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Balade en terre sainte

Balade en terre sainte

Auteur:: promotion
Genre: Romance
Balade en terre sainte est un hommage à la région de Bruxelles-Capitale et aux dix-neuf communes qui la composent. Le récit nous invite à la balade pour découvrir la Grand-Place, le parc de la ville, la rue Neuve, l'avenue Royale, le quartier de Matonge ou les communes d'Ixelles et de Saint-Gilles entre autres. L'histoire d'Alexandre témoigne d'un passé proche en mettant en relief Bruxelles à la fin du XXe siècle. Biographie de l'auteur Avant de donner naissance à Balade en terre sainte, Norbert Bosdeveix-Calla-Greco écrivait des poèmes en prose. Il signe un premier roman mêlant le tragique, la résilience, l'amour et l'amitié.

Chapitre 1 No.1

À Marie-Reine, Émilia, Lucien et Carmelo...

Bruxelles, Michel, Minaa, Carlo, Mariusz et moi

1

Inséparables...

Bruxelles, commune de Saint-Gilles, vendredi 6 juin 1997. La pluie et le vent agressent avec panache la devanture du café. À chaque assaut, j'ai le sentiment que l'entrée vitrée va exploser comme du cristal sur un sol carrelé. Des mètres cubes d'eau et des souffles dantesques se déversent sur les vitres du Florentin. Je suis aux premières loges, partagé entre la stupeur et l'émerveillement. Ce déluge m'effraie par sa violence et sa sauvagerie mais curieusement, je ne peux m'empêcher d'être ému et respectueux devant la grâce des éléments déchaînés. Je n'imaginais pas en venant travailler ce matin être confronté à un attentat naturel mêlant le sublime et l'effroyable.

Il est neuf heures et les quatre consommateurs à l'abri des intempéries bénissent le Florentin et leur sauveur. Il y a des moments comme celui-là dans la vie où on se sent l'âme d'un super héros sauvant l'humanité d'un ouragan meurtrier. Le serveur sauveur super héros du jour c'est moi, Alexandre Bertron. J'ai vingt ans, une gueule d'ange, les yeux verts et j'avoisine les deux mètres pour quatre-vingt-quatorze kilos. Comme tous les héros, j'ai aussi mes faiblesses : je suis un tantinet maladroit et un brin rêveur.

Assis au bar sur un tabouret, il y a J.P., J.P. pour Jean-Pierre mais tout le monde l'appelle J.P.. C'est un grand bonhomme assez maigre, toujours mal rasé avec sa casquette verte et blanche vissée sur la tête, été comme hiver. Il est sympathique et a toujours un bonjour et un sourire aimable quand il franchit la porte. Ce matin, il discute avec Étienne notre livreur de boissons à qui nous offrons un verre après chaque livraison. Les deux hommes évoquent leurs idées politiques et la façon dont est gouverné le pays. Ils déplorent la mentalité et l'esprit séparatiste des nationalistes flamands. Néanmoins, des éclats de rire jaillissent de leur conversation notamment quand J.P. imite de façon volontairement très caricaturale notre Premier ministre Jean-Luc Dehaene. J.P. est en grande forme ce matin et les deux hommes n'en finissent pas de faire les idiots. Toutefois, Étienne ne tardera pas à partir pour poursuivre sa tournée.

Deux femmes d'une trentaine d'années sont installées à une table au fond du bar. Elles sont arrivées à vive allure, les cheveux et le visage trempés, après s'être laissé surprendre par la tempête. La rousse peignée au carré a gardé sa fine doudoune rose et noire sur ses épaules. Elle frissonne encore malgré le chocolat chaud qu'elle boit. L'autre jeune femme à la longue chevelure blonde, buvant un combo, semble réchauffée. Elles regardent l'extérieur avec découragement, désespérant certainement que vienne une accalmie. Je n'ai pas le souvenir de les avoir déjà vus, c'est peut-être la première fois qu'elles entrent ici.

