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Chromosomie

Chromosomie

Auteur:: promotion
Genre: Sci-Fi
Depuis toujours, l'homme se joue du vivant. À présent, le chromosome est décodé et peut être trituré avec frénésie par de brillants esprits au service de la recherche. Jean Joyeux est un de ces chercheurs. Quand il débarque à l'Ifremer pour établir les bases techniques et commerciales d'une huître stérile appelée « triploïde », le doute n'existe pas. Seule l'ombre d'un père traditionaliste le perturbe tandis qu'il mène à terme cette recherche. Il n'est pas de vie sans désordre, sans drames, sans joies. Jean franchira les obstacles tant professionnels que personnels sans perdre pied. Finalement, il se retrouvera devant Dame Nature qui lui offrira un bien étrange cadeau. Dans ce roman qui se déploie au coeur des coureaux et estuaires d'une richesse naturelle et d'une biodiversité incomparables, de terribles constats et bouleversements émergent. La fragilité des milieux et des hommes qui y vivent nous ramène dans les méandres du doute. Il y va de l'aléatoire qui dérange encore et toujours les illusions comme les espoirs. Biographie de l'auteur Toujours surpris par la vivacité des personnages qui surgissent aux carrefours des mots et des phrases, Dominique Chailloleau explore l'inquiétante capacité de l'homme à défier Dame Nature jusque dans les matrices des espèces : les chromosomes.

Chapitre 1 No.1

Du même auteur

- Marie Clémence la fille du moulin de la Côte, 2009, autoédition ;

- Maxime et Constance Ostréiculteurs au chenal d'arceau, 2012, autoédition ;

- Les frères de la Malconche, 2015, autoédition ;

- Insolente liberté, 2019, autoédition ;

- Patagonie vent de folie... 3 000 km à vélo en solitaire, 2019, autoédition ;

- Je suis née triploïde, texte de Dominique Chailloleau et dessins de Bruno Simoni, 2020, autoédition .

Orpheline

M'allant promener sans ma bien-aimée

J'ai coupé quelques fleurs sauvages

Dans les haies, les prés du bocage

Sans oublier de les remercier

J'ai pu faire un bien joli bouquet

Et la plus belle s'est mise à parler...

Je suis une fleur orpheline

J'ai perdu mon essence divine

Ne soyez surtout pas étonné

Car les hommes ont percé mon secret

Aujourd'hui je me suis égarée

C'est le vent qui m'a emportée

C'est le vent qui m'a emportée

Offrant le bouquet à ma bien-aimée

J'ai fait comme si de rien n'était

Qui donc a vu les fleurs parler

J'ai mis de l'eau pour les rassurer

Toutes m'ont bien sûr remercié

Et la plus belle s'est mise à chanter

Je suis une fleur chimérique

J'ai perdu mon parfum authentique

Ne soyez surtout pas étonné

Car les hommes ont percé mon secret

Aujourd'hui je me suis égarée

C'est le vent qui m'a emportée

C'est le vent qui m'a emportée

Écoutant parfois le son de sa voix

J'ai oublié ma bien-aimée

Et admiré les fleurs coupées.

J'ai mis de l'eau pour les amadouer

Toutes étaient bien sûr très fatiguées

Et la plus belle s'est mise à pleurer

Je suis une fleur maléfique

Certains disent que je suis diabolique

Ne soyez surtout pas étonné

Car les hommes ont percé mon secret

Aujourd'hui je me suis égarée

C'est le vent qui m'a emportée

C'est le vent qui m'a emportée

Le temps a passé, les fleurs sont fanées

J'ai retrouvé ma bien-aimée

Je n'écoute plus les fleurs parler.

Mais le bouquet je ne l'ai pas jeté

La plus belle n'est toujours pas fanée

Et la nuit je l'entends murmurer...

Je suis une fleur transgénique

Mes amies sont parties, c'est tragique

Ne soyez surtout pas étonné

Car les hommes m'ont volé mon secret

Aujourd'hui je me suis égarée

C'est le vent qui m'a emportée

C'est le vent qui m'a emportée

DC 2008

1

Année 2002

C'était un dimanche, un dimanche ordinaire. Un de ceux que l'on passe en famille trop longtemps assis autour de la sainte table. Pour le menu, il n'y aurait pas de surprise. Ce serait du bon, du consistant, du goûteux, du local. À Arceau, chez Georges et Gisèle, on ne savait pas faire autre chose.

Tôt le matin, Georges, équipé de ses cuissardes et de sa fourche, avait dans le vent frais de mars extirpé du marais les plus belles, les plus grasses, les plus vertes. Déjà sept mois qu'elles attendaient sa venue au bout de la grande claire. Il ne pouvait les distinguer dans l'eau sombre, mais il savait exactement où elles se trouvaient. Quant à elles, souillées dans unmolin1nourricier, elles ne montraient aucune impatience et continuaient de se gaver des particules capturées dans leurs branchies. Le printemps débutait, orgie planctonique du vivant.

