Catherine
Au moment où l'on s'en doute le moins, on est rattrapé par le naturel de la vie. Catherine ma femme m'apportait tout ce que l'on peut attendre de la vie à deux, puis trois. L'aisance d'une part, la solidité de notre affaire, son petit job à elle pour le cas échéant, se retrouver mieux si un mauvais coup du sort avait été jeté. L'insouciance complète, la vie qui se déroule tranquille sans trop de souci du lendemain. Il est vrai que nous avions, elle comme moi, nos idées qu'on n'exprimait jamais en public. Les seules expressions que nous pouvions échanger sans hésiter c'étaient modestement les voyages et le goût de lectures diverses. Le sport tenait une grande place dans la famille. Elle adorait nager et courir. Nous laissions les intéressés par d'autres centres d'intérêt se défouler ailleurs. Nous étions loin des conversations, surtout politiques, celles-là nous les gardions secrètement pour nous. Cependant, nous avions entre nous des échanges sur la bonne marche de notre couple. Notre souci permanent, élever notre fille vers des valeurs très saines. Enfin, le bonheur tel que quelques années auparavant nous en avions rêvé. Aujourd'hui, je dirais presque de l'égoïsme pleinement vécu. Nos familles respectives ne se souciaient plus de nous. Ses parents, militaire de haut rang pour le papa, une maman digne dans ses relations, une sœur d'un an son aînée et un frère plus jeune qui avait adopté l'armée comme carrière. Les relations n'étaient pas tendues, simplement discrètes et courtoises. Mes parents, fortunés, issus de la bourgeoisie, nous avaient, mon frère plus jeune et moi, éduqués avec les principes religieux catholiques de l'époque. Ils nous avaient légué un confortable patrimoine nous invitant à la prospérité. Ils vivaient en retraités jusqu'au jour où dans un avion, ils ont perdu la vie en se rendant en Corse. Mon père nous avait déjà délégué ses pouvoirs. Il dirigeait une entreprise de travaux publics nationalement connue et internationalement appréciée. Nous en avions repris la direction en association avec mon frère.
Lorsque j'ai rencontré Catherine, mon futur beau-père n'envisageait pas ce mariage pour sa fille. Il aurait souhaité qu'il y ait une continuité dans l'armée. Je la chahutais quelques fois en lui disant que j'avais terminé mon service militaire caporal et pas général.
Heureux, nous l'avons été pendant vingt ans. Pas d'ombre au tableau, elle supportait mes incartades sportives mais saines avec le club de rugby et ses sorties souvent festives, elle m'accompagnait dans les rencontres et participait par le fait à ces loisirs de gens qui n'ont pas de soucis particuliers. Nous nous étions connus justement au cours de ces entrevues qui se produisaient pour la prospérité du club et souvent en tant que chef d'entreprise. La caserne était pour le club un réservoir de joueurs. Les jeunes qui arrivaient étaient souvent pris en charge dans les casernes, jouissaient d'une certaine liberté pour venir jouer. C'était la raison pour laquelle l'armée nous les conservait le temps du service.
Nous sommes en vacances, il y a la fête autour de nous et nous en profitons largement. C'est au ski, après une chute, que commença le petit trouble à notre édifice. Catherine se plaignait par moments de douleurs dans l'estomac, le ventre, sans beaucoup de violence mais toujours un petit malaise. Elle était courageuse et résistait bien à tous ces petits bobos de la vie. Nous étions jeunes, enfin un couple bien dans sa peau. Nous avions juste passé la ligne qui nous amenait à la quarantaine. Tout allait pour le mieux, à part ces petites douleurs qui passaient vite mais sur le moment devenaient fulgurantes. Nous avions eu un enfant, une fille, elle a fait notre bonheur. À cause de ses maux de ventre, nous n'avons pas voulu tenter le doublé. Nous avions depuis très longtemps une famille vivant d'une façon très confortable. Le désir d'entreprendre, et chaque fois avec réussite, nous avait amenés avec mon frère à une condition de vie très confortable. Notre dernière entreprise nous avait invités à un investissement plus conséquent mais combien confortable dans nos projets de vie. Nous étions l'équipe gagnante au-delà de nos espérances. Mon frère, qui était vraiment mon binôme, s'entendait à merveille avec moi. Marié lui aussi, il avait le bonheur d'avoir deux enfants. Sa femme, comme Catherine, avait un emploi sécurisé dans le secteur scolaire. Professeurs toutes les deux, elles défendaient leur milieu éducatif avec des justificatifs amusants, mais souvent pertinents. Elles voulaient surtout participer avec la collectivité publique, organisant des rencontres festives au sein de leur établissement. Elles étaient aussi les actrices de la décision dans le courant de cette vie avec des idées féministes très aiguisées. La grande lutte contre la violence dans les couples. Elles avaient à toutes les deux créé un centre d'accueil et d'éducation pour assurer la sécurité aux victimes de ses outrages. Notre fille, nous l'avions accompagnée le plus longtemps possible et lâchée lorsqu'elle avait désiré rentrer dans le monde du travail. Nous l'avions encouragée dans ses études, elle a été suffisamment sérieuse pour réussir ses examens. Elle a trouvé un emploi qui lui convenait dans la comptabilité et la gestion d'entreprise. Nous avions souhaité qu'elle ait une expérience étrangère à notre groupe. Tout roule pour nous tous. Tout nous paraît merveilleux.
