À Mireille
Voyageur ! Il n'y a pas de chemin,
Rien que des sillages sur la mer.
Antonio Machado
Seul est mien ce pays
Qui se trouve en mon âme ;
Comme un familier, sans papiers,
Je m'y rends
Marc Chagall
Je ne l'ai pas connu, cet homme qu'une vieille femme avait rencontré au moment où prenait fin son errance. Elle ne m'a dit de lui que le peu qu'elle en savait. Mais elle l'a fait avec tant de compassion et de tendresse que j'ai imaginé sa vie, telle qu'elle aurait pu être, et voulu lui rendre hommage en écrivant son histoire.
Cet homme, je l'ai appelé Chaïm.
Première partie
Retour
Chapitre 1
Ombres de fronts puissants et de pensée ardente
Montrez-nous le chemin de vie, ombres errantes
Itzik Fefer
Chaïm est là. Il en a tellement rêvé. Il est là. De retour sur sa terre. Seul.
Quand il ferme les yeux, il est pris de vertige.
Quand il les ouvre, la lumière l'aveugle. L'histoire des siens a-t-elle été effacée par cette lumière, ou se cache-t-elle derrière l'écran du vide blanc ? Chaïm ne peut rien en savoir : plus de trace, plus d'odeur. Pas même celle d'une terre fraîchement retournée.
Un frisson de l'air vibre et s'élève. Vers où ? Un souffle sur sa peau le rappelle à la vie. D'où vient-il ? Serait-ce celui des siens qui erre ? Et cette haleine qui effleure son visage ? Non, les siens sont morts, loin de lui. Depuis combien de temps ? Chaïm ne le sait. Il est ici pour leur dire adieu.
Peut-être, au fond de lui, l'espoir fou de revoir certains d'entre eux l'a-t-il poussé à revenir sur ses pas, à revoir une dernière fois la terre qui les a portés ?
Silence ! Le vent ne chante pas. Les oiseaux sont muets. Pas de champ des morts. Ni herbes folles ni ronces. Rien. Une éternité.
Soudain, Chaïm tend l'oreille, il est en attente. Il entend. Il croit rêver ! De loin, de très loin, ténu, un appel. L'entend-il vraiment l'appel du shofar qui enfle, s'étire, se prolonge, grave, lancinant ? Comme la corde d'un arc, ses injonctions tressaillent. Le shofardes jours redoutables ! Chaïm l'a reconnu dès la première note. La corne, dans le champ de l'oubli, sonne l'éveil du fond de la place nue d'absence. De plus en plus insistant, le son monte. Il tente de combler l'espace qui chaque fois se distend aux oscillations des ondes. Et le vide s'étend. Personne à rassembler, personne pour prier. Le temple est détruit.
Pourtant, Chaïm voit des ombres, en grisé, là-bas sur le fond blanc. Petites, légères à peine esquissées, évanescentes. De loin, de très loin, elles viennent par-dessus les blés, épousant le moutonnement des rondeurs de la plaine, ondoyant au vent, elles viennent. Elles s'approchent, grandissent, enflent au rythme de la corne et dansent échevelées, tantôt le frôlant, tantôt s'éloignant en galops effrénés, tourbillonnants, enlevés par la plainte de violons invisibles.
Dansent-elles, enune transe désespérée, l'insondable absence, le chagrin des corps quittés par le souffle ? Ou dansent-elles sa folie à lui qui croit encore en la vie ?
Chaïm frissonne à l'effleurement d'une peau que ses doigts croient reconnaître et se perd dans ce qu'il prend pour le parfum aimé de cheveux défaits. Hélas, ce ne sont que réminiscences !
La douleur le vrille, mais la musique se gausse, dissone, syncope, refuse le tourment, impose la distance : glissandos déchirants d'une clarinette, accordéon moqueur, cordes sonnant sèches.