En se laissant glisser le long de l'aboteau, il se planta dans la vase et posa sa fourche devant lui. L'eau se troubla, masquant tout autour les gueules béantes des coquillages. Puis les bions2de sa fourche commencèrent leur exploration. Lentement, avec légèreté, il racla la vase et ramena vers lui les huîtres les plus proches. Elles étaient bien là, vibrantes au bout du manche. Fléchi sur ses deux jambes, il glissa doucement sa fourche, puis les ramena à la lumière.

Une fois débarrassées des sédiments, les coquilles nacrées, étincelantes, belles comme des mariées montraient leur pousse hivernale.

- Belles, elles sont tellement belles, se dit Georges.

D'un geste ample et souple, il les lança dans l'herbe et s'approcha. Le couteau à la main, il prit la plus moche, la plus petite, la plus difforme ! Si celle-ci réussissait le test, les autres ne seraient que meilleures.

Les dentelles coupantes comme des rasoirs le rendirent méfiant. L'huître se défendait comme elle pouvait. Le pouce gauche entaillé, il poursuivit sa besogne. Le sang coula, marquant d'un rouge vif la coquille blanche. Sous la lame, l'huître céda, d'abord légèrement. Son muscle puissant ne résisterait guère. L'acier trancha dans le vif, sans précipitation, sans prolonger son intrusion. Le couvercle céda, laissant apparaître un manteau charnu, épais, digne d'une huître gavée comme une oie. La lame replia le manteau ourlé de sa frise de dentelles noires. Les branchies vert foncé, presque bleues, apparurent. Ce trésor de goûts et de couleurs, posé au fond de sa coquille nacrée, était la fierté de Georges.

Pour ce dimanche, il jubilait une fois de plus à l'idée de présenter ses trésors à son fils Jean et à sa belle-fille Blandine. La surprise était à chaque fois totale. Qui savait faire d'aussi belles huîtres ?

La veille, il avait encore tué. Au fond du jardin, le coq entre les jambes, le couteau avait à nouveau tranché. Un coup précis sous la langue avait mis fin à la vie. Jambes écartées, les ailes dans une main et le cou dans l'autre, Georges sentit la vie s'en aller dans le flot de sang. Le cœur s'arrêta. Il le fallait. Fier, il ramena la bête à Gisèle.

Pour finir, il alla en cave chercher quelques pommes de terre dont il cassa les germes, continua sa quête dans le jardin pour dénicher une tendre salade frisée tout ébouriffée de pousses printanières et termina par la cueillette d'un bouquet de violettes. Il y avait dans tout cela l'expression de la générosité de Georges : un panier plein, été comme hiver. Aujourd'hui encore, il voulait montrer à son fils que tout était dans cette alchimie avec la nature. Combien d'années avait-il mis pour se mettre en phase, en harmonie avec les éléments ? Combien de générations étaient passées avant lui pour léguer ce savoir simple et complexe ? Qui s'y intéressait encore ?

- À quelle heure ont-ils prévu d'arriver ? demanda Georges à Gisèle qui se bagarrait à grand renfort de vinaigre avec les limaces de la salade.

- Faut compter plutôt sur une heure, voire une heure et demie.

- C'est comme d'habitude ! Être à l'heure, ils ne connaissent pas !

- Commence pas ! N'oublie pas que c'est dimanche et que y a l'temps ! La mer ne te presse pas, à ce que je sache !

Georges ne répondit pas. Il s'écoutait dire mais c'était plus fort que lui. Jamais il n'avait trouvé le moyen de se laisser aller le dimanche. Il bouillait d'une énergie de vie qui ne lui manquait jamais, assommant au passage Gisèle qui, plus posée, tâchait de le canaliser.

Depuis que Jean et Blandine avaient quitté l'île, ils s'étaient installés au Vieux Chapus et allaient de découverte en découverte. Ce dimanche-là, il lâcha sa chienne Rita sur la petite plage, personne ne viendrait croiser sa folle course. Une fois passé la laisse de mer et son liseré d'algues, il poursuivit sa marche vers les cabanes. Une giboulée lâcha quelques grêlons acérés, l'obligeant à trouver un abri. La large baie qui s'ouvrait vers la pointe de Daire était en cet instant pour lui seul. Aujourd'hui grise, froide et venteuse, il y avait là tous les ingrédients qui vous font presque regretter de ne pas être resté sous la couette, le nez plongé dans la chevelure sucrée de votre dulcinée. La chienne coursa quelques goélands en sautant les anciens murets des retenues d'eau. La mer s'était retirée, laissant les vieux gréements posés sur la vase. Les ostréiculteurs n'étaient plus là, les bateaux avaient quitté la baie vers le port plus abrité. Jean fit un tour d'horizon avant de refermer les yeux.

L'image s'ancra en lui, précise et colorée. Ces lieux abandonnés montraient une esthétique remarquable. La couleur sombre des sédiments, les touffes d'algues sur les moignons des piquets de bois, la géométrie des anciens murets, les vieilles lasses au mouillage présentaient un tableau idéal, équilibré. Les cabanes du bord de plage, aujourd'hui fermées, défiaient chaque jour les vents de nord. Parfois sur pilotis, certaines donnaient de la gîte. Ici, les démanchoires3métalliques ne jouaient plus leur musique avec les bouquets d'huîtres. Les femmes n'étaient plus à attendre les hommes partis sur les parcs. Les temps avaient changé.