Il y a aussi ce vieillard énigmatique aux cheveux blancs, au regard mélancolique et à l'accent italien, qui semble perdu dans ses pensées. Il vient assez régulièrement portant toujours un costume, un tee-shirt noir et des baskets blanches. Mal rasé, sans jamais un sourire, il m'inspire pourtant de la sympathie. Il y a quelque chose de touchant dans son regard. J'y perçois beaucoup d'humanité. Il semble avoir tout perdu et paraît indifférent à ce qui l'entoure. Je me demande même s'il a remarqué qu'il y a une tempête à l'extérieur. Je l'imagine bien ancien expert-comptable ou contrôleur des impôts ou pire encore : retraité des pompes funèbres. En tout cas, il n'a pas l'air causant, c'est à peine s'il m'adresse la parole pour me demander un verre de vin blanc. Les deux clientes, rescapées des eaux, le scrutent discrètement du coin de l'œil en échangeant des sourires complices et moqueurs. Elles n'ont jamais dû voir un contrôleur des impôts croque-morts expert en comptabilité de près. Ainsi, les deux grandes attractions de ce vendredi matin sont la tempête et le vieil homme. Pour une fin de semaine, ça commence à faire beaucoup.

Finalement, vers midi, le déluge commence à faiblir, laissant derrière lui des abris bus, des vitrines extérieures, des voitures et des rues d'une propreté impeccable. Cette lessiveuse cyclonique, genre de tornade nettoyante à cet avantage d'être hygiénique. Ce matin, le Florentin se sera offert une séance musclée de lavage par ventilation naturelle et projection d'eau de pluie ; tel un diamant, il brille de mille éclats. C'est un café de quartier chaleureux, réputé pour ses concerts de jazz les jeudis soir et ses délicieux combos. J'ai beaucoup d'affection pour ce lieu dans lequel je travaille à mi-temps depuis trois ans. J'aime l'atmosphère qui y règne ; des gens de tout horizon et de toutes origines s'y croisent. Il a su traverser les années en gardant son identité et son âme. Le bar en bois massif lui donne un caractère bien trempé. Il est ossu, rassurant, convivial et on y sert les meilleurs combos de la Terre. Le combo est un volcan orgasmique : un fond de grenadine, une moitié de jupiler, un quart de limonade et un dernier quart de lait de soja. Il se consomme de préférence bien frais avec des glaçons.

Certains week-ends, je fais des infidélités au Florentin en travaillant en tant que portier au Fuse, une discothèque bruxelloise rythmée au son de la musique électronique.

Le mauvais temps du matin laisse la place à un après-midi plus clément sans rafale ni pluie battante. À treize heures, une bande d'étudiants est venue. Les quatre garçons et les deux filles d'une vingtaine d'années ont l'air de bien se connaître, se charriant à tour de rôle, usant de répartie et d'humour. L'un deux, le plus grand, s'est mis à faire des imitations et déclenche chez ses camarades un fou rire interminable. Les gars ont siroté leur bière pression et les filles leur combo. Ils ont apporté par leur bonne humeur un vent de folie au Florentin. C'est émouvant d'être le témoin privilégié du bonheur et de la légèreté de cette jeunesse bruxelloise.

La mélancolie et l'incompréhension sont elles aussi au rendez-vous, comme en témoigne ce vieil homme qui était encore présent au café ce matin. Les gens viennent consommer et amènent avec eux leurs humeurs, leurs personnalités, leurs besoins d'être écouté, de parler... ils insufflent de la vie. Ceci étant, la palette des humeurs se décline à volonté. Certains clients peuvent être adorables et d'autres exécrables.

Je me souviens de cette dame d'une cinquantaine d'années qui m'avait agressé verbalement l'année dernière en me reprochant d'être trop lent et maladroit. Certes, du haut de mes deux mètres, j'avais été gauche en renversant son thé sur son chemisier mais l'attente était due au grand nombre de clients ce samedi-là. J'avais répondu poliment à son agressivité et à ses reproches par des excuses sincères et un sourire embarrassé. Ma réponse avait provoqué chez elle des regrets concernant son impulsivité. D'ailleurs, elle revenait trois jours plus tard et m'offrait pour se faire pardonner une petite boîte de chocolats à la liqueur.

Ainsi va la vie au Florentin avec des rapports humains très souvent cordiaux, mais aussi parfois avec des tensions et des reproches.