Et pourtant elles dansent les ombres, et tournoient, une, deux, trois. Chaïm est emporté, et avec elles voilà qu'il chante, pleure, crie, rit. Avec chacune d'elles, il danse pour l'ultime adieu. Il tourbillonne, le cœur en charpie, saute par-dessus le feu. Il voit les étoiles s'allumer dans leurs yeux. Il serre très fort l'image du corps si tendre de celle qui ne fut jamais, que le temps d'une valse, un amour pour toujours, un don de soi, un abandon si total, joyeux et douloureux à la fois. Ô la plénitude de l'amour non égratigné ! Dans un tendre enlacement, il rend grâce pour toujours à celle qui fut cet amour-là.
Il rit aussi, Chaïm, de voir, de revoir lesdéhanchements maladroits des vieilles qui ne veulent rien perdre de la fête. La brûlure du désir les traverse toujours. Il voit, dans leurs corps, la vie s'accrocher. L'une après l'autre, il les fait danser, leur rend hommage, leur dit adieu. Il retient son souffle pour longtemps les garder. Délai de grâce. Grâce ultime avant que tout ne disparaisse.
Souffle coupé, il ne peut se résigner à les perdre à jamais. Pourtant, dans la brume du matin, elles se lèvent, tournoient, s'effilochent. À peine esquissées, traits blancs dilués, elles se fondent, penchées, dans l'ombre du ciel naissant. La musique se tait, les ombres sont sans voix, mais leurs bouches crient l'oubli. Au jeu du miroir, leurs yeux ne répondent plus. Effacement. Silence, solitude.
Bras ballants, bras vides qui ne retiennent plus rien. Chaïm s'accroche à ses souvenirs.
Chapitre 2
Entre toi et moi, le mot important est ce « et ».
Martin Buber
Chaïm les avait toutes vues vivantes avant la guerre, celles qui ne sont même plus des ombres. Il les avait toutes vues, enfant, à un mariage. Sept jours de liesse, de bombance, de courses des petits à travers les jambes des grands, de rires, de sourires, de mains qui n'osent se frôler, de pas de deux esquissés, de danse qui tressaute, de tourbillons de sons. Chaïm avait peu dansé, il avait surtout regardé. Il avait eu la tête tournée de tant de notes, de tant de mouvements.
De ses yeux d'enfant, il avait observé la mariée. Elle non plus n'avait presque pas dansé : ses souliers n'étaient pas fatigués. Il avait surpris son sourire résigné, si empreint de tristesse qu'il aurait aimé la consoler, la prendre dans ses bras. Il n'avait pas osé. Ils s'étaient longtemps dévisagés. Elle lui avait paru si douce, blanche, si blanche sous son voile. Horrifié, il avait aperçu son crâne rasé. Alors, il s'était caché sous la table, pelotonné dans le parfum de sa robe. Elle n'avait pas bougé à son contact.
Il se souvenait.
Depuis, il avait compris. Cette toute jeune femme avait perdu ce jour-là ce qui avait fait sa fierté de fille, sa tresse blonde, longue, qu'elle avait tant de fois aimé lentement dénouer. Des femmes avaient tout rasé. Finis la douceur, l'ondoyant, le secret ! Elle avait le crâne lisse, brillant comme un casque de guerre. Elle était sacrifiée : mariage arrangé, mariage forcé. Dans une attitude instinctive, elle tenait ses jambes serrées, tout son corps refusait d'être forcé. Elle s'emprisonnait dans ce corps qu'il lui faudrait ceindre dans des robes de femme sans plus jamais de liberté.