L'averse finie, Jean siffla sa chienne. Un homme, une plaque de bois sous le bras, descendit sur la plage et poursuivit son chemin vers lui.

- Au pied ! cria-t-il.

Une fois la laisse mise, Jean partit à sa rencontre.

- Pas chaud ce matin ! lança l'homme en arrivant à sa hauteur.

- C'est mars ! L'hiver n'est pas fini, répondit Jean.

À bien plus de soixante-dix ans, Amédée montrait la bonne mine de celui qui prend à pleins bras la journée qui débute. Rasé de près, la casquette vissée sur une belle touffe de cheveux blancs, protégé par sa vareuse d'un bleu gris délavé, il semblait faire partie de ces anciens de la baie qui n'ont d'autres projets matinaux que d'aller renifler les embruns pour vérifier que les prévisions météorologiques données par leur téléviseur sont bien exactes.

- Vous n'êtes pas d'ici ? demanda-t-il à Jean.

- Oui et non ! C'est-à-dire que cela ne fait pas longtemps que nous sommes installés. On est dans la rue des Pêcheurs, au numéro 14.

- Moi je suis sur l'autre bout du Vieux Chapus, rue des Pilotes. Numéro 5 !

- Ça fait un mois qu'on est là

- Qu'est-ce que vous traînez à des temps pareils ?

- C'est Rita ! Faut bien qu'elle galope un peu. Et puis... c'est beau ici !

- C'est c'que tout le monde dit. Même les Parisiens viennent jusque-là, pourtant c'est que d'la vase !

- Pas grave la vase ! Ici, on s'rince l'œil et l'esprit, ça fait du bien.

Amédée lâcha son panneau de bois en le posant à terre, ainsi que sa boîte à clous et son marteau. On pouvait lire en grosses lettres noires sur fond blanc « À vendre ».

- C'est pour ma cabane ! C'est terminé pour moi : soixante-quinze demain. Je passe le relais à celui qui en voudra

- Vous êtes certain que ça ne va pas vous manquer ?

- Je peux plus... Monter sur l'échelle et donner un coup de peinture, maintenant c'est trop dur. Et pis y a les fondations qu'il faut revoir.

Le vent reprit de la vigueur, obligeant Amédée à renfoncer sa casquette. Jean ne bougea pas. Il savourait le regard franc des yeux d'un bleu profond et le sourire un brin malicieux du vieil homme.

- En voilà une autre ! s'exclama Amédée en dirigeant son regard vers les lourds nuages noirs qui s'approchaient.

Depuis le temps qu'il essayait, Jean n'avait jamais réussi. Il avait beau regarder les nuages s'amonceler, sentir le vent s'intensifier, puis changer de direction, il n'était jamais arrivé à mesurer à quel moment l'averse lui tomberait dessus.

- Faut pas rester là ! Venez donc vous mettre à l'abri, la cabane n'est pas loin !

C'est quand ils franchirent la porte que la musique des grêlons sur les tuiles débuta. Cela n'avait rien à voir avec la mélodie d'une pluie d'automne, douce et continue. Cela tambourinait sec dans un rythme qui ne cessait de s'emballer. La chienne vint se coller à Jean en levant la tête vers son maître. L'air frais s'engouffra par la porte restée ouverte, un lit blanc de grêlons se forma à l'entrée. Chacun retenait son souffle.

- Ça, c'est d'la giboulée ! J'les aime bien quand je suis à l'abri, commenta Amédée.

- Bravo pour les prévisions, quelques minutes de plus et nous étions sous les grêlons !

- Ça fait tellement longtemps que je suis dehors, j'les connais ces sournoises, ces perfides giboulées de mars.

Chapitre 2 No.2

Depuis qu'Amédée avait arrêté le métier, il n'avait pas changé grand-chose à sa cabane. Une large table de bois adossée au mur sous la fenêtre, un tas de mannes rouillées, des bottes et des gants de caoutchouc suspendus à l'entrée près d'un ciré jaune. Cela sentait la vase froide et humide, la coquille d'huître et la vieille botte. Un cocktail méconnu qui vous surprend, tout comme la démanchoire plantée comme un poignard sur la table de bois.

- Ça fait soixante ans que j'viens là et que j'm'en lasse pas ! Je suis le dernier. Ils sont tous partis voir s'il fait meilleur au bout de la pointe. Du coup me v'là tranquille. Y a bien Marcel un peu plus loin, mais c'est tout. Toutes les autres cabanes ont été vendues. L'été, ils sont tous là le cul au soleil, mais l'hiver y a pas un chat.

- Pas facile de tout quitter !

- Quand on est arrivé au bout, faut de toutes les façons être raisonnable et pas s'exciter comme Marcel à faire un cirque à plus pouvoir se grouiller le lendemain. Et puis si les nouveaux installés sont pas trop sots, j'pourrai bien leur donner la main.

- Et... Ça s'vend combien une cabane comme celle-là ?

