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Avant que le ciel ne s'effondre

Avant que le ciel ne s'effondre

Auteur:: Herms
Genre: Romance
Ils s'aimaient dans l'ombre. Ils ont été jugés à la lumière. Dans la ville d'Ardore, où l'aristocratie règne d'une main de fer sur le peuple, Serena Falco est engagée comme aide-cuisinière au sein du palais. Sa vie est rude, mais son cœur libre. Jusqu'au jour où le prince héritier, Lorenzo di Valente, échappe à ses gardes et s'égare dans les quartiers des domestiques. Il y rencontre Serena. Une parole, un sourire, une étincelle. Mais leur histoire naît dans la clandestinité, condamnée dès la première seconde. Car la reine mère prépare déjà le mariage du prince avec une duchesse d'Ilvarra, et toute infidélité serait perçue comme une trahison d'État. Quand l'amour devient crime, que reste-t-il à deux âmes piégées par la naissance ? Sinon l'éternité d'un souvenir.

Chapitre 1 01

Chapitre I

Le marbre noir du palais de Santa Bellaria résonnait d'un calme étrange, comme si la pierre elle-même retenait son souffle. Dans les couloirs tendus de silence, seuls les pas pressés des domestiques troublaient la perfection glacée des lieux. L'aube n'était pas encore levée, mais déjà les dorures étincelaient à la lueur vacillante des chandeliers, comme si elles attendaient qu'on les regarde, qu'on les admire, qu'on les vénère.

Serena Falco s'agenouilla près de la corniche du grand escalier central. Son seau d'eau tiède à la main, elle frottait avec énergie les rainures d'une rampe sculptée en forme de serpent d'or. Chaque matin, à l'aube, avant que la noblesse ne daigne ouvrir les yeux, elle nettoyait ce même escalier. Toujours ce même rituel. Elle n'aimait pas cet endroit. Il donnait sur la grande galerie des portraits, le lieu le plus visité par les invités du royaume. Elle le nettoyait comme on nettoie une scène de théâtre, avec la certitude qu'elle ne jouerait jamais dessus.

Les nobles ne regardaient jamais les servantes, sauf pour leur ordonner de disparaître. C'était ainsi. On les formait à l'obéissance, à l'invisibilité. On les appelait "les mains du silence". Et Serena excellait dans ce rôle, du moins en apparence. Car derrière ses gestes précis et son regard baissé, elle pensait. Elle se souvenait. Elle rêvait.

Elle se redressa, essuya une mèche de cheveux noirs collée à sa tempe, puis reprit sa tâche, le dos droit, les doigts rougis par l'eau et le savon. Au fond du couloir, elle savait que madame Rosetta, la gouvernante en chef, rôdait comme une ombre, prête à la réprimander pour un coin oublié ou une trace persistante. Mais ce matin-là, Serena avait quelque chose de différent dans le regard : une tension sourde, presque électrique. On disait que le prince héritier revenait. Après six ans d'absence. Six ans de guerre, de diplomatie, d'éloignement volontaire.

Le palais bruissait de cette nouvelle depuis des jours. Les femmes de chambre en chuchotaient dans les cuisines, les valets rectifiaient les angles des coussins avec une rigueur quasi militaire, et même les jardiniers, dans la cour intérieure, prenaient soin de faire resplendir les haies sculptées comme si l'univers entier allait soudain poser les yeux sur Valdirosa.

Serena, elle, ne connaissait Lorenzo di Valente que par les récits. Elle avait onze ans quand il était parti, en uniforme, droit et impassible. On disait qu'il avait le regard du roi son père - un regard de pierre, de ceux qui jugent et condamnent sans émotion. Depuis, le roi était mort, et c'était désormais lui, Lorenzo, que l'on attendait pour porter la couronne. La reine mère, Adelaïde, ne parlait plus en public. Le cardinal Ornani, lui, gouvernait dans l'ombre, en attendant le retour du fils prodigue.

Serena n'aimait pas ces hommes aux robes longues, ces nobles qui traversaient les salons sans un regard pour ceux qui leur versaient le vin. Elle les avait vus enterrer son père sans mot, sans pardon, sans justice. Ils lui avaient tout pris. Depuis, elle travaillait pour sauver Tomaso. Son petit frère. Seule chose précieuse dans sa vie brisée.