J'ai une vie plutôt tranquille Eh bien rodée. Je m'autorise un sacro-saint rituel une fois par semaine, le jour variant selon mon emploi du temps professionnel. En effet, l'après-midi en question de quatorze à seize heures je suis injoignable : j'ai un plaisir récupérateur, je dors ! Ma chambre est alors fermée à double tour et mon portable éteint. Ces deux heures par semaine, je ne suis présent pour personne sauf bien sûr en cas d'urgence. À ce sujet, petit aperçu de la notion d'urgence pour mes parents chez qui j'habite : un mercredi après-midi, quatorze heures quinze, Pascale ma mère et Gilles mon père, affolés, frappent à la porte de ma chambre.

- Alex. Viens vite, viens vite, viens voir à la télé !

- Quoi ? Qu'est-ce qui se passe ? Il y a un problème ? répondais-je inquiet et à moitié endormi.

- Viens vite, ha là là, viens vite voir ! dit ma mère.

Je me presse d'aller voir l'impensable, l'incroyable, le grave et l'urgent donc !

- Ha mince, ça vient de finir ! c'était un reportage sur Arromanches-les-Bains, s'exclame mon père déçu.

Chapitre 2 No.2

Nous y étions allés il y a une dizaine d'années en vacances et revoir à la télévision les plages et les rues de cette commune du Calvados paraissait invraisemblable à mes parents. Je repartis aussitôt dans ma chambre légèrement agacé et impatient de retrouver la chaleur et le confort de mon lit.

Mon périmètre de vie se résume à la Belgique. Je n'ai jamais quitté mon pays, mis à part quand j'étais enfant et que nous partions l'été en vacances chez nos voisins français.

La Région de Bruxelles-Capitale est pour moi une Terre sainte remplie d'ondes positives et peuplée de bonnes âmes. Elle est sainte par sa bonté d'âme et par la chaleur humaine qu'elle procure. Bien sûr, je ne suis pas complètement naïf, la nature humaine peut être détestable et la capitale n'est pas épargnée. Cependant, elle reste fraternelle, débonnaire, chaleureuse et attendrissante. Pour toutes ces qualités, la Région de Bruxelles-Capitale est comparable à une sainte... une sœur Emmanuelle façonnée de pierres, de verdure et doublée d'un esprit charitable. Elle sait réchauffer les cœurs et divertir les âmes en peine.

J'aime errer dans ses ruelles, m'y perdre et m'y noyer jusqu'à plus pied. M'enivrer dans la rue des Brasseurs, bifurquer par la rue des Pierres. Sentir sous mes pieds les pavés de la rue des Harengs n'a pas son pareil. J'adore me fondre dans l'avenue de la Toison d'Or et m'imprégner de son effervescence, de ses odeurs et de ses humeurs. L'avenue Louise avec ses clinquantes vitrines, élégante et bourgeoise, ne me laisse jamais indifférent tant elle est irrésistible.

Le quartier africain Matonge, tout près de mon domicile, enclavé entre la chaussée de Wavre, la chaussée d'Ixelles et la rue de la Paix est ma deuxième demeure. Je vais souvent m'y balader et boire un verre chez mon ami Adélard Mayeto surnommé doudou. Actuellement, il y tient un bar mais a un beau et grand projet pour le futur. En effet, il souhaite dans quelques années retourner au Zaïre pour financer un dispensaire. C'est un humaniste au grand cœur.

Me détendre et flâner dans ses nombreux parcs me procure plus d'apaisement que tous les anxiolytiques réunis. Le parc, face au palais Royal, à quelques foulées de la station de métro Porte de Namur est mon lieu favori pour aller courir. Le parc Josaphat longeant le boulevard Lambermont à Schaerbeek est un havre enchanteur. Il est inspirant pour les artistes et une jeunesse parfois en perte de repères. Le square du Petit Sablon, mitoyen avec la rue de la Régence, est un charmeur hypnotisant. Sa fontaine sculptée laisse ériger les statues des comtes d'Egmont et de Hornes et son jardin est élégamment fleuri.

Et comment ne pas évoquer le Jardin Botanique, niché sur la commune de Saint-Josse-ten-Noode, si apaisant et charismatique. Il est évident que son accès par la rue Royale n'est pas le fruit du hasard.

