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Chlorophyll's days

Chlorophyll's days

Auteur:: promotion
Genre: Romance
Chlorophyll's days est un récit de voyage sur un modèle assez classique, très répandu au XVIIIe siècle, et encore en vogue jusque dans les années 1930. L'auteur relate les divers événements d'un périple à Montréal (Québec) daté de 2019. Son récit s'enrichit de la présence de personnages réels ou ayant existé, connus ou inconnus, dans une réflexion sur la colonisation et les liens qui existent entre le monde ancien et le monde moderne. Le fil rouge de ce récit est le goût du café. À PROPOS DE L'AUTEUR Né à Paris en 1964, Christophe Breigeat est avocat. Il a exercé à Paris, Lyon et Saint-Barthélemy. L'écriture est pour lui une manière de s'éloigner du quotidien en le traitant différemment, d'exercer sa conscience. Il vit désormais en Normandie au bord de la mer.

Chapitre 1 No.1

Songe que tout n'est qu'opinion, et quel'opinion elle-même dépend de toi Supprime donc ton opinion; et, comme un vaisse au qui a doublé le cap, tu trouveras me rapaisée, calme complet, golfe sans vague.

Pensées, XII, 22 de Marc Aurèle

Après un long voyage, le lieu prend une dimension difficile à cerner, il n'est plus un point fixe autour duquel nous dirigeons notre curiosité, il s'étend dans des dimensions inattendues, parfois il parvient même à se détacher du temps. Le spectacle irréel, auquel nous nous étions conviés, avec l'impatience gourmande d'un plaisir inédit, cherche à déborder des marges qui lui étaient assignées, et s'étendre sans fin.

Le mouvement du départ déclenche aussitôt celui du retour, identique à deux engrenages opposés, deux forces de connivence où bascule dans l'alternative, nos doutes, nos repères, la confrontation des expériences.

Cela prend chez moi, la forme d'une crampe qui ne dure jamais très longtemps, assez sensible pour me faire regretter une odyssée qui viendrait à moi, par-dessus les toits, entrant par les fenêtres, et du pas lent des nuages, déroulerait ses cartes et ses paysages. D'ailleurs, un voyage, sait-on jamais où il commence ni à quel moment précis, sur les oreillers trop confortables ou la terre battue d'une cellule ?

C'est en Normandie, à Bayeux, sous la haute silhouette de la cathédrale, qu'en marchant au bord de l'Aure j'avais remarqué une statue1, derrière un ancien bâtiment de l'hôpital. Je ne pouvais l'approcher, mais son image sombre sous l'humidité suintante, enfouie sous le bronze, marchant pieds nus dans la nuit froide, s'était inscrite dans ma mémoire.

Cette image s'était si bien imprégnée dans mon esprit qu'il m'était impossible de me rappeler son visage. Je ne pouvais l'imaginer que de dos, sous le voile des religieuses, marchant indéfiniment seule, tournant le dos aux promeneurs qui se seraient attardés pour la contempler.

On fait tous ce genre de rencontre, déployée dans le vide et l'absence d'intérêt. Elles ne nous retiennent qu'un instant, comme ces figures dans la foule que l'on aimerait dévier vers soi. Tous ces êtres qui nous traversent quand on marche dans une grande ville, dont les visages s'impriment et s'effacent aussi vite que sur des écrans, qui pourraient nous aimer, nous manquer, devenir aussi essentiels à notre vie que l'air même, et qu'on ne sait retenir

***

Il est 8 h 30 du matin, au mois le plus chaud de l'année, j'ai dormi les fenêtres ouvertes.

Durant ces vacances, je n'emporte qu'un seul livre pour me distraire : Les Caractères de La Bruyère, et un manuscrit que je voudrais confier à un éditeur montréalais.

Pour y parvenir, j'ai une adresse, le Café « Chez l'Éditeur » à Montréal.

Sur les murs, on y affiche cette profession de foi : « Entre l'auteur, son œuvre, et le lecteur, il y a l'éditeur. Métier étrange, mais combien fascinant où tout doit sans cesse s'adapter, se moderniser et se développer pour que rien ne change de l'essentiel : LE PLAISIR DU LECTEUR ». Jacques Fortin Éditeur.

J'ai reçu cette déclaration comme une invitation à tenter ma chance au Canada, je ne suis pas en exil, je suis en voyage, le Dieu du voyage m'a été donné en prénom, et je ne me sens nulle part un étranger.

Je rêve d'un best-seller, ou du moins, d'une édition raisonnable. À mon âge, il n'y a qu'un succès hollywoodien qui puisse me faire envie.

