La neige tombait en silence sur Moscou, étouffant les bruits de la ville sous une couche d'immaculée blancheur. Le ciel était bas, d'un gris profond, et le vent chargé d'humidité s'engouffrait entre les gratte-ciel, sifflant comme une plainte à travers les rues désertes. L'hiver n'avait jamais été tendre avec la capitale russe, et ce soir-là, il semblait peser d'un poids particulier sur les âmes qui arpentaient encore les avenues illuminées.
Alina Volkova avançait d'un pas mesuré, ses bottes en cuir noir s'enfonçant légèrement dans la poudreuse. Autour d'elle, les façades austères des immeubles de verre et d'acier se dressaient en géants silencieux, leurs reflets déformant la réalité comme dans un rêve fiévreux. Sa silhouette élancée se fondait presque dans l'ombre des réverbères, son manteau sombre flottant derrière elle, tandis que ses yeux d'un bleu trop clair pour être banal scrutaient l'entrée monumentale du bâtiment devant elle.
KOSCHEI HOLDINGS.
Les lettres d'or incrustées dans la pierre brillaient faiblement sous la lueur glacée des lampadaires. Cette entreprise, l'une des plus influentes de Russie, symbolisait le pouvoir et le secret. Un conglomérat tentaculaire aux ramifications obscures, où seules les élites les plus implacables pouvaient espérer gravir les échelons. Et ce soir, Alina s'apprêtait à franchir cette frontière invisible qui séparait les communs des véritables maîtres du jeu.
Elle inspira profondément et passa les portes vitrées, accueillie par la chaleur artificielle du hall d'entrée. Tout ici respirait l'opulence et le contrôle. Le marbre poli reflétait les lumières froides du plafond, les œuvres d'art contemporaines accrochées aux murs semblaient autant de totems silencieux témoignant d'une richesse indécente. Derrière le comptoir d'accueil, une femme impeccablement apprêtée leva à peine les yeux de son écran avant d'annoncer d'une voix monocorde :
- Mademoiselle Volkova, monsieur Sokolov vous attend.
Aucune demande de pièce d'identité, aucune vérification. Tout avait été préparé à l'avance. Comme si sa venue avait été non seulement anticipée, mais orchestrée.
Un frisson imperceptible parcourut la nuque d'Alina tandis qu'elle empruntait l'ascenseur aux parois de verre, s'élevant en silence vers les étages supérieurs. Elle avait travaillé dur pour décrocher cette opportunité, mais une part d'elle ne pouvait s'empêcher de se demander si ce poste ne lui avait pas été offert trop facilement.
Les portes s'ouvrirent sur un couloir feutré, dont le silence était à peine troublé par le tic-tac lointain d'une horloge invisible. Le sol était recouvert d'un tapis si épais qu'il absorbait le moindre bruit de pas. Devant elle, une porte massive en bois sombre attendait, et au-delà...
Viktor Sokolov.
Un nom qui résonnait dans les cercles financiers comme une légende et une mise en garde. Peu de gens avaient eu l'occasion de le rencontrer en personne, et encore moins de travailler à ses côtés. On disait qu'il était aussi impitoyable que génial, aussi froid que calculateur. Un homme qui n'accordait jamais sa confiance, mais dont la seule présence suffisait à dominer une pièce.
Alina posa la main sur la poignée et, dans un mouvement mesuré, poussa la porte.
Le bureau était vaste, baigné dans la lumière tamisée des lustres suspendus. Une baie vitrée offrait une vue imprenable sur la ville enneigée, tandis que le mobilier, tout en lignes épurées et en matériaux précieux, reflétait une esthétique de pouvoir brut. Et là, derrière un large bureau en acajou, un homme se tenait debout, scrutant l'horizon comme s'il en possédait chaque rue, chaque souffle.
Viktor Sokolov.
Il ne se retourna pas immédiatement. Seul le mouvement de ses épaules trahit qu'il avait conscience de sa présence. Il portait un costume sombre parfaitement taillé, dont la coupe sévère accentuait la carrure puissante de son corps. Ses cheveux noirs, coupés courts, contrastaient avec la pâleur de sa peau, et lorsqu'il tourna enfin la tête vers elle, ses yeux d'un gris polaire accrochèrent les siens avec une intensité troublante.
