J'aimais Éléonore plus que mes vignes, plus que mon nom. Mon cœur battit la chamade le soir de nos fiançailles, mais c'est là que j'ai découvert sa trahison.
Elle est entrée dans la bibliothèque, le visage tordu par la rage, et a brandi un lourd coupe-marc. "Où est Léo ?" a-t-elle sifflé, avant d'ajouter, avec un sourire glaçant: "Je suis enceinte. C'est l'enfant de Léo. Et tu vas l'élever comme ton propre fils." Mon secret le plus douloureux, celui de mon infertilité due à l'accident où je l'avais sauvée, elle venait de l'utiliser contre moi.
Le coupe-marc a heurté mon bras, le sang a maculé ma chemise blanche, mais la douleur physique n'était rien face à mon monde qui s'écroulait. J' ai tout perdu en un instant : mon amour, ma dignité, mon avenir. Elle m'a ensuite laissé, blessé et brisé, attaché à un piquet sous une pluie battante, humilié, traité comme un chien, pour protéger son amant.
Comment celle que j'avais tant aimée pouvait-elle être capable d'une telle cruauté? Était-ce une armure, comme elle l' a prétendu, ou la vraie nature d'un cœur noir ? Mon amour était devenu cendre froide.
Mais la vengeance, elle, était une braise ardente. J'ai décroché mon téléphone, appelant ma rivale de toujours, l'héritière de Bourgogne. "Deviens ma fiancée," ai-je dit. "Et ensemble, nous détruirons tout ce qu'elle chérit."
Les vendanges touchaient à leur fin, l'air sentait le raisin mûr et la terre humide. C'est dans cette odeur, celle de mon enfance, que j'ai découvert sa première trahison.
Éléonore était là, dans le chai, ses cheveux blonds défaits, ses vêtements en désordre. À côté d'elle, Léo, ce jeune œnologue qu'elle avait pris sous son aile, semblait tout aussi perdu.
Quand elle m'a vu, des larmes ont immédiatement rempli ses yeux.
« Julien, mon amour... »
Elle s'est jetée dans mes bras, son corps tremblant.
« Pardonne-moi. J'ai trop bu à la dégustation, je ne sais plus ce qui s'est passé... Il... il ne s'est rien passé de grave, je te le jure. C'était une erreur. »
Léo, tête basse, n'osait pas me regarder. Il ressemblait à un enfant pris en faute.
Je l'ai crue. J'étais tellement amoureux d'elle, depuis si longtemps, que l'idée même qu'elle puisse me mentir était impossible. Je l'ai serrée contre moi, j'ai senti ses larmes sur mon cou et j'ai pardonné.
Je l'aimais plus que tout. Plus que les vignes de ma famille, plus que notre nom.
Pour la protéger, pour nous protéger, j'ai pris une décision. J'ai utilisé l'influence de ma famille pour envoyer Léo loin, très loin. Une formation prestigieuse en Argentine, une opportunité qu'il ne pouvait pas refuser.
Je pensais le problème réglé. J'étais un imbécile.
Le soir de notre fête de fiançailles, au château familial, tout semblait parfait. Les invités riaient, le champagne coulait, et mes parents, d'habitude si réservés, souriaient enfin, heureux pour leur fils unique.
Éléonore est venue me trouver dans la bibliothèque. Son visage n'était plus celui de la femme en larmes que j'avais consolée. Il était dur, froid, plein de rage.
« Où est-il ? »
Sa voix était un sifflement.
« Où as-tu envoyé Léo ? »
J'ai essayé de la calmer, de lui prendre la main, mais elle l'a retirée violemment.
« Ne me touche pas. Tu l'as exilé, n'est-ce pas ? Pour te rassurer, toi, l'héritier parfait. »
Soudain, elle a attrapé un coupe-marc sur le bureau de mon père, un vieil outil lourd et tranchant. Elle l'a brandi vers moi.
« Tu vas me le dire, Julien. »
Puis, avec un sourire cruel, elle a lâché la bombe.
« Je suis enceinte. »
Mon monde s'est arrêté. Enceinte. Ce mot que je ne pensais jamais entendre, à cause de cet accident, ce maudit cheval qui m'avait volé ma capacité à être père en la protégeant, elle. Un secret que je portais seul.