La place Eugène Flagey, tout près des étangs d'Ixelles, est renversante et débordante de vie avec ses marchés et ses cafés. Quant à la place De Brouckère convoitée par la rue du Fossé aux Loups et par le boulevard Adolphe Max, la belle n'est plus à présenter... le grand jacques Brel l'a immortalisée dans sa chanson Bruxelles

C'est une joie sans cesse renouvelée que d'emprunter la rue de l'Hôtel des Monnaies entre mon domicile familial rue de Stassart et la commune de Saint-Gilles où se trouve le Florentin. Toutes ces artères sont populaires, colorées et enivrantes

La Région de Bruxelles-Capitale avec ses dix-neuf communes est un joyau de singularité et de mixité. La commune de Bruxelles quant à elle est défigurée par endroit, pas excessivement belle, mais d'un charme infini, tellement séduisante et populaire. Bruxellesde Dick Annegarn et Bruxellesde Jacques Brel évoquent le rayonnement de cette cité singulière. Elle est indissociable et complémentaire des dix-huit autres communes pleines de caractère qui sont Anderlecht, Auderghem, Berchem-Sainte-Agathe, Etterbeek, Evere, Forest, Ganshoren, Koekelberg, Jette, Ixelles, Saint-Gilles, Molenbeek-Saint-Jean, Saint-Josse-ten-Noode, Uccle, Schaerbeek, Watermael-Boitsfort, Woluwe-Saint-Lambert et Woluwe-Saint-Pierre.

Il est bientôt quatorze heures, je m'apprête à quitter mon poste quand j'aperçois mon meilleur ami Michel qui me fait de grands signes de dehors. Je lève la main dans sa direction pour lui faire comprendre que je l'ai vu et que je vais le rejoindre. Malgré son bégaiement et son diabète, il ne se plaint jamais. Il a un humour absurde redoutable et est toujours prêt à rendre service. C'est mon meilleur ami, un ami fraternel de longue date. Nous étions à la crèche ensemble et déjà les meilleurs complices du monde. Je sors du Florentin, je m'approche de lui et m'aperçois vite, le connaissant bien, qu'il est surexcité. Le sourire jusqu'aux oreilles, il m'annonce que Minaa est garée dans la rue d'à côté et nous attend dans sa voiture pour aller à Breda. Il ajoute qu'un nouveau coffee shop vient d'ouvrir et que c'est l'occasion de fumer du bon cannabis et de passer un bon moment.

L'idée d'aller dans un coffee shop à la frontière Hollandaise ne m'inspire guère mais celle de retrouver Mimi et sa sœur Minaa me réjouit aussitôt. Bien qu'étant surpris par la destination et la dégustation choisies, j'accepte avec joie. Je ne peux rien leur refuser à ces deux-là.

Dans la voiture, nous nous racontons brièvement nos journées respectives. Les plaisanteries fusent de toutes parts tel un feu d'artifice un soir de fête nationale. Michel nous explique s'être inscrit sur un site de rencontres réservé aux personnes bègues. Il nous précise qu'il a sympathisé par échange de messages sur le site pendant trente minutes avec une certaine Simone. Et il ajoute que le temps économisé est une aubaine car ça aurait pris trois heures s'ils avaient dû faire connaissance oralement. Il est fier de sa blague, le bougre, et il n'a pas tort car elle nous fait rire. De toute façon, il y a quelque chose dans son ton et ses mimiques d'irrésistiblement drôle et d'une profonde humanité. Minaa, étudiante en psychologie, de deux ans son aînée, a toujours été sa protectrice tout comme sa complice. Elle est souvent avec Michel et moi, nous sommes un trio inséparable. Et comment vous dire, j'en suis ravi, voire comblé car comme l'écrit admirablement Michel Legrand «Elle fait tourner de son nom tous les moulins de mon cœur». La belle est malicieuse, délicate, spontanée, rayonnante et pleine de charme. Malgré toutes ses qualités, je ne lui ai jamais avoué mes sentiments car je ne veux pas gâcher une si belle amitié. Seul Michel est au courant de mon émoi pour sa sœur, il s'en était rendu compte de lui-même et je lui ai confirmé. Cependant, je lui ai fait promettre de ne rien dire. Le moment viendra un jour j'espère, mais je préfère attendre des signes de sa part me dévoilant une réciprocité amoureuse. Dévoiler ses sentiments, c'est se mettre à découvert et je n'y suis pas encore prêt. Assis sur la banquette arrière, j'aperçois les courbes de son visage dans le rétroviseur et en termes d'équivalence, j'ai l'impression de contempler un magnifique coucher de soleil. Le plus difficile étant de rester discret pour qu'elle ne réalise pas ma grande sensibilité à son égard.

