Celui qui voit le ciel dans l'eau voit les poissons dans les arbres.
Proverbes chinois
Le lézard bleu
La chaleur était lourde, ce qui m'empêchait de faire tout mouvement. Allongée, je scrutais le plafond où un lézard, tout aussi ébahi que moi, prenait la pause. Il portait sur son dos des reflets bleutés. Cela faisait bien deux mois que je traînais en Asie, de Bangkok à Chiang-Maï et le Cambodge aussi.
J'adorais ce que je voyais... je ne parlais pas le thaï. Je trouvais les gens plutôt sympathiques même si j'appris par la suite le dégoût qu'ils portaient pour certains Farangset je compris aussi beaucoup plus tard que bien souvent, ils se moquaient de moi.
Je pris la décision de m'installer à Bangkok dans le quartier japonais sur « Sukhumvit Soï 28 ». Après 3 mois de voyage de rencontres et de fatigues aussi, je posais bagages dans un petit hôtel très discret où je louais une chambre au mois.
Le propriétaire, un vieux japonais du nom de Monsieur Irézumi Takeshi accompagné deson fils, qui s'était acoquiné à une jeune Thaïlandaise au physique incroyable, à l'esthétique presque Cubiste, Mia, que j'appelais foune » car dès qu'elle me voyait, ne pouvait s'empêcher de me lancer de mielleux « you aaa beautifoune... » en traînant sur le « foune ». Ce qui me donnait envie sans vous le cacher, de la prendre par les cheveux et de lui éclater la tête sur le pavé. Elle me faisait penser à ce tableau de Picasso « femme au chapeau assise dans un fauteuil ».
« Foune » était, elle aussi, assise mais derrière son bureau à faire et refaire des comptes et donner des directives en Thaïlandais aux personnels du petit Hôtel.
Les Japonais avaient de drôle de critère concernant la beauté des filles Thaïlandaises. Très vite, j'allais témoigner de la sympathiepour monsieur Irézumi le beau-père de « Foune ».
Mais revenons à mon plafond, je portais un paréo Thaïlandais imprimé noir et blanc et cette année-là le roi Rama 9 mourut le treize octobre 2016. Tous les imprimés de tissu traditionnel furent vendus de la couleur du deuil.
Le pays entier pleurait son Roi mort à quatre-vingt-huit ans.
Ma chambre était assez spacieuse, il y avait suspendu au mur deux ventilateurs qui faisaient des ronronnements légers, mon lézard y restait accroché comme une note de musique.
Un air musical Thaï traditionnel se faisait entendre en bruit de fond, le lézard ne bougeait toujours pas. En rythme, la cuisinière de mon petit hôtel battait ses cuillères contre les poêles, ce qui donnait à entendre une musique d'un genre contemporain tout à fait charmant, ensorcelant et à l'écho naturel.
Les meubles étaient en teck (Malayalam tecku) un bois magnifique de couleur sombre avec reflets acajou, la chaleur les faisait vivre et parfois même, j'avais comme l'impression d'être dans une cité amovible. Ce que j'aimais le plus en vérité était la concoction du bois et de la chaleur humide, cela parfumait l'espace magnifiquement.
Je fixais le lézard sous les 35 degrés journaliers. Comme tous les jours depuis deux mois, je ne sortais que le soir. Je faisais la tournée des bars, espionnais la vie des Thaïlandais, goûtais à toutes les cuisines. Je passais beaucoup de temps seule jamais très longtemps, il y avait toujours des gens, des voyageurs pour m'inviter à les rejoindre à leur table et de là, nous échangions nos impressions sur le pays, on ne restait jamais longtemps seule en Asie... je devais me battre pour retrouver ma solitude et la garder précieusement comme une relique.
Ma chambre était au-dessus d'un restaurant tenu par « Mama »... une Thaïlandaise de soixante-dix ans mais qui en paraissait cinquante. Elle avait un sens de l'hygiène propre à elle mais réussissait à attirer les quelques Farangsqui traînaient par là. La crasse ne les repoussait pas et certains même en redemandaient, ils revenaient très souvent manger à n'importe quelle heure de la journée comme du soir. Mama se distinguait par de longues« Dread-Locks »noires et portait uniquement des robes de plage.