Aimerait-elle l'enfant qui malgré tout cela lui naîtrait ? Quand Chaïm sortit enfin de sous la table, elle riva un temps son regard au sien comme pour le lui demander. Il lui offrit, dans ses yeux grands ouverts, tout l'amour possible. Et dans ses yeux à elle, il vit tout ce qu'il ne pouvait alors comprendre. Jamais elle ne connaîtrait l'amour pour un homme. Jamais elle ne serait sa moitié. Au service d'un mari dévot, elle devrait se plier. Jamais elle ne pourrait exprimer de souhaits, de désir, plus jamais. Refoulé. Une vie bien réglée : la lumière le soir allumée, la main qui protège le feu des courants d'air, le visage éclairé que l'on croit rayonner. Les traditions conservées. Une vie au service du Dieu qu'il faut craindre et prier pour tenter d'éviter les calamités. La maison où régner en silence. Parfois, les mains toujours occupées, quelques paroles échangées avec une voisine, à l'insu de celui que rien ne doit distraire de ses chères études.
Tout cela fut dit à l'enfant, sans un mot, dans un regard désespéré. Il s'en souvient. Et le sourire est là. Rien n'a changé. Elle est toujours jeune, très jeune. Elle n'a pas eu le temps de vieillir sans doute. Le ghetto où elle fut mariée l'a sans doute engloutie.
Pour ce mariage, sa famille et lui avaient quitté leur village, leur shtetl. C'était la première fois que Chaïm venait à Varsovie. Il ne connaissait que les grands espaces, aimait se sentir tout petit dans l'immensité. Il n'avait jamais eu peur de s'y perdre tant il était en terre aimée. À chaque saison ses apparences : l'hiver, le vent et le froid sur la terre gelée et l'été, les chaleurs suffocantes. Les couleurs du ciel étaient toujours si pleines de promesses qu'il en était chaque jour encore plus désirant. Son être alors se ramassait, se densifiait. Il était noyau avant d'éclater, arc tendu visant de sa flèche la cible, etse préparait à bondir pour ne pas laisser s'échapper l'instant où il pourrait tenir, sous ses dents, sa vie. Loin d'être effrayé par l'horizon lointain, l'immensité évidente, il en éprouvait la plénitude. À ses yeux, le monde n'était pas sans limites. Non, le monde était plein. Il était sien. Et il aurait à le découvrir. Il ne doutait pas d'y parvenir. Il avait alors les certitudes de l'enfance, celles que la vie n'a pas encore ébranlées. Il se sentait fort, invincible et tant riche d'amour que rien ne pourrait lui résister.
Dans l'insondable tristesse des yeux de la mariée, il connut les premiers questionnements. C'était la première fois qu'il soupçonnait que tout ne serait peut-être pas aussi beau, aussi facile qu'il l'avait cru. Première déconvenue, premier signal d'alarme. Il ne s'y était pas attardé, happé par la curiosité.
Ils étaient arrivés à Varsovie la veille. Il avait vu, fasciné, toutes ces lumières aux fenêtres. Elles attisaient son désir de découvrir un monde inconnu de lui. Il aurait voulu s'attarder dans l'intimité de chaque maison, de chaque pièce qu'il devinait. Tant de vie ! Ils étaient arrivés la nuit, fatigués, ils avaient dû vite se coucher.
Dès le lendemain, Chaïm voulut explorer la ville. Jouer fut prétexte à sortir. Il se souvient encore, dans sa poitrine, de la douleur de l'impact, du choc de son regard si vite renvoyé par des murs dressés : si peu d'espace pour l'air enserré entre les maisons ! Ces murs gris ou noirs, comme les mâchoires d'un étau, cherchaient à le broyer. Il a même cru qu'en haut ils se resserraient pour mieux l'emprisonner. Il en eut le souffle coupé.
Chaïm avait retenu son souffle par ne pas laisser entrer à l'intérieur de son corps la puanteur, la salissure des moisissures, des immondices. Il avait l'impression de sentir la mort, lui qui ne l'avait pas encore fréquentée. Il a étouffé. Il a dû se coucher sur le sol pavé pour reprendre son souffle. Quand il a vu que les enfants, ceux qui vivaient là, ne semblaient pas inquiets, il en a été rasséréné. Il a craint aussi la dureté de leurs rires, leur mépris si vite affiché ! Alors, il a choisi de ne rien leur dire, de ne pas expliquer ce qui lui était arrivé. Il avait tout de suite senti qu'il n'était pas de leur monde.
