*Ayé, dans ma chair et dans mon âme*
Prologue
*Calavi, Bénin*
La lune ! Comme elle était belle cette chose en forme de croissant qui illuminait à elle seule tout un monde.
Toute heureuse, de pouvoir profiter de cette parenthèse heureuse que l'absence de sa tante lui procurait, Abeni leva les mains en direction du ciel, les yeux fermés, savourant la brise fraîche de cette saison des pluies et l'éclat lumineux de l'astre dans la nuit.
Quand elle ne vendait pas ou ne servait pas sa tante, Abeni aimait bien venir dans ce coin de Calavi très peu habité profitant du calme et de la douceur contrastant avec le bruit auquel elle était habituée. Et puis, cela lui rappelait un peu Parakou. La ville où elle avait vécu, enfant avec ses parents avant qu'ils ne soient emportés dans ce tragique accident. Abeni était perdue dans sa contemplation lorsqu'une voix la ramena à la réalité :
-Cette ruelle à une heure aussi tardive n'est pas un lieu sûr pour une jeune fille innocente.
Parcourue d'un frisson et d'une sensation étrange et grisante, Abeni s'éloigna avant de faire volte-face. Elle se retrouva en face d'un homme noir, élancé, mince portant un jean et une chemise blanche avec sur ses lèvres un sourire qui ne lui inspirait rien de bon.
-Hey ! Mais qu'est-ce-que tu fais Cheikh ! Allons plus loin, on trouvera mieux. Dit un autre homme depuis une voiture noire garée au beau milieu de la voie
-Non mec ! C'est la perle rare. J'ai un flair pour ces choses. Répondit le fameux Cheikh en faisant glisser son doigt sur la joue nue d'Abeni
Elle tenta de reculer puis d'entrer en mouvement de course quand il la pris violemment par le bras, lui arracha le petit voile qui cachait ses cheveux et son cou. Tendue comme un arc, Abeni trouva néanmoins le courage de parler :
-Lâchez-moi ou je crie. Les gens vont sortir et vous tabassez !
Il ricana et pris Abeni par la taille de sorte à plaquer son corps contre le sien. La jeune femme tenta de se dégager et se mis à crier mais rien.
-Alors, tu comprends ma belle ? Il n'y a personne ici. Juste toi et nous. Je veux bien allez doucement si tu promets d'être sage pendant qu'on bosse. Dit-il contre son oreille en attrapant une de ses fesses
C'en était trop pour Abeni. Elle se mit à pleurer tout en essayant de repousser l'homme. Elle finit par le mordre trouvant ainsi une issue de secours pour au final se retrouver entre les herbes hautes et quatre autres types avec le même regard pervers. Elle refoula en elle la peur de tomber sur des serpents ou d'autres animaux dangereux et se jeta dans les herbes.
- « Aie » lâcha-t-elle en se touchant la zone douloureuse
Son genou venait de rencontrer une pierre. Sans se soucier du sang qui coulait déjà, Abeni tenta de se lever pour partir Dieu seul sait où mais loin.Inutile, deux bras aussi durs que le marbre l'avaient déjà rattrapés. Elle se débattit encore un long moment mais elle su que c'était peine perdue quand l'homme qui l'avait abordé la déposa ou plutôt la jeta sur la terre argileuse entourée d'un ensemble de murs avec des pores : une maison en construction. Il voulu lui écarter les jambes mais Abeni se débattit : NON ! Jamais ! Ils n'avaient pas le droit. Pas ça. Pitié, que quelqu'un arrive. Pensait-elle de plus en plus effrayée
-Tu as sans doute raison beauté. Une aussi belle femme que toi ne mérite pas qu'on y aille précipitemment. Adonis, je te laisse commencer ? Je sais que tu adores les grosses poitrines. Dit Cheikh en montrant ses dents blanches à Abeni
Abeni blêmit à cette évocation et entoura sa poitrine de ses mains :
-Tu as vraiment trouver la femme parfaite Cheikh. Je vais me régaler avec ce chaton. Dit le fameux Adonis en passant une langue sur ses lèvres en signe d'appétit.
Abeni elle, sanglotait de plus en plus sous les rires de ces hommes.
Adonis saisit ses mains avec une violence infernale, usa de ce qui semblait être une lame puis déchira sans ménagement le haut d'Abeni ainsi que son dessous révélant sa poitrine ronde, pleine et ferme. Il se mit à y passer ses mains puis sa langue avant de les avaler tour à tour mordillant de temps en temps la chair de la jeune fille qui n'arrêtait pas d'hurler sous les youyous de ses compagnons.Deux autres passèrent malgré les larmes d'Abeni ne s'arrêtant que quand la peau de la jeune femme menaçait de libérer du rouge puis ce type, Cheikh, se plaça au dessus d'elle, souleva sa jupe puis déchira ses collants et son slip en coton :
-Regarde-moi ma belle. Regarde-moi dans les yeux.Tu vas adorer. Tu verras que c'est comme de recevoir un bonbon. Et puis, tu n'allais pas rester éternellement Vierge Sainte Marie. Dit-il en prenant son visage en coupe et en souriant face à la peur et à la douleur qu'il lisait dans son regard.
C'était si beau ! Une vierge sans défense, les yeux larmoyants qui invocait un Dieu qui bien entendu n'interviendrait pas pour que lui Cheikh Bah ne lui prenne pas son innocence. Dans une autre vie, il aurait pu ne pas le faire mais là, il avait besoin de cette fille. Il devait se libérer à tout jamais de cette pauvreté qu'il avait connu à Conakry et à ses débuts à Cotonou :
-Vous pouvez commencez les gars.
Comme un seul chœur, les autres se perdirent dans un laïus dont eux seuls avaient le secret au moment où d'un puissant coup de rein, Cheikh déchirait Abeni. Il ignora ses cris et se mit à bouger en elle libérant sa rage contre la vie. La vie qui l'avait fait naître pauvre, la vie qui avait fait que sa copine l'ait abandonné parce qu'il n'avait pas trouvé de travail plus décent que vendeur ambulant de portables, contre toutes ces portes fermées, contre ce monde injuste:
-Cheikh, Cheikh, calme-toi, elle saigne trop. Tu vas finir par la tuer. Disait son ami Adonis
Cheikh l'ignora se vengeant sur Abeni jusqu'à libération de sa semence en elle. Il se retira, se plaça au-dessus d'elle, près de sa bouche qui tremblait et était mouillée de liquide transparent salé, lui ouvrit violemment les lèvres l'obligeant à accueillir son membre en elle :
-Allez. Je t'offre un petit cadeau. Goutte. Goutte ma belle. Si tu savais à quel point tu es magnifique ainsi : nue avec juste quelques lambeaux de vêtements sur la peau, les jambes et les lèvres bien écartelées, toute ensanglantée et les larmes aux yeux comme un petit agneau immolé. Tu es sublime ! J'ai tellement envie d'immortaliser ce moment. Ah tu as une si belle gorge. Je te prendrais toute ma vie mais bon, le rituel doit se poursuivre.
Les autres hommes passèrent tour à tour entre les jambes d'Abeni comme des enfants à la cantine avant de l'abandonner là : seule, nue, sans défense, lasse et surtout vide.
Abeni sanglota pendant une éternité avant d'être libérée de ce lieu sordide par deux bras. Elle finit par tomber dans un profond sommeil qu'elle espérait éternel...
****
*Au réveil d'Abeni*
Tout était flou. Une douleur vive lui vrillait les tempes. Elle n'avait qu'une envie : mourir. Mais non, elle distingua une silhouette : sa tante.
-Ah ! Dr, Abeni s'est réveillée. Venez voir. Dit cette dernière en se penchant au-dessus d'elle
Un homme en ensemble pagne fit son entrée et tenta d'approcher Abeni mais elle replia aussitôt les jambes et se remit à pleurer et à hurler en agitant les mains:
-Ne m'approchez pas...ne me touchez pas...nooon
-Mais c'est quoi ton problème Abeni ? Ce docteur veut simplement t'aider. C'est lui qui t'a retrouvé et t'a sauvé. Dit la tante en secouant vivement sa nièce
-Non, ça va tantie. Je vais appeler ma collègue. Abeni est encore trop fragile. Il ne faudrait pas la brusquer. Ça ira. Ne vous en faîtes pas. Répondit le médecin en détaillant la jeune fille avec pitié
C'est alors qu'Abeni se souvint de tout. De tout ce qui s'était passé cette nuit. De leurs mots, de leurs gestes, de la douleur, du sang, de ses vêtements en lambeaux...Non ! Non !
-Noooon. Noon, ce n'est pas possible. Nooon. Iyaaaaa (maman). Hurla-t-elle en larmes
Elle se redressa vivement tirant sur ses cheveux, se griffant, pleurant encore et encore.
Une nuit. Une seule nuit et tout avait volé en éclats. Elle se sentait sale. Elle avait peur. Elle avait mal. Une douleur terrible dans tout son corps.
