait si parfaitement avec ses formes généreuses et sa petite taille... mais moi, je l'ai laissée me filer entre les doigts!
Tout ça pour quoi?
Parce que j'ai paniqué. La peur me paralysait.
Peur des conséquences.
Peur que mon ignoble père le découvre... et qu'il fasse du mal à une autre personne innocente: ma compagne prédestinée. Mon unique faiblesse.
Mais plus que tout : La peur de ne pas en être digne.
Parce qu'à l'époque, le jeune insécure que j'étais ne se jugeait pas suffisamment méritant pour une femme aussi parfaite!
Je ferme les yeux tout en me séchant les cheveux, ma serviette autour de la taille.
Une seule minute!
Une toute petite minute d'apitoiement par jour.
C'est tout ce que je m'autorise!
Je ne peux pleurnicher sur mon sort plus longtemps.
Je suis un Alpha Divin.
Maitre Colin Fucking Cleaver!
Le meilleur des avocats criminologues de ma génération et le futur juge en chef de la loge de Floride!
Je vais vers mon dressing d'un pas résolu tout en me répétant ses paroles jusqu'à y croire.
Mon objectif est devant moi et non derrière! Et je suis déterminé à l'atteindre!
Je choisi un de mes complets parmi les moins couteux ce matin, comme c'est un jour de boulot comme les autres. Mais quand je dois plaider à la cour, c'est une autre affaire!
Ensuite je prends une cravate coordonnée puis j'ouvre un des tiroirs... pour les boutons de manchettes... et un autre pour la montre... J'ai commencé à en faire collection la première fois que je suis allée à l'uni... Harvard à l'époque. Ma sœur cadette, Lana, m'avait offert une montre Philip Patek. Puis c'est mon frère qui m'en a offert une autre, une Rolex cette fois, à mon anniversaire en novembre de la même année... Maintenant, c'est devenu une tradition ou plutôt un gag entre eux et j'en ai toute une collection, des montres les plus hideuses en passant par les plus antiques.
L'an dernier, mon frère et ma sœur m'ont même offert une montre de Bob l'éponge! Parce que je suis bien trop coincé et que j'ai besoin de rire un peu, disaient-ils. Je souris furtivement ma main s'attardant un moment en passant au-dessus de la montre en question. Je me demande bien ce que diraient mes employés au bureau du procureur si j'arrivais au boulot avec une montre comme celle-là!
Ils me demanderaient sans doute si je n'aurais pas été enlevé par des extraterrestres au beau milieu de la nuit et remplacé par un clone, parce que ça ne cadre tellement pas avec moi!
Je termine de me vêtir en vitesse, laçant mes chaussures, et je descends me servir un café frais de la cafetière qui est munie d'une minuterie. Le café coule précisément tous les matins à huit heures tapante. Le temps de manger une pomme et je suis prêt à partir pour le boulot dès huit heures trente.
Ce qui est l'heure idéale pour appeler mon frère en Angleterre et l'embêter.
C'est pourquoi aussitôt que je me mets au volant de ma Ferrari, j'installe immédiatement mon smartphone sur le petit support prévu à cet effet et j'appuie sur le nom de « Bro » qui s'affiche sur l'écran tactile de la voiture, pour lui passer un coup de fil en main libre avant d'embrayer la marche arrière.
Mon frère met du temps à répondre – sans doute parce qu'il ne veut pas me parler – mais je laisse tout de même sonner indéfiniment, patientant l'ouverture électrique des grilles du portail de mon domaine pour m'engager sur la route.
Je viens tout juste de passer la première quand mon frère Jake prend enfin l'appel et que sa voix très calme et très pausée se fait entendre:
―Non.
― Je n'ai même pas encore rien dit!
― Je sais ce que tu veux et je t'ai déjà dit Non! N.O.N. Non!
―Ce ne serait que pour quelques mois!
― Non! insiste mon frère avec fermeté.
―Allez quoi... Jake!
― Natalia vient tout juste d'emménager avec moi. Je te rappelle qu'elle est nouvelle ici à Londres! Je n'peux pas partir maintenant.
Je m'étonne :
― Tu as réussi à la convaincre de faire vie commune!?
