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Qui n'a jamais rêvé de partir aux États-Unis ? L'Amérique, ce pays d'opportunités et de promesses, l'Amérique...
Enfin bon, j'ai dix-neuf ans et ce rêve est sur le point de se réaliser. J'ai l'impression d'être Rose dans Titanic, sauf que je ne pars pas d'Angleterre, mais de Paris et que je ne prends pas le bateau, mais l'avion. Je croise les doigts pour que l'avion ne finisse pas sa course dans l'Atlantique comme l'a fait ce si célèbre paquebot. Un semestre au pays de l'oncle Sam, voilà ce qui m'attend. En optant pour ce BTS en management, je savais que j'avais la possibilité de partir faire mon stage de fin d'études à l'étranger. « L'étranger » était évident pour moi, je n'ai pas eu matière à réfléchir, mon choix s'est directement tourné vers cette terre promise, terre d'Indiens et de colons, blablabla. La petite Frenchie au milieu de tous ces English speakers. Mon anglais n'est pas mauvais, pas parfait non plus, mais j'arrive aisément à me débrouiller. J'espère simplement que leurs accents ne me porteront pas préjudice et que je serai capable de comprendre tout le monde. J'ai fini ma valise il y a déjà une semaine et à en juger son poids, je suis prête à affronter ces six mois loin de la maison. Mon père est fier, ma mère trop émotive et les aux revoir s'éternisent. Je m'efforce de les rassurer, leur promets qu'on fera des appels visio toutes les semaines, mais en réalité mon estomac est tordu par l'appréhension. L'appréhension de prendre l'avion pour la première fois- toute seule -, de partir sans eux, pour la première fois aussi, de découvrir un monde à l'opposé du mien, de faire de nouvelles rencontres, mais aussi de découvrir la vie professionnelle. J'ai été prise chez Eagle Investing, l'une des plus grosses boîtes de marketing des États-Unis. J'ai postulé à la maison mère et en moins de dix jours j'avais une réponse positive dans mes e-mails qui me disait « bienvenue à bord ». Les modalités m'ont été données par la secrétaire, celle dont je partagerai le bureau visiblement, mais nous n'avons pas énormément échangé. Plus tard, je serai à la tête d'une entreprise comme celle-ci, je serai la présidente d'une maison aussi reconnue et brasserai des millions. Oui, je suis pleine d'ambition, il parait que c'est la jeunesse qui veut ça. Dernier signe de main à mes parents et je disparais dans l'aéroport. J'ai mal au ventre, il faut bien l'admettre. Six mois loin de tout ce que j'ai connu, ça a beau être excitant, ça n'en reste pas moins terrifiant. Je me contorsionne pour retirer ma veste, et mon sac de voyage qui pèse une tonne pour passer la sécurité. Personne ne sourit, ils sont si malheureux que ça ceux qui travaillent là ? Quand je présente ma carte d'embarquement, on me laisse vulgairement passer après un contrôle rapide et je monte dans l'avion, des perles de sueurs me coulant le long de la colonne vertébrale. Purée, j'imaginais ça plus grand quand même. Pourquoi je ne voyage pas en première classe ? Je suis coincée entre deux personnes à l'avant-dernière rangée. Mon écran vidéo est cassé, les dix heures de vol promettent d'être longues.
- Mesdames et Messieurs, ici votre commandant de bord, dans quelques minutes nous procéderons au décollage, veuillez attacher vos ceintures, relever vos dossiers ainsi que vos tablettes.
Je ne me fais pas prier, mes mains tremblent, je m'attache fermement à mon siège alors que l'avion s'élance sur la piste à toute blinde. Putain, j'espère que la carlingue va tenir le choc ! On décolle, et je ferme les yeux.
C'est long, les minutes me semblent être des heures et les heures une éternité. Les hôtesses sont aux petits soins, entre goûter, repas, verre d'eau... J'hésite à me souler à la vodka, mais je doute que la personne qui m'accueille à l'aéroport voie ça d'un bon œil. Je déambule dans les allées minuscules, m'asperge le visage d'eau dans les toilettes et passe un moment à parler avec le personnel de bord à l'arrière de l'avion. Quand enfin on nous annonce l'atterrissage, j'exalte. Les roues heurtent le tarmac, on ralentit si fort que je suis scotchée à mon siège et quand enfin, on s'arrête, je vois par la fenêtre cet énorme drapeau tricolore qui m'a tant fait fantasmer : je suis en Amérique.
Évidemment, débarquer prend longtemps et je soupire en voyant la file immense qui attend de passer les douanes. Je piétine, et quand vient mon tour, je sors mon plus beau sourire. L'homme face à moi étudie mon passeport sous toutes les coutures, il me compare à la photo qui y est affichée et me pose des questions auxquelles il me faut de longues secondes pour répondre. Bien, il ne pourrait pas ralentir la cadence ? Je reste française tout de même !
- Très bien, vous pouvez y aller !
Je m'enfuis à grandes enjambées vers les tapis roulants et récupère ma valise assez rapidement. Une femme tirée par quatre épingles tient une affiche où mon nom est inscrit en lettres capitales. Je lui fais signe de la main avant de la rejoindre. Une petite quarantaine, un visage ferme, mais agréable, elle me sourit.
- Comment s'est passé votre vol Miss Dubois ?
- C'était long, mais ça a été.
Elle m'envoie un regard par-dessus son épaule alors qu'elle se dirige d'un pas décidé vers la sortie. Malgré ses talons de quinze centimètres, elle garde une démarche affirmée. Je me mets déjà à rêver.
- Nous allons vous montrer vos appartements, lance-t-elle en ouvrant la portière d'une berline noire.
Un homme ouvre le coffre, me débarrasse de mes bagages et je me glisse sur la banquette arrière.
- Vous rencontrerez Monsieur Sanders demain matin, à huit heures tapantes.
- D'accord.
On se met en route vers le centre-ville et je ne peux me retenir de sourire face aux paysages. Ma Vendée natale est bien loin. Les énormes gratte-ciels m'aveuglent, les bruits des klaxons m'assourdissent, le monde dans les rues me subjugue. Bienvenue à Boston, Violette.
La voiture se stationne face à un bâtiment plein de charme et la dame - dont j'ignore toujours le nom -, sort de la voiture en m'intimant d'en faire de même. Le chauffeur se charge une fois de plus de mes valises et je colle aux basques de celle qui vient de m'accueillir. On rentre dans un building plein de cachet et on s'enfonce dans un ascenseur. Cinquième étage, c'est parti.
- Vous serez logée ici pour les six prochains mois. Eagle Investing est sur le boulevard, à cinq minutes à pieds.
Ting, on est arrivés. On longe l'immense couloir et on s'arrête face au numéro cinquante-sept.
- Au fait, moi c'est Karen, secrétaire de direction.
- Et vous vous chargez d'accueillir les stagiaires ?
Elle pouffe, enfonce la clef dans la serrure.
- Vous n'avez pas idée à quel point mon rôle au sein de l'entreprise est varié.
La porte s'ouvre et je découvre un joli petit appartement. Pile ce qu'il faut, très lumineux avec une vue spectaculaire. Tout est agencé de façon à se sentir chez soi et le sentiment de bien-être qui m'envahit est délectable.
- Je vous laisse, demain, huit heures, n'oubliez pas !
Je n'ai pas le temps de rétorquer que Karen et son chauffeur s'enfuient déjà. Je prends possession des lieux. Ce n'est pas difficile, tout est fait pour bien s'y sentir. Les couleurs pastel aux murs, la bibliothèque remplie de livres en tous genres, la cuisine bien rangée et le frigo déjà rempli. Il y a même un plaid rose pâle parfaitement plié sur le fauteuil gris clair. Il est dix-sept heures ici donc vingt-trois heures chez moi. J'envoie un message à mes parents pour les rassurer, je joins une photo de ma tête souriante et de l'appartement à mes quelques mots. « Bien arrivée, tout va bien ! I LOVE YOU. ».
Après une douche - très très très longue - et m'être avalé un plat de pâtes au beurre, je me glisse sous les couvertures de mon - très confortable - lit. Je laisse une petite lumière allumée, parce que j'ai quand même besoin de m'habituer à être seule à l'autre bout du monde, et le sommeil finit par m'emporter.
Il est six heures quand j'ouvre les yeux et le stress commence à monter. Deux tranches de pain de mie tartinées de confiture à la myrtille, un grand bol de lait et je pars me préparer. Une jolie chemise, un pantalon noir en suédine et une paire de ballerines. Comparée à Karen, je n'ai pas fière allure, mais c'est déjà mieux que mon éternel jean et ma paire de vans. Un petit trait d'eyeliner puis de mascara et le tour est joué. Je dompte mes boucles grâce à deux barrettes à cheveux et pars en direction de l'entreprise où j'effectuerai mon stage. La ville vit déjà, des voitures parcourent les rues, des piétons se précipitent avec leurs cafés en mains et moi je m'émerveille de tout. Je prends des photos à l'aide de mon téléphone et mon cœur loupe un battement quand je me retrouve face aux portes de chez Eagle Investing. L'intégralité du bâtiment leur appartient. Le hall est épuré, immense et le bruit que font mes semelles contre le sol me fait grimacer. Sept heures quarante-cinq. L'hôtesse d'accueil est déjà à son poste et arque un sourcil vers moi.