Comblés encore lorsque notre Isabelle a rencontré un petit copain. Ils sont autonomes, se suffisent, ont acheté une petite voiture. Ils nous rendent visite deux fois par mois. Daniel est son compagnon, la liaison dure mais évidemment avec maman, on souhaiterait le mariage, le vrai, pas le Pax comme il devient courant maintenant. J'ai un petit doute quand même sur leur relation. Je trouve Daniel un peu brusque, même dans ses propos il en arrive à un peu d'agressivité dans ses conversations. Il démontre aussi une instabilité insouciante qui nous contrarie un peu. Catherine me fait remarquer que je paterne un peu trop. Ma fille, pour moi, est intouchable. Un jour, je la rencontre, elle avait son entreprise dans le Bordelais, nous allons au restaurant ensemble. J'adorais ces moments où nous pouvions nous retrouver. J'avais dû venir régler une affaire commerciale dans sa région. Je l'avais trouvée bizarre mais enfin je me suis raisonné. Je sais, on me reproche suffisamment que ma fille est toujours mon bébé. Mais là, je l'ai trouvée triste, elle avait perdu un peu de son entrain et de son dynamisme. On le sait, avec la vie trépidante que l'on a aujourd'hui, il peut arriver que l'on manifeste moins de bonheur. J'ai insisté, je la connais trop bien. Entre nous, on ne se cache rien ou du moins rien de grave. Elle a la liberté de gérer son couple comme elle l'entend. On ne pouvait pas penser que sans donner mon avis je ne surveille pas cette liaison.
- Ma fille tu vas bien ?
Un peu agacée, elle me répond :
- Mais oui, enfin papa je n'ai plus quinze ans !
- Oui mais je te sens bizarre depuis ta dernière visite.
Ses yeux se sont tout à coup mouillés. À son regard, j'ai eu la confirmation qu'elle vivait un petit problème. Je n'osais pas trop insister, je lui avais tendu la perche, elle pouvait l'attraper. Elle avait toujours eu le droit de se piloter et elle le faisait très bien. Après tout, un petit dysfonctionnement dans le couple, ça arrive.
- Papa, juste un souci de couple, ne t'inquiète pas. Tu as bien dû connaître ça avec maman ?
- Bien sûr. As-tu besoin d'argent ? C'est souvent de là qu'arrivent les problèmes.
- Non, mais je te promets de te dire ce qui ne va pas. Pour le moment, je gère. Merci papa, promis, je t'aime et je te parlerai de mon souci, tu peux rassurer maman aussi. Comme je te connais, tu vas imaginer le plus négatif de notre relation et dramatiser la vérité alors que tout va bien.
Nous nous sommes quittés sur ces paroles. Je n'étais pas rassuré pour autant, cependant, j'étais prêt à lancer la bouée.
J'avais beaucoup d'occupations. C'était voulu, il me fallait me dépenser. J'avais joué au rugby, moyennement brillant mais assidu aux résultats. Arrivé à un âge où la rudesse des coups se faisait davantage douloureuse, je m'étais tourné vers l'entraînement des juniors qui répondait favorablement à mes conseils de jeu. Évidemment, avec l'entreprise c'était le parrainage. Très souvent, les fins de semaine nous promenaient dans les clubs voisins pour disputer les matchs de la série. J'avais besoin de ce défi. J'avais toujours l'envie de prospérer. Il me fallait constamment me perfectionner. J'avais un désir de création qui était permanent. Avec mon frère, nous avions eu la chance d'avoir des éléments de départ conséquents. Nous étions devenus un gros pool d'entreprise avec la modernisation qui avait suivi. Nous avions dans le même système formé nos employés pour satisfaire à nos résultats. Nous avions instauré une participation aux bénéfices et une gestion des cadres qui faisaient de nous le plus gros et moderne employeur de la région aquitaine. Nous avions également des ramifications dans toute l'Europe. Il fallait souvent partir en voyage d'affaires.