Elle rangea son chiffon, vida le seau dans la grille d'évacuation, et se dirigea vers la galerie des portraits pour épousseter les cadres. À cette heure, personne ne venait encore là. Les torches vacillaient sur les visages peints des anciens rois et reines, leurs yeux figés suivant chaque mouvement comme un rappel constant de l'ordre établi. Elle monta sur le petit escabeau, leva la main, et effleura le cadre du roi Vitale II, le père de Lorenzo.

Un bruit de pas la fit se figer.

Des pas lourds, assurés, mais non pressés. Pas ceux d'un domestique, ni d'un garde. Quelqu'un d'autre. Elle redescendit doucement, sans bruit. Une silhouette se dessina dans la lumière du fond de la galerie. Haute, vêtue d'un manteau de voyage sombre, le col relevé, les cheveux sombres coiffés en arrière. Il avançait sans hésiter, ses bottes heurtant le sol comme un métronome de commandement.

Serena recula d'un pas, baissa les yeux.

Il s'arrêta. Juste devant elle.

- Vous avez réveillé les rois, dit-il doucement.

Elle osa relever les yeux. Il n'était pas comme elle l'avait imaginé. Son visage était plus dur que dans les portraits, mais ses yeux... ses yeux étaient d'une clarté inhabituelle. Un gris presque argenté, traversé d'ombres.

- Pardonnez-moi, Altesse, dit-elle, la voix basse.

Il pencha la tête, sans sourire.

- Je ne voulais pas vous interrompre. Continuez.

Elle baissa à nouveau les yeux, mais ses doigts tremblaient. Il ne bougea pas. Il la regardait, comme si elle était un mystère à résoudre. Comme si, pour une fois, une servante n'était pas un décor.

Puis il se détourna, marcha quelques pas, s'arrêta devant le portrait de son père.

- Il aimait cet endroit, murmura-t-il.

Elle ne sut quoi répondre. Elle s'inclina à nouveau, fit mine de partir.

- Quel est votre nom ? demanda-t-il soudain.

Elle se figea.

- Serena. Serena Falco.

Il répéta son nom doucement, comme on goûte un fruit inconnu.

- Falco. Un nom de rapace.

Elle sentit son cœur se resserrer. Elle n'aimait pas ce nom. Trop de souvenirs, trop de douleur.

- Oui, Altesse, dit-elle simplement.

Il hocha la tête. Puis, sans autre mot, il s'éloigna dans l'ombre du couloir.

Quand elle se retrouva seule, Serena réalisa qu'elle n'avait pas respiré pendant toute leur conversation. Elle posa une main sur sa poitrine. Son cœur battait trop vite. Ce n'était rien. Juste un échange.

Et pourtant, quelque chose venait de changer.

Dans un royaume figé, une faille venait de s'ouvrir.

Très bien. Voici le Chapitre 2, toujours dans un style riche, dense, détaillé et sans transition narrative. On entre plus profondément dans les jeux de pouvoir du palais, dans les pensées de Lorenzo, et les premiers fils de ce qui deviendra une tragédie inévitable.

---

Chapitre II

La lumière du matin filtrait à travers les hautes fenêtres du palais, tamisée par les voilages de soie blanche que les servantes avaient tirés à l'aube. Dans l'antichambre du conseil royal, tout était calme, presque trop calme. Chaque chose semblait figée dans une perfection oppressante, comme si la moindre erreur, le moindre pli sur un coussin, pouvait déclencher la colère des anciens dieux. C'était là que Lorenzo di Valente attendait.

Il se tenait debout, les mains croisées dans le dos, son manteau sombre abandonné à l'entrée. Sa tenue de velours noir, sobre mais impeccablement taillée, soulignait la silhouette droite et les épaules tendues du prince héritier. Il avait retiré ses gants et jouait nerveusement avec l'anneau de la maison di Valente, une pièce d'argent ornée d'une tête de lion.

La salle était silencieuse, mais dans sa tête, tout hurlait.

Depuis son retour, chaque regard pesait. Chaque salut était calculé. Les baisers sur les mains, les courbettes, les révérences, tout n'était que manœuvres, sourires feints et alliances souterraines. Rien n'avait changé. Valdirosa était restée la même : un joyau terni, trop fier pour se réinventer, trop corrompu pour survivre longtemps encore.