- Je peux vous aider ?
- Je suis Violette Dubois, la stagiaire.
- Oh oui ! Vous devez aller au troisième étage, Karen est déjà là, elle vous attend.
- Merci.
- De rien, l'ascenseur est sur votre gauche. J'adore votre accent, by the way.
Son dernier compliment me fait rougir. Je ne suis pas habituée à ça. Les Français ne disent jamais rien de très gentil, surtout à des inconnus. Les Français sont pudiques, parfois un peu trop. Pudiques et plaignards. Il faut bien appeler un chien un chien.
Je monte jusqu'au troisième et écarquille les yeux face à l'étendue des lieux. Karen est effectivement là, la porte du bureau est ouverte et elle me fait signe d'y entrer. Elle me montre de la main un bureau adjacent fait de baies vitrées, je suppose que c'est celui du chef.
- Le bureau de Monsieur Sanders, confirme-t-elle.
Dans le mille.
- Le tien est ici, proche du mien. Je ne serai pas toujours là, comme tu l'as remarqué, mes missions sont vastes. Tu devras trier, classer, faire des photocopies, répondre au téléphone... Enfin, je ne vais pas commencer à te noyer d'informations, on verra ça tout doucement, chaque chose en son temps, sourit-elle.
Ça se voit tant que ça que je panique ?
Je pose mon sac à main aux pieds de mon dit bureau et étends ma veste sur le dossier du siège. Karen ouvre la bouche pour me faire une remarque, mais un homme entre dans la pièce au même instant. Bah merde alors !
- Bonjour, Karen, des messages ?
- Bonjour Monsieur, non, rien depuis hier.
- Bien, mon rendez-vous de huit heures est arrivé ?
Karen s'éclaircit la voix, l'homme arque un sourcil vers elle.
- Mademoiselle Dubois est ici, lui dit-elle en se tournant vers moi.
Il ose un regard dans ma direction, m'étudie brièvement du regard puis se dirige vers son cabinet.
- Vous viendrez me voir après avoir accroché votre manteau au porte manteau, ce n'est pas un bouiboui ici.
Sur ces dernières paroles, il part s'enfermer dans la pièce attenante. Il tire les stores pour nous cacher toute visibilité, et je pivote vers Karen, hébétée.
- Il n'aime pas quand les choses ne sont pas à leur place.
- Ça promet, marmonné-je.
- Il n'est pas méchant, on s'y fait à la longue.
J'accroche mon blouson là où il doit être et souffle un bon coup avant d'aller taper contre la porte de mon patron.
- Entrez !
J'ai les jambes qui tremblent si fort qu'elles s'entrechoquent, bientôt on pourrait faire de la musique avec mes os. Je referme la porte derrière moi et me tords nerveusement les poignets. Il m'étudie quelques secondes, assis sur son énorme fauteuil, derrière son bureau.
- Asseyez-vous.
Sa voix est ferme, sévère et j'obéis comme si j'avais cinq ans. Il est plus proche, mais je n'ose pas vraiment relever la tête vers lui. Il m'impressionne sacrément. Il s'accoude au bureau et se racle la gorge, m'obligeant à finalement l'observer.
- Qu'est-ce qui vous amène ici ?
Ses yeux sont gris clair, ses cils extrêmement longs. Ses cheveux sont parfaitement coiffés, sa barbe parfaitement taillée. Putain, pourquoi personne ne m'a prévenue que ce type était aussi canon ?
- J'aimerais devenir vous.
Il fronce les sourcils une fraction de seconde, se relaxe sur son siège en riant. Il met les mains derrière sa nuque et me sonde.
- Qu'est-ce que vous entendez par là ?
- Tout ça là, c'est ce que je veux, admets-je en remuant les mains pour englober l'entreprise.
Il s'essuie les commissures des lèvres, attrape un stylo et joue avec.
- C'est ambitieux.
- Je sais.
- Vous savez qu'il faut énormément travailler pour en arriver où j'en suis ?
- J'en ai une vague idée.
Il craque un sourire en coin, visiblement amusé et je ne peux m'empêcher de penser ce que ce mec serait mieux en une de magasine qu'enfermer dans un bureau toute la journée. Il ferait même de l'ombre à la version jeune de Leonardo Dicaprio, si c'est pour dire !
- Pourquoi un stage en tant que secrétaire ?
- Parce qu'il faut bien commencer quelque part.
Il approuve d'un geste de menton, attrape ma lettre de motivation qu'il parcourt rapidement du regard puis fait claquer ses lèvres entre elles.
- Votre anglais n'est pas parfait.
- Votre Français l'est ?
Il arque un sourcil, étonné.
- Je ne parle pas français, finit-il.
- Je vais m'améliorer.
- Montrez-moi ça, alors.
- Très bien, monsieur, vous pouvez compter sur moi.
- Vous pouvez partir. Et ramenez-moi un café.
Surprise, je me lève, et m'en vais. Il n'a même pas dit s'il-vous-plait.
Karen se charge du dit café et me montre la salle de pause. On fait le tour des lieux, en passant par la compta, la cafeteria et l'étage où les cadres fourmillent. C'est immense ici, Monsieur Sanders ne doit pas connaitre toute son équipe, c'est impossible. Je fais des photocopies, je trie des papiers, je ne comprends pas tout et j'ai la trouille de faire des erreurs, mais Karen se montre bienveillante et me rassure en me disant que je finirai par trouver mon rythme de croisière moi aussi.
Le patron ne se montre plus du reste de la journée, il reçoit ses rendez-vous, mange dans son bureau et quand je suis sur le point de m'en aller, il ouvre la porte et se dirige vers moi, les bras remplis de paperasse.
- J'ai besoin d'une synthèse de ces dossiers pour demain matin. Vous l'enverrez à Karen par e-mail pour qu'elle s'assure de votre travail.
- Une synthèse ? répété-je.
- Oui, une synthèse.
- Mais...
- Mais quoi ? Vous avez fini votre journée ?
Je bats des cils, incrédule, et hoche timidement la tête. Il prend un faux air désolé, puis soupire.
- Quand on veut arriver au sommet, il faut s'acharner. Vous pensez peut-être que travailler de huit heures à dix-sept heures va suffire ? Si c'est le cas, vous pouvez changer de voie.
Il tourne les talons, me laissant seule avec une pile de feuilles à lire.
Je reste au travail jusqu'à vingt heures puis décide de rentrer chez moi avec tous les documents. Je mange un sandwich sur le pouce, tape des notes sur mon ordinateur et trouve des incohérences dans certains dossiers. Je passe toute la soirée dessus, une bonne partie de la nuit aussi et j'envoie l'e-mail à Karen aux alentours de deux heures du matin, juste avant d'aller me coucher. La journée a été longue.
2 -
J'accélère le pas. Je vais être en retard. Il est sept heures cinquante-huit et il me reste deux minutes chrono pour retrouver mon bureau. Je passe les portes de l'accueil à toute vitesse, salue l'hôtesse et m'élance dans les escaliers parce que l'ascenseur marque une pause au troisième et que le second est déjà occupé par une bonne partie des employés. Sept-heures cinquante-neuf, affiche mon téléphone alors que j'atteins le troisième étage. Je redouble d'efforts, je grimpe les marches deux à deux et, à bout de souffle, regagne mon bureau. J'ai la tête qui tourne, il m'est impossible de parler tant l'air me manque.
Je suis appuyée contre le mur et quand je relève la tête c'est pour surprendre le regard mi interrogateur, mi-blasé de mon patron. En grande discussion avec Karen, ils échangent sur un sujet dont je n'ai pas idée. Monsieur Sanders jette un coup d'œil à sa montre, fait la moue puis repose son attention sur moi.
- C'était moins une, Mademoiselle Dubois.
- Ex-excusez-moi, tenté-je de dire, mais j'ai à peine la force d'articuler.
- Pas le temps de parler, au boulot, on ne fait pas tourner une entreprise en arrivant à la dernière minute, lance-t-il avant d'aller s'enfermer dans la pièce adjacente.
J'ai envie de pester, de lui tendre mon majeur et de taper du poing, mais je ne fais rien. Ce n'est que le deuxième jour et je suis déjà au bout du rouleau. Comment tenir six mois avec un patron aussi aimable qu'une porte de prison ? Il a peut-être réussi professionnellement parlant, mais ça ne doit pas être facile pour ses proches de le supporter H24. Je ne connais pas cet homme, qu'il me tape déjà sur le système. Ma mère dit aussi que c'est un truc d'ado, le fait d'avoir aucune patience avec rien ni personne. J'ai dix-neuf ans, l'adolescence est loin derrière moi. Du moins, c'est ce que j'ai envie de croire.
Photocopies, dossiers, photocopies, petit café, photocopies, papiers à classer. Karen est d'une bienveillance à toute épreuve, elle me guide, me conseille et me félicite pour ma synthèse qui d'après elle était très bien faite. Elle n'est pas toujours derrière son bureau, elle passe de service en service, récupère le courrier, le poste, donne des ordres à ses collègues. Tout le monde à l'air de l'apprécier. Elle disparait à seize heures, et quand je suis sur le point d'en faire autant, le boss vient à ma rencontre. Moi qui rêvais d'une bonne douche et d'une bonne série sur Netflix, c'est loupé.