Toujours avec mon frère nous partagions ces moments pour ne pas rompre le climat familial.
Fatalité
Catherine revient de la visite médicale obligatoire de la médecine du travail et professionnelle dans l'éducation nationale. Je la sens préoccupée.
- Qu'est-ce qui t'arrive ?
- Oh ! rien.
- Ne me dis pas ça, je te connais trop bien, dis-moi ce qui t'arrive.
- Mes analyses de sang ne sont pas bonnes, je dois revenir la semaine prochaine.
- Ah ! ne te fais pas de souci avant d'avoir consulté ton spécialiste. Qui t'a examiné ?
- Le médecin du centre médical, il doit nous envoyer ses conclusions et les communiquer à notre généraliste. Il m'envoie aussi chez un hématologue.
- Rassure-toi, à notre âge c'est fréquent que l'on ait des petits trucs pas sympas.
On bascule de la vie trépidante à la vie plus calme. Isabelle est sur la bonne route et vole de ses propres ailes. Nous avons donc le temps de prendre soin de nous, maintenant que l'on est plus âgé on écoute plus son corps, on fait attention à tous ses bobos.
Je ne le lui dis pas mais j'appelle notre médecin de famille. Il me répond très vaguement, trop vaguement pour ne pas m'inquiéter moi aussi. Il me promet de me téléphoner s'il y a problème. Ses douleurs auxquelles elle ne faisait pas attention risquent d'être la cause de la contre-visite
Je suis à l'entreprise lorsque mon portable affiche le numéro et le nom de notre médecin. Il me demande de passer le voir le plus rapidement possible. Je ne fais qu'un bond et toute affaire cessante, je vais à son cabinet. Mon entreprise peut très bien se passer de moi un moment. Mon frère assume la pleine direction, en effet, il est capable de me remplacer.
- Yvan, c'est délicat. Je dois t'annoncer une mauvaise nouvelle.
- Ne me fais pas attendre.
- Les douleurs de Catherine sont inquiétantes. Les analyses qu'on lui a fait subir s'annoncent catastrophiques. Il te faut être courageux, Yvan ta femme est perdue, avec un peu de chance, il lui reste trois mois à vivre.
On n'a rien vu venir, elle continuait à avoir une vie trépidante qui ne laissait pas prévoir cet affaiblissement général. Le ciel me tombe sur la tête, je suis anéanti.
Je m'écroule, tout s'écroule. Je suis abasourdi, je ne sais plus quoi dire. Je ne peux pas comprendre. Ils sont sûrs ? Leur diagnostic est-il certain ? Je suis un battant et un gagnant.
- Yvan, tu n'es pas responsable, c'est certain. On ne voit rien venir, on est simplement devant le fait accompli. Reprends courage, c'est ce qui lui fera la meilleure des thérapies. Yvan, elle nous développe une leucémie foudroyante. On ne peut rien à part faire en sorte qu'elle soit bien accompagnée pour ne pas trop souffrir. Je connais votre attachement à Dieu, tu dois prier Yvan ! Je n'ai pas besoin de te dire de l'aimer, je sais l'amour c'est quelque chose de merveilleux dans votre couple
- Es-tu sûr et certain qu'il n'y a rien à faire ? Nous avons les moyens et pour elle je brûlerais tout ce que j'ai pour la conserver.
- La seule chose qui va compter ce sera de l'accompagner jusqu'au bout. Je vais lui parler mais sans lui révéler la totalité du diagnostic, je la sais intelligente alors restons modérés.
Je suis ressorti de cette rencontre complètement anéanti, je me dois de réagir. Elle ne mérite pas ça. Je réfléchis longuement. Je vais laisser mon frère gérer l'entreprise en totalité, pour moi tout s'arrête aujourd'hui. Je vais lui offrir ce qu'elle a toujours voulu. J'ai mis trois jours pour tout régler à la surprise de tout le monde. Je vais lui mentir, je ne l'ai jamais fait !