Alina ne sut dire combien de secondes s'écoulèrent ainsi, figée sous ce regard analytique, pesée, évaluée, disséquée. Puis, dans un geste fluide, il fit un pas en avant et laissa échapper d'une voix grave et maîtrisée :
- Vous êtes venue.
Simple affirmation, mais qui portait en elle un étrange sous-entendu.
Quelque chose dans l'air changea imperceptiblement, une tension insondable qui sembla vibrer sous la surface de leur échange silencieux. Une intuition glaciale s'insinua en elle, instinct primitif qu'elle ne parvenait pas à expliquer.
Quelque chose m'échappe.
Et dans l'ombre des hauts bâtiments de Moscou, sous la lumière impassible de la lune, un murmure ancestral semblait déjà s'élever.
Alina soutint le regard perçant de Viktor Sokolov, bien que chaque fibre de son être lui criait de détourner les yeux. Il y avait dans cette rencontre une intensité troublante, une sensation de déjà-vu qu'elle ne pouvait expliquer. Son instinct, affûté par des années de prudence, lui murmurait que cet homme n'était pas qu'un simple PDG. Qu'il y avait, sous la surface polie de son image publique, des ombres bien plus profondes qu'elle ne pouvait l'imaginer.
Il l'observait toujours, impassible, évaluant sans doute chaque aspect d'elle – son attitude, sa posture, le moindre tressaillement dans son expression. Finalement, il fit un geste fluide vers un fauteuil en face de son bureau.
- Asseyez-vous, dit-il d'une voix mesurée.
Alina obéit, consciente que ce n'était pas une invitation, mais une instruction. Elle croisa les jambes, cherchant à masquer la tension qui raidissait ses muscles.
- Vous avez un dossier impressionnant, reprit Viktor en s'installant lentement derrière son bureau. Major de promotion en finance et en langues slaves anciennes, spécialisée dans la gestion de crise et la restructuration d'entreprises. Un parcours qui aurait dû vous ouvrir les portes des plus grands groupes internationaux. Pourtant, vous avez postulé ici, à Koschei Holdings. Pourquoi ?
Il savait déjà la réponse. Il testait ses réactions.
Alina se força à afficher une expression neutre.
- Koschei Holdings est une entreprise fascinante. Son influence s'étend bien au-delà des frontières russes, et son modèle économique est... atypique. Je voulais comprendre comment une société qui ne publie presque aucun rapport financier officiel, et dont les actionnaires restent dans l'ombre, peut prospérer à ce point.
Un éclat d'intérêt passa brièvement dans les yeux de Viktor.
- Vous aimez comprendre ce qui est caché.
Ce n'était pas une question.
- L'inconnu m'intrigue, admit-elle prudemment.
Un silence s'installa. Un silence chargé d'une tension qu'elle ne parvenait pas à définir. Puis Viktor se pencha légèrement en avant, posant les coudes sur le bureau.
- Je vous ai engagée parce que vous avez un talent unique. Votre instinct vous guide vers les vérités que les autres ignorent ou craignent d'affronter. Mais sachez que certaines vérités ne méritent pas d'être découvertes.
L'avertissement était à peine voilé.
Alina ne broncha pas, mais une froideur subtile s'insinua en elle.
- Est-ce une menace, Monsieur Sokolov ?
Un sourire fugace étira ses lèvres.
- Une simple constatation.
Le silence s'épaissit, et Alina sentit qu'il ne lui poserait plus aucune question. Il l'avait testée, jaugée, et semblait désormais satisfait de son choix. Pourtant, une sensation étrange continuait de peser sur elle. Comme si elle venait de franchir un seuil invisible, un point de non-retour.
- Vous commencerez demain, conclut-il en se levant.
L'entretien était terminé.
---
La nuit était déjà bien avancée lorsqu'Alina quitta l'immeuble. La neige avait continué de tomber, recouvrant les rues d'un manteau immaculé, effaçant les traces du passage des hommes. Le vent s'était levé, glacial et mordant, s'insinuant sous son manteau comme une main invisible.
Elle marcha lentement le long des avenues désertes, son esprit en proie à un tumulte qu'elle peinait à nommer. Quelque chose ne tournait pas rond dans cette entreprise. L'ambiance pesante, le comportement trop calculé de Viktor Sokolov, cette absence totale de procédures de sécurité lors de son embauche... Tout était trop lisse, trop facile.