Chaïm s'est contenté de les observer. Enfants contre enfants, ils luttaient bande contre bande. Ceux qui parlaient sa langue et ceux qui en parlaient une autre : le yiddish et le polonais. Deux langues dans un espace si resserré avec à peine quelques similitudes, quelques mots qu'il pouvait reconnaître ! À Chaïm, à nouveau, le souffle fut compté.
De cet instant, son corps broyé refusa tout espace clos, tout ghetto. De ce jour Chaïm comprit qu'il lui faudrait de larges horizons ; son territoire à lui ne serait pas circonscrit, ou bien il y perdrait la vie. De ce jour il sut qu'il lui fallait engranger, tout au fond de lui, tous les paysages, tous les visages qui acceptaient de se donner : pour pouvoir, s'il le fallait, les brandir comme boucliers contre la petitesse, contre l'enfermement.
La mémoire ne nourrit-elle pas la vie ?
Chapitre 3
Ça flambe, mes frères, ça flambe...
Et les vents de colère hurlent
Mordechai Gebirtig
Chaïm est de retour dans son village, ou du moins ce qu'il en reste. Il est seul et se souvient.
Enfant, il avait connu la montée du péril : il avait senti dans la maison le danger arriver. Personne n'en parlait et surtout pas ses parents qui avaient toujours souhaité mettre les leurs à l'abri de l'angoisse. Il l'avait pressenti. Les gestes saccadés de sa mère, elle si calme et posée à l'accoutumée, étaient éloquents. Les allées et venues de son père, de la cave au grenier, lui disaient qu'il allait se passer quelque chose. Chaïm enfant ressentait l'anxiété, le moindre changement d'habitude ! La veille, il avait su que le jour arrivait. Des barreaux avaient été mis aux volets. Dedans, plus personne ne bougeait. Interdit de sortir, interdit de parler. Ils s'étaient terrés au fond d'une chambre.
Pour chasser la peur, cette nuit-là son père avait raconté. Ô contes magiques, pouvoir des mots ! Chaïm se souvient encore de toutes les images, des odeurs, des couleurs. Il connaît tous les noms de ceux qui, par la bouche du père, disaient la joie, disaient la voie, le chemin à prendre pour rester vivant. Son père contait et le monde pouvait s'écrouler. La promesse de vie soutenait l'enfant qui se croyait perdu au bord d'un abîme, ainsi que ce héros d'un conte qui venait d'échapper à un tigre en tombant d'une falaise. La bête rugissait, furieuse, tout près de lui. Dans l'effroi, Chaïm s'accrochait aux paroles, à la voix, comme cet homme tenait serrées les racines d'un arbre providentiellement accroché à la paroi. Alors même que l'angoisse grignotait les mots du père, que les souris rongeaient les racines de l'arbre, alors même que l'horreur semblait inévitable, la douceur d'un mot, la féérie d'une image ranimaient en l'enfant le désir de vivre comme avait pu le faire, pour cet homme, la larme de miel qui perlait à une branche.
Quand sa mère avait pris le relais, alors que la nuit était bien avancée, elle n'avait pas conté. Elle avait chanté. D'où lui venaient ces chants, l'enfant ne le savait. Ô la voix de la mère ! Souple comme une chevelure, libre comme l'oiseau, elle était liane où la vie s'enroulait, et portait en elle tout un monde de tendresse.Transporté, élevé au-dessus de la réalité, Chaïm en oubliait sa terreur.
