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Tout a commencé avec cette histoire de coronavirus.
Quand j'y pense, s'il n'y avait pas eu d'êtres humains assez stupides pour braconner ces bestioles à écailles, si cet animal, dont je n'avais jamais entendu parler, n'était pas porteur de quantité de saloperies pour l'homme, et si une souche microscopique n'avait pas provoqué le plus grand confinement de toute l'histoire de l'humanité, rien de tout ceci ne serait jamais arrivé.
Jamais.
Aujourd'hui, je ne sais pas si je dois en éprouver de la gratitude ou de l'amertume. J'avoue que tout se mélange un peu dans ma tête.
Les événements que je vais décrire ici se sont enchaînés avec une telle rapidité que j'ai parfois du mal à savoir s'ils ont réellement eu lieu. Et si tout cela était le fruit de mon imagination ? Il me semble pourtant impossible d'avoir pu tout inventer. Ce monde, ces personnes, ces instants, ces émotions que j'ai ressenties avec tant d'intensité. Non, s'il y a bien une chose dont je suis sûr, c'est que tout ceci est vraiment arrivé.
Comme beaucoup de gens, je n'ai pas vu venir le confinement. Je devais être trop pris par, je ne sais pas, le quotidien ?
Bien sûr j'avais entendu parler de cette épidémie qui se propageait en Chine, de ces hôpitaux de campagne construits en quelques jours, de ces millions de personnes confinées du jour au lendemain. Cinquante, soixante millions ? Une bagatelle pour eux. C'est ce qu'on dit souvent quand on parle de la Chine. Tellement raciste quand on y pense.
Et puis il y a eu les premiers cas en Europe : en Italie, en France, en Allemagne. Le premier décès français était celui d'un octogénaire d'origine chinoise. La situation était-elle si grave ? Je pensais que, quelque part, on arriverait à juguler l'épidémie.
Quand l'Italie a commencé à se confiner, je n'ai toujours pas compris. Si les Italiens en arrivaient à de telles extrémités, c'est que leur système de santé ne devait pas être assez bien organisé. Cela ne pouvait pas arriver chez nous.
Quand on a annoncé la fermeture des écoles, en tant que célibataire sans enfant, je ne me suis pas senti très concerné.
C'est idiot mais pour moi le choc a été la fermeture des bars et des restos.
C'était un samedi. Des collègues m'ont dit qu'ils allaient boire un coup pour trinquer à la « fin du monde ».
Je n'avais rien prévu ce soir-là et n'étais donc pas contre aller boire quelques bières...
À minuit, malgré nos supplications, le patron du bar fermait son établissement. Mes collègues voulurent finir la soirée chez l'un d'eux mais personnellement j'avais assez bu comme ça.
Je rentrai donc chez moi et sombrai dans un sommeil sans rêve, la bouche pâteuse, amusé au fond de moi par cette situation extraordinaire, qui mettait un peu de piment dans mon existence si monotone.
Le dimanche, je tiquai en recevant un mail de mon chef qui nous demandait de passer en télétravail dès le lendemain. Ce qui allait, mais il ne s'en rendait pas compte, amputer l'essentiel de mon quota de rapports sociaux hebdomadaires.
La journée du lundi défila comme dans un mauvais rêve.
Je me levai tôt pour entamer ma journée à huit heures. J'enchaînai les appels, les visios, les mails, les messages en tout genre, commençai à rédiger quelques notes pour les différents services, puis finis la journée épuisé, en n'étant pas sorti une seule fois et en n'ayant vu aucune âme qui vive.
Le soir même on nous annonçait le confinement, pour de vrai cette fois-ci. Je crois que je me rendis alors compte de ce qu'il se passait vraiment, mais sans vraiment m'en rendre compte. Les jours suivants allaient me faire prendre conscience que, désormais, rien ne serait plus jamais comme avant.
Je réalise aujourd'hui avec un certain dépit que mon quotidien ne changea pas radicalement avec le confinement. En effet avec les années, sans vraiment le vouloir, j'étais devenu quelqu'un de très solitaire.
Pendant la semaine mon travail me prenait beaucoup, beaucoup de temps – sans compter les transports : répétitifs, monotones, abrutissants – et je passais l'essentiel de ma journée devant un écran.