- À vrai dire, j'en sais rien. Je tourne et je vire ça dans ma tête, mais j'trouve pas. J'veux pas faire comme tous les autres et mettre ça à un prix qu'a pas de sens. J'me dis que faut juste que tout le monde soit content.

À ce dernier mot, l'averse s'arrêta. La chienne commença à balayer le sol de sa longue queue. Un rayon de soleil s'invita par la fenêtre aux carreaux crasseux.

- Tu vois, c'est quand même pas mal ici ! s'exclama Amédée en pointant son nez dans l'embrasure de la porte.

Surpris par le tutoiement, Jean approuva par un sourire et un hochement de tête. En cet instant, on sentait dans l'air une joie palpable. L'émotion se dissipa quand Jean prit conscience de l'heure qui s'avançait. D'ailleurs, quelle heure était-il ? Comme les giboulées et les averses, il était incapable de mesurer le temps. Ces minutes, ces heures qui filaient si vite, étaient pour lui un cauchemar. Il courait après sans jamais pouvoir les rattraper.

- Faut qu'j'y aille ! Midi et demi...

- Ça me gargouille dans le ventre... Tu dois avoir raison !

- On se reverra ?

- Je suis par-là presque tous les jours !

Dans un bref salut, les mains se serrèrent avec une timidité inattendue. Le trouble de la rencontre s'exprimait dans ces deux regards envieux d'avenir.

- J'me dépêche, sinon le père va me tuer !

Aujourd'hui encore il s'était fait piéger par cette rencontre, la pendule avait avancé à grande vitesse. Il se mit presque à courir, pris d'un début de panique par la vision du père qui s'impatientait. Quelques minutes suffirent pour remonter la rue du Port et virer à toute allure dans la rue des Pêcheurs. Les clés à la main, Blandine attendait sur le pas de la porte, sachant déjà qu'ils seraient en retard. Ils laissèrent Rita dans le jardin et partirent en courant vers la voiture.

- D'où tu viens ? Tu t'es perdu en Daire ! demanda Blandine avec ironie.

- Y a toujours quelque chose qui m'empêche d'être à l'heure !

- C'est pourtant pas compliqué : pour arriver à midi et demi à Arceau, il faut partir avant midi et demi. Mathématiquement, c'est simple ! lança-t-elle avec raillerie.

- C'est bon ! Te fous pas de moi. D'ailleurs, j'ai des excuses et des bonnes... J'ai rencontré Amédée !

- C'est qui celui-là ?

- Un vieux comme y en a plus ! Un des derniers des Mohicans. J'l'ai croisé avec son panneau « À vendre » sous le bras près des cabanes de la baie.

- Qu'est-ce qu'il a à vendre ?

- Sa cabane. J'ai même eu droit à une visite en attendant que la grêle s'arrête.

- Tu veux peut-être t'installer comme jeune ostréiculteur ?

- Arrête un peu ! Des rencontres comme celle-là, on n'en fait pas tous les jours. Amédée a soixante-quinze ans et a certainement un tas de choses à raconter.

En avait-il trop dit ? Pourquoi diable fallait-il toujours qu'il s'embarque dans des explications qui, de toutes les façons, le mèneraient dans l'impasse. Blandine, souvent raide dans les échanges, n'en avait que faire de l'ancien temps, de cette ostréiculture d'un autre siècle.

- Déjà que voir les beaux-parents ça me...

- Je sais ! Je sais !

- Au fait... Comment tu vas faire pour leur dire que tu passes à l'ennemi ?

Pour une surprise, c'en serait une. Qui savait que, tandis que Georges dénigrait le fameux institut Ifremer avec ses amis ostréiculteurs, Jean avait réussi son entretien d'embauche ?

« Tous des feignants, des bons à rien qui cherchent on ne sait quoi et qui ne trouvent jamais rien. »

Voilà ce qui se disait au fond des cabanes ou dans les parcs en attendant que la mer revienne. L'ostréiculteur malmené par les éléments ne vivait pas au même rythme que ces hommes de laboratoire. Ne connaissant que le manche de la fourche et les grandes cuissardes humides, le mal au dos et le froid aux mains en hiver, il n'était pas question pour lui de chercher à comprendre ce qui pouvait bien se passer derrière les vitres des laboratoires. Au chaud, bien loin des bourrasques hivernales, les hommes penchés sur les microscopes tâchaient tant bien que mal de décoder dame Nature et ses humeurs. Trop souvent, leurs hypothèses, leurs conclusions arrivaient après la bataille, bien après que l'ostréiculteur eut compté, évalué le nombre d'huîtres mortes au fond de ses poches.

- Regarde ! C'est pas beau ? dit Jean en même temps qu'il passait le pont.

Les eaux sombres du coureau repartaient vers l'océan, laissant à découvert les bancs d'huîtres. Pour certains, peu importe le dimanche, leurs huîtres passaient avant tout. La marée était là, bonne à prendre.

- M'ouais... répondit Blandine.