« C'est l'enfant de Léo », a-t-elle continué, ses yeux brillant d'un éclat mauvais. « Et tu vas l'accepter. Tu vas l'élever comme ton propre fils. De toute façon, tu ne peux pas en avoir, n'est-ce pas ? C'est une chance pour toi. Il portera ton nom, il héritera de tout ça. Personne ne saura jamais. Il te considérera comme son seul et unique père. »
Elle a fait un pas vers moi, le coupe-marc toujours levé. Dans son élan de fureur, l'outil m'a heurté le bras. Une douleur vive, fulgurante. Le sang a commencé à couler, tachant la chemise blanche que ma mère avait choisie pour moi.
La douleur physique n'était rien comparée à celle qui déchirait mon cœur.
J'ai regardé le sang, puis son visage. L'amour que j'avais pour elle s'est brisé en mille morceaux.
Avec une voix que je ne me connaissais pas, une voix vide, j'ai répondu.
« Il est en Argentine. À Mendoza. »
Elle a baissé le coupe-marc, satisfaite. Sans un regard pour ma blessure, sans un mot d'excuse, elle a tourné les talons et a quitté la pièce, me laissant seul dans la bibliothèque, le sang coulant sur le tapis persan.
J'ai entendu le bruit de sa voiture démarrer en trombe dans la cour. Elle partait le rejoindre.
Je suis resté là, immobile, pendant un long moment. Le bruit de la fête au loin me semblait irréel. Mon bras me faisait un mal de chien, mais mon cœur était anesthésié.
Puis, lentement, j'ai sorti mon téléphone de ma poche. Mes doigts tremblaient, laissant des traces de sang sur l'écran.
J'ai cherché un numéro. Un numéro que je n'avais pas composé depuis des années.
Chloé.
L'héritière du plus grand domaine de Bourgogne. Ma rivale depuis toujours. Nos familles se détestaient cordialement, une compétition féroce qui durait depuis des générations.
Le téléphone a sonné deux fois. Sa voix, ironique et un peu traînante, a retenti.
« Julien ? Quelle surprise. Tu t'es trompé de numéro ou ton château est en feu ? »
Ma voix était rauque.
« J'ai besoin de ton aide. »
Un silence. Puis son rire, clair et moqueur.
« Toi ? Le grand Julien de Bordeaux a besoin de moi ? Laisse-moi deviner. Éléonore t'a encore fait une scène ? »
Je me suis appuyé contre le bureau, sentant mes forces m'abandonner.
« Elle est partie. »
« Ah. Et où est la belle ? »
« En Argentine. Pour rejoindre son amant. Dont elle est enceinte. »
Le silence à l'autre bout du fil fut plus long cette fois. Je pouvais presque l'imaginer, un sourcil levé, un sourire amusé aux lèvres.
« C'est... croustillant », a-t-elle fini par dire. « Mais en quoi ça me concerne ? »
C'était le moment. Le tout pour le tout.
« Je te donne un accès exclusif à mes parcelles de Cabernet Franc. Les plus vieilles vignes. Celles que ton père a essayé d'acheter pendant vingt ans. »
J'ai entendu sa respiration se couper. C'était une offre qu'aucun vigneron ne pouvait refuser. C'était comme offrir les joyaux de la couronne.
« En échange de quoi ? » sa voix était soudainement devenue très sérieuse.
« Deviens ma fiancée. »
Un autre silence, puis un éclat de rire franc, sonore.
« Tu es complètement fou. Mais j'adore ça. C'est la chose la plus intéressante que j'aie entendue cette année. »
Elle a marqué une pause.
« D'accord, Julien. Marché conclu. Une alliance Bordeaux-Bourgogne... Ça va faire jaser dans les chaumières. J'arrive. Envoie-moi l'adresse. Et fais-toi soigner ce bras, tu as l'air de te vider de ton sang. »
Elle a raccroché.
Je suis resté là, le téléphone à la main, un sourire étrange sur les lèvres. Un sourire qui n'avait rien à voir avec le bonheur. C'était le sourire de la vengeance qui commençait à prendre forme.