Du reggae en musique de fond jouait la plupart du temps.
Dans mon hôtel, j'allais sympathiser avec toute sorte de gens venus d'horizons divers. Des hommes, des femmes, des loosers, des winners qui ne voulaient plus, pour la plupart d'entre eux « winner », des putes, des Katoeys, des Japonais de la pègre, des noirs, des blancs, le monde entier se trouvait ici et les environs. Bangkok se trouvait à ma table et je regardais ce monde tourner devant moi comme dans un « Kaizenzushi ».
Il n'y avait plus qu'à choisir, se servir, piocher dans toutes ces perceptions colorées, des sentiments crus aux rencontres souvent abruptes, des fumets d'illusions et ce large éventail d'émotions était à ma disposition, que je regardais passer sous mon nez.
Je scrutais Bangkok qui à son tour me transperçait le corps et l'esprit.
Voyager, n'est-ce pas se transformer un peu en un fantôme inquiétant ? Accepter que les autres vous traversent ?
Un combat fatal entre eux et vous, sans rien leur laisser vous prendre pour autant ?
Je ne souhaite pas abuser de cynisme mais le voyageur est un spécimen ou tout est quasiment à jeter, il n'y a rien à lui prendre. Malgré sa joie excessive ou sa danse macabre à toujours feinter une fausse générosité, il ne veut rien donner mais tout s'approprier, vampiriser.
Certains autochtones ne lui pardonneront jamais cet état d'esprit étriqué. Nous en paierions tous le prix tôt ou tard.
Les erreurs des uns faisaient le malheur des autres.
Bangkok était à ma table et j'avais en main une fourchette aux dents bien aiguisées, l'extension de mon appétit cannibale. Je transpercerais la ville toute entière, les êtres avec.
La bête gisait devant moi en émoi, cela gigotait là-dedans, un mets extra exotique aux mille saveurs, pétillait, s'agitait sous mes yeux que je voulais dans ma bouche et glisser dans la gorge.
J'avais l'appétit juste et précis pour n'en faire qu'une bouchée de ce plat de « Résistance », ma résidence.
Recette : « Kuaytiaw khii Mao »
(littéralement, les nouilles frittes de l'ivrogne.)
Ceci est un plat conseillé pour les lendemains de cuite.
4 cuillères à thé de sauce soja ;
4 gousses d'ails émincés,
Poitrine de poulet ;
Sauce poisson ;
Basilic Thaï
Nouille ou spaghetti.
L'hôtel s'appelait Flower cards, nom tiré d'un jeu de cartes très prisé des Yakuzas, cela se dit Hanafuda en Japonais. Il y avait très peu de clients en cette période de l'année. Comment en avais-je entendu parler ? Eh bien, mon attraction préférée à Bangkok était de me balader et de traîner ma carcasse partout sans restriction.
En flânant de la sorte, j'ai découvert des milliers de petites boutiques secrètes, de cuisines de rues orgasmiques et colorées, de boutiques de vêtements ringards et invendus à des prix ridicules, de disques poussiéreux et de poupées.
Je collectionnais les poupées, surtout les poupées étranges, celles-ci étaient mes préférées, particulièrement celles à qui il manquait un bras, des yeux, sans mains aussi. Les petites estropiées. Celles qui me ressemblaient.
L'hôtel « Flower cards » se trouvait à côté d'un onsen, les Onsen étaient des bains de type Thermal Japonais Alternant grand et différent bain chaud, des bains à remous ou des bains très froids. J'y restais des heures, parfois jusqu'à cinq ce qui n'était pas à recommandé. Malgré l'humidité, je prenais très souvent un livre à lire avec moi, trempé, je lisais toujours le même, un livre de poésie, des haïkus...
Le serpent s'esquiva et laissa son regard dans l'herbe.
Aratika Moritake (1452 – 1549)
J'avais expérimenté les bains Onsen à Nagano pour la première fois, au Japon. Le Japon ne se trouve qu'à quelques heures de Bangkok, il faut le savoir.