***
Abeni passa quelques jours encore à l'hôpital. Un peu plus calme sauf en présence de mâles mais toujours aussi vide.
De retour, chez sa tante, elle se renferma entièrement. La seule chose qu'elle faisait, c'était pleurer.
Pourquoi dans ce monde ce sont toujours les bonnes personnes qui souffrent pendant que les mauvais sont heureux ?
Abeni se lamentait une fois de plus cette nuit ne trouvant guère réponse à cette question quand elle sentit une chaleur un peu trop forte et une odeur de fumée.
Prise d'un frisson soudain, Abeni sortit de son lit et réveilla sa cousine qui dormait sur le lit :
-Moumina, quelque chose ne va pas. Il faut qu'on prévienne tante Kara.
-Abeni, laisse-moi dormir encore un peu. Il fait simplement chaud. Tu devrais dormir aussi. Dit sa cousine avant de se retourner dans son lit
Abeni sortie néanmoins de la chambre pour se retrouver en face d'un mur de flammes grandissant:
-Non non non nooon. Pas ça s'il vous plaît.
Elle retourna dans sa chambre pour réveiller sa cousine mais c'était peine perdue. Affolée, elle ouvrit les fenêtres en métal puis chercha un objet pour les briser et s'échapper tout en criant pour que quelqu'un vienne là libérer des flammes. Abeni en pleurs hurla sans jamais s'arrêter de cogner contre les costras mais personne ne venait. Personne comme la dernière fois.
***
* Deux semaine plus tard*
*Parakou, Bénin*
-Où suis-je ? Où est tante Kara ? Moumina ? Zakia ? Ali ? Karim ? Où sont-ils ? Dit Abeni en ouvrant les yeux et en croisant un plafond de béton blanc qui n'avait rien à voir avec le plafond boisé de la maison de sa tante
Elle tenta de se redresser mais elle avait mal partout. C'est là que malencontreusement, un de ses doigts rencontra quelque chose de liquide, visqueux, douloureux et puant.
Prise d'une nausée de dégoût, Abeni remonta son doigt pour découvrir qu'il y avait beaucoup de liquide et de creux douloureux sur son corps :
-Ce n'est pas possible Seigneur. Quelle est cette nouvelle punition ? Encore un cauchemar ?
-Calmez-vous. Je suis Lina Okereke. C'est moi qui vous ait retrouvée et vous ait emmenée ici. Dit une femme claire et mince vêtue d'une robe rouge plutôt élégante en se plaçant au dessus d'Abeni tout en peinant à masquer son envie de se boucher le nez ou de fermer les yeux
-Où suis-je ? Où est ma famille ? Dit Abeni paniquée
-Nous sommes à Parakou. Répondit Lina
-Parakou ? Au Nord ? Où est ma famille ? Que leur avez-vous fait ? Répondez bon sang ! dit Abeni en se redressant vivement tout en essayant d'atteindre le cou de la femme, ignorant la douleur qui lui rongeait le corps tout entier
-Calmez-vous, ce n'est pas bon pour vous et l'enfant. Dit calmement Lina
-Enfant ? (en regardant partout pour s'assurer qu'elle était bien sur Terre et non prisonnière d'un cauchemar)
-Votre enfant. Dit Lina en souriant
-C'est faux, je ne suis pas enceinte.
Lina, perdue, se calma néanmoins et dit :
-Abeni, je comprends que vous souffriez et vous posez pas mal de questions mais recouchez-vous. Vous en avez besoin.
-Je le répète où est ma famille ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Dit Abeni comme si elle sentait d'avance que quelque chose d'anormal se passait
Lina soupire bruyamment en fixant Abeni avec pitié avant de conter :
-Comme je le disais tout à l'heure, je suis Lina Okereke. Je suis nigériane et je bosse pour une mission caritative au Bénin. C'est dans l'exercice de mes fonctions que je vous ai retrouvée seule, très mal en point et pratiquement sans vie sur un pagne dans un couloir d'un hôpital à Cotonou. J'ai cherché à savoir qui vous étiez et pourquoi on ne s'occupait pas de vous et c'est là que j'ai appris...
La voix de Lina venait de s'étrangler et ses yeux s'étaient baissés pour masquer les larmes qui menaçaient de sortir.
-Que quoi Mme ? Regardez-moi dans les yeux et enfoncez-moi un autre couteau dans le cœur. C'est ce qu'est ma vie depuis quelques jours. Je ne suis qu'un pauvre torchon sur lequel tout le monde passe et repasse sans penser que je peux ressentir quelque chose...Enfoncez-moi un autre couteau Mme. De toute façon, qu'est-ce que ça va changer ?
-Ne dîtes pas ça Abeni. Dit Lina en avançant ses doigts vers l'une des mains brûlées d'Abeni sans pour autant parvenir à la toucher
Abeni ignora ce geste et après avoir déglutit parvint à dire :
-Achevez votre phrase.
Lina dit alors :
-Il y a eu un incendie dans votre maison. Tout a été emporté par les flammes sauf vous. Vous êtes vivante Abeni. Vous n'êtes pas très bien en point mais vous êtes vivante Abeni et je ferai tout pour vous sauvez.
-Ma famille... ma maison...je n'ai plus rien. Pourquoi ? Pourquoi moi ? Se lamenta Abeni en pleurant à nouveau
-Ne dîtes pas ça. Vous êtes en vie et votre bébé aussi. C'est un miracle. Tenta Lina
-En vie vous dîtes ? Dîtes-moi de quelle vie il s'agit quand 05 hommes ont abusé de moi et m'ont traité comme une vulgaire chose ? Quelle est cette vie où j'ai perdu la famille qu'il me restait et qu'en plus j'ai le corps en lambeaux ? Vous avez même de la peine à me regarder ou à toucher ma main et vous vous retenez de vous boucher le nez Madame Okereke. Vous auriez dû me laisser mourir dans cet hôpital... au moins, j'aurais été délivrée. Par votre faute, je dois vivre en sachant que je n'ai plus ni famille ni rien, que je vais fermer les yeux et revoir leurs regards, leurs mains sur mon corps. A cause de vous Mme, je n'ai que mes yeux pour pleurer ce qui me reste de corps et pour avoir définitivement peur de me regarder dans un miroir. Vous auriez dû me laisser mourir. A quelle vie m'avez-vous condamnez Mme Okereke ? J'aurais dû mourir dans ce couloir.Personne ne se serait soucier de cette fille de 18 ans morte brûlée. Un médecin, une ou deux infirmières me plaindront et on m'enterrera quelque part loin des regards indiscrets. L'hôpital recevra d'autres patients, certains parleront d'Abeni Tidjani, la disparue mais le monde va continuer d'avancer. Comme toujours. Débita Abeni en haussant les épaules, le regard empli de tristesse
-Il y a une justice en ce monde et surtout il y a la justice divine. Avança Lina
-Mensonges. Dit Abeni en fermant les yeux
-Tout va s'arranger Abeni. Les médecins vont s'occuper de vous maintenant et je suis là. Je ne vous laisserai pas tomber. Dit Lina en touchant finalement la main d'Abeni
Abeni détourna le regard avec difficulté ne tenant plus à voir le visage de celle qui l'avait retenue prisonnière sur cette Terre.
****
Après ce jour, Abeni se mura davantage dans le silence. La seule chose qui réussit à faire sortir un son du gosier d'Abeni fût le traitement de ses blessures. A rythme lent presque comme un gardien de l'enfer, le médecin qui s'occupait d'Abeni retira la surface de peau brûlée. C'était déjà dur d'être brûlée mais rien ne pouvait égaler cette douleur. C'était comme si on lui versait de l'eau bouillante sur le corps avant de la plonger dans les flammes encore et encore sans jamais s'arrêter ou littéralement, comme si on se servait d'un couteau pour lui enlever petit à petit chaque parcelle de peau.Avait-elle déjà autant hurler de sa vie ? Non, jamais. A quoi rimait cette vie où seule la douleur règnait ?
A force de crier et de pleurer, Abeni n'avait plus de force. Elle voyait bien que cette Lina Okereke éprouvait de la compassion pour elle mais il n'y avait plus rien à faire à part prier de cœur avec elle pour qu'une tâche de sang apparaisse enfin sur sa culotte. Elle ne voulait plus rien de ce Dieu qui l'avait abandonné depuis belle lurette sinon qu'au moins ça.
Elle comptait les heures, les jours, les semaines puis les mois sans qu'aucune tâche rouge ne se dessine sur sa culotte.
C'était bien réel, il y avait bien cette chose qui grandissait en elle.
*Pendant ce temps, à Akpakpa Quartier Jacques, Cotonou*
Comme la vie était belle ! Après des années et des années de souffrance pour des raisons diverses, ces 05 hommes que la pauvreté et le désir de devenir riche à tout prix avaient réuni , pouvaient enfin se réjouir.