- J'aimerais que vous regardiez une fois de plus ce dossier, les anomalies que vous avez relevées, si vous pouviez me trouver davantage d'informations ce serait parfait.
- C'est un travail optionnel ? demandé-je.
Il arque un sourcil en baissant le visage vers moi, toujours assise sur ma chaise.
- Aucun travail n'est optionnel, Miss Dubois. Je veux un rapport dans une heure, sur ma boîte mail. Gardez votre téléphone en sonnerie, je vous appelle si besoin.
Pas d'au revoir, pas de merci, il s'en va comme il est arrivé. Je n'ai pas fini de marmonner moi, je vous le dis. La frustration m'accable. Au rythme où je vais, je me demande réellement si je vais tenir six mois.
Assise par terre, à la table basse du salon, j'étudie le dossier. Les anomalies me frappent aux yeux, des contrats mal tapés, des inégalités salariales monstrueuses, certains employés surpayés, d'autres beaucoup moins... Je surligne au Stabilo tout ce qui me saute aux yeux et finis par envoyer le tout directement à Monsieur Sanders. Paul Sanders, à en croire son adresse e-mail.
De : paul_Sanders@EagleInvesting.com
À : violette_dubois@gmail.com
Objet : En réponse à votre e-mail.
Miss Dubois,
Informez-le service de paie, Jessy Logan, que je le recevrai demain matin, à dix-heures dans mon bureau.
Informez-le responsable de recrutement, John Gail, que je le recevrai demain à onze heures.
Paul Sanders,
Président et directeur chez Eagle Investing.
Pas de merci, pas de cordialement, marche ou crève Violette. J'appelle Karen pour essayer d'avoir les numéros des deux personnes que Paul a mentionné dans son e-mail, mais elle ne décroche pas. Alors j'appelle au travail, mais je reste une fois de plus sans réponse et je me ronge les ongles. Impossible que je recommence avec cette mauvaise habitude, j'ai arrêté de me les ronger il y a deux ans, quand j'ai remarqué que c'était beaucoup plus esthétique de les avoir longs lorsqu'on se mettait du vernis. J'ai la boule au ventre, les mains moites. Mon cœur bat sûrement trop vite et le stresse m'habite comme il ne m'a jamais habitée. J'ai toujours eu peur de décevoir et je n'ai pas envie de me rétaler après seulement quelques jours du début de mon stage. J'ai des capacités, je le sais. Je peux y arriver, je crois en moi ! Pourtant, ce soir j'ai peur de me planter et de déranger le chef. J'ai peur de sa réaction en lui envoyant un e-mail de plus, mais je me souviens parfaitement qu'il faut faire preuve d'audace pour arriver à quelque chose dans la vie. Ne pas montrer ses failles, ne jamais montrer son manque d'assurance. Ne pas avoir peur de son ombre. Comme maman le dit tout le temps : la peur n'évite pas le danger.
De : violette_dubois@gmail.com
À : paul_Sanders@EagleInvesting.com
Objet : E-mails.
Monsieur,
Je n'ai ni l'adresse e-mail de Jessy Gail, ni celle de John Logan. J'ai pourtant cherché, j'ai aussi essayé de me rapprocher de Karen, mais elle ne répond pas au téléphone.
Pourriez-vous, je vous prie, me fournir ces adresses ?
Cordialement,
Violette Dubois.
De : paul_Sanders@EagleInvesting.com
À : violette_dubois@gmail.com
Objet : En réponse à votre e-mail.
Si vous aviez commencé par chercher Jessy Logan et John Gail au lieu de Jessy Gail et John Logan, je suis persuadé que vous auriez trouvé.
Jessy_logan@EagleInvesting.com
john_gail@EagleInvesting.com
Vu le temps que vous me faites perdre à chercher des choses inutiles, j'aurais eu le temps de les contacter moi-même !
Paul Sanders,
Président et directeur chez EagleInvesting.
De : violette_dubois@gmail.com
À : paul_Sanders@EagleInvestingm.com
Objet : [re] En réponse à votre e-mail.
Monsieur,
Je vous prie de m'excuser, je les contacte de ce pas.
Violette Dubois.
De : paul_Sanders@EagleInvesting.com
À : violette_dubois@gmail.com
Objet : [RE : re : En réponse à votre e-mail.]
!!! Perte de temps, contactez-les au lieu de me dire que vous êtes sur le point de le faire !
Paul Sanders.
Président et Directeur de chez EagleInvesting.
C'est dingue d'être comme ça ! Ce type ne doit pas être très heureux s'il se comporte comme un con tout le temps. Pourquoi être aussi froid, malpoli ? C'est grossier ! S'il n'était pas le directeur d'agence, je l'aurais certainement remballé, mais la sauvage que je suis n'existe pas vraiment en réalité. Je me rebelle dans ma tête, pas en vrai. Enfin, pas avec des personnes de son acabit. Mon âge doit y être pour quelque chose. Ma mère m'a pourtant bien dit de ne pas me laisser marcher sur les pieds et que si ça n'allait pas, elle et mon père débarqueraient à Boston pour me sortir d'une situation délicate. Je les imagine bien venir, avec mon père totalement effrayé à l'idée de s'envoler et ma mère qui ne rêve que d'une chose : voyager. Les deux font la paire, ne dit-on pas que les opposés s'attirent inévitablement ?
Je réfléchis à la tournure de mes e-mails, comment annoncer à ces deux personnes que notre très cher Paul veut les recevoir dans son bureau ? « Rendez-vous avec Mr. Sanders demain à 10h. » ? Je soupire, tapote sur mon clavier à la recherche des bons mots. Finalement, j'opte pour une formule de base, polie. Je ne laisse rien présager dans l'e-mail et ferme mon ordinateur avant même d'obtenir une réponse. Je rejoins mon lit, mais dors très mal. Je me sens surmenée, ça ne fait que deux jours et je suis exténuée, je pourrais dormir trois jours entiers. Comment tenir la cadence alors que mon corps est déjà épuisé ? Le mental y est pour beaucoup, me sifflote ma petite voix intérieure, alors je m'y accroche de toutes mes forces. J'ai besoin d'avoir un excellent rapport de stage histoire d'intégrer les meilleures écoles pour ma licence et mon master. J'y crois, je suis une jeune femme forte. Je me répète ces mots jusqu'à ce que le sommeil m'emporte.
Cette fois, j'arrive à l'heure au travail, en avance de quinze minutes et Karen me gratifie d'un sourire. Elle s'installe derrière son bureau, ouvre quelques courriers et me demande si je veux un café, ce à quoi je ne peux refuser. Je ne vais quand même pas lui dire que je n'aime pas ça, le café ? Elle me ramène une tasse et je retiens ma grimace au goût de ce dernier.
- Vous travaillez ici depuis longtemps ? osé-je.
- Monsieur Sanders a ouvert il y a dix ans, il avait à peine vingt-deux ans. L'entreprise n'était pas très grande, mais les années lui ont été profitables.
- Vingt-deux ans ? m'étonné-je.
Karen sourit et opine du menton.
- Il sait comment investir, visiblement.
- Il est toujours aussi... arrogant ?
Elle s'esclaffe.
- Il est dur, mais ce n'est pas un méchant.
- Il est sacrément grossier quand même.
Elle rit encore et boit une gorgée de son café.
- Gail et Logan sont prévenus ?
Je sursaute alors que notre patron passe l'embrasure de porte. Il arque les sourcils, ses yeux gris ne quittent pas les miens. J'ai perdu tout mon vocabulaire. Il est vraiment pas mal, il faut bien l'avouer. Dommage que son physique ne colle pas avec son caractère de merde.
Il soupire, agacé, réitère sa question et j'acquiesce.
- Bien. Je serai dans mon bureau.
Sans blague ?
Je rentre des notes dans l'ordinateur, range un tas de papiers et mon estomac se tord en voyant le premier rendez-vous de monsieur Sanders. C'est un homme d'une quarantaine d'années, parfaitement apprêté et son visage froissé en dit long sur son état d'esprit. Il est stressé, son angoisse est largement perceptible. Je compose le numéro du patron, mais tombe directement sur son répondeur. Pourquoi rien ne fonctionne comme il faudrait quand c'est moi qui m'y prends ? Je vais finir par passer pour une empotée, ça nuirait à ma réputation. Je saute sur mes pieds, me dirige vers le bureau et tape trois coups contre la porte avant de l'ouvrir.
- Votre rendez-vous de dix-heures et là, déclaré-je.
Paul se retient de parler, ses traits fermés montrent que j'ai encore fait quelque chose que je n'aurais pas dû faire, mais il ne m'en fait aucune remarque.
- Faites-le entrer, lâche-t-il enfin en replongeant le nez dans sa paperasse.
- Monsieur Sanders vous attend, déclaré-je et l'homme me passe devant sans même me considérer.