Je plongeais mon corps dans un bain d'une chaleur d'au moins 45 degrés quand il commença à neiger sur moi, certains bains chauds peuvent se trouver en extérieur et l'expression de « félicité suprême » prit tout son sens à cet instant, le mot gratitude y prit dès lors tout son pouvoir aussi.
Mais la félicité suprême, j'allais aussi l'expérimenter à Bangkok. Des souvenirs incarnés sur ma peau comme des tatouages hermétiques et transparents, pareils à des empreintes sous-cutanées que je n'oublierais presque jamais.
Les Thaïlandais avaient réussi à imiter si bien l'ambiance et l'aisance intrinsèque aux Onsens du Japon que beaucoup de Japonais qui passaient par Bangkok s'y retrouvaient.
Pour 500 bahts, l'équivalent de quinze euros, baignade à « Yunomori » toutes les semaines Soï26 sur Sukhumvit.
Les Thaïlandais excellaient en tout, ils cuisinaient, ils dessinaient, ils peignaient et vivaient comme des citoyens de première catégorie. Je crevais de désir d'en faire partie.
Vous vouliez manger Italiens ? Ils vous cuisinaient les meilleurs plats Italiens, manger Japonais ? Ils vous confectionnaient des plats typiques du Japon à merveille. Des hamburgers ? Les meilleurs se trouvaient à Bangkok.
J'adorais m'acheter des kimonos, tout y était là-bas, je trouvais une boutique deuxième main qui vendait tous les costumes nippons à côté du fameux marcher de jour le « Chatuchak Market » un marché labyrinthique hybride ou se trouvait sur plusieurs kilomètres toute sorte de bibelots, de sections vintages et rétro jusqu'aux costumes thaïlandais traditionnels en passant par la cuisine de rues jusqu'aux restaurants chics et pointus...
Des antiquaires y avaient aussi leurs sections et des vendeurs d'animaux du chiot Chow-chow, aux lézards et autres insectes informes, des plantes aquatiques ou vénéneuses jusqu'aux Bonsaïs Chinois
J'y allais quasiment tous les week-ends. Je n'arrivais qu'à la tombée de la nuit, le jour était considéré trop touristique à mon goût, la nuit tombée, on y rencontrait majoritairement des Thaïs.
Ma garde-robe était bondée de falbalas incongrus venant du Japon. J'accumulais, sans savoir si je resterais ou non vivre à Bangkok.
J'allais aussi sympathiser avec le beau Mick Sino Thaïe du genre guindé séducteur. Il possédait un petit café qui proposait une gamme variée de café du monde entier.
Lorsque je passais le voir, il m'offrait toujours une tasse de café de mon choix, je choisissais la plupart du temps un café rigide et doux de Chiang Raïou d'Éthiopie.
Mick ne faisait aucune acquisition sans avoir vu une voyante au préalable. Je n'avais jamais vu de personnes aussi superstitieuses que lui.
Paris ne me manquait pas, la vie des Parisiens non plus et leur avis... je m'en passais très bien.
Je n'avais plus de famille en France, ni plus personne à qui m'accrocher. Je devais donc vivre cette vie et la prendre comme elle venait. Agrippée à son fil comme une petite araignée, je tissais une toile d'eau, des gouttelettes d'eau, si fragile. J'en étais consciente.
Adoptée trente ans auparavant, je ne savais pas d'où je venais exactement, mes parents adoptifs n'avaient pas cherché à le savoir. Tout ce que je sais est factuel, j'avais grandi en France dans une campagne désertifiée puis pour mes études, je m'installais à Paris. Adorais le vin rouge, les librairies et les terrasses de cafés.
Je passais aisément pour une Asiatique mais n'en étais pas une, je ressemblais aussi à une Espagnole mais ne l'étais pas non plus... Suivant ce que je mangeais, vivais, ressentais, mon apparence semblait absorber les visages des pays qui m'accueillaient. Mon visage de pâte à modeler se modifiait suivant les températures extérieures, plats épicés ou non que j'ingurgitais. Je devenais une sculpture d'argile entre les mains d'un créateur imperceptible qui se jouait souvent de moi.