Je suis rentré chez moi. J'ai fait livrer un bouquet de fleurs. Il ne remplacera pas tout mon chagrin, au prétexte que bientôt c'est l'anniversaire de notre mariage. J'ai déjà en grand secret informé son administration, qui est dirigée par un ami de longue date, que nous allions partir quelques jours. Isabelle est encore à son travail. J'ai décidé de lui accorder le meilleur. Nous allons faire ce voyage qu'elle aurait tant voulu à Venise. Le docteur est d'accord, nous devons être rentrés avant la fin du mois. Je suis allé voir une agence de voyages, j'ai pris les billets de séjour et d'excursion. Quand Catherine est rentrée et qu'elle a vu la gerbe de fleurs à laquelle j'avais accroché les billets, elle a fondu en larmes.
- Yvan, tu es fou, qu'est-ce qui t'arrive ?
- C'est bientôt notre anniversaire de mariage. J'ai un trou dans mon planning, je veux faire ce tour qu'on espérait depuis si longtemps. Nous partons samedi pour Venise.
- Mais, ce n'est pas possible, mon boulot et je n'ai rien à me mettre. Non écoute, on a attendu jusqu'à maintenant alors attendons encore un peu, bientôt ce sera les grandes vacances nous aurons plus de temps.
- Non, j'ai tout prévu, ton boulot est OK. Tu es en vacances ce soir et tu ne reprends que dans trois mois. Pour les vêtements, demain matin nous allons commencer à faire le tour des magasins. Je serai avec toi, il faut que moi aussi je refasse ma garde-robe.
- Mais je dois aller voir le docteur.
- Il t'attend demain matin à neuf heures. Il m'a dit que ce séjour te ferait du bien parce qu'il t'avait trouvé fatiguée.
- Comme ça d'un coup de tête, tu as tout préparé ! Et pourquoi le docteur t'a prévenu ?
- J'y avais pensé depuis longtemps, je voulais te faire la surprise. Ça fait au moins un mois que c'était programmé. Même ton patron était dans la confidence. Pour le médecin, pardonne-moi, je voulais qu'il me rassure sur tes analyses.
- Tu me surprendras toute la vie.
- Merci chéri. Ce soir, nous allons au restaurant. En passant, nous inviterons ta fille qui est aussi la mienne.
Ouf ! Elle n'a pas été trop curieuse. Il ne faut pas me distraire, poursuivre. Pour le moment, dans le secret il n'y a que les médecins. Je ne veux pas inquiéter Isabelle trop tôt et ne lui révéler l'état de santé de sa mère que plus tard. Elle a le temps de savoir, je ne sais pas pourquoi je prends cette décision mais j'ai peut-être au fond de moi un espoir de guérison que je ne sais pas exprimer.
Notre sortie a été fabuleuse. Ma fille est encore triste, j'ai fait passer ça sur la surprise et l'émotion de nous voir partir sans elle en voyage. Le soir, nous avons, après une coupe de champagne, retrouvé nos performances de jeune couple et passé une nuit divine.
Ce voyage, dire qu'il a été fabuleux n'est qu'une pâle expérience de ce qu'est le bonheur du bonheur. Catherine est très croyante, nous avons pu passer au retour par Rome. Le Pape lui a posé la main sur la tête. Notre retour était aussi fou que le départ. Puisqu'il nous restait des jours de congé à prendre, je l'ai conduite à Lourdes. Elle est allée prier à la grotte et nous avons même participé à la procession chantée. Nous avons déposé les cierges. Elle était fatiguée, je voyais ses traits se tirer un peu mais jamais elle ne s'est plainte de quoi que ce soit.
Quelques jours après notre retour, nous avons reçu notre fille à qui nous avons raconté notre voyage. Un matin, Catherine traîne un peu au lit. Ce n'était pas son habitude. J'ai pensé que peut-être elle paye ses efforts. Je commence à me pénaliser tout seul. Je me pose des questions. N'avais-je pas trop abusé de ses forces ? Mais je veux tellement qu'elle parte en ayant vu le maximum de choses dont nous avons rêvé. J'appelle notre médecin et ami. Il est venu la consulter à la maison. Il veut absolument qu'elle soit hospitalisée. À partir de ce moment-là, je ne peux plus, à notre fille, lui cacher la vérité. Je lui demande de venir, lui annonce la terrible nouvelle. Nous sommes allés à la clinique, ça faisait trois jours qu'elle y était. Déjà, on avait du mal à la reconnaître. Elle ne souffrait pas trop, elle était déjà sous morphine mais se rendait compte que son état se dégradait. Ses conversations étaient pénibles, mais le jour terrible arrive. Je ne lui avais pratiquement jamais menti, quelques bagatelles comme on peut avoir parfois, ou des mensonges par omission. Voilà que, dans un moment de lucidité.