Elle n'avait connu que les vaches laissées par des parents disparus trop vite, trop jeunes. Habituée à la ferme familiale perdue dans la profonde Charente de ses grands-parents, elle ne faisait pas cas de ce tableau modelé par la mer. Elle ne pouvait comprendre, dans ce va-et-vient incessant des chalands, la beauté de la scène. Pour elle, tout était d'un gris triste, presque lugubre. Ces sédiments, cette vase qui n'attendaient que de vous engloutir ne faisaient pas partie de ses amis. Elle préférait le sable doré des plages atlantiques.

- Tu peux ralentir un peu ? demanda Jean.

- On n'est déjà pas en avance ! Imagine donc Georges qui tape du pied en attendant, t'es en train de faire monter sa tension.

- Lève le pied et contemple un peu la richesse du pays !

- Si tu veux me mettre de mauvaise humeur, continue comme ça !

Pour la calmer, Jean posa sa main sur le ventre de Blandine. Trois mois déjà que la fécondation avait eu lieu. C'était leur secret. Tant que le corps ne les trahirait pas, ils s'étaient promis de se taire le plus longtemps possible.

- Respire dans ton ventre. Donne-lui un peu plus d'oxygène, cela lui fera du bien.

- T'es bête !

Depuis quelques semaines, Blandine ne portait plus le pantalon. Elle avait aujourd'hui enfilé une jupe jaune mimosa avec un chemisier blanc, le tout rehaussé par un pull rouge pompier. Ses longues boucles brunes qui brillaient dans la lumière attiraient l'œil autant que son rouge à lèvres vermillon. Blandine était une personne tonique et savait le montrer, surtout quand elle partait en visite chez ses beaux-parents.

- On ne leur dit pas encore ! C'est trop tôt, dit Jean en retirant sa main.

- Tu as raison. Il vaut mieux se concentrer sur ton nouveau job. J'imagine la tête de ton père.

- Je sais, je sais ! Je ne vais pas cracher sur ce poste de recherche pour faire plaisir à mon père. Faudra bien qu'il s'habitue.

- C'est ta mère qui va faire le boulot !

- Exactement ! Ça va le faire gamberger... C'est très bon pour la santé.

Pas de fleurs, pas de cadeau, le dimanche était un jour comme les autres. À Arceau, personne n'allait à la messe et les baptisés se comptaient sur les doigts de la main. Depuis qu'ils étaient tombés dans les bras l'un de l'autre, Georges et Gisèle n'avaient pas bougé du minuscule village d'Arceau. Elle avait laissé Chaucre et son océan pour les marais et leurs chenaux. Il fallait bien qu'elle suive son homme, un Georges fort et beau, attentionné.

Échoués dans la maison familiale, ils n'avaient eu que Jean, l'unique enfant, sur lequel Georges avait fondé tous ses espoirs. Gisèle, frustrée de ne pas être allée assez à l'école, ne jurait que par l'instruction et les études. Coincé entre l'ombre du père et la bienveillance maternelle, Jean avait suivi le chemin de ses goûts, porté par une aisance intellectuelle parfois surprenante. Chaque année d'études le séparait un peu plus de l'entreprise familiale et Georges, qui le regardait faire, restait dans un mutisme désespérant.

Après licence et master, Jean décrocha son doctorat de biologie marine avec une facilité déconcertante à côté de ceux qui peinaient dans les méandres de la complexité du vivant. Sa clarté intellectuelle lui avait permis de phosphorer sur le sujet qui s'intitulait : « Évolution des adaptations aux milieux extrêmes : approche phylogénétique sur des groupes d'invertébrés marins »

Son aisance à chercher, oser, élaborer, structurer, transmettre des hypothèses en avait fait un jeune homme courtisé par les directeurs de thèse. Il s'était rapidement hissé en tête de liste des plus brillants chercheurs de son domaine, sans pour autant en faire étalage. Sa modestie et sa discrétion le guidaient sur les chemins difficiles des places convoitées par de nombreux collègues. C'est durant ses années brestoises qu'il tomba dans les bras de Blandine, une belle institutrice qui distribuait chaque jour sa bonne humeur et sa douceur aux enfants de Plougastel-Daoulas. Jean avait quant à lui trouvé une chaussure trop étroite à son pied en prenant un poste de responsable à Océanopolis. Las de l'ambiance bretonne, ils décidèrent de repartir vers les îles du sud et se posèrent à Bourcefranc, juste en bordure du tumulte touristique oléronais. Le poste de responsable de l'aquarium rochelais n'était qu'un pis-aller pour celui qui chaque nuit échafaudait avant de s'endormir des stratégies de chercheur frustré. Il n'avait en tête que des bivalves monstrueux se nourrissant goulûment dans des eaux chargées de phytoplanctons délirants et se réveillait chargé de rêves océaniques.

Quand il tomba sur l'annonce de l'Ifremer, il enclencha la vitesse supérieure sans rien dire à Blandine, car c'était bien un directeur de recherche qui était demandé. En n'en parlant à personne, il savait qu'il ne serait pas pollué par un quelconque discours de découragement. Trop souvent, il entendait en arrière-plan la rengaine paternelle : tous des feignants...