Il n'avait pas dormi de la nuit. Trop d'images, trop de souvenirs. Les champs d'Auregna, les corps entassés, les visages suppliants des paysans qu'on envoyait se battre pour une couronne qui ne les regardait pas. Il avait vu la mort de près, et pire encore : l'indifférence.

Et pourtant, ce matin-là, une chose l'avait surpris.

Cette fille. Serena.

Il n'aurait pas dû lui parler. Pas même la regarder. Mais il l'avait fait, presque par instinct. Elle n'avait rien dit d'extraordinaire, rien fait de remarquable, mais il y avait eu... un silence. Un vrai silence. Pas celui des courtisans, feutré de mensonges. Non, un silence franc, chargé de tension, de vérité.

Elle n'était qu'une servante. Il le savait. Et pourtant...

La porte s'ouvrit brusquement. Le cardinal Vittorio d'Ornani entra, vêtu de pourpre, son visage sévère coupé au couteau, comme sculpté pour l'autorité. Il portait le regard d'un homme qui ne posait jamais de questions, seulement des jugements. À sa suite, deux membres du conseil - le chancelier Maderno et le duc Girolamo Lanti - entrèrent à pas mesurés.

- Altesse, dit le cardinal en s'inclinant légèrement. Le Conseil est réuni.

Lorenzo hocha la tête, traversa la pièce et pénétra dans la grande salle ovale du conseil. Dix fauteuils de velours rouge cernaient une table d'ébène noire. Derrière lui, les portes se refermèrent en un claquement sec.

Le roi n'était plus. Et même si la couronne n'avait pas encore été posée sur sa tête, tous ici le savaient : c'était lui, désormais, qui allait régner.

Mais on ne lui laisserait pas la main si facilement.

- Votre retour fait grand bruit dans la capitale, dit le duc Lanti en s'installant. Le peuple vous acclame comme un héros de guerre.

- Le peuple n'a pas vu la guerre, répondit Lorenzo. Il acclamerait n'importe quel homme s'il lui promettait du pain et de la paix.

Un silence pesant s'installa. Le cardinal croisa les mains.

- Justement, nous avons à discuter de la paix. Et du pain. L'économie est instable, les récoltes faibles, les caisses vides. Il est temps de restaurer la confiance. Une union officielle avec la duchesse Elvira Malerba garantirait le soutien de l'est du royaume. Son père détient à lui seul trois cités portuaires stratégiques.

- Vous voulez dire : acheter la paix avec un mariage.

- C'est ainsi que se maintiennent les royaumes, dit froidement Maderno. Par les alliances, pas par les émotions.

Lorenzo se leva lentement. Il traversa la pièce sans les regarder, s'arrêtant devant la haute fenêtre qui donnait sur les jardins.

- Ai-je encore le droit de refuser quelque chose ? demanda-t-il d'une voix douce.

Le cardinal sourit sans chaleur.

- Vous avez tous les droits, Sire. Tant que vous faites ce qui doit être fait.

Lorenzo ne répondit pas.

En contrebas, il aperçut les jardins intérieurs. Des allées géométriques, des fontaines, des rosiers entretenus avec une obsession presque religieuse. Au centre, près d'un massif de lauriers, il vit une silhouette. Une robe de coton pâle, une démarche modeste. Serena. Elle portait un panier de linge. Elle traversait les jardins sans se douter que six regards pesaient sur elle depuis la salle du pouvoir.

Il ferma les yeux un instant.

Les chaînes invisibles s'étaient déjà resserrées autour de lui.

---

Serena, de son côté, avançait d'un pas rapide. Le linge était propre, encore chaud du séchage, et elle devait le déposer dans les appartements supérieurs avant l'appel des dames de compagnie. Le jardin était presque vide à cette heure, seuls quelques jardiniers s'affairaient à tailler les buis en silence.

Elle ne savait pas pourquoi elle sentait ce trouble. Depuis l'échange du matin, elle n'avait cessé d'y repenser. Elle n'était pas idiote. Elle savait ce qu'elle était, ce qu'il était. Ce monde n'autorisait aucune faille. Mais quelque chose, dans ses yeux, l'avait désarmé. Ce n'était pas le regard d'un prince.

C'était celui d'un homme qui doutait.

Elle bifurqua vers l'aile est du palais. Là où résidaient les invités de prestige. C'était là qu'on préparait les appartements de la duchesse Elvira Malerba.