Le soir, en rentrant chez moi, j'achetais quelque chose à manger à la supérette du coin, puis me réfugiais dans mon T2 pour me recoller devant un écran. Je perdais du temps sur les réseaux sociaux (comme tout le monde) puis finissais par regarder quelques épisodes de la dernière série en date, avant de m'endormir la tête pleine de choses futiles, et finalement assez vide.
Le week-end je trouvais toujours quelque chose à faire pour occuper mon temps : les courses, se promener, une expo, un ciné, aller boire un verre avec une connaissance que je n'avais pas vue depuis longtemps, se raconter nos vies, et ce qu'on avait vu comme série, film, expo ou dernier je ne sais quoi à la mode.
Pour les vacances c'était un peu pareil. J'avais toujours un lieu à visiter, des gens à aller voir – mes parents, mon frère et sa petite famille, un couple d'amis – ou un événement quelconque à honorer de ma présence.
Je m'aperçois avec le recul que je remplissais mon temps libre sans forcer, comme quoi il est vrai que la nature a horreur du vide. Cependant, avec les années, force est de constater que je faisais les choses non pas par choix ou par envie, mais de plus en plus par automatisme.
C'est difficile, voire honteux, pour moi de l'admettre, mais j'atteignais également des sommets de vacuité dans mes relations amoureuses, si tant est que l'on pût les nommer ainsi.
J'avais eu quelques histoires, plus jeune, qui avaient duré quelques mois, un an pour la plus sérieuse, mais qui s'étaient toutes terminées de la même façon : dans la lassitude, et la difficulté de l'admettre. À chaque fois les séparations se passaient mal et je ne revoyais plus mes ex.
Pendant quelque temps, j'avais cédé à la facilité et fréquenté ces merveilles des temps modernes que l'on appelle les sites de rencontre. J'avais rencontré pas mal de filles comme ça, plusieurs dizaines. La première fois j'avais trouvé ça très excitant même si, en soi, la soirée avait été assez banale. Les fois suivantes, j'avais désespérément essayé de retrouver ce frisson d'excitation et eus beaucoup de mal à admettre qu'au fur et à mesure des rencontres, tel l'horizon que l'on essaie d'approcher, il s'éloignait de plus en plus. Et puis, un jour, alors qu'un blanc s'était installé dans une énième conversation avec une jeune femme dont je n'arrivais décidément pas à mémoriser le prénom, je m'étais trouvé cruellement pathétique. Alors j'avais tout arrêté.
Aujourd'hui je réalise à quel point j'étais seul à cette époque, bien que n'en ayant pas conscience. Le confinement m'a ouvert les yeux sur cette solitude et je peux déjà, quoi qu'il se soit passé par la suite, le remercier pour cette grande claque de lucidité.
Cela s'est passé en fin d'après-midi, le vendredi après le début du confinement. Enfin si je me trompe pas. Enfin si mes souvenirs sont exacts. (Mais, quand on y pense, comment savoir si des souvenirs sont exacts ?)
J'avais terminé de travailler plus tôt que d'habitude, vendredi oblige, et étais allé faire quelques courses à la supérette du coin. Comme je n'étais pas pressé, j'avais pris mon temps et, sans m'en rendre compte, je comptai parmi les derniers clients quand je passai à la caisse. La caissière avait l'air exténuée et j'essayai de faire au plus vite pour abréger ses souffrances.
Avec mes sacs je sortis dans la rue, quand soudain je fus frappé.
Non pas par un coup de genou bien placé, ce que j'aurais préféré, mais par le silence. Par l'absence des gens. (Où étaient-ils donc tous passés ?) Par les magasins fermés. Par cette brise légère, indolente et angoissante que l'on doit retrouver dans toutes les villes fantômes du monde. Par le vide. Par le néant.
Je ressentis alors ce que l'on doit appeler en psychiatrie une véritable « putain de crise d'angoisse de la mort qui tue ». Angoisse de la mort avec un grand M. La mienne et celle du monde. Angoisse de l'inéluctable finitude des choses, et de l'insignifiance de tout.
Mes viscères se contractèrent subitement, mes battements de cœur s'accélérèrent, et j'éprouvai le froid, le vrai froid, dans la globalité de mon système nerveux. Je me mis à respirer de plus en plus fort et à chercher mon air. C'était la première fois que cela m'arrivait. Je ne compris pas tout de suite ce qu'il se passait.