Qu'avait-il à perdre ? s'était-il dit en poussant la porte. Cinq hommes et une femme l'attendaient dans la salle attenante au grand laboratoire où s'activaient silencieusement quelques personnes en blouse blanche.

Chapitre 3 No.3

Une fois installé, la vague d'inquiétude se dissipa quand il mit en route la lente montée et descente de son diaphragme. Ce n'était pas la peur qui l'étreignait, mais la solennité du moment.

- Nous avons lu avec intérêt votre CV. Avant d'aller plus loin, nous souhaitons savoir pourquoi vous vous êtes enterré dans des postes certes avec des responsabilités importantes, mais qui n'ont rien ou pas grand-chose à voir avec la recherche, fondamentale ou appliquée, lui demanda froidement la seule femme du groupe

- Que voulez-vous, il faut bien se nourrir, répondit-il sèchement.

Un silence ponctua ses premières paroles, puis il reprit

- Mais au juste, pourquoi m'avez-vous fait venir ?

- Soyons simples, reprit l'homme le plus âgé. Il nous avait semblé que votre parcours d'études, tel qu'il est décrit par nos collègues universitaires, était peut-être un des plus prometteurs sur l'axe de la recherche appliquée.

- Et si vous m'en disiez un peu plus sur ce poste ? osa-t-il demander.

Questionner les autres, plutôt que se laisser acculer dans une attente paralysante, telle était sa stratégie.

Jean, fils de Georges, sentit courir en lui le puissant jugement du père en même temps que la discussion prenait corps dans la description du poste. De la recherche, rien que de la recherche, et pour finir une pure nouveauté qui serait mise au service des professionnels, voilà ce que citait le projet de recrutement. Malgré les questions insistantes de Jean, la commission n'avait pas souhaité donner plus de détails sur les axes de recherche. L'entêtement du chercheur n'avait pas réussi à percer le mystère de ce que serait peut-être son nouvel eldorado. Le seul point sur lequel ils avaient donné de grandes précisions était la prépondérance du travail d'équipe, en liaison avec des professionnels.

Le jour où Blandine lui tendit la lettre de l'Ifremer, il ne montra pas sa surprise et s'en empara sans donner suite. Il ne l'ouvrit pas et s'empressa de faire diversion. Chaque soir, effondrés sur le canapé, ils se servaient un petit verre d'alcool... le pineau de Gisèle.

- Alors, comment ça va la petite famille ? lui demanda-t-il en posant la main sur son ventre.

- Ras-le-bol !

- Tu dis toujours ça. Mais l'matin, quand j'te vois partir, il me semble que tout va bien.

- C'est pas les enfants le problème ! Ce sont les parents. J'comprends maintenant pourquoi Bastien ne tient pas en place. Tu te souviens ? Cinq ans, le pauvre chou... J'arrive pas à le tenir.

- Faudrait les attacher !

- Arrête tes bêtises ! Écoute un peu ce qui s'est passé ce matin.

- Raconte, raconte !

- J'avais invité les parents de Bastien ce matin avant la classe pour discuter, les prévenir qu'il avait des comportements agressifs avec tout le monde, ses petits copains et même avec moi.

Avant de poursuivre, Blandine ferma les yeux, puis tendit ses lèvres. Elle attendait. Les parfums alcoolisés apportaient réconfort et douceur...

- J'comprends maintenant pourquoi Bastien ne tient pas en place, avec un père comme ça !

- Raconte, raconte, insista Jean.

- Figure-toi que j'ai vu arriver une espèce d'armoire à glace en furie. J'te résume la situation... Moi derrière mon bureau et lui planté debout qui commence à me dire que si Bastien est énervé en classe cela vient de moi, de mes méthodes de merde, etc. Le ton est vite monté. Je ne m'en sortais pas de son agressivité envers moi et l'institution

- Tu n'as pas pu appeler quelqu'un ?

- Les collègues étaient trop loin. Je lui ai simplement dit que j'arrêtais l'entretien tout de suite car il n'était pas en état d'échanger avec moi de manière posée et positive.

Du haut de son mètre cinquante-cinq, protégée par son bureau, Blandine s'était tue et avait attendu son départ. L'homme rougeaud, qui bouillait de colère, avait commencé son demi-tour, se dirigeant vers la sortie. Rassurée, Blandine était repartie dans le fond de la classe préparer le matériel avant l'arrivée des enfants. Confiante, elle avait repris pied dans ce qu'elle attendait le plus au monde, le sourire de tous ces enfants qui dès le matin lui donneraient le « bonjour maîtresse » traditionnel.

Les bruits de bottes avaient résonné sur le sol. Il revenait. Il avait toussé en s'approchant du bureau, puis avait repris la place du premier échange. Ses mains s'étaient agitées en même temps qu'il avait entamé un léger balancement.

- Vous voulez bien me l'redire, là tout de suite maintenant, que c'est moi le problème ? Parce que moi, j'travaille ! J'ai pas qu'ça à faire !

- Moi aussi j'travaille, répondit-elle sèchement.