Dehors, les vociférations d'une foule en délire sont parvenues cependant à dominer la voix de la mère. Les mots et les cris ont fini par s'entendre. Alors les parents ont rivé leurs yeux dans ceux des enfants et leurs regards ont cloué l'attention, devenue, à cause du bruit, volatile. Quand les coups de hache ont entamé les volets, la peur cette fois-ci a vrillé les corps. Ils se sont tous assis par terre, collés au mur, comme pour s'y fondre, le traverser et attendre. Attendre que le dehors surgisse dans la chambre, comme un diable de sa boîte où pourtant il n'était pas, lui, enfermé. Ils étaient dans le noir, la mère avait soufflé la bougie. Les ombres ne dansaient plus, plus de visages, seul le souffle des respirations qu'à chaque ébranlement on retenait.
Ébloui quand la porte, soudain, avait cédé sous des coups violents, Chaïm n'avait pu voir, à contre-jour, les visages qui se pressaient dans l'ouverture. N'avait pu voir ? Vraiment ? Il a espéré que le visage qui se penchait en silence au-dessus d'eux n'était pas celui de son ami. Il se souvient d'avoir refusé au plus profond de lui cette idée bouleversante. Il avait fermé les yeux, il avait serré très fort les paupières, il avait comprimé son souffle. Non, ce ne pouvait être lui, ce garçon avec lequel il aimait tant entrer en compétition, à l'école, pour gagner la première place. Lui, si cher à son cœur, à qui il parlait tant, de tout, de rien, de la vie imaginée, de la vie rêvée, de la vie d'après l'enfance. Lui qui lui apportait un autre regard sur le quotidien. Lui qui ne craignait pas le même dieu que le sien.
Chaïm revivait la scène comme s'il avait pu être du côté des bourreaux. Il voyait les yeux écarquillés des enfants qu'ils étaient, ceux des parents où ni peur, ni supplication, ni agressivité, ni défi ne perçaient. Ils se rendaient, ayant perdu la bataille de l'amour et de l'intelligence sans toutefois se comporter en victimes consentantes. Que pouvaient-ils faire contre tant de haine ?
Ce jour-là, après le bruit et la fureur, quand tous ces gens se sont détachés de l'embrasure de la porte, le silence est tombé. Combien de temps cela avait-il duré ? Une éternité. Ce jour-là, l'horreur leur fut épargnée ; une voix au grain très particulier avait ordonné de se retirer ! Depuis, Chaïm se sait toujours ému à l'écoute d'une voix semblable.
Ils sont restés longtemps assis après ce départ. Ils n'osaient pas croire au reflux de la fureur. Puis, le calme revenu, ils sont sortis.
Dedans et dehors, c'était le chaos. Les meubles avaient été brisés, les vêtements déchirés, piétinés. Un feu avait commencé à prendre qui fut vite maîtrisé.
Une photo avait été prise de la famille au pied de la véranda, devant le tas d'objets détruits. Chaïm se souvient de ce cliché qu'il a si souvent questionné pendant sa longue errance. Pas de haine dans les yeux ni même de résignation : à bien y regarder, les mains ne sont pas ballantes, mais jointes. Les mains des adultes présents contiennent-elles la colère ?
Un jeune homme, chapeau sur la tête, costume cravate, col blanc fièrement dépassant est là, qui ne regarde pas l'objectif mais désigne, en tournant les yeux, le tas de débris à ses pieds. Il se tient, mains derrière le dos, jambes prêtes à prendre leur élan. Non pour fuir, mais pour partir. Il n'est déjà plus d'ici, se refuse au malheur. Il veut reconstruire sa vie ailleurs, ne pas s'accrocher à cette terre qui le rejette. Comment poursuivre ici, dans la haine ? Il est parti, peu après, l'oncle, ce jeune homme tant admiré par l'enfant assis au premier plan, l'enfant que fut Chaïm.
Le grand-père, là sur la droite, avec ses papillotes et ses mains jointes, prie. Il ne regarde pas son plus jeune fils. Il sait, le grand-père, que ce dernier ne sera jamais le dévot qu'il aurait voulu qu'il soit. Pas de synagogue pour celui-là qui croit plus en l'homme qu'en Dieu. Qu'y faire ? Le grand-père n'y peut plus rien. Il en est malheureux, mais il lui faut accepter et prier.