Mon frère pousse un simple grognement. Mais je peux sentir toute sa satisfaction dans ce grognement. Natalia est la meilleure amie de notre sœur cadette Lana. Elle est aussi le grand amour de mon frère Jacob. Mais il aura fallu que son mari la trompe avec une autre pour qu'elle accepte enfin de l'quitter et d'envisager mon frère comme un candidat potentiel. Et encore! La partie n'est pas du tout gagnée. Enfin, aux dernières nouvelles, elle avait peut-être accepté de le suivre à Londres, mais vivre avec lui, alors là!
―Comment réagit Kellogg?
―Mal! se plaint fortement mon frère.
Maxime Kellogg, le frère de Natalia, est notre meilleur ami depuis toujours... et disons que, tout comme nous avec Lana, il est un tantinet surprotecteur avec sa petite sœur... surtout depuis qu'elle a divorcé son ex, un parfait connard qui est en prison maintenant, ceci dit en passant. Et Kellogg, il est à Londres lui aussi depuis peu, alors je parie que mon frère doit l'avoir dans les pattes sans arrêt!
― Raison de plus pour venir ici! Si tu t'absentes durant quelque temps, ça permettra à Kellogg d'avoir un peu de temps pour se faire à l'idée.
― Je t'ai déjà dit non. Bloody freakin hell! Tu es dur de la feuille ou quoi?
―Jake! Ce procès sera le plus retentissant de toute l'histoire de notre race! Tu n'vas quand même pas laisser passer cette chance de marquer l'histoire!
―Natalia est plus importante à mon histoire que ce procès.
C'est bien mon frère! C'est un grand tendre, notre Jake! Ce qui est une des multiples raisons pour lesquelles notre père ne le jugeait pas digne d'être activé, contrairement à moi, son fils ainé sur qui il fondait tous ses espoirs déviants. Il ne s'attendait surement pas à se retrouver un jour derrière les barreaux grâce à moi!
Il a choisi d'activer le mauvais fils et il l'a payé très chèrement. Jake ne l'aurait jamais défié contrairement à moi, lui qui est doux comme un agneau.
Je me faufile dans le trafic matinal, embrayant les vitesses, tout en lui répondant d'une voix ferme et autoritaire :
―Natalia peut attendre! Tu as l'éternité devant toi! Mais moi, j'ai besoin de ton expertise pour ce procès! Alors, ramène tes fesses ici!
Mon frère en doute fortement, me demandant de sa voix toujours si calme et pacifique en quoi un avocat en droit financier pourrait bien m'être utile dans un procès criminel. Je lui réponds que nous avons des tas de données comptables à éplucher, possiblement aussi des données sensibles à vérifier avec des institutions financières à l'étranger comme Echelon l'organisation criminelle fondée par les accusés dans cette affaire, avait pignon sur rue dans plusieurs grandes villes du monde. Sans oublier les comptes off-shore, le blanchiment d'argent, les pots de vin...
C'est bien là sa spécialité, non?
Mon frère soupire fortement.
― J'croyais que tu avais des assistants pour ça! J'ai entendu de la propre bouche de Maitre Harrington la semaine dernière qu'il devait te rejoindre à Orlando dans une semaine et qu'il va prendre deux avocats de sa propre firme pour vous assister dans ce procès! Alors très franchement, Colin, je ne vois pas ce que je pourrais vous apporter de plus! Surtout que sa firme est établie depuis bien plus longtemps que la nôtre!
Je me stationne dans l'espace qui m'est réservé dans le stationnement à la droite du bureau du procureur d'Orlando et je coupe le moteur tout en laissant le contact.
― Les autres, je ne leur fais pas confiance! Et puis tu es toujours bien trop humble! Dans ton domaine, c'est toi l'meilleur.
― Pourquoi tu n'me dis pas simplement la vraie raison... soit un peu plus sincère et peut-être que j'accepterai de monter dans le prochain avion. me répond mon frère, toujours aussi franc et direct.
Je me masse le pont du nez avec irritation.
― Bloody Wanker! T'es mon frère! Je ne devrais pas avoir à te supplier pour que tu acceptes de venir me soutenir dans le procès qui sera sans doute le plus important de toute ma carrière!
À l'autre bout du fil, mon frère ricane.
―Tu vois, ce n'était pas très compliqué de me parler avec ton cœur.
― Fuck you!
― Désolé d'te décevoir, mais Natalia et moi n'en sommes pas encore à ce stade!
Les bras m'en tombent!
― Tu veux dire que tu ne l'as même pas encore baisée!?
Normal qu'il ne veuille pas quitter Londres s'il est si prêt du but!
