Le train de Brest s'immobilise, et mon cœur bat à l'unisson avec l'excitation de ma rencontre imminente. Six mois de conversations enflammées avec Brandon Scott culmineront demain, ici, à Paris.
Mais ce soir-là, un coup de fil anodin me pousse à écouter en secret sa partie de poker en ligne.
Et là, j'entends l'homme de mes rêves me décrire comme « la petite provinciale » naïve, mes cadeaux bretons comme des « trucs de paysan » bons pour la femme de ménage. Il ordonne même à son ami, Kyle, de me « virer poliment » à sa place.
Le sol s'effondre sous mes pieds. La gifle est plus forte que si son poing m'avait frappée. Je suis dévastée, trahie, humiliée jusqu'à la moelle.
Comment a-t-il pu être aussi cruel ? Comment ai-je pu être aussi aveugle ? Ma naïveté m'a rendue vulnérable à une telle méchanceté.
Mais mes larmes vont vite se transformer en une colère froide, glaciale. Brandon Scott, tu as voulu jouer ? Très bien. Mais ce n'est pas ta « petite provinciale » qui va se présenter, et ton ami Kyle ne sera pas le seul à être surpris.
Le train de Brest entrait en gare Montparnasse, et le bruit strident des freins m'a sortie de ma rêverie. Paris. La ville où vivait Brandon Scott, l'homme avec qui je parlais en ligne depuis six mois.
Notre rencontre était prévue pour demain, dans un café près du Centre Pompidou. Il disait que c'était son quartier préféré.
Pour lui faire une surprise, j'avais préparé des kouign-amann, une spécialité de ma Bretagne natale, faits par le meilleur artisan de Brest. Je les avais emballés avec soin, espérant qu'il apprécierait ce petit bout de ma vie.
Ce soir-là, installée dans ma chambre de résidence universitaire, je n'arrivais pas à dormir. L'excitation était trop forte. J'ai ouvert mon ordinateur, et j'ai vu que Brandon était en ligne, son statut indiquant qu'il était dans un chat vocal privé.
C'était une partie de poker en ligne, un de ses passe-temps coûteux. J'avais le lien, il me l'avait donné une fois en se vantant d'une grosse victoire. Par curiosité, j'ai cliqué et je suis entrée discrètement dans le salon, en mode spectateur muet.
La voix de Brandon, un peu nasillarde et pleine d'arrogance, a immédiatement rempli mes écouteurs.
« Putain, j'ai une de ces corvées demain. Faut que je rencontre la petite provinciale. »
Mon cœur a raté un battement. Il parlait de moi.
Un de ses amis a ri. « La fameuse Clair de Lune ? La fille de Brest ? »
« Ouais, elle. Clair de Lune, tu parles. Plutôt "Pleine Lune" sur sa naïveté. Elle m'a envoyé des gâteaux, des trucs de paysan. Je les ai filés à la femme de ménage. »
Les rires ont redoublé. Je sentais le sang quitter mon visage.
« Franchement, ça me saoule, a continué Brandon. Je parie qu'elle va débarquer avec des sabots et une coiffe bretonne. J'ai pas le temps pour ça. Kyle, toi qui es toujours si diplomate, tu veux pas y aller à ma place ? Tu lui dis gentiment de retourner dans son port de pêche. »
Un silence a suivi. Puis, une autre voix a parlé. Une voix calme, profonde, qui contrastait totalement avec celle de Brandon.
« Laisse tomber, Brandon. C'est pas correct. »
« Allez, Kyle, sois sympa. Tu lui offres un café, tu dis que j'ai eu une urgence, et tu la vires. Simple. »
Un autre silence, plus long cette fois. La voix calme a repris, résignée.
« D'accord. J'irai. »
J'ai fermé l'ordinateur. Le silence dans la petite chambre était assourdissant. La boîte de kouign-amann sur mon bureau semblait se moquer de moi. Ma naïveté, ma joie, tout s'était évaporé, remplacé par une froide colère.
D'accord, Brandon. Tu veux jouer ? On va jouer.
J'ai sorti de ma valise la plus belle robe que j'avais, une pièce simple mais élégante que j'avais économisé des mois pour m'offrir. J'ai sorti mon maquillage. Demain, ce "Kyle" allait rencontrer Clair de Lune. Et il n'allait pas l'oublier.
Le lendemain, je suis arrivée au café. Il était là, assis à une table en terrasse. Grand, bien habillé, avec une allure discrète et élégante. Il correspondait exactement à la voix que j'avais entendue. C'était Kyle.
Je me suis approchée, un sourire éclatant sur les lèvres.
« Brandon ? C'est moi, Clair de Lune. »
Il a levé les yeux. La surprise a traversé son regard. Il s'attendait visiblement à la "petite provinciale" décrite par son ami. Il ne s'attendait pas à moi. Il m'a dévisagée de haut en bas, une lueur d'admiration dans les yeux.
« Bonjour, a-t-il dit, un peu décontenancé. Oui, c'est... c'est moi. »
Je me suis assise et, sans lui laisser le temps de dire quoi que ce soit, j'ai posé ma main sur la sienne, qui reposait sur la table.
« En fait, ce café est un peu bruyant, tu ne trouves pas ? Il y a une petite galerie d'art juste à côté. Si on allait y faire un tour plutôt ? »
Son regard s'est attardé sur nos mains jointes, puis est remonté vers mon visage. Il a semblé hésiter une seconde, puis un léger sourire a étiré ses lèvres.