À la périphérie de Bruxelles, à mon grand étonnement nous ne prenons pas la direction de la Hollande. Je questionne alors mes deux comparses qui finissent par m'avouer leur mensonge : ils n'ont pas prévu d'aller en Hollande mais sont décidés à passer le week-end à Ostende sur la mer du nord. Leur tante y possède un appartement et leur prête pour l'occasion. Reprenant le travail au Florentin le lundi matin, je peux aisément passer deux nuits sur la mer du nord. La perspective de cette belle parenthèse avec mes deux blagueurs préférés attise encore davantage mon sourire et ma bonne humeur du moment.

Nous écoutons les Beach Boys accompagnés de l'orchestre philharmonique du moteur diesel de la 106 Peugeot. La mer, la plage, un repas quelque peu alcoolisé, les yeux de Minaa, sa présence, la bienveillance de Michel, toutes ces choses et toutes celles auxquelles je ne pense pas, sont autant de raisons qui me ravissent. Nous chantons avec quelques approximations dans la tonalité et les paroles, mais avec beaucoup d'autosatisfaction et d'autodérision.

Je regarde, de temps à autre, défiler le paysage devant la vitre, dévoilant les modestes reliefs et l'apaisante verdure de notre plat pays. Cette succession d'images se poursuit inlassablement et berce en arrière-plan notre joyeux convoi.

Nous roulons à vitesse de croisière sur l'autoroute du bonheur quand soudain une voiture nous dépasse à vive allure, en nous frôlant, sans clignotant tel un ovni venu de nulle part. Elle passe tellement vite que je ne peux qu'apercevoir la couleur rouge de la carrosserie. Le bolide projeté à toute allure met fin à notre tour de chant calmant notre joyeuse ardeur et notre belle candeur. Minaa nous regarde d'un air entre le mécontentement et l'effroi en nous disant : –il est malade ce type!

Chapitre 3 No.3

Michel, choqué, ne trouve pas ses mots et se contente de faire un signe de la tête pour dire oui. Je réponds alors «complètement fou, c'est un danger ambulant».

Nous convenons de faire une petite pause, histoire de se poser dix minutes et de se remettre de nos émotions. Minaa propose de s'arrêter sans attendre sur le bas-côté de la nationale. Je lui indique qu'un peu plus loin à une dizaine de kilomètres il y a un parking et que nous y serions mieux pour se détendre. Minaa, qui est encore un peu perturbée par le chauffard, me dit qu'elle préfère faire une halte sans attendre. Je comprends immédiatement son ressenti et je lui réponds aussitôt qu'elle a raison. Cependant, Michel intervient en demandant à sa sœur de poursuivre jusqu'au parking. La raison est simple et prévisible quand on le connaît bien : il est prudent et redoute qu'un autre automobiliste roulant trop vite nous percute sur le bord de la route. Sa sœur qui avait commencé à ralentir, repasse en quatrième et accélère aussitôt.

De toute façon, elle ne peut rien lui refuser, elle a toujours été protectrice et maternelle avec son frère, elle l'aime comme une sœur aime son frère et comme une mère aime son fils. Ils sont touchants ces deux-là, inséparables, complices et complémentaires. L'angoisse et le malaise sont encore palpables. Pour laisser derrière nous ce moment de stress, je demande en transformant ma voix à la façon d'un disc-jockey :

- Eh bien dites donc, madame la djette, vous remettez le son s'il vous plaît ?

Les Beach Boys ressuscités, le concert reprend alors en direct. Michel se dandine sur son siège en agitant les bras et nous nous remettons à chanter faux le sourire aux lèvres.

Ostende va nous ressourcer tant par la quiétude qui y règne que par son air marin. On va jongler entre moments complices, rires, bières, bon repas, chants et balades. Notre belle pilote remue la tête au rythme de la chanson et sourit mais je vois dans son regard, via le rétroviseur, qu'elle n'est pas encore tout à fait remise de notre mésaventure. Michel, quant à lui s'est improvisé danseur chorégraphe et agite les bras au rythme de la musique. Je le soupçonne de faire le pitre afin de camoufler sa peur et de chercher à nous détendre. S'oublier pour ne penser qu'aux autres... N'est-ce pas cela la véritable générosité ?