La première idée fausse est de croire que le livre une fois publié sera acheté et lu. On aurait tendance à vouloir freiner les candidats à la grande aventure. Non, non... surtout, ne vous donnez pas cette peine, ce n'est rien, ou presque... un jeu d'esprit tout au plus. On se mortifie, on fait vœu d'humilité, il suffit que notre livre soit édité croit-on, pour que la curiosité fasse le reste.

Le plus souvent, personne n'en entend parler. Le mouvement ne se produit pas de lui-même, « Il n'est pas si aisé de se faire un nom par un ouvrage parfait, que d'en faire valoir un médiocre par le nom qu'on s'est déjà acquis. »2

Chapitre 2 No.2

Ce matin dès l'aube, vers 5 h 30, les hirondelles et tous les oiseaux qui ont établi leur séjour dans la maison m'ont réveillé, dans un vacarme infernal, ne cessant que lorsque le jour fut bien établi. Tous les ans, les demoiselleset leurs mâles à jabot rouge prennent leur quartier d'été dans les vieux bâtiments, où elles retrouvent leur nid des années précédentes. Leur nombre ne varie pas, et elles reviennent fidèlement dans ma pension de famille. Elles se reproduisent, puis repartent aux premiers froids.

On dirait que ce sont les mêmes, qu'elles ont réservé leur place, d'une année sur l'autre.

Le clocher sonne les neuf coups. Dans un quart d'heure un voisin, viendra me chercher pour m'accompagner à la gare. Je devrais être à PARIS, vers midi et demi.

La capitale, vide en ce début d'été, où je ne ferai que passer, pour me rendre à l'hôtel, à Roissy. Demain, la peur au ventre, comme à chaque fois qu'on s'embarque pour l'inconnu, je m'envolerai pour MONTRÉAL. Mes idées, mes pensées, seront derrière moi dans un peu plus de 48 heures.

6 heures et demie du soir.

Dans ma chambre d'hôtel à Roissy.

Dans le train de banlieue qui m'y conduit, je suis abasourdi par la multitude. Les hommes et les femmes qui partagent le wagon dans une chaleur suffocante sont de toutes les couleurs et de toutes les races.

Durant ce trajet, au travers des vitres, je peux voir des graffitis par centaines, sur des parois en béton, sur les piles de ponts, partout sur des kilomètres, des dessins informes et des mots, des mots mystérieux, prononcés par des mages pour des fous.

Dans ma chambre, la même qu'à Bordeaux où j'ai séjourné en mars, la moquette est grise, le lit est spacieux, une photographie sert de tête de lit, et le cabinet de toilette est réduit au minimum, un miroir encadré d'ampoules lumineuses, mon reflet est déjà celui d'un autre, dans la loge d'un comédien.

Le silence est opaque, à peine atténué par les souffleries de l'air conditionné.

De Bayeux à Paris, j'ai fait la connaissance d'une danoise. Une femme de 45 ans, vivant seule et sans enfant. Elle m'a montré des photos de sa maison sur deux niveaux, accolée à une vingtaine d'autres rigoureusement semblables : un immeuble horizontal. Les murs sont encore de la couleur grise du béton. Elle est très heureuse de la vue qu'elle possède, sur un champ labouré, tout plat.

Le décor intérieur est blanc, et les meubles modernes. Elle est fière de me montrer son fauteuil de lecture, devant une toute petite bibliothèque. Le fauteuil est l'œuvre d'un designer danois, me dit-elle. Le meuble me paraît quelconque, en cuir noir, sur des pieds chromés. Elle m'avoue qu'elle l'a acheté très cher, mais qu'elle le conservera jusqu'à sa mort. L'idée, qui me fait sourire, en dit long de ses espérances.

Une autre séduction du voyage est d'entrer en collision avec des inconnus. Durant un temps assez court, on s'offre alors le luxe de faire connaissance, d'ouvrir la porte de son identité, avec la confiance un peu lâche d'une concession éphémère.

Ma danoise se prénomme Haidi, elle protège sa solitude en s'occupant de son père, gravement malade, à l'évidence cela lui pèse, mais justifie son célibat. Elle a un projet, un rêve plutôt, qui serait d'acheter une ferme pour y organiser des thérapies sur un concept assez moderne : le contact avec les animaux, et spécialement la caresse des lapins.

Cette forme de thérapie pour les grands anxieux consiste à transmettre sa nervosité à des bêtes qui absorbent le malaise. Sous des dehors bienveillants et doucereux, on imagine les élevages de lapins blancs uniquement destinés à l'électrochoc des névroses, les inévitables desquamations, eczémas et autres symptômes de déséquilibre, sous la pression des mains moites de dépressifs végétariens.

Ces champs nouveaux d'expérimentations sur les bêtes ne sont qu'un prolongement de l'abus d'affections subalternes qui nous endurcissent à la solitude et au rejet de nos semblables

***

Je suis descendu au restaurant. Il y a une formule – entrée – plat – dessert – mais j'ai préféré choisir à la carte. Le tarif revient au même, mais j'ai eu le plaisir de décider mon plat.