C'est un effet de mode à Boston ? Ces hommes n'ont pas reçu d'éducation ? N'ont-ils pas une mère ou une sœur qu'ils respectent ? Parce que là, c'est tiré par les cheveux d'agir de cette façon, il faudrait leur remettre les idées en place et leur faire entendre raison. Ce n'est pas parce que je suis stagiaire ni parce que j'ai dix-neuf ans que je dois tout accepter. Un minimum de politesse ne tuerait personne. Je rumine dans mon coin pendant de longues minutes et avant même que je n'ai le temps de le réaliser, le deuxième rendez-vous de monsieur Sanders est là. Il patiente sagement, au moins celui-ci nous dit bonjour. Il faudrait lui faire une révérence pour le remercier. Nous existons un minimum. Monsieur Logan sort du bureau, l'air visiblement dépité et monsieur Gail prend son relais. J'aperçois dans l'entrebâillement de porte, mon patron, toujours assis à la même place. Il ne prend même pas la peine de se lever pour recevoir ses employés. Des éclats de voix nous parviennent rapidement aux oreilles. Karen ne relève pas, elle continue son travaille. Elle s'acharne sur son clavier, elle pourrait décrocher un oscar vu la vitesse à laquelle elle rédige ses rapports. J'en suis encore à taper avec deux ou trois doigts. Je n'ai jamais pu me servir de mes dix doigts, c'est impossible. La voix portante de Paul me surprend, encore plus lorsqu'il demande à son employé de sortir de son bureau. John sort de là le visage en feu, les traits déconfits. Il tripote sa cravate nerveusement et s'en va à la hâte. Putain, ça a dû chauffer là-dedans.
La porte s'ouvre de nouveau, sur mon maître de stage.
- Mademoiselle Dubois, dans mon bureau.
Oui chef. Purée, voilà que je vais me prendre aussi un savon, sans raison en plus ! Je pars m'enfermer avec le diable et cache mes mains qui tremblent derrière mon dos.
- Asseyez-vous.
J'obéis.
- Vous ne pouvez pas simplement venir taper à la porte quand bon vous semble.
- Mais je... Votre rendez-vous était...
- Vous avez trois chiffres à composer sur votre téléphone pour me joindre, faites-le donc.
- J'ai essayé, ça ne fonctionnait pas !
- Essayez un peu plus, la prochaine fois.
Je serre les dents, baisse les yeux sur mes mains qui triturent mon pantalon et digère sa remarque sans broncher.
- Il va falloir vous dégourdir un peu plus, Miss Dubois.
- Me dégourdir ? répété-je bêtement.
- Vous n'êtes pas à l'école ici, vous êtes dans la plus grande entreprise d'investissement des États-Unis, vous vous rendez-compte ? Agissez comme une adulte, plus comme une enfant. Commencez à penser comme le ferait un titulaire.
- Mais...
- Vous pouvez disposer.
- Disposer ?
- Sortez de mon bureau, retournez travailler.
Son regard est profond, sévère. Il aurait fait un bon prof au lycée, ça, c'est clair, personne n'aurait tenté de l'incommoder pendant ses cours.
Karen me questionne en silence, je retourne m'installer derrière mon ordinateur et souffle.
- Tu t'y feras, me rassure une fois de plus la secrétaire.
Me faire à ce genre d'énergumène imbu de sa personne et irrespectueux ? J'ai un gros doute.
- Comment vous pouvez travailler pour lui depuis tout ce temps ? grommelé-je.
Elle a ce rictus qui ne la quitte pas et ses yeux bruns me sondent.
- J'ai une fille plus jeune que toi, elle a treize ans. Quand je me suis présentée en entretien, ici, face à Paul, Anna avait trois ans et je n'avais plus de travail depuis six mois. J'étais sur le point de me faire expulser de mon logement, n'avais aucune couverture santé et surtout : je n'avais aucune expérience en secrétariat.
Son rictus se transforme en un sourire nostalgique et son regard s'emplit de douceur.
- Paul est un dur à cuire, mais il s'est énormément investi dans ce projet. Il veut simplement montrer qu'il est le chef, malgré son jeune âge. Il ne veut pas que son entreprise coule parce qu'on ne l'aura pas pris au sérieux.
Bon, vu sous cet angle, ça à plus de sens, mais ça ne justifie toujours pas sa façon d'expédier les gens. Nous ne sommes pas des objets. Il a beau être à la tête de cette entreprise, il a beau être millionnaire - milliardaire ? -, que ça m'est bien égal. Ce n'est pas parce que j'effectue un stage rémunéré au rabais que je vaux moins que lui.
- Les investissements qu'il fait et les investissements que d'autres font chez lui sont énormes. Les sommes d'argent font littéralement rêver, et il ne peut pas se permettre de se casser la gueule avec autant de millions en jeu.
- Vous croyez qu'il s'est passé quoi avec monsieur Gail et monsieur Logan ?
Karen pince les lèvres pour retenir sa grimace.
- J'ai eu vent de ta trouvaille. Je sais aussi que ça a impressionné Paul même s'il ne l'admettra jamais. Les inégalités de salaire entre deux personnes de la même profession l'ont fait frémir. Monsieur Sanders fait totalement confiance à son équipe, surtout ceux faisant partie des ressources humaines qui se chargent de recruter et de finaliser les contrats. Il a confiance, mais il n'avait jamais remarqué une pareille différence entre deux fiches de paies.
- Madame Blanca a le droit d'être en colère, je compatis.
- Totalement. Gail et Logan sont virés.
- Virés ?
- Pourquoi travaillerait-il avec des personnes qui l'ont trahi et qui ont abusé de leur position dans l'entreprise ?
- Ah ouais, ça ne rigole pas ici.
- Si tu files droit, tout se passe bien.
On cesse notre discussion quand monsieur Sanders sort de son bureau. Ses yeux clairs papillonnent de ma collègue à moi et son air soucieux se change en un air curieux.
- Karen, arrêtez de la rassurer, elle remarquera bien assez tôt que je ne mange personne, lâche-t-il, un sourire dans la voix.
- Je n'essayais pas de la rassurer, monsieur, Violette a du caractère.
Il incline sa tête sur son épaule pour me regarder puis hausse les épaules.
- Caractère ou non, j'ai besoin que vous alliez en ville cet après-midi pour un cadeau d'anniversaire.
- Un cadeau d'anniversaire ? demandé-je.
Dès que j'ouvre la bouche, j'ai l'impression de l'incommoder. Il pivote vers ma collègue et je suis surprise par la tendresse logée dans son regard.
- Lio fête ses deux ans ce soir.
- Déjà ? s'écrit-elle.
- Eh oui !
Il est donc père. Qui voudrait d'un père aussi autoritaire ? Karen a beau le défendre, j'ai du mal à l'imaginer aussi doux qu'un chaton. Il m'a plutôt l'air d'être un lion. En plus de ça, il n'est pas capable lui-même d'acheter un cadeau pour son propre enfant ?
- Miss Dubois, vous m'accompagnerez.
- Et Karen ? m'étonné-je.
Un peu plus et il se plaque la main sur le front pour se lamenter.
- Karen a du travail.
Je pensais qu'il s'adressait à elle et moi, pas à lui et moi. Je pensais qu'il n'était pas le genre de père à courir les magasins pour trouver un cadeau pour son gamin. Je ne comprends pas pourquoi il ne fait pas ça avec sa femme, elle aussi est trop occupée pour trouver un jouet à son bébé ?
- Je vous attends dans dix minutes en bas, déclare-t-il avant de s'enfuir vers l'ascenseur.
Bon, et bien je suppose que je n'ai pas d'autres choix que de l'accompagner. Une petite pause pipi s'impose avant de partir. Je replace convenablement mes cheveux en m'observant dans le miroir et rejoins mon patron face au bâtiment, là où une voiture nous attend. Impoli comme il est, il reste au téléphone le temps du trajet. Dix minutes de silence, c'est très long. Quand on s'engage chez Toy's R US, je me mets à fouiner à la recherche du cadeau parfait pour un petit de deux ans. Qu'est-ce que j'en sais ? Je ne m'y connais pas, Karen se serait mieux débrouillée, elle est mère, elle.
- Des Playmobil, c'est cool, non ?
Paul me regarde comme si je venais d'une autre planète.
- Non, ce n'est pas cool, ce qu'il le serait c'est que Lio évite de s'étouffer sur des jouets non adaptés à son âge. C'est écrit trois ans et plus sur la boîte, pas jusqu'à trois ans.
Il commence sérieusement à me taper sur le système avec ses grands airs. Il s'est pris pour un roi ? Faudrait-il lui apprendre que la monarchie absolue n'existe plus et que son pays en est un qui prône la démocratie ? S'il continue comme ça, je vais devenir folle, je vais rentrer en France en ayant perdu la moitié de mes neurones et je n'atteindrai jamais mon but professionnel. Quoi que, si c'est pour devenir aussi revêche que lui...
- Si vous n'êtes pas content, vous n'aviez qu'à demander à Karen de vous accompagner. Voilà tout.
- Je vous demande pardon ?
Oups. Son ton glacial me fait froid dans le dos. Je tends la main vers un nouvel objet.
- Une marchande, c'est bien ça, une marchande.
Il se masse l'arête du nez et s'efforce de rester calme.
- Il en a déjà une.
Donc, son gamin est pourri gâté et il va falloir que je me démerde pour lui faire de bonnes suggestions ? Il a cru quoi, que j'étais devin ? Baby-sitter peut-être ?