Cheikh Bah, guinéen, 26 ans qui faisait en quelque sorte office de leader du groupe était si heureux. Il avait commencé à amasser ses premiers millions avec lesquels il avait pu s'acheter la villa dans laquelle lui et ses amis faisaient la fête ce soir. Dans un an, il prévoyait de rentrer chez lui en Guinée où il épouserait une belle guinéenne et s'installerait définitivement tout en élargissant ses entreprises de commercialisation d'objets électroniques en effectuant de temps à autre des voyages au Bénin, pour bien entendu assurer ses arrières.
-Santé les amis ! Buvons et profitons de ces belles femmes ! On a réussit. On est riche ! Dit Cheikh en collant contre lui une des filles qu'ils avaient invité pour la soirée
Les autres répondirent à l'exception de Mohamed, le « puceau » du groupe comme ils aimaient l'appeler. Il finit par dire :
-Je ne peux pas Cheikh. Je ne peux pas.
-Et comme toujours Mohamed le rabat-joie intervient ! Si tu ne veux pas, tu peux toujours t'en aller ! Répliqua Georgio, l'un d'entre eux, agacé.
-Je m'en vais Georgio. C'est bon. Bien loin de vous et de vos magouilles. Vous profitez aujourd'hui mais le sang des innocents finira par vous rattraper. Adieu. Dit Mohamed en fixant avec dépit ses 04 amis
-C'est ça. Tu joues les saints alors que tu n'as pas moins de sang que nous sur tes mains. Tu as également enfoncée ta ver*** à l'intérieur de cette fille. Tout comme nous Mohamed, tu as tué ce petit garçon et tu as participé aux rituels exigés par le Suprême. Tu es sans âme comme nous, djellaba ou pas. Nous en revanche, nous assumons ce que nous sommes et je peux te dire que je ne regrette pas d'avoir déflorée cette gamine. Pour réussir dans la vie, il faut certains sacrifices. J'en ferai autant que nécessaire pour boire à la table des plus grands. Adieu Mohamed Bio Zato. Dit Cheikh
Mohamed regarde une dernière fois ses compagnons de route occupés avec une demi-dizaine de femmes qui allaient sans doute finir la gorge tranchée après qu'ils aient fini de profiter d'elle puis sort de la villa qu'avait acheté Cheikh, son meilleur ami.
Depuis cette nuit, il n'avait cessé de rêver de cette fille, de ses larmes, de son corps, de ses gestes de protestation, ce corps nu abandonné là, exposé à tout puis de revoir les images de cette maison brûlée. Il s'en voulait tellement d'avoir cédé, d'avoir suivi Cheikh sur ce chemin pour se faire facilement de l'argent...
Aujourd'hui, il partirait loin, bien loin de cet univers, là où il recommencerait tout à zéro. Au moins, son âme serait soulagée.
*Quelques mois plus tard*
*Parakou, Bénin*
Abeni avait de plus en plus mal. Entre le traitement douloureux de ses brûlures et cette chose qui grossissait et lui déformait le ventre déjà douloureux, Abeni était devenue négligente envers elle et envers le monde entier. Elle avait même essayé une fois d'en finir avec le fil de la perfusion mais non, elle était toujours en vie et Lina ne là quittait presque jamais sauf pour retrouver son fils de 2 ans. Elle criait en yoruba, sa langue d'origine son malheur quand une douleur vive se répandit dans son corps tout entier. Elle se mit à hurler comme une folle tout en se tenant le ventre du mieux que son état de santé lui permettait :
-Dr ! Dr ! Je crois qu'Abeni va accoucher. A l'aide. Hurla Lina en se plaçant à l'entrée de la chambre qu'elle payait pour les soins d'Abeni en jettant toute les 40 secondes un regard à Abeni de crainte qu'elle ne se fasse du mal à elle ou au bébé.
Au bout de quelques heures de souffrance, Abeni sentit un soulagement passager l'envahir rattrapée rapidement par une sensation cauchemadersque en entendant ses cris :
-Félicitations Abeni ! Tu as une belle petite fille. Regarde ce petit ange. Dit Lina en approchant le bébé d'Abeni
-Je ne veux pas voir cette chose. Je ne veux pas la voir. Dit Abeni en mettant ses mains devant son visage
-D'accord. Ce n'est pas grave. Répondit Lina, attristée en s'éloignant avec le bébé qui n'arrêtait pas de pleurer
-Lina, fais-là taire s'il te plait. Je veux dormir. Je suis épuisée. Dit Abeni en se bouchant les oreilles
-D'accord. Je le ferai Abeni. Maintenant, ferme les yeux et ne pense à rien. Dit Lina en chantant une berceuse tant pour la mère que pour la fille.
Les deux finirent par se calmer et Lina continua de border la petite en contemplant ses traits de bébé :
-Ah ma petite, tu es si belle et si délicate. Tu n'as rien demandé et tu te retrouves sur cette Terre, au milieu du KO. J'espère que tu auras un meilleur destin que ta pauvre mère.
-Appelle-là donc Ayé. Dit Abeni
-Abeni, tu ne dors pas ? S'enquit Lina surprise tout en s'éloignant comme l'avait souhaité Abeni
-Emmène-là moi. Dit Abeni en regardant le pagne qui enveloppait l'enfant
-Abeni, tu es sûre ? On peut attendre encore si tu veux. Dit Lina inquiète et protectrice
-Lina, je ne vais pas me répéter. Dit Abeni qui montait déjà le ton
En soupirant tout en contemplant l'enfant, Lina l'emmena auprès d'Abeni qui la prit dans ses bras. Après avoir promené un doigt sur son visage comme l'avait fait cet homme cette fameuse nuit, Abeni déclara :
-Ayé : dans la vie, la chance n'existe pas surtout pour les gens comme toi et moi. Mais peut-être que tu en auras un peu plus que moi, après tout, tu as trouvé le moyen de survivre malgré tout et surtout, tu es la fille du diable... Mais je te fais une promesse Ayé, aussi longtemps que tu vivras avec moi, je te montrerai à quel point, le ciel n'a que la couleur grise pour les femmes comme toi et moi. Bonne chance Ayé Tidjani.
*Ayé,dans ma chair et dans mon âme*
Chapitre 1 : La misérable
*8 ans plus tard*
*Parakou, Bénin*
Huit années s'étaient écoulées mais la vie était toujours aussi amère. Abeni avait continué à suivre des soins à l'hôpital avant de finalement avoir l'autorisation de sortir avec l'obligation de revenir chaque semaine pour la suite du traitement et une ordonnance à suivre scrupuleusement. Lina s'était occupée d'Ayé les premiers mois de sa vie, Abeni refusant d'avoir affaire à elle. Après ses deux ans, la petite passait ses jours entre la garderie, la maison de Lina et l'hôpital où elle faisait face à une mère peu désireuse de l'avoir dans ses pattes. Finalement, Abeni s'était installée à Parakou et Lina s'était installée non loin avec son fils Dan. Elle faisait toujours dans le caritatif mais était plus ou moins présente les trois-quarts du temps à Parakou.
*Ayé*
-Seigneur...mais enfin Ayé, que fais-tu dehors à cette heure de la nuit et sous cette pluie ? Pourquoi es-tu assise devant la maison ? Et ta mère ? dit Lina qui était venue apporter des provisions à Abeni en découvrant Ayé recroquevillée sur le sol de la maison sans parapluie ou même un vêtement chaud pendant qu'une forte pluie s'abattait sur la ville.
-Maman a dit que c'était ma punition pour avoir renversé la boite de lait. Répondit Ayé en levant ses beaux yeux noisettes vers Lina
-Ta punition ? Non mais Abeni est mal... Pauvre petite. Allez viens ma puce, on rentre. Dit Lina horrifiée
-Maman va me taper Tata Lina. Dit Ayé tremblante de froid en levant un regard craintif vers Lina
Lina, prenant Ayé dans ses bras lui dit :
-On va chez moi ma princesse. Tu vas prendre un bon bain chaud puis tu joueras avec Danny pendant que je vous prépare une délicieuse sauce gombo.
-Youpi ! Dit la petite en affichant un petit sourire
Lina était très en colère contre Abeni mais ce serait réglé demain. Maintenant, l'essentiel était de s'assurer que la petite n'attrape pas froid.
*Le lendemain*
Après avoir donné son bain à Ayé puis s'être assurée que la petite ainsi que son fils Dan qu'elle élevait seule depuis que le père de Dan l'avait abandonné pour une autre femme, aient mangé et se soient distraits, Lina conta une histoire aux enfants et le lendemain, les réveilla et les prépara pour l'école.
*A l'école*
Ayé était une petite fille très silencieuse qui passait le plus clair de son temps seule, ne s'ouvrant qu'à de rares personnes comme Lina, Dan, sa mère et la maîtresse. Néanmoins, c'était une petite fille intelligente et très maligne du haut de ses 08 ans. Elle jouissait en plus d'une grande beauté dont les esquisses se profilaient déjà.