Serena ne l'avait encore jamais vue, mais les rumeurs sur elle étaient aussi nombreuses que les couverts en argent dans la salle des banquets. On la disait belle, distante, éduquée comme un homme, et dangereusement lucide. Le genre de femme qui savait ce qu'elle voulait, et comment l'obtenir.

Alors pourquoi, pensa Serena en serrant le drap entre ses mains, pourquoi avait-elle soudain peur d'une femme qu'elle ne connaissait pas... pour un homme qu'elle ne connaissait pas non plus ?

Elle frissonna. Une brise fraîche souffla dans le couloir. Le linge battit dans le panier comme les ailes d'un oiseau effrayé.

Au loin, la grande horloge sonna huit coups.

L'heure de la présentation officielle approchait.

Et avec elle, le premier soir de fête.

Le premier masque.

La première déchirure.

Chapitre 2 02

Chapitre III

Le grand bal avait débuté sous un ciel chargé de nuages épais, mais aucun orage n'était venu troubler l'éclat des chandeliers ni le bruissement élégant des robes dans les galeries. Le palais avait été transformé, sublimé, étouffé sous le poids du faste. Des musiciens aux vestes brodées jouaient des valses lentes depuis une tribune dorée, des domestiques glissaient entre les convives avec des plateaux d'or, et au centre, parmi les jeux de lumière et les éclats de voix mesurées, le prince héritier se tenait immobile, drapé dans son costume noir aux boutons d'argent.

Lorenzo avait l'allure d'un roi sans couronne, mais son regard fuyait le théâtre qu'on avait construit autour de lui. Il observait les danseurs, les sourires, les alliances muettes. Tout ce spectacle lui paraissait figé, factice, trop propre. Ce bal n'était pas donné pour célébrer son retour, mais pour le fixer dans un rôle, le contraindre à incarner ce qu'on attendait de lui. Un engagement avec la duchesse Malerba. Une union sans amour, mais pleine de promesses politiques.

Il tourna la tête et la vit.

Serena. Derrière une colonne de marbre, légèrement dissimulée parmi les domestiques qui attendaient leurs ordres. Elle ne portait pas l'uniforme ordinaire. Ce soir, sur ordre de madame Rosetta, toutes les jeunes servantes avaient revêtu des robes sobres mais plus soignées. Elle tenait un plateau, les mains serrées autour, le regard droit, posé sur la foule.

Il s'étonna de voir combien elle parvenait à effacer sa présence tout en y imprimant une tension étrange. Elle semblait invisible aux yeux des nobles, mais son silence avait le poids d'un cri.

- Vous la regardez trop, murmura une voix près de lui.

Elvira Malerba.

Elle avait surgi comme un courant froid, en silence, ses cheveux relevés avec une grâce irréprochable, son regard acéré posé sur lui sans un sourire.

- Il est facile d'oublier où l'on est, continua-t-elle en portant sa coupe de vin à ses lèvres. Mais dans ce palais, personne ne dort, Lorenzo. Pas même les murs.

Il se redressa, lui tendit poliment la main pour l'inviter à danser. Elle accepta sans attendre, se laissant guider vers la piste. Tous les regards se tournèrent vers eux. Les murmures reprirent, les alliances se resserrèrent dans les chuchotements.

Leurs pas étaient fluides, mesurés, parfaits. Mais leurs yeux ne se rencontraient pas.

- Vous n'avez pas changé, dit-elle calmement.

- Vous non plus.

- Vous faisiez semblant d'être un soldat, maintenant vous faites semblant d'être un roi. Il faudra choisir.

Il serra sa main un peu plus fort. Elle le sentit. Elle sourit.

- Je ne suis pas votre ennemie, Lorenzo, dit-elle plus bas, mais je ne serai jamais votre ombre. Je suis venue ici pour régner à vos côtés, pas pour vous suivre en silence. Si vous me repoussez, je saurai trouver ma place autrement.

- Est-ce une menace ?

- Non. Un avertissement.

Il ne répondit pas. La musique s'interrompit, les applaudissements retentirent. Elvira s'inclina légèrement, puis s'éloigna, l'air paisible. Tout était parfaitement maîtrisé chez elle, chaque mouvement, chaque mot, chaque absence d'émotion.

