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Cendrillon de la lune

Cendrillon de la lune

Auteur:: CIELLA
Genre: Loup-garou
Dans un monde où les vampires et les loups-garous règnent en maîtres, Lyssandra est une Neutre, c'est-à-dire rien du tout. Poche de sang sur pattes d'une famille de vampires bien décidée à faire de sa vie un enfer, elle s'est plus ou moins résignée à son sort. Quand se profile un événement qui pourrait changer son destin, elle entrevoit un espoir. Aidée par Julian, un jeune homme dont les intentions semblent trop parfaites pour être sincères, elle veut croire à une possibilité de s'en sortir. Mais est-ce vraiment possible après que le sort se soit si longtemps acharné sur vous ? ***************

Chapitre 1 01

Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas autant plu sur la Terre des Loups du Diamant. L'hiver avait été doux et le printemps jusque-là peu capricieux, mais désormais, c'étaient des trombes d'eau qui s'abattaient sur tout le territoire. Le ciel avait été couvert pendant une bonne partie de l'après-midi, mais ce n'était qu'au coucher du soleil que les habitants avaient senti des gouttes chatouiller le bout de leur nez. À présent, la pluie tombait si fort qu'il aurait fallu être fou pour s'aventurer dehors.

Lyssandra n'était pas folle, pourtant elle ne pouvait se permettre de rester à l'abri dans une des boutiques du village.

Il lui fallait braver la pluie et rentrer au plus vite au manoir de Dame Miranda, perdu au beau milieu de la forêt, à quelques kilomètres de toute civilisation. Les sentiers cheminant à travers les bois étaient presque impraticables tant ils étaient boueux. À chaque foulée, Lyssandra tachait un peu plus sa robe déjà ruisselante d'eau. Elle se serait peut-être moins salie en marchant, mais elle devait courir.

Le soleil était déjà couché depuis un bon moment et elle était en retard. Dame Miranda et ses deux filles l'attendaient pour leur repas et elle paierait pour chaque minute de leur patience...

Il avait beau faire sombre, elle ne se serait perdue dans cette forêt pour rien au monde. Elle avait dû faire le trajet des milliers de fois et s'il y avait bien une chose qu'elle connaissait comme sa poche, c'étaient ces bois. Elle savait exactement à quelles intersections il fallait tourner, quels trous elle devait éviter... Ce n'était ni la nuit, ni la pluie, ni le froid qui allaient l'arrêter.

Néanmoins, ses cheveux l'embêtaient vraiment. Si trempés que leur teinte blond foncé avait presque viré au brun, le vent ne cessait d'envoyer des mèches glacées sur le visage de Lyssandra. Elle les dégageait de sa main droite comme elle le pouvait, la gauche tenant le sac de courses que Dame Miranda lui avait demandé d'aller chercher. Les anses en corde rugueuse lui brûlaient les doigts et elle sentait le poids du sac dans tout son bras. Cependant, elle continuait à courir.

Le souffle court, elle se forçait à se rappeler ce qu'elle risquait si Dame Miranda et ses filles avaient le malheur de sentir leur ventre gargouiller... ou plutôt leurs canines les picoter.

Lorsque l'on vivait avec trois vampires dont on était l'unique source d'alimentation, mieux valait être à l'heure quand la faim commençait à les gagner. Mieux valait être à l'heure tout court, d'ailleurs.

Lyssandra estimait être à moins d'un kilomètre du manoir quand, dans un virage, elle glissa contre une pierre et s'étala sur le sol de tout son long. Le choc lui coupa la respiration et elle mit quelques secondes avant de reprendre ses esprits. Elle tenta de se relever, en vain. Les mollets et les poumons en feu, elle appuya ses mains sur la terre humide et s'obligea à se calmer. Heureusement, le contenu de son sac ne s'était pas renversé, mais elle était maintenant recouverte de boue de la tête aux pieds. Dame Miranda ne la laisserait jamais rentrer comme ça...