Chaïm enfant, devant, est assis. Il retient, lui aussi, le geste de partir, il a déjà ramassé sous lui ses jambes pour se lever. Il a, sur sa tête, la casquette dont il est si fier et regarde l'objectif, affronte le photographe sans ciller. Il croit qu'il ne sera pas comme les grands. Qu'il osera résister, qu'il se battra. Il ne veut pas souffrir. Il ne sait pas encore s'il restera ou s'il partira, mais il est sûr de ne pas se laisser dicter sa conduite par d'autres hommes mus par la haine ou la peur.
Derrière lui, appuyée à la rambarde de la véranda où elle met à l'air du linge souillé, se trouve sa jeune tante. Elle est belle, triste. Ses cheveux lui font une auréole autour d'un visage très doux. Elle ne sourit pas, elle regarde le photographe, la tête légèrement penchée. Elle n'est pas soumise, elle se tient droite. Elle sait, elle aussi, qu'elle ne supporte pas cette misère. Elle se sait en partance. Contre l'avis de son père, elle s'instruit en dehors de la maison. Chaïm l'a surprise, un jour, revenant de la bibliothèque. Elle avait dans les yeux des étoiles. Elle était déjà d'un autre monde. D'autres paysages lui avaient été offerts, d'autres mots, de ceux écrits par des gens d'ailleurs, qui ne pensaient pas comme ceux d'ici. Elle ne marchait pas, elle flottait ; tout lui était permis, ou presque. Elle se battrait pour vivre comme elle l'entendait. L'enfant avait lu cet espoir dans ses yeux et le partageait. Il avait souri pour dire sa tendresse et sa loyauté. Elle avait juste froncé légèrement les sourcils ; plus un questionnement qu'une crainte. Certes, Chaïm était encore trop jeune pour échapper lui aussi à la contrainte. Il subissait l'enseignement des religieux, souffrait de la bêtise du maître, de la pauvreté de ses commentaires quand il se risquait à en faire. Mais il aimait les textes sacrés, leurs sonorités, il aimait qu'ils soient psalmodiés. Il se berçait souvent au rythme des phrases, et se jurait de ne jamais les oublier. Plus encore, elles le transportaient, l'élevaient. Il les engrangeait : elles seraient sa richesse, son réconfort, son soutien, son chemin. Grâce à ces mots, Chaïm, bien qu'enfant, avait pressenti que la vie est un don, qu'il se devrait de souffler sur sa flamme pour l'animer.
De l'homme en haillons à l'arrière-plan, Chaïm se souvient. Il était le fou, le sage de la maison. Il couchait dans la cave. Il avait terriblement froid l'hiver mais savait se réjouir de la fraîcheur qui y régnait l'été. Il ne se départait jamais de son sourire. En lui, la bonté. Jamais un mot plus haut que l'autre et toujours des bras pour consoler l'enfant qui pleurait.
Peut-être ne voulait-il pas, lui non plus, se trouver sur cette photo ? Il ne regardait dans les yeux que ceux qu'il aimait. Son regard fuyait le méchant, l'étranger. Chaïm enfant avait vu le monde à travers ce regard ; il s'en souvenait. Il en avait retenu cette nécessaire bonté à l'approche de l'autre ; le crédit qu'il faut à chaque fois porter, quitte à devoir le reprendre ; cette porte ouverte qu'est le sourire, qui désarçonne celui dont l'intention est de la faire sauter. Chaïm, depuis, l'avait si souvent remarqué ! Il ne manquait à cet homme que la parole. Seuls des bruits s'échappaient de sa bouche, des bruits qu'il ne maîtrisait pas, des bruits que l'on ne pouvait pas interpréter. Sauf le rire en cascade qui remuait toute sa carcasse, et donnait à chaque fois envie de l'accompagner. Chaïm s'était souvent senti comme rafraîchi, baigné par ce torrent de rire, il avait aimé cette gaieté qui le soulageait de ses inquiétudes, du poids de la douleur, de l'angoisse des jours à venir. Depuis, il n'avait jamais oublié cette sensation de paix qui vient après le rire. Depuis, il savait aussi que le rire tient la mort à distance. Comme cette fois – beaucoup plus tard – où, épuisé par une journée de corvée au camp de Djelfa, sommé d'avancer sur le sol glacé, il avait glissé. Un soldat l'avait immédiatement mis en joue. Mais lui, Chaïm, sans savoir pourquoi, avait été pris d'un rire irrépressible. Le soldat étonné se mit à rire aussi et ne tira pas.