Lorenzo fit quelques pas vers la galerie. Il prétexta une conversation, un besoin d'air, une urgence diplomatique. Peu importe. Les courtisans comprirent qu'ils devaient se disperser. Il s'enfonça dans les couloirs sombres de l'aile nord, là où la lumière des bougies formait des halos tremblants sur les tentures.

Il s'arrêta au détour d'un escalier secondaire. Des bruits de pas précipités résonnaient. Serena apparut, tenant le plateau vide.

- Vous vous cachez, dit-il.

Elle sursauta, faillit faire tomber le plateau, le reconnut aussitôt.

- Non, Altesse, je, je venais déposer...

- Vous évitez mon regard, maintenant ?

Elle hésita. Puis leva les yeux.

- On m'a appris à ne jamais croiser les yeux de ceux qui commandent.

- Et si je vous l'ordonnais ?

Elle soutint son regard.

Il avança d'un pas. Elle ne recula pas.

- Vous n'avez pas le droit, dit-elle doucement.

- Je n'ai plus que des droits. Mais aucun choix.

Il y eut un long silence.

Il tendit la main. Non pour toucher. Mais comme un acte suspendu.

- Vous n'avez pas peur de moi ?

- Non.

- Pourquoi ?

- Parce que vous ne m'effrayez pas. Mais ce que vous portez, oui.

Elle désigna son costume. L'emblème cousu sur sa poitrine. Le blason des di Valente. Le poids du royaume.

Lorenzo baissa la main. Elle tourna les talons, disparut dans un couloir adjacent.

Il ne tenta pas de la retenir.

Mais il savait, à cet instant précis, qu'il venait de franchir une limite. Pas en l'approchant. Mais en la regardant comme une égale.

Et ce serait, un jour, son erreur la plus fatale.

Chapitre IV

Le lendemain, la pluie s'abattit sur Valdirosa avec une insistance presque menaçante. Des rideaux d'eau fouettaient les fenêtres hautes du palais, noyant les jardins, assourdissant les bruits de la cour et masquant les allées, comme si le ciel cherchait à effacer toute trace de la veille. Mais ni la pierre ni les secrets ne se lavent si facilement.

Dans l'aile ouest, Elvira Malerba faisait défiler les tissus et les bijoux sous les yeux de sa suivante, Cecilia. Assise sur une méridienne couverte de velours, elle examinait chaque pièce avec une lenteur calculée, comme si elle jaugeait plus que des étoffes, comme si chaque dentelle était un jeu d'ombres, chaque broderie un champ de bataille. La lumière grise donnait à son visage un éclat de marbre, impénétrable.

- Il m'observe, dit-elle enfin.

Cecilia leva les yeux.

- Le prince ?

- Non. La servante.

Elle fit glisser entre ses doigts un collier d'opales bleues, puis le laissa tomber sur le coussin, indifférente.

- Hier soir, dans la galerie, elle m'a vue. Je l'ai vue. Elle ne m'a pas regardée comme une domestique. Elle m'a regardée comme une femme qui sait.

- Sait quoi ?

- Qu'un homme n'appartient jamais qu'à lui-même, jusqu'à ce qu'il se laisse regarder.

Cecilia fronça les sourcils, mais ne répondit pas. Elvira se leva, s'approcha de la fenêtre. En contrebas, quelques silhouettes traversaient les cours détrempées. Elle ne distinguait pas leurs visages, mais elle sentait, au fond d'elle, que les équilibres étaient déjà en train de se déplacer.

Elle n'avait pas peur. Elle avait simplement horreur de l'imprévisible.

Dans les cuisines, l'eau s'infiltrait par les pierres poreuses du sol, et les marmites fumaient à gros bouillons. Serena, les manches remontées, battait la pâte à pain comme si elle voulait en écraser ses pensées. Autour d'elle, les autres filles parlaient, riaient parfois, chuchotaient surtout. Elle les entendait sans écouter. Les mots « bal », « prince », « duchesse », revenaient en boucle, portés par des langues trop avides, trop indiscrètes.

Elle sentait déjà que son nom s'y glisserait bientôt.

Une main se posa sur son bras. C'était Marzia, une petite servante aux yeux ronds.

- Tu sais qu'ils ont dansé, n'est-ce pas ? Le prince et elle. Ils étaient... magnifiques. Comme une peinture.