Mais ce n'était pas tout.
Une sensation persistante, viscérale, l'oppressait depuis qu'elle avait mis les pieds dans ce bâtiment. Comme si elle était épiée. Comme si quelque chose d'invisible la frôlait, effleurant sa conscience sans jamais se montrer.
Un bruit soudain la fit sursauter.
Un craquement dans la neige, à quelques mètres derrière elle.
Elle se retourna brusquement, ses sens en alerte.
Rien.
Seulement la rue silencieuse et les lampadaires diffusant une lumière blafarde.
Mais son cœur battait plus vite. Quelque chose n'allait pas.
Elle reprit sa marche, plus rapide cette fois. Les immeubles semblaient se refermer autour d'elle, l'enveloppant dans un silence inquiétant. Chaque pas résonnait trop fort.
Puis, elle les entendit.
Des murmures.
Faibles, indistincts, portés par le vent. Une langue ancienne, gutturale, qu'elle ne comprenait pas mais qui éveilla en elle un frisson archaïque.
Alina accéléra encore, son souffle devenant plus court.
Les murmures s'intensifièrent.
Puis, un éclat de lumière jaillit devant elle.
Elle s'arrêta net, ses yeux s'écarquillant sous l'effet du choc.
Une silhouette se tenait au bout de la rue, baignée dans une lueur pâle qui ne semblait provenir d'aucune source identifiable.
Haut, élancé, vêtu d'un manteau sombre.
Et ses yeux brillaient d'un éclat surnaturel.
Un frisson glacial parcourut l'échine d'Alina.
Elle connaissait ce regard.
Elle l'avait déjà vu.
Dans ses cauchemars.
Le froid s'infiltra dans ses os alors qu'Alina restait figée face à cette silhouette immobile. Son instinct lui criait de fuir, mais une force invisible la clouait sur place. Ce regard... elle le connaissait. Elle l'avait vu, non seulement dans ses cauchemars, mais dans ces éclats fugaces de souvenirs qu'elle n'arrivait jamais à saisir pleinement.
Lentement, la silhouette avança, ses pas étrangement silencieux malgré la neige qui crissait sous les bottes d'Alina. Chaque mouvement était fluide, calculé, comme si la chose qui se tenait devant elle n'appartenait pas totalement à ce monde.
Les murmures qui flottaient dans l'air s'intensifièrent, résonnant dans sa tête comme une incantation oubliée. Elle sentit une pression sur sa poitrine, une sensation de vertige qui lui donna la nausée.
Puis, sans prévenir, un hurlement brisa le silence.
Un hurlement qui n'avait rien d'humain.
La silhouette s'arrêta net. Ses yeux brillants semblèrent hésiter une fraction de seconde avant de disparaître dans l'ombre d'un mouvement si rapide qu'Alina se demanda un instant si elle ne l'avait pas imaginée.
Mais elle savait que non.
Elle pouvait encore sentir sa présence, comme une caresse glacée sur sa nuque.
L'adrénaline la fit enfin réagir. Elle tourna les talons et courut. Son souffle formait des nuages de givre dans l'air nocturne, ses jambes luttaient contre la neige qui ralentissait sa fuite. Elle ne savait pas où elle allait. Elle voulait juste s'éloigner, mettre le plus de distance possible entre elle et cette chose.
Derrière elle, un grondement sourd résonna.
Quelque chose la poursuivait.
Elle bifurqua brusquement dans une ruelle sombre, manquant de glisser sur le verglas. Son cœur battait à tout rompre, l'adrénaline poussant son corps à dépasser ses limites.
Puis, elle sentit une main attraper son bras.
La force du choc la fit pivoter et son dos heurta brutalement le mur glacé d'un immeuble. Un cri lui échappa, mais une autre main couvrit immédiatement sa bouche.
- Tais-toi, murmura une voix grave contre son oreille.
Son corps se figea.
Viktor Sokolov.
Elle reconnut son parfum, cette fragrance subtile de bois brûlé et de terre humide, entremêlée d'une note métallique indéfinissable.
Ses yeux perçants la fixaient dans l'ombre, une intensité féroce dans son regard.