« C'est une excellente idée. »
Pendant des heures, nous avons parlé d'art. Il était incroyablement cultivé, ses analyses étaient fines, pertinentes. C'était le genre de conversation que j'avais toujours rêvé d'avoir. Il semblait complètement captivé, oubliant sa mission initiale.
Alors qu'il me raccompagnait à ma résidence, le soir tombé, il a commencé :
« Écoute, Juliette, je dois te dire quelque chose... »
Je savais qu'il allait avouer. Mais mon plan n'était pas terminé. Je l'ai interrompu. Je l'ai attiré vers la lumière verte d'une pharmacie de garde.
« Attends une seconde. »
Je suis entrée, je suis allée directement au comptoir et j'ai acheté une boîte de préservatifs. Je suis ressortie et je la lui ai tendue.
« Tu restes cette nuit. »
Il m'a regardée, la boîte dans sa main, complètement stupéfait. Un long moment a passé. Finalement, il a hoché la tête, un éclat intense dans les yeux.
Notre nuit a été passionnée, presque fiévreuse. Un mélange de vengeance de ma part et de désir palpable de la sienne. Au milieu de la nuit, son téléphone a vibré sur la table de chevet. Le nom "Brandon" s'est affiché.
Kyle a décroché, son regard fixé sur moi, allongée à côté de lui.
« Alors ? » a craché la voix de Brandon à l'autre bout du fil.
Kyle n'a pas quitté mes yeux.
« C'est réglé. La fille a été renvoyée. »
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Le lendemain matin, la lumière grise de Paris filtrait à travers les rideaux. Kyle dormait encore. Je l'ai observé un moment, le visage détendu dans son sommeil. La colère de la veille avait laissé place à une étrange confusion.
Je l'ai réveillé doucement.
« Je sais qui tu es, Kyle. »
Il a ouvert les yeux, et aucune surprise n'est apparue sur son visage. Juste du soulagement.
« Je m'en doutais, a-t-il dit d'une voix rauque. J'allais tout te dire hier soir. »
« Pourquoi tu as fait ça ? Pour ton ami ? »
Il s'est assis, passant une main dans ses cheveux.
« Non. Pour toi. Quand Brandon a parlé de toi comme ça... J'ai trouvé ça dégueulasse. La façon dont il te décrivait, ça ne correspondait pas du tout à la "Clair de Lune" que j'imaginais. Je ne pouvais pas le laisser t'humilier. »
Il a fait une pause, son regard sérieux.
« Mon intention était de te présenter des excuses au nom de Brandon et de partir. Mais quand je t'ai vue... tu n'étais pas du tout ce qu'il avait décrit. Et tu as pris les choses en main. J'ai été... désarmé. »
Je l'ai regardé, surprise par sa franchise.
« Mon intention à moi, c'était de coucher avec le meilleur ami de Brandon pour me venger. Pour qu'il sache qu'il avait jeté un diamant en pensant que c'était une pierre. »
Un sourire a étiré les lèvres de Kyle.
« Et maintenant ? » a-t-il demandé.
« Maintenant, je réalise que tu n'es pas comme lui. Et mon plan de vengeance me semble un peu stupide. »
Il s'est rapproché, son expression intense.
« Alors changeons de plan. Gardons ça pour nous, pour l'instant. Et si on essayait... d'apprendre à se connaître pour de vrai ? »
Je l'ai regardé, pesant ses mots. C'était une proposition folle, née d'une situation absurde. Mais l'idée était tentante.
« D'accord, Kyle Moore. Essayons. »
Quelques jours plus tard, je commençais mon programme d'échange à l'université. C'était un campus immense et impersonnel. Ma colocataire, Dora Coleman, une fille obsédée par les apparences, m'a tout de suite cataloguée. Pour elle, j'étais la boursière de province, invisible.
Un après-midi, alors que je sortais de la bibliothèque, je suis tombée nez à nez avec Brandon Scott. Il était exactement comme je l'imaginais : tape-à-l'œil, un sourire arrogant aux lèvres, entouré d'une cour d'admirateurs.
Ses yeux se sont posés sur moi, et il s'est arrêté net. Il ne m'a pas reconnue. Pour lui, j'étais juste une nouvelle jolie fille.
« Salut, a-t-il lancé avec assurance. Je ne t'ai jamais vue ici. Je suis Brandon. »
Dora, qui était à côté de moi, a failli s'évanouir.
« Brandon Scott ! Oh mon Dieu ! Juliette, c'est le fils de Scott Immobilier ! » a-t-elle chuchoté avec ferveur.
Elle s'est empressée de le saluer, mielleuse. Brandon l'a à peine regardée, tout son intérêt concentré sur moi. Il a commencé à me draguer lourdement, me proposant de me faire visiter "son" Paris. J'ai poliment décliné, un sourire glacial aux lèvres.
Plus tard dans la soirée, pour faire avancer mon petit jeu, j'ai ajouté Brandon sur les réseaux sociaux. Il a accepté instantanément. C'est là qu'il a vu mon nom de profil : "Clair de Lune".
Mon téléphone a sonné presque immédiatement.
« Clair de Lune ? C'est toi ? Juliette ? »
Sa voix était un mélange de choc et d'embarras.
« Oui, Brandon. C'est moi. »
« Merde... Écoute, pour notre rendez-vous... J'ai eu une énorme urgence, un truc de famille, je ne pouvais vraiment pas venir. Kyle a dû te l'expliquer. »
« Il m'a expliqué, oui. »
« Je suis vraiment désolé. On peut se voir ? Demain ? Je me rattraperai, promis. »
J'ai laissé un long silence s'installer.
« Non, merci. Je ne sors pas avec les menteurs. »
Et j'ai raccroché.
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