Serena hocha la tête sans répondre. Elle retira les mains de la pâte, les essuya sur un torchon, s'éloigna sans un mot.

Elle monta à l'étage, prétextant une tâche oubliée, puis s'arrêta dans le couloir principal, désert. La porte de la bibliothèque était entrebâillée. Une faible lumière dorée filtrait. Elle s'en approcha. Par curiosité. Par besoin de silence.

Elle entra.

Lorenzo était là, seul, assis dans l'ombre d'un fauteuil, une pile de documents ouverts devant lui. Il leva les yeux à son entrée, mais ne dit rien. Elle recula d'un pas, confuse.

- Je suis désolée, murmura-t-elle. Je ne savais pas que...

- Reste.

Elle s'arrêta.

- Fermez la porte.

Elle obéit. Lentement. Puis resta debout, les bras croisés devant elle.

- Vous avez des lectures bien peu royales, dit-elle en apercevant un traité sur la réforme des lois rurales.

- Le trône ne se tient pas avec des poèmes, répondit-il. Et les chansons ne remplissent pas les greniers.

Il marqua une pause.

- Approchez.

Elle s'avança. Il lui tendit un papier. Un rapport de la province d'Altavilla. Famine. Émeutes. Taxes impayées.

- Voilà ce que je vais devoir défendre à la table du Conseil, dit-il. Voilà ce qu'ils veulent que j'oublie quand ils me parlent de soie et de lignées. C'est ça, mon royaume. Pas les lustres. Pas les bals.

Serena le fixa longuement.

- Pourquoi me montrez-vous cela ? Je ne suis rien.

- Justement. Parce que vous êtes la seule à qui je n'ai pas à mentir.

Le silence s'installa entre eux. Dense. Pesant.

Elle posa les yeux sur lui, puis sur les papiers, puis à nouveau sur lui.

- Et si je mentais, moi ? Si je vous regardais comme eux ? Comme une opportunité, un jeu, une ascension ?

Il se leva, s'approcha. Lentement.

- Vous ne savez pas mentir, Serena.

Elle releva le menton. Il était tout près. Trop près.

- Peut-être que je devrais apprendre.

- Peut-être que je ne veux pas que vous appreniez.

Il allait parler encore, mais la porte s'ouvrit brutalement.

Cecilia.

Elle resta figée sur le seuil. Ses yeux passèrent de Serena à Lorenzo, de Lorenzo à Serena. Rien ne fut dit. Elle referma doucement la porte.

Mais c'était trop tard.

Quelque chose venait d'être vu.

Quelque chose venait de commencer à s'écrouler.

Chapitre 3 03

Chapitre V

Cecilia traversa les couloirs comme un spectre, ses pas muets sur les dalles froides, son visage impassible malgré le tumulte intérieur. Dans son regard, plus qu'une surprise, il y avait une conclusion. Elle n'avait pas surpris un caprice du prince, mais quelque chose de plus dangereux, de plus profond. Une tension à l'état brut, qui n'avait pas encore pris la forme d'un scandale, mais qui le ferait inévitablement. Et elle savait à qui le dire.

Elle entra dans les appartements d'Elvira sans frapper. La duchesse était en train de lire, une coupe de vin posée près d'elle. Elle leva à peine les yeux.

- Il y a une chose que vous devez entendre, dit Cecilia d'un ton calme.

Et elle parla.

Chaque mot fut pesé, chaque silence plus éloquent encore. Elvira resta droite, ne cilla pas, ne s'indigna pas. Mais son regard se durcit, se teinta d'un éclat glacé.

- Elle était là, seule avec lui ? demanda-t-elle simplement.

- Ils ne se sont pas touchés. Mais ce n'était pas nécessaire.

Elvira ferma le livre d'un geste sec, se leva.

- Faites surveiller la servante. Son nom ?

- Serena.

Un souffle bref, un rire presque inaudible franchit les lèvres d'Elvira.

- Évidemment.

Au sous-sol, les cuisines étaient devenues un enfer humide, saturé de vapeur, d'odeurs de graisse, de cris de marmitons. Serena passait de table en table, vidait des seaux d'eau, coupait des légumes, nettoyait sans fin. Mais quelque chose avait changé. Les regards glissaient différemment sur elle. Trop appuyés. Trop longs. Et toujours, un murmure qui la suivait, suspendu entre les murs.