Ce soir-là, en rentrant chez moi, je sifflai une bouteille de rouge en moins de temps qu'il n'en faut pour regarder un épisode de sitcom, puis enchaînai avec quelques verres de rhum orange pour forcer mes neurones à ne plus penser.
Car dès que je commençais à approcher par la pensée, même de loin, cette chose qui m'était arrivée en sortant de la supérette, je sentais immédiatement mon sang se glacer, et on ne peut pas dire que c'était la sensation la plus agréable qui soit.
Malheureusement pour moi, les jours suivants, la situation empira.
J'essayai pourtant de retrouver mes habitudes. Le matin je me levais toujours à la même heure. J'essayais de manger le mieux possible, pas trop pour ne pas grossir, mais assez pour ne pas avoir faim. J'essayais de me plonger dans le travail et de répondre à toutes les sollicitations le plus vite possible. Je participais aux visios organisées par ma famille, par mes connaissances. J'essayais de ne pas trop abuser des séries. Je prenais régulièrement des nouvelles de tout le monde...
Mais tout ceci ne me leurrait pas.
Le soir, au moment de me coucher, je repensais à ce moment, à cette angoisse, et le fait d'y penser m'angoissait encore plus. J'étais qui finalement ? Je comptais pour qui ? Ce que je faisais avait-il vraiment du sens ? Si je disparaissais, qui s'en soucierait ? Mes parents probablement, et encore ils étaient beaucoup plus proches de mon frère et de sa famille que de moi. Mon frère, peut-être un peu, même si on s'était beaucoup éloignés ces dernières années. Mes amis ? Lesquels ? Les plus proches ? Mais avais-je encore des amis proches ?
Toutes ces questions m'empêchaient de dormir. Je me tournais et retournais dans mon lit. Puis, au bout d'un moment, je craquais. Je regardais un énième épisode de série, ou buvais un verre, ou allais sur un site porno, ou les trois à la fois. Je finissais par m'endormir tard, trop tard, et mes levers étaient de plus en plus difficiles.
Pour tenir la journée, je buvais de plus en plus de café. Conséquence de cela, le soir, j'avais de plus en plus de mal à m'endormir.
Que faire dans ces conditions ? Aller voir un médecin ? Ils avaient d'autres chats à fouetter en ce moment. Et puis avais-je vraiment envie de raconter les détails de ma triste vie à un inconnu ? Tout cela à cause d'un bad trip dans une rue vide ? C'était pathétique. J'avais honte.
Un soir, c'était un dimanche, je crois, je somnolai dans mon canapé devant un épisode de je ne sais quelle série, et commençai à m'endormir, quand je fus brutalement réveillé par des cris. Je me levai en sursaut et, mon corps me faisant défaut, manquai de tomber dans les pommes. La tête me tournait.
Quels étaient ces cris ? Une voix d'homme, agressive, et une de femme, hystérique. D'où venaient-ils ? Du mur, enfin de l'appartement d'à côté. Pas celui du palier, celui de l'immeuble d'à côté. Qu'est-ce qu'ils disaient ? Je n'entendais pas distinctement les mots. Mon esprit était embrumé. L'homme était en colère pour je ne sais quelle raison et la femme hurlait à n'en plus finir. Cela créait un bruit de fond désagréable, inintelligible, et terriblement angoissant. Je n'avais pas besoin de ça. Devais-je appeler la police ? Je ne me sentais pas d'appeler la police.
Je retrouvai dans mes affaires des boules quies et les mis pour ne plus rien entendre. Mais cela créa dans ma tête un faux silence où j'entendais encore, de très loin, ces cris stridents qui devenaient alors d'autant plus inquiétants. Je sentis une nouvelle crise d'angoisse monter et les retirai immédiatement.
J'essayai alors différentes techniques : écouter de la musique, augmenter le volume (mais pas trop car j'avais mal à la tête), écouter de la musique avec un casque, me cacher la tête sous un oreiller, écouter de la musique avec des boules quies et un casque, la tête cachée sous un oreiller. Mais rien n'y fit. J'entendais toujours ces cris. Les entendais-je vraiment ? En tout cas ils hantaient mon cerveau et étaient toujours présents quand j'osais écouter de nouveau. Je tournais en rond, j'allais devenir cinglé, devais-je aller faire un tour dehors ? Je n'en avais pas la force, j'étais nauséeux, j'étais fatigué, je voulais juste dormir.