Comme toujours à chaque récréation, Ayé se cachait dans un coin discret de la cour de récré pour manger sans que personne ne vienne la perturber. Elle se délectait du goût des akara (ata, beignets d'haricot) que lui avaient préparé tata Lina quand la bande de garçons qui l'embêtait s'avança vers elle :
-Hey, la fille de la sorcière, qu'est-ce que tu manges en te cachant ?
Ayé serra fort sa gamelle et se courba pour se protéger tandis qu'Hamzat, un des garçons s'avança vers elle, l'obligeant à lui donner sa gamelle :
-Hamzat, ma nourriture. Je vais le dire à la maîtresse.
-Viens la chercher. Hahaha. Dit-il en se moquant et en jouant à un jeu de passe passe avec ses amis
Ayé, les larmes aux yeux leur courait après en réclamant sa gamelle mais ce fût peine perdue. Au final, ils mangèrent tout le contenu de la gamelle avant de la lancer au sol :
-La voilà ta gamelle.
-Hey Hamzat, regarde-là elle pleure. C'est un gros bébé. Dit Kamal un autre des garçons
-Gros bébé. Gros bébé. Ayé est un bébé. Ayé est un bébé. Chantèrent-ils en chœur
Ayé pleura de plus belle prête à s'enfuir comme à chaque fois que ces garçons lui faisaient une mauvaise blague :
-Ah mais attend Ayé. Tiens, voici du bissap. Dit Alassane, le troisième en renversant le jus de bissap dans les cheveux d'Ayé et sur sa robe d'école
N'en pouvant plus, Ayé s'enfuit à toute vitesse, le visage en larmes. Elle finit par rencontrer un mur : la maîtresse.
-Ayé ? Qui t'a fait ça ?
-...
-Ayé, rien ne t'arrivera. Je te protégerai. Dis-moi tout :
-Hamzat, Kamal, Jolidon et Alassane. Dit Ayé en entourant sa maîtresse de ses bras, en sanglots
-Viens, je vais te nettoyer. Je m'occupe d'eux. Dit la maîtresse en l'entraînant à sa suite
Comme toujours, la bande d'Hamzat recevait quelques coups de planchette puis se mettait à genoux jusqu'à la fin des cours. Mais Ayé devait toujours sortir l'uniforme sale :
-Ayé ? C'est encore Hamzat et ses copains qui t'ont fait ça ? Demanda Dan en venant chercher Ayé en CE2
Ayé hocha silencieusement la tête puis Dan, son seul ami qui était en CM2 partit en courant chercher Hamzat et ses amis. Ayé, le suivit avec son calme habituel jusqu'à un coin de l'immense cour de récréation où Dan avait déjà repéré le groupe d'Hamzat :
-Petits minables. Pourquoi vous avez fait ça à Ayé ? Vous devez des excuses à Ayé. dit Dan en tirant les oreilles d'Hamzat
Jolidon, un de ses amis se jeta sur Dan et ça se transforma en une bagarre à un contre 4. Ils étaient occupés à se taper quand Lina et la maîtresse accoururent pour séparer les enfants :
-Danny, ça suffit ! C'est quoi ce comportement ? Combien de fois je t'ai dit qu'il ne fallait jamais se battre ?
-Mais maman, ce sont eux qui ont commencé. Ils ont renversé du bissap sur Ayé. Se défendit Danny
-N'empêche, la prochaine fois que tu te comporteras comme ça, tu seras privé de sortie. Répondit Lina avec fermeté
Elle ramena les deux enfants à la maison puis après avoir changé Ayé et fait un sermon à Danny sur la violence, elle partit avec la petite pour la maison d'Abeni :
-Désormais, tu manges chez la maîtresse Ayé. Et si un garçon, t'embête encore, tu ne pleures pas. Tu le dis directement à la maîtresse. Je ne veux plus te voir pleurer Ayé. D'accord ?
-D'accord tata Lina. Répondit Ayé d'une petite voix
Une fois en face de la petite maison qu'occupaient Abeni et sa fille, Lina fit un pas en avant mais Ayé opposa une résistance :
-Maman va se fâcher parce que je suis allée chez toi tata.
-Non, ma puce. Tu vas voir. Fais-moi confiance. Dit Lina en lui souriant
Ayé hocha silencieusement la tête et suivit Lina à l'intérieur de la maison. Abeni était assise sur une natte occupée à découper la tête des poupées d'Ayé quand elles entrèrent. Automatiquement, Ayé se jeta aux pieds de sa mère :
-Maman, pourquoi tu as enlevé la tête de Lucia et Ken ? Maman...
-Si tu ne la fermes pas Ayé, c'est ta tête que je vais arracher. Répliqua Abeni en poursuivant sa besogne
-Abeni ! Ayé, va dans la chambre, je veux parler avec ta mère. Dit Lina en colère
Abattue, Ayé obéit néanmoins et se cacha derrière la porte pour s'assurer que sa mère ne tuerait pas Barbie et Tara, ses deux dernières poupées. De l'autre côté de la porte, Lina arracha les ciseaux des mains d'Abeni et l'obligea à se lever :
-Qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez toi Abeni ? Qu'est-ce que cette enfant t'a fait ? Comment as-tu pu la laisser dehors sous la pluie ? Et pourquoi tu détruis ses jouets et lui dit de vilaines choses ? Combien de fois dois-je te dire d'arrêter de maltraiter la petite ?
-Je t'ai prévenue, tu ne m'as pas écouté maintenant, tu me laisses élever Ayé comme je le veux. Dit Abeni en toisant durement son amie
-Elever ? Tu l'élèves ou tu la traumatises Abeni ? Si tu continues comme ça, je ferai toutes les démarches possibles pour te prendre cette petite. Elle ne t'a rien fait mais pourtant, tu t'acharnes sur elle. Tu as une petite fille belle et intelligente qui fait très rarement des bêtises mais tu continues de la martyriser. Ne vois-tu pas sa souffrance ? Par ta faute, cette enfant se tient à l'écart de tout le monde et passe son temps à pleurer. Tu lui as insufflé la peur Abeni. Déclara Lina avec tristesse et rage
Abeni ricanant, répliqua :
-Et moi alors, qui s'occupe de ma souffrance ? Je pleure depuis 9 ans et je passe mes journées dans cette maison sombre tellement j'ai peur de sortir. Sais-tu comment les enfants m'appellent ? La Sorcière. Les gens détournent les yeux à mon passage. J'ai toujours cette peur qu'on me viole ou qu'on brûle ma maison mais qui s'en occupe ? Et cette fille que tu défends tant, tu sais ce qui se passe chaque fois que mes yeux se posent sur elle, je revois cette nuit où ils m'ont tout pris encore et encore : elle a presque le même visage, les mêmes yeux, le même sourire que cet homme qui m'a condamné à cette vie de misère. Tu imagines ma souffrance Lina ? Qui pense à ce que je vis ? Personne ! Tu me dis toujours Ayé, Ayé et encore Ayé. Et moi ? Pourtant, tu es celle qui m'a ramené à la vie.
Lina, un peu plus douce :
-Je suis désolée Abeni. Je n'imaginais pas à quel point c'était dur pour toi. Mais n'empêche, c'est une gentille petite fille qui t'aime et que le Seigneur t'a confié. Fais un effort et apprends à l'aimer et à la connaître. S'il te plaît Abeni. Promets-moi que tu le feras.
-Je te le promets. Dit Abeni en regardant ses jambes pleines de cicatrices
-Merci Abeni. Bon, je dois retourner m'occuper de Danny. Je pars à Cotonou demain, j'ai une affaire urgente à régler là-bas. Tu diras à Ayé que je lui achèterai d'autres poupées. Bonne soirée Abeni. Dit Lina en prenant Abeni dans ses bras
-Bonne soirée Lina. Dit Abeni en souriant
Une fois la silhouette de Lina bien loin de son champ de vision, Abeni ferma entièrement la maison puis éteignit toutes les lumières et saisit la courroie qu'elle gardait bien cachée au-dessus du meuble du séjour. Un sourire victorieux sur les lèvres, Abeni entra dans la chambre appelant Ayé. La petite s'était cachée sous le lit pour éviter de subir la colère de sa mère :
-Ayé, ne me fais pas perdre mon temps. Tôt ou tard, tu recevras ta punition. Tu le sais ma petite fille, tu n'as pas respecté mes ordres et tu m'as fait honte devant Lina. Tu m'as fait passer pour une méchante et c'est très mal Ayé. Dit Abeni en allant et venant dans la chambre à la manière d'une tortionnaire
De plus en plus en colère, elle frappa avec force contre la commode ce qui réussit à arracher un cri à la petite. Rapidement, Abeni se baissa et tira Ayé par ses longs cheveux crépus noirs :
-Je suis désolée maman. Je suis désolée. Pardon maman. Je ne le ferai plus. Dit Ayé en pleurs
-Tu savais ça avant de me faire ce que tu m'as fait et de me faire perdre mon temps Ayé ? Tu le savais petite idiote ? dit Abeni avant de lui administrer une gifle sonore qui eut l'effet de la faire tomber par terre.