Au bout de longues minutes, elle se crut d'attaque et retenta de se mettre debout mais du coin de l'oeil, il lui sembla apercevoir une lueur parmi les arbres. Elle tourna vivement la tête dans cette direction et plissa les yeux. Même ses cils ruisselaient de gouttelettes. Quand elle vit briller deux infimes lumières argentées trouées de deux pupilles noires, elle pensa que ce devaient être des hallucinations causées par le froid ou la fatigue.

Pourtant, un seul regard vers la pleine lune qui se devinait à travers les arbres et les nuages suffit à la convaincre qu'elle ne rêvait peut-être pas.

Les loups-garous étaient de sortie et elle l'avait complètement oublié. S'il ne fallait pas faire attendre un vampire affamé, il fallait encore moins traîner dans la forêt par une nuit de pleine lune.

Le poing suspendu à quelques millimètres de la porte en bois, Lyssandra hésita. On ne pouvait pas repousser l'inévitable. Pourtant, à cet instant, elle aurait vraiment aimé avoir la capacité de figer le temps pour ne pas avoir à entrer dans le salon du manoir. Elle avait mis moins d'une vingtaine de minutes à prendre son bain dans une eau plus froide que chaude et à changer ses vêtements. Pour bien faire, elle aurait dû commencer à faire tremper sa robe sale dans une bassine, mais les minutes lui étaient comptées. Elle avait déjà trop fait attendre les vampires.

- Entre, dépêche-toi, retentit la voix de Dame Miranda depuis l'autre côté de la porte.

Eh mince, pensa Lyssandra. Elle avait dû respirer trop fort pour se donner du courage et l'ouïe surnaturelle des vampires l'avait trahie. Elle tourna la poignée de la porte et entra dans le salon. Tous les volets étaient clos et seul un grand lustre où étaient fixées des dizaines de chandelles éclairait la pièce. Les murs étaient peints d'un vert sombre et ornés de grands tableaux que la maîtresse de maison et ses filles avaient acquis au fil de leurs longues années de vie. Certains étaient même l'oeuvre de Kristal, même si Lyssandra trouvait qu'elle avait un bien faible talent pour l'art... Mais cela, elle le gardait pour elle, bien entendu.

Justement, Kristal était assise sur un petit fauteuil doré assorti au reste du mobilier, occupée à examiner ses nouvelles bobines de fil que Lyssandra venait de lui apporter. Elle changeait régulièrement de passion et en ce moment, elle avait jeté son dévolu sur la couture. Lyssandra courait presque tous les deux jours au village afin de lui procurer de nouveaux tissus ou de nouvelles aiguilles. Les robes qu'elle cousait n'étaient pas vilaines, seulement il arrivait que certaines aient une manche plus longue que l'autre ou que les jupons soient bien plus courts derrière que devant...

- Au moins tu ne t'es pas trompée, déclara froidement la petite vampire aux cheveux roux sans quitter sa bobine des yeux. C'est exactement ce que je voulais.

Cela aurait pu rassurer Lyssandra, or elle savait que ce n'était pas de Kristal dont elle devait avoir le plus peur.

- Et ce sont bien les deux derniers volumes de la Trilogie des Âmes, indiqua Alisée en désignant les deux livres qu'elle tenait en main. Mais ils sont un peu mouillés...

La Neutre avait toujours jugé qu'Alisée était la plus belle des trois vampires occupant le manoir. Âgée de vingt-cinq ans le jour où elle avait été transformée par Dame Miranda, elle avait la peau métisse, de sublimes cheveux frisés et de grands yeux sombres. Ses lèvres étaient toujours d'un magnifique rouge bordeaux. Lyssandra avait fini par croire cette teinte naturelle tant elle ne retrouvait jamais aucune trace de rouge à lèvres lorsque Alisée se nourrissait à son poignet.

- J'espère que les pages ne vont pas gondoler, poursuivit-elle en se tournant vers une petite étagère garnie de livres située au fond du salon.

Si Kristal avait un semblant d'attrait pour la couture, ce n'était rien comparé à l'amour qu'Alisée portait aux livres. Lyssandra ignorait combien la vampire avait pu en lire en cent deux ans - son véritable âge - mais si Alisée s'intéressait à un ouvrage, mieux valait avoir une bonne raison pour la perturber dans sa lecture...