Quand soudain une idée folle me vint à l'esprit. La cave. J'avais une cave au sous-sol. Un espace certes réduit, mais dans lequel je pouvais mettre un matelas. Sur le moment, cela me parut la meilleure idée de tous les temps. En plus il faisait frais au sous-sol et cela allait sûrement m'aider à dormir.
Je rassemblai mes affaires et descendis.
Une demi-heure plus tard, j'étais allongé dans le noir, seul, dans le silence absolu. Cela faisait longtemps que je n'étais pas venu ici. J'avais disposé une bâche sur la terre battue et installé un matelas gonflable dessus. Un drap, une couette et quelques couvertures plus tard, et cela ressemblait à un véritable nid – ou plutôt terrier – douillet, isolé du reste du monde, comme perdu dans les entrailles de la Terre. L'avantage était qu'il n'y avait pas de réseau, que je n'avais pas accès à mon ordinateur, et que je n'étais tenté par rien, pas même une petite bière sortie du frigo. (J'avais quand même pris avec moi une flasque de rhum au cas où.) Et puis bien sûr je n'entendais plus ces cris. J'étais seul, au calme, et ressentais pour la première fois depuis longtemps une véritable parenthèse de sérénité.
Je repensai à ce livre de Jules Verne que j'avais lu dans ma jeunesse et qui racontait cette expédition au centre de la Terre. Cette histoire m'avait beaucoup marqué à l'époque. En lisant, je voyais littéralement ces personnages s'enfoncer dans des tunnels de plus en plus profonds, pour finalement découvrir ces lieux extraordinaires, peuplés d'êtres vivants non moins extraordinaires. Que j'avais aimé lire ces romans d'aventures étant jeune, à une époque où mon monde était encore baigné d'insouciance ! Petit à petit mon esprit divagua parmi ces souvenirs heureux, et je commençai enfin à sombrer dans le sommeil.
Tout à coup, j'entendis un bruit.
Un bruit discret certes, mais dérangeant, comme des petites tapes sur le sol qui s'enchaînaient rapidement, puis qui s'arrêtaient, pour reprendre juste après. Un animal ? Pour répondre à mon interrogation, un couinement se fit entendre. Un rat. Je me redressai et cherchai mon portable. Pourquoi n'y avais-je pas pensé plus tôt ? Évidemment qu'il y avait des rats. J'en avais déjà vu tellement dans le métro, il était donc tout à fait normal d'en trouver ici dans la cave de mon immeuble.
J'allumai mon portable et regardai autour de moi. Heureusement que je ne vis pas directement l'animal, j'en aurais eu une crise cardiaque. Mais tout de suite après j'entendis de nouveau le couinement, puis le bruit qui s'éloignait.
Qu'est-ce que je foutais là ? Sérieusement, qu'est-ce que je foutais là ?
Je me vis alors tel que j'étais : un pauvre type, angoissé, insomniaque, enfermé dans sa cave, seul parmi les rats, sirotant pathétiquement sa flasque de rhum en s'apitoyant sur son sort.
Je me mis alors à pleurer, en silence, sans pouvoir m'arrêter. Jamais je ne m'étais senti aussi misérable. Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi.
Quand soudain je sentis comme un léger courant d'air. Je mis du temps à réagir. Un courant d'air ? Dans un espace fermé ?
Je levai les yeux et, pour la première fois, je le vis.
Le passage.
C'était un trou dans le mur, vaguement circulaire, de moins d'un mètre de large. Et au-delà de ce trou, il y avait un tunnel, comme on peut en voir dans les vieux films d'évasion, qui s'enfonçait dans l'obscurité.
J'en restai abasourdi, et le mot est faible.
Plus précisément, je sentis une boule de terreur se former aux tréfonds de mes entrailles, ce qui me coupa littéralement le souffle et glaça instantanément la totalité de mes fluides corporels.
Ce trou n'était pas là avant. J'en aurais mis tous mes membres à couper. Comment était-il arrivé là ? C'était impossible. Étais-je en train de délirer ?
Au bout d'un temps qui me parut interminable, je repris ma respiration, doucement, douloureusement. Mon épiderme, qui était tendu comme une arbalète, se mit alors à transpirer.
Le souffle court je m'approchai doucement du trou. Je l'éclairai avec mon téléphone et regardai à l'intérieur. Au bout de quelques mètres, il tournait légèrement, je ne pouvais donc pas voir où il menait.
Je restai ainsi pendant un moment.