-Allez debout. Déshabille-toi et fais la chauve-souris.
-Pardon maman. Je ne le ferai plus. Implora Ayé en levant les yeux vers sa mère
Abeni gifla de nouveau sa fille.
Ayé tremblante de peur, obéit néanmoins car elle savait qu'avec sa mère, il valait mieux ne pas l'énerver. Nue, Ayé allait de haut en bas et vice versa malgré la tension dans ses jambes. Elle commençait à avoir mal et ralentit la cadence. C'est là que sa mère lui donna le premier coup de courroie sur les mollets. Puis un devint deux puis trois, ensuite au dos et dans le cou. Abeni donnait des coups dans tous les sens malgré les cris de douleur de sa fille et sa peau rougie par les coups. Elle ne s'arrêta que lorsqu'elle-même fût prise de douleur dans les bras :
-A genoux ! Tu n'as pas intérêt à te relever.
La petite fille de 8 ans, le corps endolori tenta de se relever mais la douleur était plus forte. Abeni énervée, lui administra un autre coup de courroie qui obligea Ayé à trouver la force surhumaine de se mettre à genoux. Ayé sanglotait, se demandant ce qu'elle avait fait à sa mère pour qu'elle lui en veuille autant. Malgré que Danny ait tapé Hamzat et ses amis, tata Lina l'avait juste grondé et lui avait même fait un bisou sur la joue. Mais elle, sa mère ne lui avait jamais fait de bisou de toute sa vie et au contraire la punissait sans cesse. Depuis la boite de lait renversée jusqu'au fait d'être trop jolie, elle recevait des coups. Pourquoi ?
Ayé était à genoux, le ventre qui gargouillait quand sa mère vint avec un plat fumant de spaghetti. Elle s'arrêta en face d'elle lui faisant sentir l'odeur de la bonne nourriture :
-Tu as faim n'est-ce pas Ayé ?
Ayé hocha difficilement la tête puis Abeni reprit :
-Mais les petites filles qui ne sont pas sages n'ont pas le droit de manger. Alors, tu vas rester à genoux et me regarder manger en silence. Au moindre petit bruit, c'est la courroie. D'ailleurs, je vais commander une lanière à Hamidou. La prochaine fois, ce sera trois jours sans nourriture. Bon, maintenant, je vais manger. Gare à toi si tu salives ou mange une miette tombée.
Ayé obéit à sa mère se retenant de laisser des gouttes de salive s'échapper de sa bouche. Elle n'eut enfin un peu de répit que quand sa mère, fatiguée finit par s'endormir. A son tour, surveillant sa mère, elle s'endormit le ventre vide et le corps meurtri.
*2 ans plus tard*
Le scénario se répétait inlassablement en dépit du fait qu'Ayé soit devenue plus silencieuse qu'elle ne l'était autrefois ne s'adressant qu'à Dan qui défendait vaille que vaille sa petite protégée même contre Abeni. Abeni ne manquait pas de trouver des punitions de tout genre pour la petite fille parfois pour rien. L'enfant avait de nombreuses fois séjournée à l'hôpital mais n'avouait jamais que c'était sa mère la responsable de ses blessures. Au fond, elle rêvait que sa mère lui tresse les cheveux comme la mère de Nadège ou l'amène au marché comme la mère d'Aïcha ou comme celles de toutes ses camarades d'Hibiscus.
C'est d'ailleurs avec ce mince espoir, qu'aujourd'hui Ayé avait décidé de retenter sa chance. Aujourd'hui, c'était son anniversaire.
-Bonjour maman. Dit-elle à l'intention de sa mère dont elle avait tôt fait de préparer le petit-déjeuner et de le lui apporter au lit contrairement aux autres matins où elle posait le tout sur la table
C'était elle qui assurait la propreté de la maison et cuisinait pour sa mère en plus des cours. De 1ère, elle était passée à 5ème n'empêche qu'elle demeurait une petite fille brillante qui avait décroché son CEP.
-Qu'est-ce-que tu me veux cette fois Ayé ? Dit Abeni en se redressant et en plantant ses ongles dans la chair de sa fille
-C'est mon anniversaire maman. J'ai 10 ans. Dit Ayé d'une petite voix
-Et ? Sors d'ici avant que je ne te renverse la tasse de lait sur le corps ! Dit Abeni de plus en plus en colère, les yeux en larmes
Ayé obéit et après avoir vérifié que tout était en ordre à la maison, prit la sacoche rose que lui avait offerte tata Lina pour ses 9 ans et partit pour sa maison. Dès son arrivée, Lina la prit dans ses bras :
-Joyeux anniversaire Ayé.
-Merci tata Lina. Dit Ayé en essayant de sourire
-Hey ma princesse, qu'est-ce qui ne va pas ? Ta mère t'a dit quelque chose ? Dit Lina prête à donner la réplique
-Non tata. Elle m'a juste souhaité joyeux anniversaire et s'est endormie. Mentit Ayé
Ne croyant pas tellement à cette assertion, Lina ne releva toutefois pas et dit :
-D'accord ma jolie. Bon, Dan est dans l'arrière-cour. Je vais te préparer tes plats préférés et te faire un gâteau au chocolat.
Silencieusement, Ayé rejoint Dan, son ami de 12 ans :
-Tu as encore pris un cm Ayé. Bientôt, tu seras si grande que tu ne pourras plus passer par la porte.
-N'importe quoi Danny. Dit Ayé en souriant
-Joyeux anniversaire Ayé. Répondit Danny en rejoignant sa camarade de jeu
-Merci Danny. Alors, où est mon cadeau ? Dit-elle en tirant sur le pull qu'elle avait porté malgré la chaleur pour dissimuler les traces d'ongles de sa mère
-De quel cadeau tu parles ? Je ne t'ai jamais promis de cadeau. Dit Danny
-Menteur ! Et ce qu'il y a derrière ton dos. Dit Ayé en essayant de lui prendre les mains qu'il cachait dans son dos
-On ne peut vraiment rien te cacher inh. C'est un cerf-volant.
-Waouh Danny. Il est tellement beau. Tu l'as fabriqué toi-même ? Dit Ayé en prenant le cerf-volant en papier coloré en multicolore avec écrit au centre son prénom
-Oui. J'ai suivi les instructions de l'atelier Brico de Piwi. Dit Danny en faisant les fiers
-C'est trop gentil Danny. Merci. Répondit Ayé en se jetant dans ses bras
-Ah doucement, tu me fais mal. Allez viens, allons le tester. Dit-il en lui donnant une petite tape sur la tête
Ayé hocha la tête puis les deux amis firent du cerf-volant, jouèrent ensemble sur la Playstation de Dan, suivirent la TV, mangèrent avec Lina et après la coupure du gâteau, Ayé emporta une part pour sa mère avec de la nourriture :
-Maman, je suis rentrée. Je t'ai ramené du riz jollof, un peu de pâte et de sauce gombo de chez tata Lina et du gâteau.
-Comme ça Mlle est allée faire la fête me laissant seule dans cette maison. Dit Abeni en avançant avec un sourire dangereux vers sa fille
-Ce n'est pas ça maman. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Je suis désolée. Je ne le ferai plus. Dit Ayé en reculant
-Bien sûr que tu ne le feras plus après la punition que je vais te donner. Tu sais quoi ? Va dans la chambre et met ta plus belle robe et tes plus belles chaussures. On va le célébrer cet anniversaire. Le plus beau jour de notre vie inh ? Dit Abeni en prenant le visage de sa fille entre ses mains
Toute tremblante, Ayé enfila une robe blanche avec de petites fleurs roses et une ceinture de la même couleur, mit des chaussettes blanches et des ballerines roses, l'ensemble offert par Lina qui lui payait sa scolarité, ses vêtements, sacs et presque toutes ses affaires. Abeni fit son entrée dans la chambre avec un plateau contenant tout ce qu'Ayé lui avait rapporté. Un sourire sadique sur les lèvres, elle lui renversa le gombo suivi du riz et de la pâte avant de lui passer le gâteau sur le visage :
-Voilà ce que j'en fais de ton anniversaire. Retiens ça une bonne fois pour toute Ayé Tidjani : Ma chair et mon âme sont morts à jamais alors toi, ma chère fille, tu es condamnée à souffrir autant que moi et même plus. Et maintenant, va te laver et lave cet ensemble en t'assurant que tout soit propre.
Ayé obéit une fois de plus tandis qu'Abeni comme toujours s'en alla se coucher.
*Une semaine plus tard*
*Chez Lina*
-Je vais me marier Ayé. Dit Lina émue
-C'est génial tata Lina ! Je suis trop contente pour toi. Tu mettras aussi une robe blanche comme la princesse dans le dessin animé que Danny et moi avons suivi la dernière fois ?
-Oui ma chérie. Dit-elle en baissant la tête
-Alors pourquoi tu as l'air triste ?