Cet homme était fou. Blandine s'était avancée, puis s'était plantée devant lui sans dire un mot. Ses yeux n'avaient pas cillé. Ce petit bout de femme tenait tête. La détermination était là, sans mot, sans geste, sans peur, franche et juste. L'homme avait grogné quelques mots incompréhensibles puis, doucement, avait tourné les talons. En sortant, il avait claqué la porte de toutes ses forces. Les huisseries avaient lâché un peu de poussière tandis que les cris de joie des enfants emplissaient déjà la cour de l'école.

- C'est que tu l'as échappé belle ! Et alors... tu portes plainte ? demanda Jean.

- Non ! Cela ne servirait à rien. La seule solution c'est de changer Bastien d'enseignant. C'est ce que me propose la direction... Avec les parents, les familles qui ne vont pas bien, on n'a pas de solution.

- Je l'connais ce mec ? Parce que s'il le faut je vais lui casser...

- Arrête ! Tu t'es vu, avec tes soixante-cinq kilos tout mouillé ?

La lettre de l'Ifremer était donc passée aux oubliettes. Ce ne serait que le lendemain que Jean parlerait à Blandine de sa candidature retenue, de ses projets de recherche qui allaient enfin reprendre. Il mettrait le champagne au frais, il l'enlacerait dans des flots de tendresse, la vie serait belle, la bonne humeur serait constante, les crédits allaient mener grand train et pour finir son père n'avait qu'à bien se tenir.

Alors qu'ils prenaient le dernier virage à l'entrée du village, un chien traversa. Percuté par l'avant de la voiture, il chouina puis repartit comme si de rien n'était vers les marais alentour.

- D'où il sort, celui-là ?

- Roule ma poule ! s'exclama Blandine en rigolant.

Il n'y avait même pas à s'inquiéter, la bête avait la peau dure. Jean l'aperçut un court instant dans le rétroviseur qui s'échappait dans l'allée de tamaris.

- Es-tu prêt à recevoir les compliments de ton père ? Treize heures trente ! Jamais nous ne sommes arrivés si tard.

En poussant le portail, ils entrèrent dans le jardin fleuri de Gisèle. Jacinthes, giroflées, primevères et freesias multicolores accueillaient le visiteur. L'étroite allée obligeait à ralentir pour ne pas se mouiller dans les restes de la rosée matinale. Les grappes de fleurs de la glycine attendaient avril pour s'ouvrir aux gros bourdons en quête de pollen. Toutes les personnes qui entraient en ces lieux n'avaient d'autre choix que l'émerveillement. Les parfums, les couleurs suffisaient à vous mettre de bonne humeur pour le reste de la journée.

- J'ai entendu le portail !

- Va voir ! Va voir ! ordonna Gisèle à son Georges qui trépignait.

Les mains dans les poches et la casquette sur le côté, Georges s'exécuta. En apercevant la chevelure brune de sa belle-fille au-dessus du muret, un sourire lui vint aux lèvres. Son impatience, sa colère se dissipèrent instantanément. À chaque rencontre, le scénario était le même. Blandine partait au front tandis que Jean suivait en essayant de se faire oublier. Au fur et à mesure qu'ils avançaient, le gravier crissait sous leurs pieds.

- On n'y croyait plus ! s'exclama Georges. Ici, on ne marche plus à l'heure solaire ! Vous l'savez, ça ? ajouta-t-il en riant.

- C'est dimanche, lui répondit Blandine en lui tendant sa joue droite.

- Et puis y a eu ce chien en arrivant, compléta Jean. Une espèce de griffon haut sur pattes a bien failli passer sous la bagnole.

- Ça doit être celui de Prosper, il arrive pas à l'tenir. Toujours à traîner dans les rues. Un jour...

- Ça a bien failli être aujourd'hui.

Cette simple histoire de chien avait suffi à faire le lien, remettre en route la communication positive. Une fois la bise faite, ils s'attablèrent autour du verre de pineau. Gisèle était dans ces instants la femme la plus heureuse de la Terre. Voir son fils avec cette belle Blandine lui donnait des ailes. Pour les hommes, c'était toujours deux verres. Il fallait que l'alcool se glisse jusqu'au fond de l'esprit pour qu'enfin les tensions s'apaisent. Georges en avait oublié l'heure.

- Tu m'aides à ouvrir les huîtres ? demanda-t-il à son fils.

Plus intellectuel que manuel, toujours embarrassé de devoir se confronter à l'expérience paternelle, Jean n'eut d'autre choix que d'enfiler des gants pour se protéger.

- J'crois qu'elles n'ont jamais été aussi belles ! Grasses et vertes, on peut pas mieux faire.

- Depuis quand sont-elles en claire ?

- Celles-là... faut compter au moins sept mois, et puis tout au bout de la grande conche elles ne sont pas gênées.

Jean écoutait son père sans rien dire. D'ailleurs, il n'y avait rien à dire, simplement à regarder, contempler ces coquilles tout en dentelles noires, roses et violettes. Soupeser la bête, bien la caler dans le creux de la main et commencer la mise à mort. Ce qu'il découvrit à l'intérieur le stupéfia. Le record était certainement battu, l'aspect visuel était extraordinairement beau. Il pencha la coquille pour laisser partir un peu d'eau, enleva quelques éclats de calcaire nacrés.