- Ne bouge pas, ordonna-t-il à voix basse.
Son ton n'admettait aucune réplique.
Puis elle sentit quelque chose passer tout près d'eux.
Un souffle glacial, un bruissement imperceptible.
Alina se retint de trembler.
Dans l'obscurité de la ruelle, quelque chose rôdait.
Elle n'osait pas bouger, mais elle sentit Viktor se tendre. Son corps, pressé contre le sien, était un mur de chaleur contrastant violemment avec l'air frigorifiant autour d'eux.
Puis, un silence oppressant s'installa.
La présence s'éloignait.
Alina le sentait.
Et Viktor aussi.
Ce ne fut que lorsque le calme revint qu'il relâcha légèrement son emprise.
- Qu'est-ce que c'était ? murmura-t-elle, son souffle court.
Viktor ne répondit pas immédiatement.
Il semblait peser ses mots, ou peut-être décidait-il de ce qu'il voulait réellement lui révéler.
Puis, enfin, il murmura :
- Ce contre quoi tu ne peux pas lutter.
Son regard se plongea dans le sien, et Alina comprit alors qu'elle venait de franchir une frontière invisible.
Il était trop tard pour faire marche arrière.
L'air semblait vibrer autour d'eux, chargé d'une tension que même le silence oppressant ne pouvait masquer. Viktor ne bougeait pas, son regard sombre ancré dans celui d'Alina, comme s'il cherchait à y déceler une compréhension qu'elle-même ne possédait pas encore.
Son cœur battait trop fort, un rythme erratique qui lui donnait l'impression d'étouffer. Ce qu'elle venait de voir... cette ombre mouvante, cette présence spectrale qui s'était dissipée dans la nuit... Ce n'était pas une hallucination.
Mais ce qui la troublait encore plus, c'était Viktor.
Lui non plus n'était pas normal.
Son souffle était maîtrisé, trop calme pour quelqu'un qui venait d'échapper à une menace. Son regard ne reflétait ni la peur, ni la surprise. Seulement une vigilance glaciale, comme s'il s'attendait à ce que l'ombre revienne d'un instant à l'autre.
Elle déglutit difficilement.
- Qu'est-ce que c'était ? répéta-t-elle, la gorge nouée.
Viktor ne répondit pas immédiatement. Il tourna légèrement la tête, écoutant quelque chose qu'elle ne percevait pas. Ce n'est qu'après plusieurs secondes qu'il lâcha, d'une voix basse, presque inaudible :
- Un avertissement.
Elle frissonna malgré elle.
- De qui ?
Cette fois, Viktor esquissa un sourire froid.
- Pas de qui... rectifia-t-il. De quoi.
Son sang se glaça.
Elle voulut insister, lui arracher des explications, mais Viktor s'écarta brusquement. L'instant de proximité qu'ils avaient partagé s'évapora aussitôt, remplacé par cette distance glaciale qu'il imposait entre eux.
- Tu devrais rentrer chez toi.
Son ton était tranchant, sans appel.
Mais quelque chose en elle se rebella.
Elle avait toujours eu une intuition aiguisée, une capacité presque surnaturelle à lire entre les lignes, à détecter le mensonge sous les mots. Et en cet instant, tout en Viktor hurlait une seule chose : il lui cachait la vérité.
- Non.
Il se figea.
Elle-même fut surprise par la fermeté de sa voix.
- Je ne vais pas rentrer chez moi comme si rien ne s'était passé, continua-t-elle, le regard planté dans le sien. J'ai vu ce qu'il y avait là-bas. Et toi aussi.
Elle fit un pas vers lui.
- Je veux savoir ce qui se passe, Viktor.
Un éclair passa dans ses yeux. Une lueur d'agacement, ou peut-être... de respect.
Mais il n'y eut pas d'explication.
Au lieu de cela, il tourna les talons.
- Oublie ce que tu as vu, Alina.
Et il disparut dans la nuit.
---
Alina resta debout dans la ruelle bien après son départ.
Le froid mordait sa peau, mais elle ne bougea pas. Ses pensées tourbillonnaient, trop nombreuses, trop confuses.
Tout cela ne faisait aucun sens.