- Dis-moi Yvan, est-ce que je vais mourir ?
Oh ! la question terrible ! je veux rester calme. Je ne savais pas quoi répondre. Je ne savais plus comment la regarder. Mais notre couple fait uniquement de franchise avait de la difficulté à passer ce moment tellement cruel.
- Pourquoi me poser cette question ? Je ne pense pas que tu en sois là. Le médecin ne m'a rien dit. Simplement que tu allais avoir des moments difficiles. Mais comme toujours, ma chérie nous les passerons ensemble.
- Je voudrais te dire, dans ma vie je n'ai connu qu'un seul homme et c'est toi. S'il m'arrive quelque chose, protège notre fille. Je crois qu'elle est dans le tourment et qu'elle passe un moment difficile. Elle ne veut pas nous le dire mais j'ai senti que son couple battait de l'aile. Conviction maternelle, mais je la connais trop et trop bien.
Sur ces paroles, elle s'est endormie, le médecin qui rentrait à ce moment-là m'a fait signe de le rejoindre dans son cabinet. Je ne l'avais jamais vue aussi fatiguée. Je me berçais de faux espoirs, c'étaient peut-être les médicaments. J'espérais tout, mais surtout la rémission. Qu'elle reste même malade sans trop souffrir, mais que la vie continue.
- Elle ne passera pas la nuit.
Le couperet est tombé. Je le savais et pour moi le monde s'écroulait. Je me rendais compte que je ne lui avais pas tout dit, qu'il restait encore plein de choses à se dire. Moi non plus je ne l'avais jamais trompée. Notre fille est arrivée à ce moment-là, je l'ai prise dans mes bras. Nous sommes allés nous mettre à côté d'elle, elle nous a vus, on a deviné un sourire et elle s'est éteinte dans un dernier soupir.
L'après
La vie continue. On est entouré par les amis, les copains. Petit à petit, la sélection se fait. Certains disparaissent, certains c'est fini vous oublient. Il y en a même qui vous jalousent. Il y en a aussi dont le rapport est autre chose. Il m'est resté ma fille. Au fur et à mesure que passait le temps, son couple se défaisait. Son copain sortait, buvait et dernier outrage la frappait. Je lui avais dit surtout de ne pas se laisser faire. S'il le fallait, elle pouvait revenir à la maison. Je me suis à mon tour laissé aller. L'entreprise tournait sans moi. Il n'y avait que les réunions mensuelles qui m'en rapprochaient. Je suis devenu un supporter inconditionnel du club de rugby et à Quarante-cinq ans j'étais devenu un vieux pépé sans projets. Plus rien ne m'intéressait. Ma fille venait tous les huit jours, son copain, je ne le voyais plus et n'en demandais pas des nouvelles. La seule que je voyais deux fois par semaine c'était Adèle la femme de ménage. Elle avait en quelque sorte remplacé ma mère. La lecture, la chasse, la pêche, quelques voyages. Comme par hasard tous ceux que j'avais faits avec Catherine. Je cherchais à m'isoler le plus possible, ne plus rencontrer personne. Pourquoi, pour me faire remonter mes souvenirs ? J'étais trop capable de le faire tout seul. Il faut le vivre et réagir. C'est vrai je n'en avais pas envie. Des propositions j'en avais dans tous les sens mais je ne trouvais aucun intérêt à la vie. J'avais essayé de refaire une partie du trajet que nous avions vécu. Je n'en retirai que plus de peine. Je sentais que je me perdais. J'allais souvent au cimetière. Assis sur le caveau je lui tenais de grandes conversations. Elle me répondait j'en suis certain.