Au Mexique, les Mexicains m'ont pensée Mexicaine... Je me retrouvais toujours dans des situations abracadabrantesques à cause de ce visage qui prenait la forme des gens du pays qui les habitaient.
J'étais une énigme pour moi-même, un mystère pour les autres.
Ils n'acceptaient jamais mes refus de ne pas être celle qu'ils voulaient que je fusse.
- Non, désolé, je ne suis pas Mexicaine, je viens de France, disais-je naïvement.
- Espèce de menteuse, tu as honte de ta race ?
je ne savais pas quoi dire, mais j'insistais,
- Non, non, je viens de France. No soy Mexicanana la verda !
Un jour, une Mexicaine électrique vint vers moi en me disant :
- Allez, dis-nous que tu as honte de ta Race, espèce de morue. C'est ça ?
Son poing se trouvait juste sous mon nez. Tétanisée, je ne savais plus quoi répondre et acceptais en silence ce message qui m'était destiné ?
Après tout pourquoi pas, je pouvais être de partout comme aussi celui d'être de nulle part. D'ici et pourquoi pas d'ailleurs. Pourquoi ne pas lui dire que j'étais Brésilienne d'Amazonie ? Après tout ! Mon père était peut-être d'Acapulco ou de Véra Cruz, un Huaxtèque qui sait ? Et ma mère ? Mixteque ? Chamoula ? d'Afghanistan, d'Irak, Uzbek peut-être d'Asie central ? Je n'avais aucune preuve du contraire à leur proposer. Sauf un passeport... témoin que rien.
- Accepte et tais-toi, me disais-je, ferme-la.
C'est ce que les bouddhistes et hindouistes nomment certainement les aléas du « Karma ».
Ces malentendus m'amusaient aussi par moment, je réfutais, et ce catégoriquement d'être une victime. Le destin pouvait aller se gratter, je n'étais pas non plus sa victime, même si l'absurde frappait à ma porte régulièrement et ce pire qu'un ennemi ou un amoureux transi, il ne me lâchait pas.
Cette entité absurde me suivait comme mon ombre ou plutôt elle était l'ombre de mon ombre que je ne désirais surtout pas avoir dans les pattes.
J'avais une ombre comme tout le monde, suspendu au sol mais monsieur « l'absurde » se cachait derrière celle-ci, il apparaissait dans ma vie comme bon lui semblait à chaque coin de rue, au moment même où je m'y attendais le moins, pour m'embarrasser et perturber mon identité disloquée que j'avais de si fragile. J'étais la femme aux deux ombres. Qui ne croyait pas au destin mais aux destinations.
Le lézard sortit sa langue, il était beau, il était calme, tranquille, bleu, il habiterait chez moi. Il s'installerait comme une grande maison au milieu du visage... La langue est une structure faite de mosaïques et de miroir brisé ou se voir, c'est aussi s'entendre ! Il ne portait pas les couleurs du deuil, lui ! il ne possédait certainement aucune mémoire, aucun passer flou ne le hantait.
L'histoire des hommes ne le captivait probablement pas plus que ça. Il vivait au ralenti comme un fumeur d'herbe funambule en ballade solitaire à Kingston en Jamaïque. Scotché, il l'était sur le plafond des rêves éveillés de mes nuits.
Monsieur Sukada alias le varan
J'attirais toute sorte d'animaux à moi dès qu'il était question d'eux. S'il y avait un serpent quelque part, il rampait vers moi. Un chat ? même sauvage, il se blottirait sur mes genoux, me tapoterait le bras pour que je le caresse. Les chiens ? mmmm... Seuls les chiens ne s'approchaient pas trop, ils sentaient que nous n'étions pas très compatibles.
Les chiens avaient du mal à me comprendre et moi pareillement. Nous ne parlions pas le même langage c'était sûre. Ils ne m'intriguaient pas plus que ça et ce refus, ils ne le comprenaient pas. Ils aiment l'attache facile les chiens, l'effet miroir, l'inconditionnel, les sentiments à double sens, ce qui ne m'émouvait pas ou que je n'éprouvais pas encore.
Mais un animal que je n'avais jamais croisé de ma vie se présenterait à moi et cet animal était le varan qu'incarnerait excellemment bien Monsieur Sukada.