Elle savait que quelque chose de terrible se tramait. Que Koschei Holdings cachait bien plus qu'un empire financier. Que Viktor Sokolov n'était pas qu'un simple PDG.
Et que ce qui avait rôdé dans l'ombre ce soir-là...
Ce n'était que le début.
La nuit n'offrait aucun répit.
Allongée sur son lit, Alina fixait le plafond de son appartement exigu, incapable de trouver le sommeil. Les images de la ruelle revenaient sans cesse, tournoyant dans son esprit comme une tempête impossible à apaiser. L'ombre mouvante. Le froid glacial qui avait envahi l'air. Et surtout, Viktor.
Quelque chose en lui la troublait profondément. Ce n'était pas seulement son attitude énigmatique ou sa façon d'éluder ses questions. C'était cette présence qu'il dégageait, cette impression qu'il n'appartenait pas totalement au monde des hommes.
Elle ferma les yeux, cherchant à calmer le tumulte de ses pensées. Mais dès qu'elle sombra dans un état proche du sommeil, les cauchemars commencèrent.
Un chant.
Doux, hypnotique, murmuré dans une langue ancienne qu'elle ne reconnaissait pas mais qu'elle comprenait pourtant. Des voix féminines s'élevaient dans l'obscurité, tissant une mélodie d'une beauté surnaturelle.
Puis vinrent les flammes.
Elles dansaient devant elle, encerclant une silhouette vêtue de blanc. Une femme.
Ses cheveux argentés flottaient autour d'elle, ses yeux d'un bleu perçant fixés sur Alina avec une intensité troublante.
- Volkhva...
Le mot résonna en elle comme une déchirure.
Une violente douleur lui vrilla la poitrine, et elle se réveilla en sursaut.
Le souffle court, le corps tremblant, elle mit plusieurs secondes à comprendre qu'elle était toujours dans sa chambre. La lumière de la ville filtrait à travers les rideaux, projetant des ombres mouvantes sur les murs.
Un rêve.
Non.
Elle le savait au plus profond d'elle-même. Ce n'était pas un simple rêve.
Elle se leva d'un bond, son corps agité d'une nervosité qu'elle ne parvenait pas à apaiser. Elle marcha jusqu'à la fenêtre, observa la nuit qui s'étendait sur Moscou. Les rues en contrebas étaient calmes, anonymes, comme si rien d'inhabituel ne s'y était jamais produit.
Mais elle savait que c'était faux.
Une certitude étrange la prit aux tripes.
Elle devait savoir.
Elle ne pouvait plus ignorer ce que son corps, son esprit et même ses cauchemars tentaient de lui dire.
Et elle connaissait une seule personne qui pouvait lui donner des réponses.
Viktor Sokolov.
---
Le lendemain matin, Alina entra dans le hall de Koschei Holdings avec la même détermination glaciale qu'un soldat marchant au combat.
Elle n'avait pas dormi, son corps fatigué ne réclamant pourtant aucun repos. Un feu nouveau brûlait en elle, un besoin irrépressible de comprendre, de briser le voile qui obscurcissait sa propre existence.
Dès qu'elle franchit les portes de l'ascenseur privé menant à l'étage de la direction, elle sentit l'atmosphère changer.
Les regards.
Ils étaient nombreux aujourd'hui. Des employés, des cadres, tous détournaient les yeux trop vite ou la fixaient un instant de trop.
Comme s'ils savaient.
Comme si elle était marquée d'une manière qu'elle ne pouvait pas encore percevoir.
L'ascenseur s'ouvrit avec un léger tintement.
Le bureau de Viktor était en bout de couloir.
Elle avança d'un pas sûr, ignorant le malaise grandissant en elle.
Lorsqu'elle atteignit la porte, elle la poussa sans frapper.
Viktor était là.
Il se tenait debout devant les grandes baies vitrées, mains croisées dans le dos, observant la ville en contrebas. L'aura de puissance qu'il dégageait emplissait toute la pièce, une énergie sombre, indomptable.
Il ne se retourna pas immédiatement.
- Tu n'as pas frappé.
Sa voix était basse, contrôlée.
- Je n'ai pas envie de jouer à ces jeux, Viktor.
Il se tourna lentement.
Leurs regards se croisèrent.
Alina sentit son souffle se bloquer.
Il savait pourquoi elle était là.