Marzia l'observa en silence, puis l'attira dans un coin, derrière un pan de rideau.

- Tu sais que ça va mal finir, Serena.

- Je ne vois pas de quoi tu parles.

- Tu n'es pas assez invisible. Et tu n'as pas le droit d'exister à ses côtés.

- Je n'ai rien fait.

- Tu ne comprends pas. Ce que tu es, ce que tu représentes pour lui, suffit.

Serena se dégagea doucement.

- Et toi, tu le répètes aussi ? Comme les autres ?

- Non. Moi je t'avertis.

Un claquement sec les fit sursauter. Madame Rosetta venait d'entrer dans la pièce.

- Rowens. Le prince demande votre présence. Immédiatement.

Serena sentit son ventre se nouer. Elle hocha la tête, se lava les mains à la hâte et quitta les cuisines sans un mot.

Elle gravit les marches du grand escalier, traversa les galeries baignées de silence. Lorsqu'elle arriva devant le bureau du prince, la porte s'ouvrit sans qu'elle ait eu besoin de frapper.

Lorenzo l'attendait, debout, le dos tourné à la fenêtre.

- Vous m'avez fait demander, dit-elle en s'inclinant.

Il se retourna, les traits tirés par une fatigue qu'elle ne lui avait jamais vue.

- Je n'ai convoqué personne, Serena.

Elle le fixa, interdite.

- On m'a dit...

- Alors quelqu'un nous observe.

Il fit le tour du bureau, s'approcha d'elle.

- Écoutez-moi bien. Il faut que vous soyez prudente. Plus que jamais. Ce que nous ne disons pas, ils le devinent. Ce que nous ne faisons pas, ils l'inventent.

Elle hésita, puis murmura :

- Et si j'avais envie de le dire ?

Il recula d'un pas, surpris.

- De dire quoi ?

- Que je vous regarde comme une femme regarde un homme. Pas un prince. Pas un héritier. Juste un homme.

Le silence fut si dense que l'on aurait pu entendre une larme tomber sur la pierre.

Il s'avança de nouveau, posa sa main sur son visage. Elle ferma les yeux.

Mais la porte s'ouvrit brusquement.

Elvira.

Elle entra, droite, calme, comme si elle n'était pas témoin d'une scène qu'aucune duchesse ne devrait tolérer.

- Je vois que j'interromps, dit-elle doucement.

Serena recula aussitôt. Lorenzo fit un pas vers Elvira.

- Ce n'est pas ce que vous croyez.

- Vous avez raison. Ce n'est pas ce que je crois. C'est bien pire.

Elle s'approcha de Serena, lui tendit un regard d'une froideur parfaite.

- Sortez.

Serena obéit, les joues brûlantes, les jambes fléchissantes. Elle referma la porte derrière elle sans oser respirer. Mais même à travers le bois, elle entendit la voix d'Elvira, tranchante, acérée.

- Si tu veux la condamner, fais-le toi-même. Mais ne t'attends pas à ce que je ferme les yeux.

Elle s'éloigna, sans savoir où aller. Le palais semblait plus vaste, plus hostile. Les murs étaient devenus des guetteurs silencieux, les couloirs des pièges.

Quelque chose s'était brisé.

Et l'orage, cette fois, n'était plus dehors.

Chapitre VI

La rumeur, d'abord vague et discrète, enfla dans les couloirs du palais comme une traînée de poudre. On ne l'évoquait jamais à voix haute, mais les silences devenaient plus lourds autour de Serena, les regards plus précis, les ordres plus secs. Elle sentit le monde se refermer sur elle, lentement, avec cette cruauté passive qui s'exerce toujours sur les plus faibles lorsqu'ils s'approchent trop près du pouvoir.

Rosetta lui retira les tâches les plus visibles. Elle n'était plus affectée aux chambres nobles, on ne la voyait plus dans les salons, ni lors des repas officiels. Elle avait été ramenée aux étages inférieurs, dans les réserves, les lingeries, là où personne ne va, sauf les ombres et les fantômes des anciens serviteurs. Et pourtant, même là, elle sentait la surveillance. Les voix baissées cessaient brusquement quand elle entrait. Les messes basses s'enfuyaient dans les torchères.

Et Lorenzo ne l'appelait plus.