- Regarde comme son cœur bat ! dit-il en approchant sa lame près du muscle qu'il venait de sectionner.

Georges ne releva pas le commentaire. Mal à l'aise, il n'avait jamais su trouver les mots pour dialoguer comme tous les pères le font avec leurs fils. Il le regrettait et masquait sa tristesse par quelques blagues maladroites.

- Gare à ta peau de bébé ! Tu pourrais t'estropier et ne plus pouvoir tenir le stylo !

Quant à Jean, il ne savait comment faire face à cette présence paternelle. Il mettait cela sur le dos de l'embarras des mâles d'une même famille à manifester un tant soit peu d'amour. L'amour était le pré carré de la mère, de Gisèle. Georges s'y était habitué et passait plus de temps avec son fils dans le silence que dans des épanchements existentiels.

- Avec des huîtres comme ça, tu es certain de gagner le concours du Salon de l'agriculture.

- C'est pourtant pas difficile à faire. De la patience et un bon marais, ça fait toujours de bonnes huîtres. Goûte... tu verras.

Jean prit la plus petite, sectionna le muscle qui la retenait à la coquille et la laissa glisser en bouche. Les yeux fermés, il croqua le mollusque encore vivant. Les fraîches saveurs se répandirent dans un flot d'eau salée. Le sel mit en relief la douceur des chairs sucrées qui doucement se liquéfièrent. Le coquillage roi agonisait, donnant sa vie pour le grand plaisir de Jean qui n'en revenait toujours pas de cette finesse marine.

- Tu fais de la magie avec des huîtres comme ça !

Quand le plateau fut rempli, Jean rappliqua en cuisine pour montrer aux femmes le prestigieux tableau.

Les banalités allaient bon train, c'était dimanche ! Georges avait enfin fini par accepter l'inévitable : il ne ferait pas la marée. Gisèle s'activait sans précipitation pour satisfaire ses invités. Quant à Jean et Blandine, tout excités des nouvelles à ne pas dire, ils se lançaient des regards qu'eux seuls pouvaient comprendre.

Huîtres, poulet croustillant et pommes de terre sucrées remplirent les estomacs, apportant la douce sensation du dimanche bienfaiteur. C'est sans prévenir, l'assiette vide, que Jean prit la parole en tapant avec son couteau son verre vide.

- J'voulais vous dire... Euh... commença-t-il.

À ces premiers mots, les mandibules firent une pause. Georges et Gisèle se regardèrent interrogatifs, attendant le pire comme le meilleur. Blandine baissa la tête, plongeant le regard vers la salade verte qui garnissait son assiette.

- J'ai gagné le gros lot ! ajouta-t-il sans plus de précision.

- T'en as de la chance ! répondit Georges.

- Tu peux peut-être nous en dire un peu plus... Vous allez peut-être vous marier ? demanda Gisèle pleine d'innocence.

- C'est pas ça du tout. À moins que Blandine ait oublié de me mettre au courant.

- Tu te magnes ! réclama le père.

- Je blague... C'est pour la surprise.

- J'en ai assez de languir... J'te conseille de déballer rapidement ton histoire au lieu de nous faire des mystères. Accouche ! Accouche !

Georges avait juste un peu haussé le ton. Malgré lui, l'autorité paternelle pointait son nez comme un aiguillon acéré, provoquant chez Gisèle une grimace de panique. Son Georges était toujours à surveiller comme le lait sur le feu.

- Vous n'allez pas commencer. Vas-y, on t'écoute.

- Bon d'accord, vous êtes prêts à accueillir avec bienveillance la très bonne nouvelle du siècle ? insista Jean.

- Magne-toi au lieu de jouer avec mes nerfs ! ordonna Georges.

À cet instant, Blandine envoya un coup de pied à Jean.

- Vas-y, dis-leur donc, ce n'est pas un secret.

- Je quitte l'Aquarium de La Rochelle à la fin du mois, répondit-il sans attendre.

- Et alors ? Tu as trouvé autre chose de plus intéressant ? demanda Gisèle.

- L'Ifremer !

- Pas possible ! ironisa Georges.

- Eh oui. C'est comme ça ! Depuis le temps que je voulais reprendre la recherche.

- Tu vas chercher quoi au juste ?

- Ça, pour l'instant je n'en sais rien. Ce qui est certain, c'est que je suis pris presque comme directeur de recherche avec une nouvelle équipe. Normal que le thème de recherche reste top secret.

- C'est bien, mon fils, répondit Gisèle. Je te félicite.

- Tu ne sais pas tout, je gagnerai plus qu'à l'Aquarium. Au moins dix pour cent de mieux. Sans compter les kilomètres en moins. Le Mus de Loup, c'est juste en face.

En regardant son père, Jean savait qu'il n'aurait pas son approbation. Muet comme une carpe, Georges contenait son malaise comme une digue branlante devant la tempête. Son fils à l'Ifremer ! Il ne manquait plus que cela. La risée de tous ! Lui, l'insatiable pourfendeur des chercheurs qui ne trouvaient jamais rien, se retrouvait face à l'insupportable.

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