Tout à coup, je sentis une odeur d'herbe mouillée qui semblait provenir du tunnel. Une odeur d'herbe mouillée ? D'où pouvait-elle provenir ? Je regardai autour de moi, hésitai. Après tout, qu'est-ce que j'avais à perdre ?
J'attrapai ma flasque, en bus une longue gorgée, sentis les battements de mon cœur s'accélérer, pris une grande inspiration, puis m'engouffrai dans le tunnel, sans avoir aucune idée de l'endroit où j'allais atterrir.
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Je progressai lentement.
Déjà ce n'était pas pratique de marcher à quatre pattes un téléphone à la main. Ensuite le tunnel n'était pas si large que ça et je devais faire attention à ne pas me racler le dos ou me cogner la tête. Enfin j'avais peur, tout simplement.
C'était quoi ce tunnel ? Il était là avant et je ne l'avais jamais remarqué ? J'en doutai. Et puis était-il fiable ? Parce que j'étais sûr qu'au moindre éboulement, je pouvais y laisser ma peau. Qui viendrait me chercher ici ? Dans ma cave, que j'avais fermée de l'intérieur, dans un conduit que personne n'avait jamais vu à part moi, à plusieurs dizaines de mètres dans le sol ? Je commençai à angoisser. Encore une fois : qu'est-ce que je foutais là ? En plus il m'était impossible de faire demi-tour car le tunnel était désormais trop étroit. Soudain il commença à descendre légèrement, ce qui acheva de me paniquer.
Je respirai avec de plus en plus de difficultés et sentis mes nerfs me lâcher. Combien de temps allais-je tenir ainsi ?
Au bout de longues minutes qui me parurent interminables, le tunnel redevint plat et je sentis de nouveau l'odeur d'herbe mouillée. J'eus alors le sentiment que mon calvaire allait bientôt prendre fin. J'accélérai la cadence, m'écorchant les mains, les genoux, le dos. Quand tout à coup j'aperçus enfin de la lumière au bout du tunnel.
Dans un état second, j'accélérai encore, puis discernai enfin quelque chose. Des feuilles ? Des branches ?
Vers la fin le tunnel remontait légèrement et débouchait sur un buisson, enfin plus précisément sous un buisson.
Fébrile, j'écartai les branchages, m'extirpai de là, et me retrouvai enfin à l'air libre. Air que je respirai à pleins poumons, tel un bébé qui vient de naître, jouissant pleinement de chaque molécule d'oxygène qui pénétrait dans mon corps.
Où étais-je ?
Je pris le temps d'ouvrir les yeux et regardai autour de moi : une forêt. J'étais dans une forêt. Et il faisait nuit. Ce qui était logique. La nuit, pas la forêt. Je me retournai, le tunnel était encore là. Une forêt ? En pleine ville ? Curieusement je n'entendis pas un seul bruit de voiture, pas même l'once d'une rumeur. J'avais l'impression d'être en pleine nature. J'étais en pleine nature.
Il faisait bon. Enfin je n'avais pas froid. Et l'air sentait bon. Ce devait être à cause des arbres, je distinguai des sapins, enfin des arbres à épines. Il y avait aussi des arbres à feuilles, dont des chênes grandioses.
Au-dessus de ma tête, une trouée me permit d'apercevoir le ciel étoilé, ainsi que la lune qui était pleine. Un nuage passa devant cette dernière, tout doucement. C'était magnifique. Je devais me rendre à l'évidence : je n'avais aucune idée de l'endroit où j'avais atterri, mais c'était magnifique.
Je ne pus m'empêcher de sourire.
J'inspirai à fond, regardai autour de moi, puis fis mes premiers pas dans ce monde que je ne connaissais ni d'Ève ni d'Adam.
Marcher dans cette forêt était agréable. Mes yeux s'étaient habitués à l'obscurité et, grâce à la lumière de la lune, on y voyait presque comme en plein jour. Le sol était facilement praticable et on y distinguait des sentiers. Des sentiers ? Cela voulait-il dire que d'autres personnes étaient venues ici avant moi ? Soudain j'entendis un bruit et m'arrêtai. J'écoutai attentivement. Des bruits de voix, lointains. À un moment je crus discerner un rire, ou un cri. Il y avait donc d'autres personnes en ce lieu.