Lina prit les mains d'Ayé et laissant couler ses larmes dit :
-Je pars avec Danny demain pour Cotonou. Mon futur mari habite à Cotonou et voyage beaucoup. Je ne vais pas revenir avant longtemps.
-Longtemps longtemps ? Interrogea Ayé
-Oui Ayé. Je suis désolée ma puce.
-Tu m'abandonnes c'est ça ? Tu m'abandonnes et tu pars avec Danny ? Dit Ayé en larmes
-Je ne t'abandonne pas mon enfant. Tu comprendras quand tu seras plus grande. Je t'enverrai toujours plein de cadeaux et Danny t'écrira des lettres. Et puis, un jour, ma puce, toi et moi on se reverra. Je te le promets. Assura Lina
-Tu me le jures ?
-Je te le jure Ayé. Répondit-elle toute chagrinée
Ayé se laissa aller dans les bras de Lina qui la serra très fort dans ses bras. Elle embrassa également Danny puis en proie à une immense tristesse marcha lentement vers la maison : S'il n'y avait plus tata Lina et Danny ici, elle était désormais toute seule avec sa maman. Toute seule.
*Ayé, dans ma chair et dans mon âme*
Chapitre 2 : La fille du diable
*3 ans plus tard*
*Parakou, Bénin*
*Ayé*
Je suis au collège maintenant. Danny et tata Lina me manquent mais je fais comme a dit tata Lina : Je travaille en classe et je suis la première de toutes les 4èmes de mon collège.
Avec maman, je continue de me tenir à carreau et d'essayer de faire les choses bien en espérant secrètement qu'un jour, ma mère me prenne dans ses bras et me fasse un bisou. Mais plus le temps passe, plus je n'y crois plus. Elle me bat pour tout et pour rien et bien des fois, j'ai dormi dehors le ventre vide. Des fois, quand elle me met à la porte, je suis tentée de ne plus jamais revenir mais pour je ne sais quelle raison, je reviens toujours quitte à recevoir des coups. La dernière en date, c'est que tout ce que je veux utiliser dans cette maison a un prix : eau, savon, gaz, nourriture, électricité... J'ai donc commencé à revendre les croquettes de maman Bana, une voisine de l'ancien quartier de tata Lina pour me faire un peu d'argent et à proposer mes services un peu partout pour faire le ménage, vendre, préparer...
Je me déshabille pour profiter des minutes de douche que j'ai achetée chez maman quand je remarque une tâche de sang sur ma culotte. En panique, je n'ai d'autres choix que d'appeler ma mère au secours :
-Maman au secours ! Je crois que je suis en train de mourir. Au secours maman !
-Pour mourir encore tu cries mon nom ? Qu'est-ce qui arrive à la reine Ayé cette fois ? Tu as intérêt à ce que ça en vaille la peine sinon Ayé Tidjani, tu vas me le payer. Dit ma mère en s'approchant de la douche
-Maman, s'il te plait. Implorai-je de plus en plus effrayée
Elle fit son entrée dans la douche et découvrit la raison de ma peur et se mit à rire avant de dire, pensive :
-Ah Ayé, comme j'aurais tué pour voir ne serait-ce qu'une petite tache de sang sur ma culotte. Mais non ! Tu es là, comme un mauvais caprice de la vie. Bienvenue dans le dur monde des femmes. Des tâches comme ça, tu en verras longtemps dans ta vie et pas seulement dans ta culotte, sur ton corps entier et dans ton cœur. C'est ainsi quand on est femme. Nous saignons. Mais tout le monde s'en fou.
-Je vais saigner toute ma vie ? Demandai-je inquiète
-Oui. Mais vu la façon dont toi tu saignes, tu risques de mourir aujourd'hui. Mais dis-moi, je t'enterre suivant quelle tradition ? Tu n'es ni musulmane ni chrétienne ni rien. Bon, je vais préparer le repas pour tes funérailles ma fille, on va régler ce détail plus tard. Je te souhaite de bien mourir ma fille. Dit-elle en souriant
-Maman, ne me laisse pas. Pardon. Mamannnnn. Ne me laisse pas seule.
Je me laissai glisser contre le sol de la douche, la grande lacrymale déjà en feu puis me souvint de la promesse faîte à tata Lina : plus de pleurs. Je me repris et restai là, assise en attendant l'heure de ma mort. Je ne serai pas la première à mourir et peut-être que là-bas, il y a une plus belle vie. Mais le temps passait et rien ne changeait. Ma mère finit par venir dans la douche étonnamment souriante :
-Ahhh regardez comment elle est sale. Allez, debout, lave-toi bien et met ça. Ce sang là, ce sont tes menstrues. Tu as intérêt à avoir une très bonne hygiène si tu ne veux pas avoir honte. De toute façon, ce ne sera bientôt plus mon problème. Quand tu auras fini, va te coucher et tu ne sors plus de cette maison jusqu'à nouvelle ordre.
J'obéis comme toujours sans savoir que ce jour marquait le début d'une autre page de ma vie. Ma mère, pendant toute une semaine partageait les tâches de la maison avec moi, s'assurait que je sois propre et que je mange bien. A la fin de la semaine, elle m'a fait asseoir entre ses cuisses et m'a fait un joli modèle de nattes décorées de perles en bois et m'a demandé de bien m'habiller avant de me faire porter un voile. On a pris le bus pour une destination inconnue. J'ai dormi pendant presque tout le voyage me réveillant uniquement lorsque le chauffeur du bus en pleine nuit nous a demandé de sortir : visiblement, ma mère en savait quelque chose puisqu'elle me prend par la main et me fait signe par le regard de suivre le mouvement de foule. Ce n'est que dehors, que je remarque les allées et venues des voyageurs avec des bagages et que je daigne enfin lire les plaques : « Frontière Niger » :
-Maman, on va au Niger ? Demandai-je surprise
-Chut. Ferme-là Ayé. Dit-elle en plaçant ses mains sur ma bouche avant de sourire et de me prendre par la main.
Nous passons les contrôles toutes les deux et après, nous continuons notre route en voiture jusqu'à ce qui ressemble à un village. Nous nous arrêtons au niveau d'une petite maison pas très grande de style traditionnel. Un frisson me parcoure. Je jette un regard à ma mère qui me dit :
-Descends Ayé. Tu restes silencieuse et tu te contentes de répondre « naam » (oui) quand je te fais signe des yeux et tu obéis aux gens.
J'observe les fameux gens tour à tour et la peur me gagne. Il y a une dizaine de personnes. Un homme entouré de deux femmes en voile gris, un autre qui doit avoir au moins 60 ans entouré de 03 femmes habillé un peu plus différemment des autres presque comme s'il était l'heureux du jour ainsi que deux hommes et deux femmes.
-Maman ? On est où ? Qui sont ces gens ? J'ai peur. Dis-je en cherchant sa main
Elle me fait les gros yeux, s'éloigne et dit :
-Ferme-là Ayé et obéis. Je suis ta mère.
Je me tais et la suis à l'intérieur de la maison. Ils parlent tous une langue inconnue qui ne ressemble guère au bariba et au dendi, les deux langues que je comprends.
Deux des femmes qui entouraient le vieux me lancent des regards menaçants identiques à ceux de ma mère quand elle est en colère et la troisième, une femme plus jeune que les deux autres me regarde avec ce qui semble être de la pitié. Cette femme me conduit dans une chambre et me demande en français de me déshabiller. Je suis tentée de me rétracter mais le souvenir des paroles de ma mère me vient à l'esprit et je m'exécute tout en lui présentant mon dos, pudique :
-Oh ! Ya Allah ! C'est quoi ça sur ton dos ? Qui t'a fait ça ? Dit-elle en mettant une main à la bouche, les larmes aux yeux
-Personne. Dis-je d'un ton neutre
-C'est faux. C'est cette femme qui t'a amené petite ? Demande-t-elle comme si elle allait faire quelque chose pour moi
Si même tata Lina n'a pu rien faire pour moi, ce n'est pas une inconnue qui le fera.
-Non. Mentis-je comme à chaque fois qu'on m'interrogeait sur les cicatrices dans mon dos, fruit des coups de cravache et de courroie de ma mère
-Pauvre enfant. Dit-elle en secouant la tête
De l'extérieur, on lui demande quelque chose dans cette langue et elle se dépêche de m'habiller. Elle me fait porter d'autres dessous et une longue robe violette avec un voile de couleur blanche et m'applique du crayon sous les yeux. Elle me conduit ensuite dans ce qui ressemble à un salon où les gens de tout à l'heure sont disposés les hommes devant, les femmes derrière un peu comme ce que j'entrevois dans les mosquées de Parakou les vendredis. On me fait asseoir à côté du vieux de tout à l'heure. Je ne comprends rien de ce qui se dit même si au fond, cette sensation étrange ne me quitte pas, comme un pressentiment. Ma mère m'appelle et je réponds « naam » comme elle me l'a demandé.