- Très bien, ce serait plus simple si vous me faisiez l'inventaire de ses jouets plutôt que de me laisser chercher à l'aveuglette.
- Qu'est-ce que vous êtes têtue.
- Là, un action man !
- Pas de son âge.
Je me mords l'intérieur de la joue. Il va me rendre dingue, c'est lui le gosse capricieux. Un gamin de deux ans serait heureux si on lui offrait un rouleau de papier toilette, alors bon. Ce magasin est plein de jeux du sol au plafond, s'il ne trouve pas son bonheur ici, je ne sais pas où il le trouvera.
- Je sais, un tapis aqua doodle. Tous les petits adorent, enfin, la fille de mon frère adore.
Paul attrape le paquet, lit la notice et le mets sous son bras. Visiblement ce tapis de dessin réutilisable à l'infini lui convient. Pas de risque d'étouffement, et adapté à tous les âges, même au plus grand ! Bon, on peut partir maintenant ?
- Allons voir les livres, sa grande sœur en raffole.
Ah, donc, il a deux marmots.
- Je n'aime pas lire, je ne m'y connais pas.
Mensonge. Le premier d'une longue série, je suppose. Je veux simplement finir cette tâche et retourner au bureau, là où je serai en meilleure compagnie que celle de mon patron. Bon, vachement sexy le patron, mais surtout vachement con.
- Rappelez-moi votre âge ?
- Depuis quand on demande l'âge d'une femme ?
Est-ce un sourire fugace que je viens d'apercevoir ? Y aurait-il encore de l'espoir concernant cette âme tourmentée ?
- J'ai dix-neuf ans, dis-je finalement, et vous ?
- Vous ne vous êtes pas renseignée sur Google ?
Ah. Oui, j'aurais pu effectivement, mais c'est Karen qui a vendu la mèche. D'après mes calculs, il aurait trente-deux ans.
- Je n'ai pas que ça à faire, j'ai un patron intransigeant qui ne me laisse pas une seconde pour surfer sur le web.
- Je croyais que vous étiez prête à tout pour en arriver là où j'en suis aujourd'hui.
Je jette un coup d'œil vers lui, feuillette quelques livres d'enfants puis hausse les épaules.
- Je suis tenace, vous tentez de m'effrayer avec une dose de travail énorme, mais je n'ai pas peur.
Mensonge, encore. Bien évidemment que ça m'effraie quand il me donne quarante dossiers à étudier du soir pour le lendemain matin, bien sûr que j'ai peur de foirer quelque chose et de crouler tellement sous le travail que j'en oublierai ma vie privée. J'aimerais bien visiter un peu Boston durant ces six-mois, pas uniquement passer mon temps chez Eagle Investing ou étudier des cas d'investissements potentiels pendant mes week-ends.
- Dix-neuf ans hm ?
Il attrape un livre et je m'attarde sur ses mains masculines, très jolies. Je remarque néanmoins ses ongles rongés, serait-il stressé par hasard ?
- Dix-neuf ans, ouais. Enfin, vingt dans deux mois.
- Le bel âge. Vous ne devriez pas être plutôt en train de festoyer avec vos copines plutôt que d'être ici ?
- Ici, à Boston ?
- Oui.
Je ricane puis lève les yeux au ciel. Il arque un sourcil, ses yeux gris clair me questionnent. C'est fou ce qu'il a l'air jeune. Et merde, c'est fou ce qu'il est canon. Même s'il est con, il faut bien admettre son physique d'Adonis. Un vrai Dieu grec le mec.
- À chacun ses priorités, la mienne est de réussir dans la vie.
Il s'essuie le coin des lèvres, comme pour effacer un sourire qui menace de venir s'y dessiner.
- Ce livre, vous en pensez quoi ? demande-t-il en me fourrant un bouquin dans les mains.
Ça parle de princesses et de prince charmant et j'ai envie de dégueuler.
- Elle a quel âge ?
- Neuf ans.
C'est qu'il n'a pas chômé celui-là. À vingt-trois ans, il était déjà père ? Hors de question d'avoir un marmot à cet âge-là, je suis bien trop jeune pour ce genre de tracas.
- C'est nul, comme livre.
Il fronce les sourcils alors que je le lui rends. Il prend le temps de l'étudier un peu plus longtemps et s'humecte les lèvres.
- Qu'est-ce qu'il a qui ne vous convient pas ?
- La fille sortie de nulle part qui se marie au prince du royaume et qui finit riche et heureuse à en mourir blablabla. Il faudrait peut-être commencer à enseigner la vraie vie aux petites filles, plutôt que de leur faire croire à ce ramassis de conneries.
Interloqué, il repose le livre à sa place et plisse les yeux, à la recherche de quelque chose de mieux.
- J'ai trouvé ! m'écrié-je un peu trop fort.
Il contourne les étales et jette un œil par-dessus mon épaule.
- « Il était une fois des femmes fabuleuses » ?
J'acquiesce et lui tends l'ouvrage qu'il feuillette avec attention. Je ne peux m'empêcher de remarquer que la petite ride qui lui barre le front lorsqu'il se concentre est adorable.
- Ça me plait, décide-t-il.
- Adjugez vendu ? lancé-je en souriant si fort que mes maxillaires en deviennent douloureux.
Il me regarde comme si j'arrivais droit de Mars et je me souviens alors que c'est à mon patron que je m'adresse et non à un copain de fac. Je me reprends, me racle la gorge et lisse mon pantalon d'un geste de main.
On passe à la caisse, où il ne lâche ni un bonjour ni un au revoir et je me contente d'être polie pour deux, sans oublier un merci. Quand on monte en voiture, je lui souris, mais il détourne simplement le regard et compose un numéro sur son téléphone. Dix minutes à garder le silence, c'est toujours aussi long.
Je regagne mon poste, Karen s'en va à seize heures et je traine un peu sur l'ordinateur pour régler quelques modalités. Être secrétaire de direction n'est pas mon but, mais semblant de rien, ce poste me plait.
- Qu'est-ce que vous faites encore ici ?
Je sursaute et aperçois Paul, son attaché-case à la main, prêt à s'en aller.
- Je finalisais le dossier Cooper.
Il pince les lèvres pour approuver.
- Je vous ai planifié une réunion avec eux et le reste de l'équipe, jeudi prochain. Je pense qu'il y a matière à faire avec leur entreprise. Elle est florissante, elle promet de grandes choses.
Il m'écoute sans m'interrompre et... est-ce un éclair de malice que j'aperçois dans ses iris ?
- Rentrez chez vous et reposez-vous. Bonne soirée mademoiselle Dubois.
Quoi, quoi, quoi ? Me laisse-t-il vraiment sans travail ? Et surtout... M'a-t-il vraiment souhaité de passer une bonne soirée ? Licencier du personnel, ça lui va bien visiblement.
- Souhaitez un bon anniversaire à votre fils de ma part, souris-je de toutes mes dents.
Il fronce les sourcils, l'amusement se lit sur son visage avant qu'il ne disparaisse dans le couloir.
3 -
Je trouve mon rythme. Je travaille d'arrache-pied. Si c'est pour avoir un bon rapport de stage à la fin de ces six mois, alors ça en vaut le coup. Cette entreprise est si grosse qu'elle pourrait m'ouvrir bien des portes pour le futur. Je sais parfaitement que je ne démarrerai pas là où je veux finir, mais je démarrerai quelque part quand même. Quand Paul me donne des dossiers à étudier, j'accepte sans rechigner. Il est toujours impoli, irrespectueux et j'en passe, mais je le supporte davantage. J'pense que sa gueule d'ange y est pour quelque chose. S'il était hideux en plus d'être con, on ne s'en sortirait pas par contre. Karen est toujours aux petits soins, elle s'assure que je ne manque de rien. Elle est un peu la maman du personnel ici, et ça fait du bien d'avoir une personne sur laquelle se reposer en cas de pépin. Elle me demande si je mange bien, si je dors assez et si je pense à prendre du temps pour moi. Parfois, je me plains parce que je ne sors pas de la semaine, d'autres je lui assure que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais en fait, la solitude commence à me peser. C'est bien d'être au boulot toute la journée, de travailler encore plus une fois la journée terminée, mais je n'ai personne à qui réellement parler. Quand je rentre, il est trop tard pour faire un appel visio avec mes parents. On fait ça le week-end, quand ils n'ont pas à aller bosser le lendemain, mais les cinq jours le précédant sont longs.
De : paul_Sanders@EagleInvesting.com
À : violette_dubois@gmail.com
Objet : Contrat Cooper's corporation.
Miss Dubois,
Suite à notre rencontre avec les Cooper, vous êtes invitée à vous joindre à nous ce samedi soir pour fêter la signature du contrat liant nos deux entreprises.
Le restaurant se trouve sur la troisième et se nomme « Jack & Jones », le rendez-vous est fixé à dix-neuf heures.
Pourriez-vous accuser réception de cet e-mail et me dire si oui ou non vous serez présente ?
Paul Sanders,
Président et Directeur chez EagleInvesting.