Et il savait qu'elle n'accepterait plus le silence comme réponse.
L'air vibrait sous la tension silencieuse qui s'installa entre eux. Le regard de Viktor était insondable, mais il y avait quelque chose de plus sombre dans son expression, une ombre fugace qu'Alina ne parvenait pas à définir.
Elle ne détourna pas les yeux.
- Dis-moi la vérité.
Sa voix était ferme, sans tremblement. Elle ne se laisserait pas intimider. Pas cette fois.
Un silence.
Puis Viktor fit un pas vers elle.
- Tu n'es pas prête à entendre la vérité, Alina.
Elle sentit un frisson lui parcourir l'échine.
- Laisse-moi en juger.
Un sourire imperceptible passa sur ses lèvres, mais il s'effaça aussitôt. Il la scruta comme s'il pesait le pour et le contre, comme s'il hésitait entre lui dire ce qu'elle voulait entendre ou la préserver d'un danger qu'elle ignorait encore.
Enfin, il soupira.
- Très bien.
Il se détourna, marcha lentement vers son bureau et ouvrit un tiroir. Lorsqu'il en sortit un dossier épais, Alina sentit son cœur s'accélérer.
- Ton recrutement ici... Il posa le dossier sur la table, le faisant glisser dans sa direction. Tu crois que c'était une coïncidence ?
Elle fronça les sourcils.
- Je suis compétente. J'ai été recrutée parce que j'ai les qualifications nécessaires.
Viktor laissa échapper un rire bref, un son qui n'avait rien d'amusé.
- Koschei Holdings ne recrute pas seulement des talents. Nous sélectionnons ceux qui nous intéressent... pour d'autres raisons.
Elle ouvrit brutalement le dossier. Son nom était inscrit en lettres capitales sur la première page.
Et en dessous, une série de documents qu'elle ne reconnaissait pas.
Des analyses sanguines.
Des rapports de surveillance.
Des dossiers médicaux datant de son enfance.
Son estomac se contracta.
- Qu'est-ce que...
- Tu n'es pas ici par hasard, Alina. Viktor s'appuya contre son bureau, les bras croisés. Tu es ici parce que tu es spéciale. Et parce qu'ils te cherchent.
Son souffle se coupa.
- Qui ?
Il la fixa longuement avant de répondre.
- Ceux qui t'ont volé ton passé.
Une vague de froid la traversa.
- Explique-toi.
Viktor ne répondit pas immédiatement. Il s'éloigna vers la baie vitrée, observant la ville avec une intensité silencieuse. Lorsqu'il parla enfin, sa voix était plus grave.
- Ton nom de famille... Volkova... Ce n'est pas qu'un simple nom. Il porte une signification ancienne. Une lignée oubliée.
Les battements de son cœur tambourinaient contre sa poitrine.
- Que veux-tu dire ?
Il se retourna vers elle.
- Tu n'es pas seulement humaine, Alina.
Elle sentit le sol vaciller sous ses pieds.
- Tu es une Volkhva.
Le mot résonna dans l'air comme une incantation interdite.
Les souvenirs de son rêve rejaillirent avec une brutalité déconcertante. Le chant. La femme aux cheveux argentés. Les flammes.
- Non... souffla-t-elle.
Mais au fond d'elle, une partie de son âme savait déjà.
Elle avait toujours su.
L'instant s'étira dans un silence pesant. Alina sentit son souffle se bloquer dans sa poitrine. Tout en elle refusait d'accepter ces mots, et pourtant, quelque chose au fond de son être vibrait, comme une corde qu'on venait de toucher après des années d'oubli.
Une Volkhva.
Les légendes parlaient d'elles comme de sorcières anciennes, des femmes dont le sang portait la mémoire des dieux oubliés et le pouvoir de manipuler les forces invisibles du monde. Des vestiges d'une époque où les rituels se faisaient sous la lumière de la lune, où les noms des esprits étaient murmurés dans la nuit.
Elle sentit ses doigts trembler légèrement en feuilletant les documents devant elle. Des analyses ADN. Des relevés médicaux. Des observations détaillées sur ses cauchemars, ses intuitions, les phénomènes étranges qui l'avaient suivie toute sa vie.
Son regard remonta lentement vers Viktor.