Je n'ai pas cédé à la logique du gain offert pour appâter les clients sur le menu. Je les regarde dîner, voraces. Une femme mord son sandwich à pleines dents, et quand elle le retire de sa bouche avec un bon morceau, une lueur de satisfaction passe dans ses yeux, son hamburger à bout de bras, à peine entamé.

Une ambiance de fête orgiaque, aux frais du restaurant, tant le prix du menu est avantageux. C'est une distraction de regarder les gens qui partent en vacances.

Les voyageurs ne ressemblent pas à ceux que l'on rencontre au cours de l'année. L'excitation est palpable.

Je ne traîne pas dans les salons de l'hôtel. Je ne suis pas encore en voyage, qui commencera réellement au moment de passer la douane canadienne.

Déjà, depuis que j'ai quitté Paris pour rejoindre l'aéroport, je suis assailli de pensées différentes. Je remarque que l'esprit s'alourdit des habitudes et s'allège avec le mouvement. La pensée s'appesantit à labourer les mêmes espaces, une brume d'écho recouvre l'intelligence.

Dès que j'aborde les rives sombres de la banlieue de Paris, une floraison d'idées neuves apparaissent, me surprennent dans l'état d'endormissement qui est le mien.

ARRIVÉE

À l'aéroport, tout de suite, insensiblement, un dépaysement

Le petit air de l'inconnu flotte partout, devant les machines où l'on doit passer et s'enregistrer à l'aide d'un scanner pour le passeport. Il reconnaît les informations et nous salut par notre nom : Bonjour Christophe Breigeat ! On doit se prendre en photo, pour achever la reconnaissance faciale. C'est fait, je suis dans l'ordinateur.

Il fait chaud, mais à midi le soleil n'a pas encore atteint sa pleine intensité à Montréal, et il semble plus clair et plus froid : c'est une chaleur qui n'assomme pas, l'air est excessivement mobile.

Le conducteur de taxi nous attend, et nous dépose devant la maison.

Montréal ne s'offre pas du premier coup d'œil, on traverse des paysages où la modernité s'accorde mal à l'anarchie urbaine : des entrepôts de commerce, des garages, des autoroutes se mêlent sans pouvoir retrouver le bel ordonnancement administratif Français.

Chapitre 3 No.3

I

Le Fameux

On est allé déjeuner dans un « Dinner » très authentique « Le Fameux », dont j'avais gardé un bon souvenir de mon premier séjour à Montréal. Un double Cheese-Burger et une plâtrée de frites.

Rien de très original, un réflexe de parisien qui aime à retrouver ses petites adresses. La salle n'a pratiquement pas changé depuis 1956 : 73 ans au même emplacement, on y entre sans complexe, assuré qu'on vous y attend, pour vous servir à manger, sans rien vous demander d'autre. Ici, le client est chez lui, l'endroit lui est dédié. Seule différence depuis mon dernier passage : un rapide coup de peinture peut-être, et sur le mur du fond, une magnifique photo imprimée, la ligne des gratte-ciel montréalais. La propriétaire, la fille du fondateur, se fait aider par une serveuse.

Autour de la table scellée au sol, de petits compartiments permettent de déjeuner à toute heure, des banquettes en Skaï marron, faits pour se sentir à l'aise, confortablement assis dans un petit coin rien qu'à soi.

Le « Latté » est servi dans des coupes en verre, délicatement saupoudré de quelques grains de cannelle moulus.

On se régale.

Les clients, la plupart âgés, sont tous des habitués du quartier. Ils ne paraissent pas très fortunés, absorbés par leur journal ou retournés vers les écrans de télévision, pour suivre en alternance une compétition de rodéo ou de saut à l'élastique.

Jamais, depuis de nombreuses années, je n'avais eu le choix aussi simple d'être en vacances.

L'après-midi, l'ingénu et sa fiancée ont l'habitude de se rendre au Parc Laurier. À peine quelques pas, et l'on retrouve des amis : Mina et Alexandre. Ils ont fait la fête la veille, tous ensemble, on s'allonge à l'ombre d'un arbre choisi avec précaution, pour nous tenir compagnie une partie de l'après-midi.

Mina ressemble à un portrait préraphaélite, une longue chevelure blond vénitien s'enroule autour de son cou, un visage franc ou elle maintient ses yeux limpides sur la réserve, presque en retrait, laissant paraître une détermination inattendue quand elle les pose sur vous. Les traits simples et réguliers accentuent un air sage, et quand elle rit, ses lèvres rose pâle se délient légèrement, dans une volupté florale.