- De beaux livres et de jolies bobines ne justifient pas un tel manque de respect, intervint Dame Miranda de sa voix grave.

Lyssandra aurait préféré déchirer tous les livres d'Alisée et affronter sa colère plutôt que devoir se confronter à celle de Dame Miranda pour un simple retard. La plus âgée des vampires se tenait à moitié allongée sur une méridienne au centre de la pièce. Jusque-là, elle n'avait pas prêté attention à Lyssandra, mais désormais ses yeux verts perçants la fixaient avec amusement.

Chapitre 2 02

Lyssandra fut réveillée par les rayons du soleil qui pénétraient dans sa petite chambre. Éblouie, elle se frotta les yeux puis fut tentée de replonger dans son envoûtant sommeil. Elle n'avait certainement dormi que deux ou trois heures, ayant passé bien trop de temps la veille à frotter le sang et la boue sur ses robes. Hélas, elle savait que d'autres tâches l'attendaient pour cette nouvelle journée et elle ne pouvait se permettre de traîner au lit. Elle perdit quelques secondes son regard sur les poutres en bois du plafond puis prit son courage à deux mains.

Le vieux sommier métallique et son mince matelas émirent des grincements stridents lorsqu'elle se redressa. Lyssandra fut pour une fois heureuse que son minuscule espace de vie se situât sous les toits, bien loin des appartements de Dame Miranda et de ses filles. Les vampires avaient beau avoir l'ouïe fine, elle ne pensait pas que les couinements de sa literie puissent les réveiller, sinon elles se seraient déjà fait un plaisir de la réprimander.

Sans s'attarder sur le beau ciel bleu matinal que l'on discernait depuis sa fenêtre aux vitres fissurées, Lyssandra troqua sa chemise de nuit contre sa troisième et dernière robe qui avait survécu à ses affres de la nuit passée. Cette tenue était celle qu'elle aimait le moins, avec son tissu gris imprégné de taches indélébiles résultant des multiples mésaventures de la Neutre. Ses nombreux passages sous les planches à laver s'étant révélés infructueux, Lyssandra avait fait remarquer à Dame Miranda qu'elle ne pouvait pas se présenter au village dans cet accoutrement, ce à quoi la vampire avait répondu avec dégoût :

- De toute façon, ce n'est pas la tenue que tu portes qui rendra ton visage plus agréable à regarder.

Si la Neutre devait s'en tenir aux dires de Dame Miranda, elle était la fille la plus laide de la Terre des Loups du Diamant, si ce n'était du monde entier. Cependant, Lyssandra avait un minimum de jugeote pour comprendre que la vampire ne disait cela que pour la rabaisser encore plus qu'elle ne le faisait déjà.

Fixant son reflet dans un petit miroir tandis qu'elle brossait distraitement sa crinière blond foncé, Lyssandra songea que si ses yeux marron n'étaient pas toujours encerclés de cernes violets et si son teint n'était pas perpétuellement pâle en raison de ses prélèvements de sang quotidiens, peut-être qu'elle pourrait être considérée comme jolie. Elle ne pourrait certes jamais rivaliser avec la perfection d'Alisée ni même avec le charme de Kristal, mais elle aimait à penser qu'elle n'était pas aussi hideuse que Dame Miranda le prétendait.

De toute façon, elle ne pouvait pas laisser son esprit s'encombrer de pensées aussi futiles. Qu'elle soit la reine des laiderons ou la plus belle fille de la Terre des Loups du Diamant, cela ne changeait rien. Elle enfila tout de même l'unique bijou qu'elle possédait, une mince chaîne argentée sertie d'une petite pierre ovale scintillante. Autrefois, ce collier avait été offert à Alisée par un pauvre loup-garou qui avait vainement tenté de la courtiser. La vampire ayant suffisamment de vrais diamants pour se passer d'un bijou en toc, elle s'apprêtait à le mettre à la poubelle quand Lyssandra, prise d'un élan de courage, lui avait demandé si elle pouvait le garder.