A la fin, on me fait asseoir sur un tapis avec le vieux et on dispose de la nourriture au centre. Une bonne odeur s'échappe des repas mais j'ai l'estomac noué. Je ne touche à rien en dépit des mines froissées en face et des murmures quand ma mère me lance un regard menaçant et me signe d'avaler quelque chose. Je commence à peine à manger que la femme de tout à l'heure viens me chercher et me conduit dans une autre chambre un peu plus vaste que l'autre et m'installe sur la natte au centre. Elle me couvre le visage d'un autre voile et me demande de ne pas bouger. De plus en plus paniquée, je demande :
-Et ma mère ?
-Partie. Dit-elle
-Comment peut-elle partir sans moi ? Je suis sa fille. Dis-je les larmes aux yeux comprenant que rien n'allait bien ici
-Comment tu t'appelles ? Demande-t-elle en s'approchant du lit
-Ayé. Dis-je fébrilement
-C'est un joli prénom pour une jolie fille. Et quel âge as-tu Ayé ? Poursuit-elle
-13 ans. Dis-je rassurée par son doux visage et cet air de tata Lina
-Subhan'Allah. Ça va aller Ayé. Je ne sais pas pourquoi ta mère a fait ce qu'elle a fait mais ça va aller Ayé. Obéis, ne parle pas et moi, je vais faire ce que je peux pour te protéger. Dit-elle en me prenant la main
-De quoi ? Je veux ma maman. Qui es-tu ?
-Mariama. De beaucoup de choses ma petite. Sois forte et obéis Ayé. Bonne nuit.
Je ne lui réponds pas trop concentrée sur ma mère qui est partie sans moi. Je n'ai même pas le temps de finir de chercher à comprendre ce qui s'est passé, ce que j'avais mal fait que le vieux de tout à l'heure fit son entrée dans la chambre. Il retira l'habit qu'il portait m'obligeant à détourner le regard. Il vint s'asseoir à côté de moi sur la natte et plaça ses mains au creux de mes reins en commençant par soulever ma robe. Apeurée, je dis :
-Mr arrêtez s'il vous plaît. Vous me faîtes mal.
-Je vois que ne pas avoir de père t'a rendu insolente. Mais je me tacherai de corriger ça petite. Allez, déshabille-toi et couche-toi avant que je ne te donne des coups de ceinture.
-Pitié...
Je n'eus même pas le temps de finir ma phrase qu'il se mit à me rouer de coups puis me demanda à nouveau de me déshabiller et de me coucher. Cette fois-ci, j'obéis sans discuter tandis qu'il souriait en regardant mon corps comme s'il s'agissait d'un bout de viande...
***
Cette nuit marqua le début d'un tournant dans ma vie.
Ce n'est que le lendemain, ayant mal partout et sommée de me mettre au travail que j'ai compris que ma mère m'avait vendu à cet homme.
J'ai vécu 03 ans une vie de misère marquée de coups, de viols, de moqueries des uns et des autres.
La seule personne qui eut un peu pitié de moi était Mariama, la 3ème épouse de mon mari, Mamadou. Mais Mariama ne pouvait pas grand-chose pour moi au risque de se créer des problèmes à elle ou à ses enfants.
A force de recevoir des coups, j'ai fait 05 fausses couches et j'ai accouché de deux enfants mort-nés. Le seul de mes enfants qui a survécu, c'est une fille : Cherifa. Elle a trois mois. Mamadou depuis sa naissance est encore plus méchant avec moi et les autres ont davantage de raison de se moquer de moi : l'étrangère a accouché d'une fille. Mais sa naissance à donner un sens à ma vie : faire payer Abeni pour tout le mal qu'elle m'a fait. Je déteste cette femme.
Pendant trois ans, en dépit de la promesse que j'ai faîte à Lina, j'ai pleuré à ne plus avoir de larmes. C'est fou mais aujourd'hui, quand je pense à ma mère, la seule chose que j'ai envie de lui faire, c'est de la tuer. Mais je ne le ferai pas, ce serait trop facile. Ce sera œil pour œil. Larme pour larme et surtout sang pour sang.
J'y ai bien pensé, pendant des jours depuis que je suis mère : je n'aurai qu'une chance de m'enfuir. C'est dangereux, presqu'impossible mais je vais tenter ma chance. Je suis Ayé après tout : Je suis la vie, je suis la chance.
Ce week-end, il y a juste les femmes à la maison. Les hommes vont à Niamey pour je ne sais trop quoi, de toute façon, ils peuvent bien mourir, je m'en moque. C'est maintenant ou jamais :
-Tu es bien sûre Ayé ? Et si tu ne parvenais pas à traverser le fleuve ? Et si la police t'attrapait ? Tu veux rejoindre un autre pays sans passer par la frontière terrestre, c'est dangereux Ayé. Tu n'as même pas de papier ni rien. Ayé, ma chérie, j'ai peur pour toi. Me dit Mariama pour la millième fois depuis que je lui ai fait part de mes projets
-La liberté à un prix Mariama. Au pire, je vais mourir mais c'est sans importance...Désormais, Cherifa, c'est ta fille. Prends bien soin d'elle et si tu peux, donne-lui la chance de vivre une autre vie que cette vie de misère. Moi, je ne peux pas. Dis-je en essuyant mes larmes et en lui remettant ma fille en fuyant son visage pour ne pas revenir sur ma décision
-Bien sûr Ayé. Je veillerai sur Cherifa comme sur mes propres enfants. Sois heureuse. Bonne chance Ayé.
Je la prends dans mes bras, vérifie que mon couteau est bien en place attaché autour de mes reins et arrange mon voile, met un autre sur mon visage pour être Madame Tout le monde et c'est parti. Je sors de la maison, la peur au ventre et marche en me rappelant des indications de Mariama. Je ne suis presque jamais sorti d'ici depuis que je suis arrivée alors, je ne connais pas la voie. Mais si j'en crois Mariama, si je marche dans la direction sud sur quelques kilomètres encore, je devrais me retrouver sur la grande voie et trouver un taxi jusqu'à Gaya. Je marche le plus normalement possible, réprimant mon instinct de survie qui m'insuffle de courir à toute vitesse et ce pendant longtemps. Je n'ai pas connu les pires crasses dans ma vie pour qu'une simple marche me réduise à néant. Je continue trouvant finalement la fameuse grande voie. Je soupire de soulagement et me met à héler un taxi. Plusieurs passent s'en s'arrêter puis finalement un s'arrête à ma hauteur. Lorsque je lui dis le lieu, il me dévisage soupçonneux puis me laisse entrer. Mon instinct me dit qu'il risque de faire le difficile alors, c'est tout naturellement que je lui mets le couteau sous la gorge le plus près possible. Je garde le couteau près de lui durant tout le trajet et à l'arrivée, je lui tend quelques billets et sors. Heureusement pour moi, il fait nuit et c'est plus facile de traverser sans trop d'histoires. Je repère un ensemble de pêcheurs et avec le même stratagème, réussit à les convaincre de me venir en aide. Je ne suis détendue que quand je suis à Malanville.
C'est fini. Ce cauchemar est terminé. Abeni, à nous deux.
Je prends ensuite un minibus pour Parakou, dans le Borgou. Je ne dors pas une seule seconde, trop apeurée à l'idée que quelque chose de mal ne se passe mais non, tout va bien : J'arrive à Parakou.
Je me dépêche d'aller chez Abeni.
Rien n'a changé : il y a toujours cette impression sinistre autour de cette maison. Je détaille les murs, la toiture, le portail rouge et je revois tout : les coups, les insultes, les moqueries, mes jouets détruits, les punitions, mes larmes et son sourire. Il paraît que quand les enfants rentrent chez leurs parents, ils sont nostalgiques des bons souvenirs de la maison de leur enfance mais dans mon cas, cette maison, c'est la maison d'Hadès.
La maison de Lina, l'école Hibiscus et même les quartiers et rues de la ville sont davantage ma maison que cette maison. Mais bon, l'heure n'est plus aux larmes.
Je dois lire les émotions sur le visage de cette malade mentale en me voyant.
Je sonne plusieurs fois sans réponse. Quand enfin je pense abandonner, cette bonne femme apparaît dans une longue robe se plaignant comme toujours :
-J'espère que vous avez une bonne raison pour me déranger chez moi aussi tôt.
Je ne réponds pas, occupée à l'étudier : ce sont les mêmes yeux froids et impitoyables, la même bouche qui m'a insulté encore et encore, les mêmes sourcils qui se sont froncés tant de fois à ma vue.
Elle a maigri ce qui met davantage en valeur ses longs doigts qui m'ont tant de fois étranglée, giflée, frappée.
-Vous êtes muette ? Et d'ailleurs, qui êtes-vous ? Dit-elle en me fixant avec curiosité et une autre émotion que je connais parfaitement : la peur.
Je souris sous mon voile et me rapproche le plus près possible d'elle presque comme si j'allais l'étreindre et souffle contre son oreille en approchant le couteau de sa colonne vertébrale :
-Qu'as-tu mangé pour mes funérailles 'maman' ? Du wassa wassa ou du watché peut-être ?