Ses parents ne sont pas sur la photographie. Peut-être avaient-ils délibérément choisi de ne pas y être ; ils n'auraient pas croisé les mains devant eux, ils n'auraient pas baissé les yeux. Ce reflet sur une vitre, se peut-il qu'il soit celui de sa mère ? Non, elle ne se serait pas cachée. Sans doute s'affairaient-ils à effacer les traces de la désolation à l'intérieur de la maison. Chaïm se souvenait de toujours les avoir vus droits face à l'adversité. Ils l'affrontaient sans vociférations, sans gestes violents, sans morgue et sans provocation aucune, et imposaient le silence à ceux qui les insultaient. Il se souvient combien il avait été fier de les avoir vus réduire au silence un groupe de jeunes hommes agressifs qui les accusaient, à tort bien entendu, de vendre sur le marché des produits beaucoup trop chers et, qui plus est, avariés. L'enfant qu'il était avait reconnu les qualificatifs injurieux lancés en polonais par ces excités qui insultaient ses parents. Il avait senti en lui un mélange de haine et de honte. Ses parents étaient restés silencieux et droits. Lui s'était tassé, espérant son salut de la protection du pauvre tissu dont était recouvert l'étal. Bien sûr il avait été découvert quand, furieux, les jeunes gens en avaient, dans un dernier geste d'impuissance, retourné la planche. Il se souvenait de la leçon qui lui avait été, ce jour-là, infligée. Ses parents avaient montré le chemin à l'enfant que les mots entendus avaient blessé, que la peur avait tétanisé.
Chaïm longtemps en a voulu à ce photographe d'avoir témoigné de la douleur, de la détresse de sa famille. Aujourd'hui, à revoir cette photo, il ne regrette pas qu'elle ait été prise. Sa mémoire s'est ancrée aux traces dérisoires de ceux qu'il a aimés, trésors qui le rattachent à sa vie passée.
Qui était ce photographe ? Avait-il dit : « Souriez » ? Non, il n'avait sans doute pas volé ce moment d'éternité ; les mains n'auraient pas posé ! Était-il des leurs ? Faisait-il partie des bourreaux ? Était-ce celui qui avait parlé, celui dont la voix avait marqué le coup d'arrêt de l'horreur ? Comment lui, enfant avait-il pu le regarder et comment pouvait-il aujourd'hui ne plus s'en souvenir ? Quelle douleur, quel malheur avaient gommé l'horreur ? Non, décidément Chaïm ne voit rien, il ne se souvient pas. Mais à côté de lui son frère, d'un an plus âgé, ne donne pas l'impression de craindre ce faiseur d'images. Qui était-il ? Un homme ? Ne peut-il s'agir d'une femme ? Certainement pas ; une femme de sa famille n'aurait pas osé figer dans la durée un tel moment de malheur !
De retour sur sa terre d'enfance, Chaïm veut retrouver la trace de ceux qui lui avaient été si chers et ne sont plus. Il a questionné les quelques survivants qui les avaient connus. Un seul a fini par parler. Il aurait préféré se taire ; comment dire l'indicible ? Mais Chaïm a tellement insisté !