- Depuis combien de temps sais-tu ?
Sa voix n'était qu'un murmure, mais il l'entendit parfaitement.
- Depuis toujours.
Il ne cligna pas des yeux. Il ne chercha pas à adoucir la vérité.
- Ton existence n'a jamais été un mystère, Alina. Pas pour eux. Pas pour moi.
La brûlure de la colère monta en elle, entrelacée à une peur sourde qu'elle ne voulait pas nommer.
- Et tu n'as rien dit ?
Il haussa un sourcil.
- Aurais-tu cru un homme qui t'aurait dit que ton sang portait la mémoire des anciens ? Que les cauchemars qui te hantent ne sont pas seulement des rêves, mais des fragments d'un passé qu'on t'a volé ?
Alina ouvrit la bouche, puis la referma.
Non.
Elle aurait cru à une folie.
Mais maintenant... Maintenant qu'elle voyait noir sur blanc ces documents, maintenant qu'elle sentait son cœur cogner contre sa poitrine dans une dissonance étrange... tout prenait un sens.
Elle se leva brusquement, repoussant sa chaise, et fit quelques pas dans la pièce. L'air semblait trop dense, trop chargé d'électricité.
- Pourquoi moi ?
Viktor ne répondit pas immédiatement. Il l'observa, comme s'il évaluait la limite de ce qu'elle pouvait supporter.
- Parce que tu es la dernière.
Elle s'arrêta net.
- La dernière... quoi ?
Son expression se fit plus grave.
- La dernière descendante des Volkhvy. Les dernières traces d'un pouvoir que certains veulent effacer... et que d'autres veulent s'approprier.
Un frisson lui parcourut l'échine.
- Qui ?
Son silence lui répondit avant même qu'il ne prenne la parole.
- Les Kolduny.
Le mot se répercuta en elle comme un écho lointain, une menace ancienne qui s'éveillait dans les profondeurs de son esprit.
Les Kolduny.
Des sorciers noirs. Des êtres qui avaient autrefois rivalisé avec les Volkhvy avant de se tourner vers les forces obscures.
- Ils te traquent depuis ton enfance.
Les images surgirent comme une vague.
Les murmures dans l'ombre lorsqu'elle était enfant. Les regards furtifs. Les sensations d'être épiée. Les cauchemars qui n'avaient jamais cessé, où elle se noyait dans des voix qu'elle ne comprenait pas.
Tout prenait un sens terrifiant.
Elle sentit la panique la gagner, mais avant qu'elle ne puisse dire un mot, Viktor s'approcha d'elle.
Il attrapa doucement son poignet.
Sa main était chaude, ancrée dans le réel, alors qu'elle sentait tout basculer.
- Tu n'es pas seule.
Ses yeux plongèrent dans les siens, sombres et brûlants d'une promesse silencieuse.
- Tu n'as jamais été seule, Alina.
Et pour la première fois, malgré la peur, elle sentit une part d'elle s'accrocher à ces mots.
La pièce était silencieuse, comme figée sous le poids de ces mots. Alina chercha à respirer plus profondément, mais l'air semblait trop épais, trop chargé de choses qu'elle n'était pas prête à comprendre. Ses mains tremblaient légèrement, et elle les serra dans ses poches pour les cacher, comme si elles pouvaient dissimuler l'angoisse qui montait en elle.
Viktor la regarda en silence, comme un homme qui avait bien trop longtemps caché des vérités qu'il savait impossibles à partager. Pourtant, aujourd'hui, il n'avait pas le choix. Pas avec elle. Pas avec ce qu'elle représentait.
- Que veut Koschei ? demanda-t-elle, le nom qui venait de ses lèvres s'imposant comme une évidence, un poids lourd qui n'attendait que de la briser.
Le nom du monstre, du mythe, d'un être dont les légendes avaient traversé les âges, aussi bien dans les recoins des contes populaires que dans les archives secrètes des anciens. Koschei, le Tsar immortel, celui que les anciens redoutaient et que les modernes cherchaient à réveiller.
Viktor ferma les yeux un instant, comme pour rassembler les mots, avant de les lâcher dans le vide avec une lourdeur qu'il n'avait pas laissée paraître jusqu'alors.