- Ce n'est que du verre coloré, avait fait Alisée en haussant les sourcils, surprise par une telle requête. Tu ne pourrais même pas en tirer une pièce de bronze...

- Je ne compte pas le vendre, avait répondu la Neutre. Je le trouve juste... joli.

La vampire n'avait pas rechigné davantage et avait tendu le bijou à Lyssandra, bien que Dame Miranda ait interdit à ses deux filles de lui donner quoi que ce soit. Elle avait cependant jugé que cette misérable possession était inoffensive et en effet, Lyssandra n'avait aucunement l'intention de vendre l'objet au plus offrant.

Lyssandra se mit en route pour le village dès le lendemain matin. Kristal lui avait donné mille recommandations pour sa bobine. La Neutre était certaine que la vampire ne trouverait jamais "fil à son aiguille", même si elle lui ramenait le plus précieux de tous.

Heureusement, les sentiers des bois avaient quelque peu séché depuis l'avant-veille et étaient plus praticables, ce qui n'empêchait pas Lyssandra de prendre garde à ne pas glisser. Il avait beau ne pas faire très froid, elle avait pris la peine d'enfiler son long manteau bleu pâle aux bords effilochés. Un sac de jute aurait sûrement été plus seyant mais elle ne pouvait pas se permettre de caprices au sujet de ses vêtements. Il était assez chaud, c'était le plus important.

Quand il ne pleuvait pas et que le ciel était bleu comme ce jour-là, Lyssandra adorait marcher en forêt. Les chemins étaient la plupart du temps déserts ce qui laissait libre parole aux chants de la nature. Le printemps tout juste arrivé avait redonné aux arbres des feuilles que le vent faisait doucement bruisser et avait ramené les oiseaux qui gazouillaient gaiement depuis le ciel. La jeune fille trouvait que la nature était bien plus agréable à écouter que la plupart des gens qu'elle connaissait.

Lorsqu'elle arriva au virage où elle s'était vautrée l'autre soir et avait croisé les yeux du loup-garou au milieu des arbres, elle s'arrêta presque inconsciemment. Elle sonda du regard la zone où les iris argentés avaient miroités. Lyssandra fut même tentée de s'avancer entre les végétaux pour repérer d'éventuelles traces de pattes, mais y renonça. À quoi cela l'avancerait-elle ? Au mieux, elle risquait de discerner une esquisse d'empreinte et au pire, de se prendre les pieds dans une branche et de tomber à nouveau, ce dont elle se savait parfaitement capable.

La voix de la raison l'ayant emporté, elle se détourna et reprit son chemin. Au moins aurais-je pu être certaine de ne pas avoir halluciné, pensa-t-elle lorsqu'elle eut dépassé le virage d'une bonne centaine de mètres. Je n'ai pas besoin de me préoccuper davantage de cette stupide mésaventure, se raisonna-t-elle tant bien que mal pour se forcer à ne pas faire demi-tour.

Alors qu'elle était à un nouvel embranchement, une voix l'extirpa finalement de son dilemme. Elle s'arrêta puis se tourna vers la gauche où elle repéra une silhouette à une trentaine de mètres.

- Et mince ! s'agaçait la personne. Quelle idée ai-je eu de...

La fin de sa phrase s'acheva en un grognement désespéré. Lyssandra s'approcha doucement jusqu'à pouvoir distinguer un jeune homme d'à peu près son âge. Il se démenait tant qu'il pouvait avec un pauvre chariot en bois dont les roues avant étaient enlisées dans des restes de boue. Elle aurait dû continuer sa route sans en faire cas. Elle n'avait pas de temps à perdre avec un empoté qui allait sans doute l'envoyer balader.

- Besoin d'aide ? demanda-t-elle pourtant en s'arrêtant à distance respectable au cas où il s'agirait d'un loup-garou méprisant.

Le jeune homme releva brusquement la tête et lâcha le petit véhicule, n'ayant vraisemblablement ni vu ni entendu Lyssandra arriver. Un seul coup d'oeil au bracelet blanc qu'il portait au poignet suffit à lui assurer qu'il était un Neutre.