-Ay...
-Chut. Rien ne presse. Rentrons. Tu ne voudrais pas alerter tout le quartier pour des retrouvailles mère-fille n'est-ce pas ? Dis-je en faisant glisser le couteau le long de son dos
Elle recule et je ferme le portail sans relâcher ma prise. A l'intérieur, je ferme la porte, éteins les lumières et la conduis dans la chambre comme elle aimait le faire avant de me torturer. Je retire le voile ne portant plus qu'une simple robe longue et arrangeant mes cheveux. Je souris quand elle dit :
-Ayé s'il te plaît. Je te demande pardon. Je ne le ferai plus.
-Oh oui ! Tu ne le feras plus Abeni. Sois en sûre. Assis. Dis-je au lieu de « à genoux » éprouvant un minimum de respect subit pour elle
Assise, je m'installe en face pointant toujours mon arme
-Alors ? La vie est belle 'maman' ? Tu m'as enterré comment ? A l'église ou à la mosquée ? Tu portais quoi pour célébrer ta victoire ? Demandai-je en promenant mon couteau sur sa cuisse nue et brûlée
-Ayé mon enfant...
-Ayé est morte. Enfin, pour toi Abeni. Tu aurais dû me tuer quand tu en avais l'occasion. Maintenant, je deviendrai un vrai cancer dans ta vie 'maman'. Crachai-je en colère
-Ayé s'il te plaît, tu es une gentille fille. Ne fais pas ça. Implora-t-elle presque en pleurant
-Cette Ayé là n'est plus. Il n'y a que la digne fille de la sorcière qui est restée. Comment as-tu pu Abeni ? Comment ? Tu m'as vendu à cet homme sans même une pensée pour moi et tu es partie. Tu m'as abandonnée toute seule, dans ce pays inconnu au milieu de tous ses gens. Cet homme m'a violé plusieurs fois pendant trois ans, j'ai perdu des enfants, j'ai été battue, privée de tout par ta seule faute Abeni. Je ne compte plus les côtes cassées et les nombreuses fois où je me suis évanouie. J'ai pleuré tellement de fois à cause de toi, et le pire dans tout ça, c'est que j'ai renoncé à mon enfant par peur de devenir comme toi. Mais ce n'est pas grave. Tu m'as donné ton venin Abeni et tu vas payer pour chaque larme, chaque douleur, chaque goutte de sang, chaque humiliation. J'ai bien l'intention de te faire regretter avec lenteur et saveur tout ce que tu m'as infligée. Promis, je ferai ça bien. A ton image 'maman'. Déclarai-je en passant de la rage à la joie
-Ayé, pardon. Je t'en supplie. Je ne voulais pas. Je ne voulais pas te faire de mal. Ayé je te le jure.
-Je ne te crois plus Abeni. Je ne sais vraiment pas ce qui me retient de t'enfoncer le couteau en plein cœur et de me suicider ensuite. Avouai-je en relâchant les épaules
-Ayé, je te le jure. Je ne voulais pas. Pardonne-moi Ayé. Dit-elle en joignant les mains en signe de supplication
-Tu devras verser des larmes de sang pour obtenir mon pardon.
-J'ai fait tout ça pour me venger. Avoua-t-elle
-Ah oui ? Parce que ? Qu'est-ce que je t'ai fait ?
-Toi rien, ton père oui. Lâcha-t-elle
-J'ai même un père ! Et qu'est-ce que j'ai à voir avec ça ? Pourquoi tu n'es pas allée retrouver le concerné ?
-Je ne pouvais pas. Je me suis dit, à défaut de faire payer le diable, autant faire payer sa fille. Dit-elle en fuyant mon regard
-Waouh ! Et on peut savoir ce que le diable t'a fait Abeni ?
Elle se tut un bon bout de temps avant de réciter en larmes :
-Quand j'avais presque le même âge que toi, je vivais avec ma tante et mes cousins à Calavi, une ville au sud. A l'époque, la plupart des quartiers de cette ville étaient peu habités, certains plus que d'autres. J'étais une jeune fille qui aimait sortir, marcher et observer la lune et les étoiles. Un soir où ma tante et mes cousins étaient au Nigéria, je suis partie profiter du spectacle quand...
-Abeni ! Dis-je en avançant le couteau vers elle
-Cet homme, ton père m'a abordé. Si j'avais su ce qui allait se passer (en sanglots)...si seulement. Ils étaient 05, ils m'ont violé tour à tour dans une maison en construction et m'ont pratiquement laissée pour morte. Je revivais ce cauchemar chaque jour dans ma tête ne trouvant guère le sommeil mais ce n'est pas tout, les jours qui ont suivi, la maison où je vivais a été entièrement brûlée. Tout le monde est mort sauf moi. J'étais vivante mais morte au fond, abandonnée dans les couloirs d'un hôpital. C'est Lina qui m'a retrouvée et m'a ramenée à Parakou. Elle a pris en charge mes soins. Le traitement des brûlures était si douloureux que j'aurais préféré mourir. J'ai même fait une tentative de suicide mais non, je suis toujours là. Toi, tu es née quelques mois plus tard. Les médecins ne savent par quel miracle tu as survécu vu l'état de mon corps et tous les chocs que j'ai subi. Mais bon, tu es née Ayé et chaque jour, tu grandissais et tu ressemblais à cet homme, celui des 05 qui m'a fait le plus mal. Et ça me tuait, me rappelait cette nuit encore et encore.
-Donc à cause de 05 salauds, toi ma mère tu m'as maltraitée non presque tuée. Si je n'étais pas rentrée aujourd'hui, je serais peut-être morte que tu ne le saurais pas maman. Tu aurais continué ta petite vie bien tranquille oubliant qu'un jour, tu as eu une fille. Tu aurais pu m'abandonner depuis le tout début, je serais morte ou à la rue ou quelqu'un se serait occupée de moi. Mais non, dans toute ta folie, tu as préféré m'avoir près de toi. C'est une grande erreur de ta part et crois-moi Abeni, tu vas le payer. Mais recommençons par le tout début, il est temps de réécrire l'histoire Abeni : que sais-tu de ces hommes ?
-Rien à part que celui qui doit être ton père s'appelle Cheikh. Il y avait un dont le prénom commence par A...Ado...je ne sais plus.
-Autre chose ? Insistai-je
-Ce Cheikh, c'est un étranger, le genre malien ou guinéen, je ne sais pas trop. Mais tu lui ressembles beaucoup. Et si je ne me trompe pas, ils doivent être très riches aujourd'hui, ils ont parlé de rituel ce jour-là. Dieu sait ce qu'ils voulaient.
-Hum. Riches ou pas, je les retrouverai et on fera les choses à ma façon. Ils paieront chaque larme, chaque coup, chaque souffrance que toi ou moi aurons vécue. Je remuerai ciel et terre pour ça. Dis-je déterminée
Je vois Abeni sourire et je me presse d'ajouter :
-Et quand j'aurai donné une leçon à ces hommes, je reviendrai et nous réglerons nos comptes toi et moi. Je n'ai rien oublié. Si je ne te tue pas maintenant, c'est parce que j'aurai peut-être besoin de toi. Contrairement à toi, j'ai quand même un minimum de respect et de compassion.
-Je suis ta mère malgré tout. Chanta-t-elle pour la millième fois
-Quand j'avais 10 ans, tu m'as demandé de retenir quelque chose maintenant je reformule : Vous avez détruit ma chair et mon âme, maintenant, vous allez tous payer. Je suis ta fille après tout. Tu as réussi à faire de moi une sans cœur mais bon, c'est du passé. Parlons du futur. Commençons par la première étape : finir mes études et retrouver Dan.
-Mais Ayé, comment veux-tu que je fasse ? Que vais-je dire à Lina et aux gens ? Je ne peux pas te payer des cours.
-ça, c'est ton problème. Et si tu es tentée de faire une connerie ou de me doubler, garde ceci en mémoire. Dis-je en traçant le « A » de mon prénom sur son bras droit au couteau
Elle hurle et saigne mais je ne m'arrête que quand j'ai fini.
-Tu es folle Ayé ? Tu n'as que 16 ans. C'est mal ce que tu fais. Dit-elle de plus en plus effrayée
-Je suis la fille du diable après tout. Ta fille. Bon, maintenant, j'ai faim. Va me faire à manger pendant que je réfléchis. Tu n'as pas intérêt à revenir avec un couteau, une fourchette ou je ne sais quoi pour me faire du mal. Crois-moi Abeni, je suis plus forte que toi. Dis-je menaçante en rapprochant le couteau de sa jugulaire
Abeni partie, je soupire et je réfléchis : Si ces hommes sont aussi dangereux qu'Abeni semble le prétendre, j'ai intérêt à bien me préparer.
Cheikh....Cheikh...Le diable s'appelle Cheikh...