Très vite, j'allais trouver un emploi de « Maîtresse d'école ». Je parlais l'anglais couramment et grâce à cet avantage, j'allais pouvoir rester au moins une année en Thailand à Bangkok.
Chanceuse, ma première demande aboutit à une réponse favorable.
J'avais envoyé un Curriculum vitae bien ficelé sur le site d'Ajarn et hop pop pop, J'avais rendez-vous avec monsieur Sukada qui était un chasseur de « tête ».
Il recrutait les professeurs Farangs au service d'une école gouvernementale dans la commune de Nakhon Pathom. À peine eut-il reçu mon CV qu'il m'envoya un message.
- Hi, we are looking for an english teacher a kindergarden position is available, can you come tomorrow 11 am at Anuban Nakhon Pathom ?Thank you.Mister Sukada
- Bonjour, nous recherchons un enseignant en langue anglaise pour un poste en maternelle. Pourriez-vous venir demain à 11 h à l'école à Nakhon Pattom ?
Merci.
Monsieur Sukada
- Hi, yes sure Thank you.
- Bonjour, Oui, bien sûr merci lui écrivis je.
Le lendemain, Monsieur Sukada m'attendait derrière son bureau. Il était petit rond et ricanait pour un rien nerveusement. Il transpirait tout autant que moi, était plutôt grassouillet et de nature fuyante.
- Vous êtes en retard, me dit-il.
- Oui, Chaï, kor toad ka(oui, excusez-moi), j'habite Sukhumvit ! lui dis-je. Je ne connais pas les lieux et je viens de loin.
- Oui, dit-il, Nakhon Pathom est loin de Sukhumvit. Le salaire est de 30 000 bahts, vous devez être ici des 8 h 30 et les classes se terminent à 16 h cela vous convient-il ?
- Oui lui dis-je... et pour les visas ?
- Nous allons vous faire un visa d'un an mais tout d'abord il vous faudra passer les 3 mois d'approbations. Puis un visa B vous sera proposé.
J'acceptais et signais le contrat.
Je ne savais pas ce qui allait m'attendre et je ne fus pas dépaysée.
Les trois mois d'approbations étaient une carotte pour l'âne que j'étais.
Si Monsieur Sukada ressemblait à un varan, il en possédait aussi les comportements, on ne savait jamais ce qu'il pensait et pouvait sortir d'une porte invisible subitement à n'importe quel moment de la journée. Il détestait les Farangs. Je le sus plus tard, il ne tenait jamais sa parole avec eux.
Je compris aussi malgré moi, pourquoi beaucoup de Thaïes ne nous aimaient pas.
Le nombre d'affreux touristes et squatteurs aux intentions surréalistes et malsaines qui leur expliquaient comment vivre,
parler se comporter chez eux leur était devenu insupportable.
Les touristes abrutis qui venaient leur donner des leçons de démocratie leur cassaient certainement les pieds. Les droits de l'hommistes des supermarchés,
les chefs de rayons de la bien-pensance, les mendiants qui se prétendaient roi étaient légion ici. Moi-même bien qu'originaire des mêmes pays qu'eux, je les fuyais comme la peste. Ceux qui restaient en Thaïlande trop longtemps les recrachaient irrémédiablement, comme la mer le fait de ses propres cadavres, les propulsant sur le rivage.
Voyager c'est voir, se voir et se décevoir. C'est comprendre à coup de marteau enfoncé sur la tête ce que l'on fuyait ou ce qu'on ne souhaitait pas accepter.
Le déni des faibles, des illusionnistes.
Vivre loin de chez soi sur du long terme vous rendait certainement plus humble et beaucoup plus vulnérable.
Chez les autres, nous n'étions rien, toute cette représentation et autre mascarade que nous nous faisions de nous-mêmes explosait en mille morceaux en plein jour, en plein vol.
L'autre n'était pas ému par ce persona ambulant, pleurnichard ou vendeur de mièvreries.
Nous ne pouvions être que des nouveaux fous aux yeux d'un nouveau monde qui était pourtant si ancien.
Le voyageur ne peut pas être un superstitieux ! Un luxe qu'il ne pouvait pas se permettre.