Ils parlent de la soirée, et de leur travail. Alexandre est coiffeur, il est français, et Mina est québécoise. Je les écoute, insensiblement je distingue une différence dans le discours de Mina. C'est imperceptible, inaudible au premier abord, elle n'a presque pas d'accent, elle est née à Montréal. Je ne trouve pas immédiatement ce qui la distingue de ses amis, maisenfin je comprends... elle prend soin de sa langue.

C'est absolument invisible, rien à voir avec l'effort pesant des étudiants étrangers en France. Elle est maquilleuse pour le cinéma, un peu plus âgée qu'Alexandre, elle semble à la fois plus effacée et plus maintenue. Une grâce sans affectation, un corps soutenu par la sensation d'une présence, d'unsquelette.

Elle est entourée de Français, et je suis le seul à remarquer cette infime différence, ce charme étrange et assez rare pour que j'en ressente l'ondulation de fréquence.

Mes oreilles souffrent d'entendre mes amis poser dans la conversation un mot américain, prenant l'air dégagé de ceux qui ne veulent pas en imposer, et manient la modernité avec aisance.

Quand je leur fais remarquer le sacrilège de barbouiller notre langue de mots étrangers dont la traduction en français est souvent si gracieuse, on m'explique que la langue doit s'enrichir de mots étrangers, et puis... tout le monde le dit aujourd'hui !

Il y a une bonne conscience affichée de cette souillure impardonnable du français, et elle n'épargne personne : une bonne petite ambiancecollaborationniste dans les organes de presse, dans les « milieux de la culture », les activités professionnelles en pointe, ruisselle sur l'ensemble du pays. La fameuse théorie du ruissellement s'infiltre dans tous les domaines, du Black-Friday au Week-End.

Mina m'interroge alors sur le livre que je suis en train d'écrire.

Il s'agit dis-je, d'un livre où l'on célèbre la Vitesse. Quand autrefois la littérature célébrait la Beauté ou la Liberté, je m'accorde avec mon temps en essayant de produire le maximum de sens en un minimum de mots.

Mina fronce le sourcil et me réponds : Cette contraction du langage est un procédé classique des organisations totalitaires.

Oui, lui dis-je, des injonctions martelées sans cesse, afin d'imposer des règles de conduite ou de morale, destinées à freiner sinon à interdire des modes de pensée indépendants, c'est tout à fait cela !

Connaissez-vous cette pensée de Mao ? me demande Mina : « Nous sommes pour l'abolition des guerres ; la guerre, nous ne la voulons pas. Mais on ne peut abolir la guerre que par la guerre. Pour qu'il n'y ait plus de fusils, il faut prendre le fusil. »3

Je ne lui réponds pas, mais elle a compris l'idée défendue par mon livre : l'oppression politique, insupportable quand elle est imposée, spontanément relayée par une génération qui accepte de mutiler sa pensée en ayant recours à des élémentsde langage. L'objectif inavoué, latent, est de se passer de la langue. Le pictogramme, la frimousse ou binette4avec toutes ses imperfections, le hiéroglyphe que l'on identifie sur un panneau de circulation semble satisfaire une époque qui croit au savoir instantané, à la pensée téléchargée.

En France, on maltraite la langue, par négligence, paresse, complexe d'infériorité, conformisme au modèle dominant américain, héros musclé par excellence, conquérant de l'espace, de l'ordinateur, et de l'argent...

J'entends à présent cette chanson venir de nulle part, une chanson d'Alain Souchon, Rive gauche à Paris... « Ô le mépris, comme le Québec par les États-Unis. »

L'absence complète de prise de conscience laisse place à l'incrédulité, parfois même, une telle croisade encourage plutôt dans la surenchère de mots anglophones.

Le Français doute de son identité, frappé d'amnésie. Chacun y va de sa petite idée, on s'insulte, on sabote la discussion en invoquant des valeurs contradictoires, on parle, on parle, on parle... sans se douter que le noyau de l'identité d'un peuple est dans sa langue. Il ne s'agit pas de proposer une définition de l'identité par le langage qui serait affaire de linguiste, mais de comprendre et défendre notreintimité commune.

J'ai assisté à des réunions où le verbiage était tellement épais, abâtardi, poisseux, qu'il en devenait incompréhensible. On saisit au vol, un verbe, un mot que l'on peut rattacher à un sens connu, mais le reste ressemble à un message codé réservé à des espions, ces benêts.

Certains Haïtiens égarés dans les Antilles Françaises m'ont fasciné par la qualité du français qu'ils employaient. Je m'en suis ouvert à eux, ils en étaient flattés, et m'avouaient que dans la misère et le désespoir, l'école ne leur offrait que de vieux livres usés jusqu'à la corde, la plupart des auteurs classiques français, qu'ils lisaient et relisaient sans cesse. Là résidaient le secret

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