Le soir après un reportage fastidieux à la télé, j'allais me coucher, je ne m'endormais que par moments. Je rêvais beaucoup. Elle était là, toujours là. J'allumais la lampe de chevet et son cadre photo me renvoyait son image souriante. Plus d'un an comme ça. On se détache de toutes les autres choses de la vie. Seule ma fille me sortait de temps en temps de ma déprime. Elle avait pourtant ses problèmes de couple. Je n'osais plus lui dire de trancher une fois pour toutes. La vie méritait d'être vécue si possible avec bonheur. Je l'ai même emmenée au sport d'hiver, j'avais demandé que Daniel vienne avec nous. Je n'aurais pas dû. J'avais l'impression d'être l'espion, sans le vouloir parfois je donnais mon avis. Finalement, nous avons tous passé des vacances atroces. J'entendais ma fille pleurer dans la chambre à côté et je ne pouvais rien faire. Elle allait avoir vingt-trois ans, était devenue une pièce maîtresse dans son entreprise. Daniel lui reprochait de recevoir des appels téléphoniques de son employeur n'importe quand, qu'il prenait du temps sur leur moment à eux. Lui il n'avait pas ce souci, sa principale occupation c'était la recherche d'un emploi qu'il ne voulait surtout pas trouver. Rien ne pouvait le mettre en valeur. Je voyais quelques fois son comportement ou les qualificatifs étaient pour Isabelle, il lui faisait presque le reproche d'avoir réussi. Il comprenait et se rabaissait tout seul en lui tenant des propos imbéciles. Évidemment, je lui trouvais tous les défauts de la terre, plus le temps passait et plus il se diminuait ne trouvant toujours pas d'emploi à la hauteur de ses connaissances. L'oisiveté lui convenait, il se plaisait dans la détente et les sorties quelques fois immorales. Lui ne manquait pas ses rencontres avec les copains au bistrot du coin, nous le savions évidemment les rencontres avec des femmes libres. Il était devenu le vrai nuisible. Ma fille comprenait que je devinais cette situation et que j'en souffrais. Un soir où nous étions au chalet tous les deux, nous avions entrepris une conversation que je voyais venir avec peine. Je la voyais, elle voulait me dire quelque chose.
- Pourquoi tu n'essayes pas de te trouver quelqu'un qui pourrait un peu partager avec toi tes moments de solitude ?
- Ce n'est pas possible, j'ai toujours devant mes yeux, ta mère. Je n'ai pas fini mon deuil.
- Peut-être que tu ne veux pas le finir. Mais tu ne dois pas rester comme ça. Tu étais quelqu'un de brillant et tout à coup tu es terne, on te devine sans envies. Tu nous donnes l'impression de ne plus t'appartenir.
- C'est peut-être un peu ça, j'ai déjà pensé que peut-être je pourrais rencontrer quelqu'un. J'ai peur de ne trop me rappeler ta mère et de toujours établir une ressemblance qui n'est pas possible.
- Tu me fais peur quand je t'entends comme ça. Ce n'est pas toi, je t'ai connu plus entreprenant. Rien ne te faisait peur. Aujourd'hui, tu es devenu transparent. Même dans tes conversations on ne retrouve pas l'homme que l'on connaissait.
- Je suis désolé ma fille.
À ce moment-là, elle s'est jetée dans mes bras et nous avons pleuré. C'est ainsi que maintenant on me voyait. J'étais devenu un zombie. J'allais changer.
- Je te promets de me réveiller, je vais réagir. J'ai pensé à ouvrir une autre affaire, ailleurs, en faisant notre tour du monde elle me disait qu'elle se verrait bien vivre dans ses îles du Pacifique. Je vais effectuer des recherches dans ce sens. Peut-être une succursale en Nouvelle-Calédonie dans l'Océan Pacifique. Je vais aller voir là-bas si c'est possible. Peut-être aussi l'Australie.
- Si tu pars, je viens avec toi. Ensemble, nous construirons ou reconstruirons quelque chose. Je vais me séparer de Daniel et je serais libre. J'ai besoin de m'aérer moi aussi. Papa réfléchis et partons tous les deux. Mais j'aurais préféré que tu me présentes une amie. Tu vas avoir des besoins à satisfaire que tu ne puisses pas partager avec moi.
- Certainement. Pour le moment, je n'y pense pas. Je suis trop difficile. Elles sont trop petites, trop grandes, trop maigres, trop grosses. Je plaisante ma fille je ne veux rien trouver. Je n'ai qu'une envie, c'est de ne voir personne. J'ai progressé, je ne vais plus au cimetière qu'une seule journée par semaine.
- Tu ferais ça tous les mois ce serait bien aussi.