- Désolée, je ne voulais pas te faire peur, s'empressa-t-elle de balbutier comme il faisait une drôle de tête.

- Ce n'est pas de ta faute, lui assura-t-il un peu trop précipitamment sans cesser de la fixer bizarrement.

Ne sachant comment réagir, Lyssandra prit le temps de l'observer à son tour. Ses cheveux étaient bruns, ses yeux marron et sa peau légèrement cuivrée. Contrairement à la plupart des Neutres, il n'avait pas cette affreuse pâleur qui les caractérisait. Elle remarqua aussi qu'il était relativement grand mais qu'il n'avait pas l'air très costaud, ce qui expliquait sans doute ses difficultés avec son chariot.

Chapitre 3 03

La légèreté du si plaisant après-midi qu'avait passé Lyssandra fut complètement balayée dans la soirée, lorsqu'un messager vint remettre une lettre à Dame Miranda. L'heure était tardive et Lyssandra s'apprêtait à aller se coucher, ayant déjà laissé les vampires se nourrir, mais la mine que fit la buveuse de sang en lisant la missive l'intrigua. La jeune fille s'attarda dans le salon et s'appuya contre l'un des murs verts, près d'un tableau représentant un paysage montagneux de la Terre des Loups de l'Émeraude.

Elle fit semblant de s'intéresser à la robe hideuse que confectionnait Kristal avec le fameux fil qu'elle venait de lui ramener.

- J'avais entièrement raison, déclara la petite rousse lorsqu'elle s'aperçut que la Neutre portait attention à son ouvrage. C'était bien du fil plus épais qu'il me fallait. Maintenant, c'est parfait.

"Parfait" n'était pas le terme que Lyssandra emploierait si elle devait qualifier le travail de la vampire : elle avait choisi un tissu d'un vert affreux et l'on remarquait déjà qu'une manche serait plus bouffante que l'autre. De plus, les coutures étaient si mal faites que même un cheval les aurait mieux réussies avec ses sabots...

Alisée, qui lisait dans un coin comme à son habitude, jeta un bref coup d'oeil à la robe avant d'esquisser une grimace que seule Lyssandra remarqua. Dame Miranda était toujours occupée avec sa lettre et les plis qui se formaient sur son front un peu plus à chaque nouvelle ligne laissaient clairement transparaître la gravité du message.

- As-tu remarqué de l'agitation au village, aujourd'hui ? demanda la vampire à Lyssandra d'une voix étrange.

La Neutre crut y déceler une forme de tension, comme si elle cherchait à relativiser son inquiétude.

- Pas plus que d'habitude.

Elle ne lui demanda pas la raison de cette question, sachant très bien qu'elle devait juste se contenter de répondre. En y réfléchissant, elle songea que son voyage avec Julian avait été si inhabituellement agréable qu'elle en avait peut-être oublié tout le reste. Si cela se trouvait, les villageois s'étaient comportés bizarrement et elle ne l'avait même pas remarqué. Non, c'est impossible, pensa-t-elle. C'était un jour de marché comme les autres.

- Les loups-garous ne murmuraient pas entre eux quelques paroles mal placées sur les vampires ? insista Dame Miranda. Plus que d'ordinaire, du moins ?

Cette question piqua la curiosité d'Alisée et Kristal qui interrompirent toutes les deux leurs activités. On n'entendait plus le bruissement des pages du livre de la première, ni les frottements du tissu de la seconde, seulement le tic-tac incessant de la grande horloge trônant contre un mur.

- Non, fit Lyssandra après une légère hésitation. Je n'ai surpris personne en train de médire de votre espèce.

- Que vous apprend cette lettre ? s'impatienta Kristal qui détestait ne pas être au courant des histoires suspectes. Pourquoi ces questions ?

Dame Miranda prit le temps de relire une dernière fois sa mystérieuse missive avant de la remettre dans son enveloppe et de pousser un long soupir.

- C'est le comité des vampires du village qui me l'envoie. Un vampire a été tué par un loup-garou lors de la dernière pleine lune.