Une petite sauterie entre collègues ? Pourquoi pas ! J'ai déjà hâte de sortir de chez moi et de bien manger. J'espère simplement que ça ne me coutera pas trop cher parce que ma bourse étudiante et ma bourse du programme de stage ne cassent pas non plus des briques. Juste de quoi faire les courses et de visiter un ou deux musées. Qu'est-ce que je vais mettre ? Comment vais-je bien pouvoir m'habiller ? Je pense à ma meilleure amie, Louison, et à son sens aiguisé de la mode. Elle seule pourrait m'aider. Louison est toujours présente, dans les bons comme dans les mauvais moments. On se connait depuis la sixième, elle est aussi têtue que je le suis, aussi aimable que mère Thérésa et est tellement sociable qu'elle pourrait faire la conversation à un pilonne dans la rue. Il va vraiment falloir que je l'appelle. À sa simple pensée, ma gorge se resserre et le manque de sa présence m'étouffe.
De : violette_dubois@gmail.com
À : paul_Sanders@EagleInvesting.com
Objet : Des fringues, des fringues...
Louison !
I need HELP! Attends, j'appuie sur le bouton « on » pour me remettre au français. Non, mais ! Mon patron vient de m'envoyer un e-mail pour m'inviter à une soirée qui aura lieu demain ! On fête la signature d'un contrat dans un restaurant en plein centre de Boston. Meuf, j'ai rien à me foutre sur le cul, je te JURE. D'ailleurs, comment je suis censée me saper ? Je garde ma tenue professionnelle ou je m'habille normalement ?!
SOS, que faire ?
Ps : non, je n'ai pas envie de me le faire, même si j'avoue qu'il a un sacré joli petit cul.
Allez, réponds !!!!
Violette.
J'appuie sur "envoyer" et m'étale dans mon canapé devant Netflix. D'ailleurs, merci à Netflix d'exister parce que sans ça je me sentirais encore plus esseulée. Quand mon téléphone m'annonce un nouvel e-mail, je saute sur lui afin de voir la réponse de Louison. Quelle n'est pas ma surprise en voyant qu'il s'agit de Paul et non de ma meilleure amie.
De : paul_Sanders@EagleInvesting.com
À : violette_dubois@gmail.com
Objet : Oopsie doopsie.
Je ne comprends pas vraiment le français, merci à Translate de m'avoir aidé. Pour votre tenue, je vous suggère de simplement porter ce que vous aimez, qu'en dites-vous ?
Je ne suis malheureusement pas « Louison » et ne sais pas ce qu'elle vous répondrait dans une situation « de crise » pareille.
Je crois comprendre que vous serez donc là demain soir, j'en prends bonne note.
Ps : Attention à vos propos jeune fille, ça pourrait passer pour du harcèlement. ;)
Paul Sanders,
Président et Directeur chez Eagle Investing.
J'écarquille les yeux. Est-ce que j'ai vraiment fait ça ?! Est-ce que j'ai réellement envoyé ce message à mon boss et non pas à ma meilleure pote ? Seigneur, j'ai carrément parlé de son terrible fessier ! De quoi je vais avoir l'air ? La petite stagiaire qui reluque le cul de son chef, ça pourrait faire les gros titres. Est-ce qu'il a mis un emoji à la fin de son e-mail où je rêve ? Paul Sanders connaitrait donc les smileys ? Est-ce qu'il a bu ? La honte quand même... Comment j'ai pu faire une erreur aussi basique ?! J'ai les joues en feu et le cœur qui bat à tout rompre. J'en ai même les mains qui tremblent et je suis obligée d'allumer mon ordinateur pour lui répondre. Impossible de taper ne serait-ce qu'un seul petit mot sur mon téléphone. Qu'est-ce qu'il a bien pu penser de moi ? Je passe pour une ado prépubère, ou une délurée ou... est-ce que j'étais vraiment obligée d'évoquer son postérieur, je n'aurais pas pu m'en passer ? J'ai envie de me foutre des baffes jusqu'à en perdre la mémoire. Je relis son message, soupire en fermant les yeux. Aurais-je de l'alcool fort planqué quelque part ? j'en ai grandement besoin.
De : violette_dubois@gmail.com
À : paul_Sanders@EagleInvesting.com
Objet : RE : Oopsie doopsie.
Monsieur,
Je suis vraiment vraiment vraiment désolée pour cet e-mail. Je ne sais même pas comment j'ai pu faire une erreur aussi bête. Cependant, merci pour votre réponse concernant ma tenue, je ne sais pas si cela m'aidera, mais c'est aimable de votre part.
Oui, je serai bien là demain soir, morte de honte bien évidemment, mais présente à l'appel.
Passez une agréable soirée,
Violette Dubois,
Stagiaire sans tête chez Eagle Investing.
Je ne me relis pas et envoie ma réponse avant de me mettre à surfer sur le web. Je regarde les bons plans de Boston, à la recherche de petites boutiques où je serais susceptible de trouver une jolie robe pour demain soir. Je ne me vois pas me ramener en jean / basket alors que tout le monde sera bien apprêté. Je n'ai pas non plus envie de mettre cent dollars uniquement pour une soirée, sans compter le repas et les boissons. D'ailleurs, je vais rester à l'eau toute la nuit, je dois être la seule sous l'âge légal de consommation. Ça va être la totale éclate, dites-moi.
J'ai du mal à m'endormir, je ne cesse de ressasser cet e-mail. Je n'ai même pas pris le temps de renvoyer un message à mon amie pour le coup. Il faut absolument que je contacte Louison dans la semaine, elle m'a envoyé un message il y a deux jours auquel je n'ai pas répondu. La lampe de chevet reste allumée, histoire de me rassurer, et je m'enroule - façon tacos - dans mon énorme couette. Je traine jusqu'à midi au lit, je prends une douche qui dure facilement une demie heure et j'avale un bol de céréales avant de partir me balader. Il gel, mais bien emballée dans ma doudoune, je brave le froid et fais les magasins. J'ai pris le temps de faire un copié / collé de mon e-mail à Louison et elle m'a envoyé cinquante smileys qui pleuraient de rire, je parie qu'elle s'est bien fichue de moi et continue de se moquer. Je suis toujours aussi mal à l'aise d'avoir envoyé ce message à Paul. J'espère en tous cas que sa femme ne l'a pas lu, ça ne me plairait pas que mon mari se fasse mater par une jeunette. Si c'est le cas, et bien j'espère qu'elle ne sera pas là ce soir. Mon téléphone m'annonce un nouveau message.
Louison : Vas-y à oilpé.
Moi : N'importe quoi !
Louison : « Joli cul » aimera peut-être ce qu'il verra... HAHAHAHAHA !
Je me retiens de pester à voix haute, à la place de ça je range mon téléphone dans mon sac et me rends en cabine pour passer une jolie robe bordeaux pleine de guipure. Elle est jolie, sans en faire trop. Parfait pour une soirée au resto. Le prix reste abordable, au pire je me nourrirai uniquement de pâtes pendant un mois et voilà. Quand je passe en caisse, la vendeuse me pose tout un tas de questions sur l'essayage, sur comment s'est passé ma journée et elle ne cesse de vanter les mérites de cette supeeeeerbe robe. Décidément, l'Amérique est bien différente de la France, c'est à peine si on se dit bonjour chez nous. Personne ne nous colle aux Basques pendant notre shopping et personne ne s'empresse d'aller vérifier en réserve s'il ne reste pas une toute dernière paire de chaussures taille trente-sept parce que « Non, tout est en rayon. ». L'intimité qu'instaurent les vendeurs, mais aussi les serveurs en utilisant des surnoms comme « honey » ou « sweetie » est vraiment déconcertante. J'enchaine avec la boutique voisine pour une paire de talons, pas trop grande attention, je n'ai pas envie de finir les quatre fers en l'air parce que je me serai tordu le pied. Il est quinze heures quand je rentre à l'appartement et je profite de ce moment pour téléphoner à mes parents. Ils ont du mal encore avec tout ce qui est nouvelles technologies, mais je dois avouer qu'ils s'en sortent pas trop mal avec la webcam.
- Ça va l'Américaine ? demande maman.
- Oui, et vous, pas encore couchés ?
- Il est seulement vingt-deux heures ! s'offusque faussement ma mère.
Mon père est en train d'avaler un petit sachet de bonbons et je leur explique mes plans pour la soirée.
- Ce n'est pas trop dur, le boulot ? demande papa.
Je hausse les épaules. Je pourrais me plaindre, mais le fait d'avoir été invitée ce soir me fait relativiser. On dirait bien que je compte dans l'équipe finalement. Je pourrais aussi me plaindre du comportement impoli de monsieur Sanders, mais je me tais à ce sujet. Il me laisse une chance dans son entreprise, c'est déjà beaucoup. Il pourrait être plus agréable, mais un lion reste un lion, ainsi va la vie. Rome ne s'est pas construite en un jour alors changer un homme... ne serait-ce qu'envisageable ? Je ne crois pas qu'il ait un fond méchant. Colérique peut-être, mais pas vilain. Il se cache sous une carapace de tatou pour ne pas se laisser atteindre, tout ricoche sur lui. Il est chef, c'est normal après tout. C'est vrai que je ne supporte pas son manque de politesse et le fait de devoir être à son claquement de doigts, mais je ne suis que stagiaire, je n'ai pas le pouvoir de lui dire de changer de comportement.