Dans trois kilomètres, nous allons faire une pause salvatrice Eh bien méritée. « Surfin Usa » notre chanson préférée des Beach Boys berce nos esprits et égaye nos humeurs à chaque écoute.

Il nous reste un dernier virage et huit cents mètres de ligne droite avant de parvenir au parking, nous y sommes presque.

À la fin du virage, Minaa horrifiée s'aperçoit que la voiture du chauffard est à l'arrêt au milieu de la chaussée. Mon sang se glace et mes mains s'accrochent instinctivement aux dossiers des sièges avant. Mon regard se porte sur le pare-brise scrutant la trajectoire de notre véhicule. Le souffle court, je sens le danger arriver et j'essaie de rester vigilant. Mais tout va très vite, trop vite. Nous croisons pour la seconde et dernière fois cette voiture criminelle.

Minaa parvient à l'éviter de justesse. Nous la frôlons mais malheureusement la 106 vrille et se met à faire trois tonneaux. Lors du premier tonneau, je me cogne violemment le côté du crâne contre la portière intérieure. Ça me sonne sévèrement et l'effroi m'envahit. Les deux autres tonneaux n'en finissent pas de casser la taule et de nous secouer. Nous sommes pareils à des marionnettes dans les mains d'enfants hyper actifs. L'impression ressentie est proprement irréelle tant par son intemporalité que par sa violence. Le temps est suspendu, nous sommes dans une sorte de ralenti improbable où chaque instant est potentiellement mortel. La voiture est transformée en machine à laver nous remuant sauvagement, mettant l'élasticité de nos corps et la solidité de nos os à rude épreuve. L'expression la plus appropriée serait d'ailleurs machine à tuer. Impuissants, nous ne contrôlons plus rien, nous subissons.

Durant les tonneaux, mes sens de la vision et de l'ouïe sont partiellement absents comme si j'étais immergé dans une eau trouble. Je perds connaissance au moment où un arbre arrête brusquement la voiture. J'ignore combien de temps ça a duré. C'est le trou noir, le chaos et l'horreur.

Quand je reprends conscience, j'entends d'abord le son de l'autoradio cassette avant d'entendre les pleurs de Minaa. Elle appelle son frère, l'implore de lui répondre et lui supplie encore et encore. Michel ne répond pas. Mon esprit n'est pas clair et j'ai l'impression de vivre au ralenti cette scène horrible. Du sang me coule sur le visage. En passant ma main gauche sur le crâne, je constate une plaie ouverte. Les berges de ma plaie sont molles et béantes sous mes doigts tétanisés. Minaa est hystérique et continue d'appeler son frère. Je commence alors à ce moment précis à comprendre que Michel est certainement dans un état grave ou pire encore. Ravalant toute ma torpeur et mon appréhension, je tente de rassurer sa sœur en lui disant que les secours vont arriver sans tarder. La 106 est pliée de toutes parts nous laissant prisonniers de nos emplacements. Dans l'impossibilité de sortir du véhicule et de porter secours à Michel, j'essaie à nouveau de réconforter sa sœur mais rien n'y fait.

Nous sommes peu de choses et c'est dans ces moments tragiques que nous le réalisons. En un temps infime, nos vies peuvent basculer et nos esprits en seront probablement marqués à jamais. L'enfer de ce huis clos nous horrifie. L'idée de la mort de Michel nous angoisse profondément. C'est terriblement effrayant et traumatisant. D'ailleurs, sans pouvoir le contrôler, des larmes me coulent sur les joues. Cette journée a pris une tournure des plus dramatiques et nous nageons désormais dans le sang, la peur et les sanglots. Immergé dans ce bain d'angoisse larmoyant et sanguinolent, je commence vraiment à me noyer dans le désespoir. Michel ne répond toujours pas. À ce moment précis, je me remémore le poème Invictus de William Ernest Henley. C'est davantage dans la démarche d'une prière que je me récite ce chef-d'œuvre d'écriture pensant que notre situation pourrait en être améliorée. À chaque mot prononcé, j'implore les dieux de tout mon cœur en espérant que le ciel ne soit pas vide. Dans ces moments où le sort se fait si cruel, la croyance qui nous habite est souvent à son paroxysme. Je suis à ce moment précis, l'homme le plus croyant du monde. À peine ai-je terminé le poème que j'entends la sirène des secours, sonnant comme une noted'espoir.