Mon frère fait un nœud dans sa bite depuis...toujours j'crois bien!
Pour lui, il n'y a que Natalia et personne d'autre ne le branche!
Quand nous étions plus jeunes, je n'arrivais pas à comprendre comment il pouvait rester abstinent pour une fille qui ne veut de toute façon rien savoir de lui... mais depuis cette folle nuit d'amour avec Cynthia, je le comprends parfaitement. Maintenant que j'ai connu cette femme... toutes les autres me semblent tellement fades en comparaison!
Je prends mon cellulaire et je retire le mains libres pour mettre mon oreillette Bluetooth. Je descends de ma voiture, la verrouillant à distance tout en écoutant mon frère me confier à l'autre bout du fil que lui et Natalia font toujours chambre à part même s'ils vivent ensemble maintenant. Elle n'a pas encore oublié son ex... donc il se montre patient avec elle...
Je salue distraitement la secrétaire du poste d'accueil en passant devant elle et je vais directement dans mon bureau. Tout en continuant d'échanger avec mon frère, l'écoutant me confier ses déboires amoureux, je sors mon portable de ma mallette ainsi que ma tablette et le dossier que j'avais pris avec moi pour l'étudier hier soir sur mon bureau.
―Quand débute le procès? me demande-t-il au bout d'un moment, passant aux choses sérieuses.
―Dans deux mois, en septembre.
― Aussi vite!?
― Le Synode a mis la pression à tout le monde... Ils veulent classer cette affaire au plus vite. Il y a aussi les gouvernements humains qui sont trop curieux... ça rend tout le monde nerveux. Sans oublier les journalistes et la presse à scandale. Plus vite le procès débutera, plus vite ils pourront tourner la page. Tu sais comment c'est!
Cette histoire de sacrifices humains a déjà fait couler suffisamment d'encre. C'est mauvais pour notre race. Plus cette histoire s'éternise, plus elle met en danger le secret de notre existence... alors le Synode, ceux qui gouvernent la race alpha, désire la classer au plus vite.
Mon frère pousse un soupir. Il consulte son agenda tout en parlant.
― Hmmm... Je devais plaider dans une affaire de bris de contrat entre deux multinationales dans deux semaines... mais je peux toujours confier l'affaire à un de nos associés, ici à Londres... J'ai une autre affaire en cour, mais celle-là devrait être réglée très vite... Disons que je peux être à Orlando... dans... une semaine? En même temps que lord Harrington?
―Super! Je t'envoie tout le dossier de preuves comptables...par fichier crypté pour que tu puisses déjà te mettre dedans et te faire une idée! Le mot de passe sera le même que la dernière fois!
Mon frère me répond d'un simple grognement et nous mettons fin à la conversation. Il vient à peine de raccrocher quand on frappe à ma porte. Je dis à la personne d'entrer et le détective privé avec lequel nous faisons toujours affaire... Karl... pénètre dans mon bureau avec sa tablette, refermant soigneusement la porte derrière lui.
De sa démarche un peu claudicante, l'humain dans la quarantaine vient vers moi et il tend sa tablette en ma direction, me signalant avoir peut-être une piste concernant cette personne disparue... La séduisante Cynthia Parkson!
Il a cette façon d'entrer qui dit tout : pas de fioritures, pas d'excès, juste l'habitude du métier. Je le regarde, mes doigts effleurent distraitement la montre sur mon poignet, et je sens la tension familière d'un homme qui ramène toujours des nouvelles qui peuvent échouer ou crever les espérances.
Mon cœur bat à tout rompre quand je lui prends la tablette des mains, mais j'essaie de ne pas trop nourrir d'espoirs au risque d'être déçu comme toutes les fois précédentes! Je retiens mon souffle - et lui aussi je crois bien ! – baissant les yeux sur le doux visage de cette jeune femme latino. Et une nouvelle fois, je suis déçu.
Je plisse les yeux, scrutant l'image comme si une seconde lecture pouvait réparer la perte.
― Ce n'est pas elle. Le nez est trop pointu, les dents trop espacées...
Le détective privé est visiblement désappointé. Il était tellement convaincu que c'était la bonne cette fois!
Karl reste là, stoïque, puis se permet un commentaire.
― Est-ce que je peux vous donner un conseil?
Je dépose la tablette sur le bureau, la poussant vers lui et je me penche sur mon portable, l'allumant.
― Non, mais ça ne vous a jamais empêché de l'faire pareil. dis-je, sarcastique.