Je monte ma nouvelle trouvaille à la webcam à maman et elle approuve. On parle tous les trois une bonne heure avant que je doive raccrocher pour aller me préparer. J'essaye de dompter ma tignasse avec mon lisseur, mes boucles se rebellent, mais je gagne la bataille. Lissés, mes cheveux m'arrivent en bas des reins. Je ne les pensais pas si longs. Fond de teint, fard à paupières, mascara et rouge à lèvres deviennent mes alliés. Ce soir, je sors le grand jeu. Pourquoi ? Sans raison particulière en réalité, ou parce que je n'ai pas envie de passer inaperçu auprès du reste de l'équipe peut-être ? C'est dur de se faire un trou quand la plupart du personnel a passé la trentaine alors que je n'ai pas encore atteint la vingtaine.
Une fois prête, j'enfile mon gros manteau et pars direction le restaurant. Les dix minutes de marches qui me séparent de là-bas sont un enfer. J'aurais dû mettre mes ballerines encore une fois, quelle idée d'avoir acheté des nouvelles pompes !
- Madame, vous avez réservé ? me demande l'homme chargé de l'accueil lorsque j'entre dans le restaurant.
- Heu, je, non, mais...
- Elle est avec nous, nous interrompt Paul.
Je me tourne vers lui et fuck, il a troqué son éternel costard contre un jean noir et une chemise de la même couleur. Cela va sans dire que cet ensemble met particulièrement en valeur le gris de ses iris.
- Bonsoir, monsieur, bredouillé-je.
Le malaise est bien là, je suis certaine que mes joues ont pris la même teinte que celle de ma robe. Qu'est-il en train de penser ? Est-ce qu'il s'imagine que je suis en train de fantasmer sur son cul à l'instant même ? Est-ce qu'il se sent honteux, lui aussi ? Ou peut-être flatté ? Comme d'habitude, il ne laisse rien entrevoir, il garde son masque, reste le patron que je connais et je ne vois rien de particulier danser dans ses prunelles lorsqu'on arrive dans la pièce voisine. Je rêve où il n'y a que notre équipe de présente ? A-t-il vraiment « VIPisé » le restaurant ? Nous sommes une bonne petite trentaine, proche de la quarantaine peut-être même. Du personnel des ressources humaines, d'autres négociateurs, des membres et la compta et Karen. Karen qui sourit à tout le monde et qui est installée à côté d'une chaise libre que je m'empresse d'adopter. Paul est au milieu de sa cour, des hommes à sa droite, d'autres à sa gauche. Ils parlent affaires, se félicitent. Ce soir, l'ambiance est à la détente. Je commande un coca et quand tout le monde est servi, Paul se lève et tend son verre.
- Je porte un toast à notre réussite, mais aussi à Miss Dubois qui a su voir du potentiel en l'entreprise des Cooper.
Il me gratifie d'un regard, lèvres pincées en guise de sourire alors que le mien, surpris, s'épanouit sur mon visage. Je rougis sous les regards de mes collègues et baisse la tête vers ma boisson. Karen me donne un petit coup de coude dans les côtes et me fait un clin d'œil.
- Bien joué, souffle-t-elle.
Il m'a félicitée, non ? En tous cas, ça y ressemblait grandement. Il a donné mon nom face à l'assemblée, levé son verre en mon honneur et à l'intérieur de moi, une vahiné danse le tamouré. J'y vois là, l'opportunité de me démarquer. Il croit un minimum en moi, non ? Alors, je vais tout donner pour qu'il voie ce dont je suis capable. J'ai du mal à suivre les conversations, elles sont trop dynamiques et rapides, quand je m'accroche aux lèvres de quelqu'un, je ne parviens pas à saisir toutes les informations à cause d'autres personnes ayant un sujet totalement différent. Cette langue n'est pas ma langue natale, elle me plait, je l'adopte, mais mon adaptation n'est pas encore terminée. Parfois, on se tourne vers moi pour me poser des questions, la France, Paris, la tour Eiffel et le bœuf bourguignon rencontrent un franc succès. Je réponds du mieux possible, et souvent on s'émerveille de mon accent. La soirée se déroule, on nous sert des burgers qui valent une fortune, mais merde c'est délicieux. Karen rit en voyant ma tête et je crois apercevoir une étincelle amusée dans le regard de mon patron. La petite Française marquerait-elle encore un point ?
- Violette, c'est ça ?
Je suis surprise en revenant des toilettes par un jeune d'homme légèrement plus âgé que moi. Il s'assoit sur un tabouret du bar, non loin de notre table et m'invite à en faire de même, ce que je fais sans rechigner. Il faut dire que ce mec est aussi une belle pièce. Des cheveux noirs, parfaitement coiffés et des yeux tout aussi sombres, un peu latino, très beau.
- Tu as rejoint l'équipe de chez Eagle Investing il n'y a pas longtemps alors ?
- Depuis trois semaines, je souris.
- Je suis Daniel, négociateur, et toi secrétaire de direction, c'est bien ça ?
Je lui souris et il me répond. Bon, OK, au risque de me répéter : ce gars a du potentiel. Je n'ai pas forcément envie de lui dire que je ne suis que stagiaire, mais je ne me vois pas non plus lui mentir. Et essayez d'aller mentir dans un autre langage que le vôtre, je risquerais de faire une bourde monumentale. Le chef me considère enfin un minimum ce n'est pas pour baisser dans son estime.
- En fait, je suis stagiaire. Je suis là pour six mois, ça fait bien sur un CV d'avoir une expérience à l'étranger d'après mes profs.
Il acquiesce.
- Oh, tu étudies quoi ?
Je commence à parler, lui explique ce que j'ai en tête, mes projets personnels, mais aussi professionnels. Je lui pose des questions à mon tour, apprends qu'il est dans l'entreprise depuis deux ans et qu'il a vingt-quatre ans. Il a passé une classe au lycée, visiblement ça a aidé avec sa carrière. Il est agréable au possible, et ne fait aucune remarque quand je refuse un verre d'alcool qu'il propose de payer. Je reste au coca et il en fait autant : Team soda, bonsoir. Je ne sais pas combien de temps on reste là, à parler, mais je ne vois pas les minutes s'écouler. Le restaurant s'est changé en bar ambiance, et tout le monde rit. Même Paul, je le surprends du coin de l'œil à s'esclaffer avec ses collègues, et je dois avouer qu'il est encore plus séduisant ainsi. Comment c'est possible, ça, je ne le sais pas, mais en tout cas c'est bien réel.
- Hého Don Juan, doucement avec notre petite Française, lance Karen en se hissant sur le tabouret à côté du mien.
Daniel rit, moi aussi.
- Tu es très élégante ce soir, j'aime beaucoup ta robe, me complimente Karen.
- Oui, tu es vraiment très belle, poursuit Daniel.
Heu ? Me voilà encore en train de rougir. C'est sympa les compliments, mais aussi très gênant. Je ne suis pas habituée à ça, à ce qu'on me dise clairement que je plais. Je m'excuse auprès d'eux, prétexte une envie pressante - oui, ENCORE - et saute de mon perchoir. Je n'ai presque pas marché, mais j'ai déjà mal aux pieds, faire la route de chez moi à ici avec une paire d'escarpins flambant neuve n'était pas l'idée du siècle.
- Vous passez une bonne soirée ?
Je sursaute et pivote pour faire face à Paul. Ses cheveux habituellement si bien coiffés bouclent légèrement et lui retombent sur le front. Il a troqué son air malpoli contre un sourire rayonnant et j'en suis tellement surprise que je pourrais en tomber à la renverse. Son visage est littéralement éblouissant. Un peu plus et il pourrait voler la vedette à Edward Cullen lorsqu'il est au soleil. Ses yeux gris sont pleins de malice, j'en viens à me demander combien de scotch il a descendu.
- Oui, merci de m'avoir invitée.
- C'était légitime.
- Lio a aimé son cadeau ?
Paul craque un nouveau sourire à l'évocation du petit garnement et j'en suis presque à cligner des yeux pour m'assurer que ce que je vois est bien vrai. Deux sourires en trente secondes, quelle mouche l'a donc piqué ?!
- Il avait l'air d'aimé, oui, mais la boîte en carton l'a totalement fasciné, dit-il, incrédule.
Je pouffe derrière ma main alors qu'il hausse les épaules.
- Par contre Lola a adoré le livre, elle s'est directement enfermée dans sa chambre pour le commencer donc... J'en déduis que c'était un bon choix ?
- Génial, je suis ravie qu'elle ait aimé.
- Vous vous faites à la vie ici ?
- Parce que ça vous intéresse ? lâché-je sans m'en rendre compte.
Il semble surpris, son sourire se fane et il prend une profonde inspiration. Il essaye de briser la glace et moi, je fais marche arrière ? C'est ton CHEF, Violette, pas ton pote de classe.
- J'aime bien, c'est joli, mais je n'ai pas vraiment visité.
- Oh, pourquoi ?
Je me gratte le menton, songeuse. Par où commencer ?
- Parce que quand je rentre il est déjà tard et surtout parce que je n'ai pas d'argent à dépenser pour visiter. C'est déjà génial que je n'aie pas de loyer à payer et...