Que devais-je faire ? Aller à leur rencontre ? Et s'ils se montraient hostiles ? J'étais seul et distinguais plusieurs voix. Perdu au milieu de nulle part, dans une forêt dont l'existence me faisait douter de mes capacités mentales, je n'étais pas sûr de vouloir rencontrer une horde d'autochtones belliqueux.
J'en étais là de mes réflexions, à ne pas savoir si je devais continuer ou pas, quand soudain je la vis.
Elle se tenait là, à une vingtaine de mètres de moi, telle une apparition, et m'observait.
J'avais du mal à discerner ses traits mais elle me sembla tout de suite extrêmement belle, avec ses longs cheveux qui couvraient ses épaules et ses yeux clairs et immenses.
Cette rencontre était tellement improbable que je ne sus comment réagir.
- Bonsoir ! m'écriai-je.
La jeune femme ne dit rien et continua de m'observer.
Je décidai de m'approcher, les mains en avant pour montrer que je n'avais aucune mauvaise intention.
- Je ne sais pas où je suis ! Je m'appelle Fred, enfin Frédéric...
La jeune femme ne dit toujours rien et attendit que je m'approche. Sa peau était pâle, ses traits fins et elle portait des vêtements amples et colorés, genre hippie ou un truc dans le genre. Elle était vraiment, vraiment très jolie.
Alors que je n'étais plus qu'à quelques mètres d'elle, elle me fit signe de m'arrêter.
- Je... Elle me fit signe de me taire.
Puis elle pointa son index sur elle, agita sa main devant sa bouche pour mimer quelqu'un qui parle, et fit un geste de négation.
- Vous êtes... muette, c'est ça ? Elle hocha la tête. J'avalai ma salive, nerveux.
- Je... m'appelle... Fred, articulai-je. Elle acquiesça, me montrant qu'elle avait déjà compris.
- Comment... Elle fit un geste pour m'interrompre. Elle se désigna de nouveau, puis dessina des lettres dans l'air avec son doigt.
- I ? Elle acquiesça. B ? Elle me fit signe que non, puis recommença. R ? Elle me fit signe que oui. I, S ? Iris, c'est ça ? Elle acquiesça de nouveau, satisfaite.
- C'est joli comme prénom.
Elle me sourit et j'eus soudain l'impression que mon cœur allait se briser en mille morceaux. Je la sentis un peu gênée. Ressentait-elle pour moi ce que je ressentais pour elle ? Je priai pour que ce soit le cas.
- Excusez-moi mais... On est où ? Iris réfléchit un instant, puis ouvrit grand les bras pour me montrer la forêt avec un grand sourire qui me la rendit encore plus jolie.
- Dans un endroit magnifique, c'est ça ? Elle rigola sans bruit, pour me signifier que j'avais vu juste.
Soudain j'entendis de nouveau les bruits de voix lointains
- Il y a d'autres gens ici ? Elle acquiesça, me fit signe de la suivre, puis s'éloigna.
Après quelques secondes d'hésitation, je la suivis, complètement déboussolé par ce qui venait de se produire, mais tout ébloui par tant de grâce.
Iris m'emmena plus loin dans la forêt. Je ne savais pas où j'allais, je ne savais plus d'où je venais, quant à savoir comment je m'appelais, je n'en gardais plus qu'un vague et lointain souvenir.
Au bout d'un moment je distinguai une construction dans la forêt. Une maison ? Plutôt une sorte de cabane, ou de hutte. Plus loin j'aperçus d'autres habitations parsemées de-ci de-là. Parfois des voix en réchappaient. Elles me paraissaient joyeuses, mais je pouvais me tromper. La forêt s'éclaircit et nous arrivâmes dans une clairière où je découvris plusieurs autres constructions. Qu'est-ce que c'était que cet endroit ?
Iris se dirigea vers une maison en bois devancée d'une terrasse à l'américaine. Elle monta les quelques marches qui menaient à l'entrée quand soudain je m'arrêtai. Il y avait plusieurs personnes à l'intérieur, j'entendais distinctement leurs voix. Iris dut sentir mon hésitation car elle se retourna, se fendit d'un sourire, puis me refit signe de la suivre. Elle poussa la porte et entra dans la maison.
Apparemment elle était attendue car plusieurs voix s'élevèrent pour l'accueillir. Je me retrouvai alors seul comme un idiot, ne sachant comment réagir. J'hésitai quelques secondes puis, comme je n'avais rien d'autre à faire, j'entrai à mon tour.