Cette information sembla bien insignifiante aux yeux des deux créatures aux canines pointues, et même à ceux de Lyssandra. Ces incidents avaient beau être peu fréquents, ils faisaient rarement de tapage.

Kristal passa les deux nuits suivantes à examiner sa robe sous toutes les coutures, afin de déterminer pourquoi personne ne l'appréciait à sa juste valeur. Dame Miranda et Alisée se moquaient d'elle en silence tandis que Lyssandra était constamment obligée de passer le balai pour ramasser les brins de fil éparpillés partout. Finalement, l'apprentie couturière en vint à la conclusion qu'il lui fallait de la dentelle, ce qui fit franchement s'esclaffer Alisée.

- Nous n'avons pas besoin de nouveaux rideaux, tu sais, déclara-t-elle en s'imaginant certainement le vêtement si on le ridiculisait davantage.

- Peut-être que si, justement, rétorqua Kristal en considérant Alisée de la tête aux pieds. Étant donné que tu t'es visiblement servi de ceux de ta chambre pour ta robe...

Lyssandra devait avouer que lorsque les chamailleries des filles ne la concernaient pas, cela pouvait être assez divertissant de les suivre... surtout lorsque Dame Miranda était absente et que sa présence ne jetait pas un souffle glacial sur la pièce.

- Quand ta si sublime robe sera terminée, lança Alisée, je te défie d'aller au village avec, dès que nous pourrons à nouveau y aller.

- Parfait ! Mais je maintiens qu'il me faut de la dentelle. Lyssandra, fit-elle avec dédain, tu iras dès demain m'en chercher vingt mètres.

- Vingt mètres ? pouffa Alisée. Je ne savais pas que tu te mariais...

- Je vais de ce pas demander à Dame Miranda si tu pourras prendre le cheval, s'enthousiasma Kristal en ignorant sa pseudo soeur. Il ne faudrait pas que tu sois encore dehors s'il se mettait à pleuvoir, cela risquerait de mouiller ma dentelle...

Le lendemain matin, Lyssandra était en selle avec quarante pièces d'argent dans sa poche. Elle n'aimait pas vraiment monter à cheval, surtout que celui de Dame Miranda n'était pas la sécurité incarnée. Galbot se cabrait quand bon lui semblait et même au pas, la Neutre était si crispée sur ses rennes que faire le chemin à pied ne l'aurait pas plus fatiguée.

Quand elle arriva au croisement où elle avait trouvé Julian deux jours plus tôt, elle manqua de chuter, mais pas à cause de son canasson : elle apercevait au loin le jeune homme, avançant à pied, sans son chariot cette fois.

- Salut ! lança-t-il avec un magnifique sourire dès qu'il vit Lyssandra. Toi aussi, on t'envoie au village ?

La Neutre voulut lui répondre mais son cheval ne trouva pas meilleur moment pour faire une petite ruade. Elle retint un cri et s'accrocha piètrement à son encolure avant qu'il se décide enfin à se calmer.

- Cette bête est vraiment aussi insupportable que sa propriétaire, grommela-t-elle avant de mettre pied à terre, histoire de s'épargner une grotesque chute devant Julian. J'ai toujours détesté monter à cheval et c'est en grande partie à cause de lui.

- Je t'aiderais bien, mais je dois avouer que je n'ai pas une grande passion pour les chevaux non plus, reconnut Julian. Je n'ai rien contre ces pauvres animaux, mais eux ne m'apprécient pas tellement...

En effet, l'apparition du jeune homme semblait perturber Galbot. Ses grandes oreilles pointues étaient plaquées en arrière et il martelait le sol de ses sabots. Instinctivement, Lyssandra baissa les yeux vers le bracelet de Julian. En général, les animaux détectaient la présence des loups-garous et agissaient bizarrement en leur présence. Mais le bracelet était toujours blanc.

- Galbot est assez particulier, déclara la Neutre en espérant que son moment de doute soit passé inaperçu. Je dois aller au village acheter de la dentelle pour une de mes maîtresses et elle ne tient pas à ce que son tissu arrive trempé s'il se met à pleuvoir. Tu vas encore chercher des ingrédients pour faire des tartes aux pommes ?

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