Il relève les yeux, et je vois qu'il mesure chaque mot. Il n'est pas dupe de mon sarcasme, il n'en a jamais été dupe. Il sait que je ne lâche rien.
―Cette fille n'a pas envie que vous la retrouviez! Et de toute évidence, elle est protégée par une personne très influente...
Oui. La sénatrice Parkson.
Je me souviens très bien de ce qu'elle avait dit avant de monter dans le taxi avec moi. Qu'elle était la petite-fille de la sénatrice Parkson. Que si elle venait à disparaitre ou si j'étais un serial killer, je le regretterais très amèrement. Je me souviens que cela m'avait bien amusé. Coucher avec la petite-fille d'une sénatrice. Et aussi le fait qu'elle me brandisse cela comme une menace très sérieuse, comme si elle-même avait peur de cette vieille harpie.
Même si par la suite, Karl ici présent m'a affirmé quand je lui ai confié la tâche de retrouver la mystérieuse Cynthia Parkson, que la sénatrice Parkson n'avait qu'une seule petite-fille, à la peau blanche, au teint de porcelaine et au corps si mince qu'on vous dirait une planche à repasser... et non pas une petite latino aux formes bien généreuses et au sourire espiègle...et que donc, que cette fille devait m'avoir menti... moi j'ai toujours su que Cynthia ne m'avait pas menti. Du moins pas sur ça. Par ce que je sais très bien qu'elle a dû me mentir sur son identité... mais moi aussi je mentais et j'avais donné un faux nom quand nous avons loué cette chambre de motel miteuse, alors je ne peux pas lui en vouloir...
Mais pour le reste, je sais qu'elle n'avait pas menti. Comme tous les Alphas, j'ai un don. Je peux sentir la vérité intérieure d'une personne. Ce don m'a bien servi tout au long de ma carrière. Alors je sais qu'elle ne mentait pas à ce sujet. Elle est bel et bien la petite-fille de la Sénatrice Parkson, de notre bel état de la Floride et c'est surement sa grand-mère qui fait en sorte présentement de m'empêcher de la localiser! Elle et son fils, le très estimé Jonathan Parkson, élu tout récemment au poste de Gouverneur de la Floride, la cachent comme un secret honteux!
―... Vous feriez peut-être mieux de laisser tomber! poursuit le détective privé. Il y a bien d'autres filles en ce monde! Aucune ne vaut la peine de déployer autant d'efforts!
Ma mâchoire se durcit. Abandonner? Moi? Jamais! Cet humain ne comprend visiblement rien à notre monde. Quand un alpha trouve sa compagne prédestinée, plus rien d'autre n'a d'importance! Je ne l'ai malheureusement moi-même compris que trop tardivement. Mais il ignore que cette femme est ma compagne prédestinée puisque je me suis toujours efforcé d'en préserver le secret...
Les yeux rivés sur l'écran de mon portable, j'ignore son conseil avec superbe:
― Et du côté de Miles Carter... toujours rien?
Miles Carter est un des accusés dans ce procès très important qui doit avoir lieu... mais il est toujours recherché, car il avait réussi à fuir au moment des faits, contrairement aux autres accusés.
Karl me répond qu'il a peut-être une piste... en Malaisie... Mais évidemment, il faudrait qu'il fasse appel à une des agences sur place, pour...
―Non! Allez-y vous-même. Je veux que vous travailliez en solo sur cette affaire!
Karl me regarde, l'expression sans concession.
―Ça va coûter cher, patron. Travailler en solo en Malaisie c'est pas donné.
Je hausse les épaules, sûr de moi.
― Ne vous souciez pas de ça! Le Synode a mis des ressources illimitées à notre disposition pour ce procès.
Il hoche donc la tête avec indifférence et passe au sujet suivant, me donnant le résultat de toutes ses autres enquêtes sur les autres accusés et même sur certains témoins que la défense compte appeler durant le procès... Il a fait de l'excellent travail, je dois dire, et je crois bien que le Synode en sera très satisfait.
Il faut dire qu'au montant qu'on paie ce chasseur de créatures surnaturelles pour fournir des résultats, il a de quoi être motivé. Bien d'autres chasseurs en pensent comme lui de nos jours. Il est en effet bien plus à leur avantage de travailler pour le Synode que contre lui. Il faut dire que notre gouvernement alpha a infiltré toutes les couches de la société humaine!