- Il veut te faire sien, Alina. Mais pas pour ton âme. Il veut ce que tu portes en toi. Ce que tu ignores encore. Le pouvoir des Volkhvy.
Alina se sentit vaciller sous cette révélation. Elle n'était qu'une simple analyste financière. Elle n'avait aucune idée de ce que cela signifiait, de ce que ce pouvoir pourrait être. Son esprit se révoltait contre l'idée même de posséder quelque chose d'aussi terrible, mais une autre part d'elle, plus ancienne, plus profonde, semblait déjà en savoir bien plus qu'elle n'aurait aimé l'admettre.
Elle se tourna brusquement vers Viktor.
- Pourquoi toi ? Pourquoi tu m'as protégée, Viktor ? Pourquoi tu n'as pas... Elle s'arrêta, incapable de finir la phrase. Pourquoi n'avait-il pas mis fin à tout cela plus tôt ? Pourquoi l'avait-il laissée plonger dans ce piège ? Le doute se mêlait à sa confusion.
Viktor se redressa et s'approcha d'elle. Sa silhouette s'imposa avec une autorité naturelle, comme un prédateur qui aurait trouvé une proie trop précieuse pour être laissée s'échapper. Ses yeux brillèrent d'une lueur sombre, une lueur qu'elle n'avait jamais vue en lui auparavant.
- Parce que tu es ma compagne. La phrase tomba comme une sentence. Un aveu lourd de sens, impossible à ignorer.
Alina cligna des yeux, son cœur s'emballant à une vitesse qui lui échappait. La réalité semblait se tordre autour d'elle, et chaque respiration devenait un effort surhumain. Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son n'en sortit.
Viktor ne laissa pas le silence l'engloutir.
- Je suis un Alpha, Alina. Un loup-garou. Et tu es ma compagne, mon âme sœur. Nous sommes liés par le sang, par le destin, par une force que ni toi ni moi n'aurons la possibilité de fuir.
Les mots frappèrent Alina comme un coup de poing. Les images se bousculaient dans sa tête, des flashs qui prenaient vie avec chaque parole de Viktor. Un monde qu'elle ne comprenait pas, un monde dont elle ne voulait pas faire partie.
- C'est... C'est impossible. Sa voix trembla, mais elle se força à maintenir le contact visuel avec lui. Je suis une analyste. Une simple employée. Ce monde... ce monde n'est pas le mien.
Viktor s'approcha encore, réduisant l'espace qui les séparait. Il lui prit doucement les épaules, comme pour ancrer ses mots dans sa réalité.
- Tu n'as pas le choix. Ce monde est aussi le tien, Alina. Et tu dois l'accepter avant qu'il ne te détruise. Il marqua une pause. Ce n'est pas juste un monde parallèle, c'est notre monde. Le tien et le mien.
Le murmure d'une étrange mélodie s'éleva dans son esprit, presque imperceptible. Elle leva les yeux, cherchant à se raccrocher à quelque chose de tangible, mais la voix persistait, basse et insidieuse. Des souvenirs lointains, des sensations oubliées... des liens invisibles qui se tissaient autour d'elle.
Viktor attendit qu'elle se calme, que l'angoisse se dissipe. Mais il savait, au fond de lui, qu'il n'y avait rien à faire pour la protéger définitivement de tout cela. Elle finirait par comprendre. Elle finirait par accepter son rôle dans cette histoire. Et, comme lui, elle devrait choisir si elle voulait survivre, ou se sacrifier pour quelque chose de plus grand qu'elle.
Soudain, un cri brisa le silence.
C'était un cri faible, effrayé, mais distinct. Un cri qu'Alina connaissait bien. Le cri d'un être humain en détresse. Un cri qui ne laissait place à aucune illusion.
- Ils sont là. Viktor murmura plus pour lui-même que pour elle.
Il relâcha ses épaules et se tourna vers la fenêtre, ses yeux perçant l'obscurité de la nuit. Ses sens s'éveillèrent, aiguisés comme une lame prête à trancher. Alina le regarda, le cœur battant à tout rompre.
Elle n'avait aucune idée de ce qui venait de se déclencher. Mais elle savait, au plus profond de son âme, que tout ce qu'elle croyait connaître allait changer. Et que son passé, tout comme son avenir, serait désormais marqué par cette révélation.