- Combien vous paye-t-on ?
Je fronce les sourcils.
- Vous n'êtes pas déjà censé le savoir ?
Il retient un rictus à ma réplique.
- Vous êtes un sacré phénomène, se contente-t-il de dire.
Fait-il allusion à mon e-mail d'hier soir ? À cette simple idée, je m'embrase.
- Neuf cents dollars.
- Neuf cents dollars ?
- Oui, oui, c'est ça.
Ses sourcils sont froncés.
- En tous cas, la soirée est très réussie, lancé-je.
Il hoche distraitement la tête et un de ses collègues vient nous interrompre. L'ambiance bon enfant qui règne est agréable, mais je suis certaine que la note va être salée. Ça valait le coup quand même. Première sortie en trois semaines, je me sens revivre. Je passe aux toilettes, et suis pleinement satisfaite de mon choix vestimentaire ainsi que de mon maquillage. Bon, c'est clair que jamais ô grand jamais je ne pourrais séduire un homme comme monsieur Sanders, mais ce serait sympa s'il me voyait d'un autre œil que la petite stagiaire empâtée qui enchaine les bourdes. Le restaurant commence à se vider, Daniel me dit pour la deuxième fois qu'il est enchanté d'avoir fait ma connaissance, je lui rends la pareille. J'enfile mon manteau et attrape mon sac pour me diriger vers l'endroit où payer et Karen vient me saluer.
- C'était une bonne soirée, déclare-t-elle.
- Totalement, vous faites ça souvent ?
- Paul aime bien nous réunir, donc c'est assez régulier.
- Il est un peu marxiste, non ? ris-je.
- Je ne dirais pas ça, nous interrompt le principal concerné.
Encore une boulette, c'est à croire que le karma joue contre moi. Je baisse la tête, soudainement prise de passion pour mes pieds et Karen s'esclaffe.
- Je trouve ça bien de faire se rencontrer les différentes personnes des différents services.
- C'est une bonne idée, baragouiné-je, je vais payer et je m'en vais, à demain !
Je suis sur le point de partir quand Paul se racle la gorge. Je relève le visage vers lui et mon souffle se fait rare. Il est tard, je n'ai plus la lumière à tous les étages, bientôt je vais me mettre à baver devant mon patron juste parce qu'il a les yeux clairs et une carrure imposante. Vraiment n'importe quoi ! Je dois avoir un truc avec l'autorité ou quelque chose du genre, il faudra peut-être que je consulte un psy en rentrant en France.
- Le repas est payé par la boîte.
- Oh.
Il se passe une main sur la nuque, visiblement fatigué.
- Merci, osé-je.
Il secoue la tête.
- Vous rentrez en taxi ?
- En taxi ? vous rigolez, j'en ai pour quinze minutes à pied.
Karen sort de la conversation sur la pointe des pieds. Cette dame est vraiment la secrétaire parfaite, discrète, efficace, elle sait comment agir, sait trouver les bons mots et parvient aussi à saisir l'instant où elle doit s'effacer. Comment fait-elle ? Est-elle magicienne ?
- À deux heures du matin ? Avec ces températures glaciales ?
- C'est bon pour la circulation sanguine.
Ses lèvres se retroussent légèrement, mais pas suffisamment pour appeler ça un sourire, par contre son regard amusé en dit davantage sur ce qu'il ressent. En gros, il se fout de moi en silence, voilà tout.
- Ne dites pas n'importe quoi. Je vous ramène.
Me ramener ? Est-ce que je devrais fuir en courant ? Dois-je y voir une proposition indécente, voire sexuelle ? Suis-je en train de me faire harceler par mon boss ? Serait-ce du harcèlement si je ne le repoussais pas, d'ailleurs ? Un mec comme ça mérite bien qu'on lui dise oui... non ? Violette ! À quoi tu penses ? N'importe quoi ici ! Merde ! Non, mais, c'est dingue toutes ces pulsions qui sortent de nulle part ! Ça s'arrête un jour ? Parce qu'à presque vingt ans, je trouve ça tiré par les cheveux de vouloir écarter les cuisses à son patron, c'est carrément de la folie. D'ailleurs, je n'oublie pas qu'il est con, froid, grossier, et malpoli. Ouais, c'est ça : con, froid, grossier et malpoli. Con, froid, grossier et malpoli. Con, froid, grossier et malpoli. Con, froid, grossier et malpoli.
- Je vous assure, ça ne me dérange pas de rentrer à pied et...
- Et s'il vous arrivait quelque chose, j'en serais responsable et sincèrement, ni moi ni mes avocats n'avons le temps de nous attarder sur une disparition inquiétante... Donc, si vous pouviez m'enlever une épine du pied en me laissant vous raccompagner...
Sa tête est légèrement inclinée, un de ses sourcils est relevé sous ses cheveux châtains et son regard, las, manque de me faire lever les yeux au ciel.
- OK... capitulé-je.
- Allons-y.
J'envoie un dernier coup d'œil à la pièce pour m'assurer que je n'ai rien oublié puis salue les serveurs qui s'activent à débarrasser notre table. Je suis monsieur Sanders à la trace et me rends compte que le parfum pour lequel il a opté a une odeur qui lui convient bien. Sucré, un brin épicé. Belle tête, mauvais caractère.
Sa voiture est stationnée à quelques mètres, évidemment, je ne m'étonne pas en découvrant un intérieur fait de cuir aux multiples gadgets, est-ce utile d'ailleurs ? Quand Paul s'installe derrière le volant et enfonce la clef dans le porte-carte, je sursaute à cause de la musique agressive qui fait vibrer l'habitacle. Du métal, un truc qui défonce bien les oreilles et que je n'apprécie pas particulièrement. Je ne l'aurais pas cru fan de ce style non plus. Il éteint la radio, donne un coup d'œil dans ses rétroviseurs puis s'élance sur la route. Je fronce les sourcils.
- Des sièges chauffants, vraiment ? lancé-je.
Ce à quoi il répond par un vague haussement d'épaules. Il les hausse si souvent qu'il va finir par s'en faire une luxation. J'étudie un peu plus son profil. Son nez droit, sa barbe de quelques jours, parfaitement taillée, ses mèches rebelles qui frisent sans aucun contrôle contrairement à leur habitude... Sans oublier sa mâchoire, carrée, fine...
- Vous avez quelque chose à dire ?
Je tressaute à l'entente de sa voix et m'enfonce davantage dans mon siège.
- Non, pourquoi ?
- Vous me regardiez.
Je me passe une main nerveuse dans les cheveux, entortille une mèche autour de mon index puis fait claquer mes lèvres.
- C'était une bonne idée. Les sièges chauffants, je veux dire.
- N'est-ce pas, affirme-t-il.
Je tourne le visage, contemple l'extérieur, les buildings illuminés, immenses, splendides. La ville ne dort pas, serait-elle un peu comme New York, réputée pour ne jamais s'arrêter ? J'ai un sourire scotché au visage, je ne peux m'en empêcher. Je vis le rêve de beaucoup, je suis ici, en Amérique, sur cette terre sacrée pour laquelle énormément de personnes vendraient un rein pour venir s'y installer. Je me rends compte de la chance que j'ai d'avoir parcouru la moitié du globe à tout juste vingt ans.
- On y est, lance Paul en se stationnant face à mon bâtiment.
Je détache ma ceinture, pivote vers lui et me racle la gorge. Plus bizarre, tu meurs.
- Merci de m'avoir ramenée.
Il balaie mes remerciements d'un geste de mains et fronce les sourcils.
- Vous voulez monter ou...
- Bonne nuit, mademoiselle Dubois.
Je referme la bouche. Qu'est-ce que je viens de lui proposer ? Pour moi ce n'était pas malsain, je lui aurais fait une tisane ou un chocolat chaud et on aurait parlé affaires - oui, à deux heures du matin -, mais quand on y regarde de plus près, il est vrai que ma proposition laisse à désirer. Je ne fais que m'enfoncer dans le trou que je me suis creusé hier soir. Lui proposer de monter, non, mais, n'importe quoi Violette ! J'ai tellement chaud que je pourrais dormir dehors, il me faut de l'eau, avec des glaçons, ou peut-être qu'il me faut carrément une glace ! Il a dû croire que je lui proposer de faire des trucs ! Je me plaque les mains sur le visage, horrifiée, et son regard choqué se change en un regard amusé. Ouf, aurait-il compris ?
J'ouvre la portière, m'extirpe du véhicule et me retiens à la carlingue pour ne pas glisser. Il a bien gelé, c'est l'heure d'une petite séance de patinage artistique sur les trottoirs de Boston !
Avant que je ne referme la porte, Paul se penche légèrement sur le siège passager, relève ses yeux électriques vers moi et, me lance dans un rictus :
- Je vais vraiment finir par croire que vous me harcelez, Violette.
Offusquée, je manque de lui tendre mon majeur, mais m'abstiens. Je l'abandonne, salue le portier de mon immeuble et passe les portes tournantes. Une fois à l'intérieur, je m'autorise un dernier regard vers monsieur Sanders et souris sous le col de mon manteau en le voyant s'en aller après s'être assuré que je sois bien rentrée. Sous son masque se cache quelqu'un de prévenant. Enfin, peut-être.