La voix des pompiers nous rassure. Ils parviennent, non sans mal, à nous libérer de notre prison métallique. Nous sommes très inquiets pour Michel. Sans tarder, il va être transporté vers l'hôpital le plus proche. Sa sœur leur précise qu'il est diabétique. Son état de santé semble très préoccupant. Le médecin réussit à le réanimer. L'ambulance, dans laquelle il se trouve, file alors à toute allure. Minaa semble n'avoir aucune égratignure, elle a miraculeusement préservé son intégrité physique. Néanmoins, elle est au plus mal psychologiquement craignant que son frère décède. Nous sommes emmenés également pour être soignés dans les meilleurs délais. Une grande tristesse m'envahit. La séparation est brutale et si soudaine qu'elle en devient traumatisante

Ce scénario cauchemardesque est malheureusement bien réel. Je suis tétanisé à l'idée que mon meilleur ami puisse mourir. À notre arrivée aux urgences, un interne en médecine à l'allure presque trop juvénile, s'apprête à me soigner le crâne. J'en profite pour lui signaler un hématome et une douleur au niveau de l'avant-bras gauche. Il ne me semble pas très à l'aise et je le soupçonne de suturer son premier patient. Treize points de suture plus tard, l'apprenti médecin visiblement soulagé d'avoir réussi sa tâche m'oriente vers le radiologue pour un scanner cérébral et une radiographie du bras gauche. Les deux examens ne révèlent aucune anomalie. Des antalgiques et de l'antiseptique pour désinfecter ma plaie au crâne suffiront à mon rétablissement physique. Vu l'état de la voiture, je m'en sors bien.

Je vais devoir passer la nuit à l'hôpital par précaution suite à mon choc crânien. Je n'ai aucune information sur l'état de santé de mes deux amis. Les larmes me viennent, je suis incapable de les arrêter tant je suis désœuvré et dépassé par la tournure tragique des événements. Du haut de mes deux mètres, je me sens l'homme le plus vulnérable et le plus seul au monde. La source de mes larmes me paraît intarissable. Ostende me semble à des années-lumière.

Deux policiers frappent à la porte et se présentent alors à moi. Celui qui me questionne doit être le plus âgé, il n'est pas très grand, de forte corpulence et porte des lunettes rectangulaires. L'autre, plutôt mince, le dépasse en hauteur d'une dizaine de centimètres et m'observe sans dire un mot. Je suis questionné sur les circonstances de l'accident. Je leur explique alors la voiture rouge, notre frayeur, les tonneaux et l'arbre. Ils me disent avoir arrêté le chauffard ivre et récidiviste. Je leur fais savoir mon intention de porter plainte et en disant ces mots, je sens une haine s'installer en moi... une rancœur viscérale envers ce criminel alcoolique. C'est lui qui devrait être terrassé à la place de Michel. Je n'ai toujours pas de nouvelles et l'attente commence à devenir insupportable. Ma déposition terminée, les deux policiers me remercient d'une voix chaleureuse et d'un léger sourire compatissant. Ils ont l'air parfaitement complémentaires, c'est à se demander si en conduisant, l'un ne tourne pas le volant pendant que l'autre passe les vitesses.

Dix minutes plus tard, je rumine mes idées noires quand le médecin du service, monsieur Navet, accompagné d'une infirmière, entre dans la chambre. Il m'explique brièvement que je serai sortant demain. En outre, il insiste pour que je prévienne l'équipe soignante si je ne me sens pas bien pendant la soirée ou la nuit. Tout cela m'indiffère, ma seule préoccupation est de savoir comment se porte Michel. Je demande donc aux deux soignants des informations sur l'état de santé de mon ami. L'infirmière semble alors gênée et se tourne vers le docteur. Avant même qu'il commence sa phrase, j'ai compris à travers son regard que la situation est grave mais je garde encore espoir malgré mon inquiétude. Je refoule désespérément mon mauvais pressentiment.

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