Pendant des jours, il ne donna aucun signe. Pas un mot. Pas un regard. Elle ne savait s'il cherchait à la protéger ou à l'oublier. Elle s'éveillait chaque matin avec cette certitude absurde qu'il viendrait, qu'il la verrait, qu'il dirait quelque chose. Mais rien. Et chaque silence la déchirait un peu plus que le précédent.

Dans la salle du conseil, le roi avait convoqué une réunion exceptionnelle. L'assemblée, d'ordinaire pleine de bâillements ennuyés, de flatteries paresseuses et de réticences courtoises, était cette fois-là tendue comme un arc. Car le roi, malade, faible, fatigué, avait laissé la place au prince pour présenter les réformes agricoles que celui-ci préparait en secret depuis son retour. Une redistribution partielle des terres aux familles paysannes. Une réduction des taxes pour les provinces affamées. Et surtout, une promesse de contrôle accru sur les nobles féodaux.

Lorenzo parlait debout, clair, ferme. Sa voix ne tremblait pas.

- ...ce n'est pas une faveur, disait-il, c'est une réparation. Nous avons construit notre richesse sur la misère des plus nombreux. Si nous continuons à détourner les yeux, ce royaume ne tiendra pas une décennie de plus. Les révoltes viendront. Pas avec des cris, mais avec le feu.

Un murmure d'indignation traversa la salle. Le duc de Campobasso toussa bruyamment.

- Et que donnerons-nous à nos soldats, Votre Altesse ? Des graines ? Des promesses ? Vous voulez gouverner comme un philosophe ?

- Je veux gouverner comme un homme qui sait d'où il vient, répondit Lorenzo. Je suis allé à la guerre. J'ai vu les corps. J'ai marché dans la boue avec ceux qui n'ont rien. Je sais ce que vaut la faim.

Un silence glacé.

Puis la voix du roi, faible, tremblante, brisa l'instant.

- Laissez-le faire. Il est temps.

Et le débat prit fin.

Mais ce soir-là, Lorenzo rentra seul dans ses appartements. Et dans le miroir, en retirant son manteau, il ne vit pas un vainqueur. Il vit un homme cerné de pièges, dont la vérité n'avait fait que resserrer les cordes autour de lui.

Serena, de son côté, avait trouvé refuge dans l'ancienne chapelle abandonnée du palais. Personne n'y allait plus. L'autel était couvert de poussière, les vitraux brisés en silence, les cierges depuis longtemps éteints. Elle s'asseyait sur un banc, là, tous les soirs, le cœur plein de mots qu'elle n'avait jamais dits.

Ce soir-là, elle n'était pas seule.

- Vous priez ?

La voix la fit sursauter. Elle se retourna. Elvira était là.

Immobile, vêtue d'un manteau sombre, la tête nue, les cheveux légèrement humides. Elle s'approcha sans un bruit.

- Ce lieu vous ressemble, dit-elle. En ruine, mais droit. Solitaire.

Serena ne répondit pas.

- Vous savez, continua Elvira, que j'ai vu des femmes comme vous tenter leur chance auprès des hommes de pouvoir. Elles sourient, elles baissent les yeux, elles s'effacent avec grâce. Et un jour, elles s'imaginent qu'on peut les aimer.

- Je ne me suis jamais effacée, répondit Serena d'une voix calme.

- C'est bien ce qui vous perdra.

Elvira s'assit à côté d'elle. À quelques centimètres seulement.

- J'ai aimé Lorenzo, autrefois. Je croyais que nous étions faits pour régner ensemble. Mais lui... Il regarde le monde avec des yeux de révolte. Il n'est pas à moi. Il ne sera à personne. Et pourtant, s'il devait tomber pour une seule femme, ce serait vous. Et cela, je ne le permettrai pas.

- Alors que ferez-vous ? Vous me ferez renvoyer ? Punir ? Disparaître ?

- Non. Je n'ai pas besoin de lever la main. Le palais le fera pour moi.

Elle se leva.

- Mais sachez ceci : si jamais il vous protège, s'il vous choisit malgré tout... alors, c'est lui que je détruirai.

Et elle quitta la chapelle sans un bruit, laissant Serena seule au milieu des pierres mortes et des menaces vivantes.

Le lendemain, un ordre tomba.

Serena Rowens devait être transférée à la résidence d'été de la famille royale, à plusieurs jours de cheval de Valdirosa, sous prétexte d'un besoin de renfort pour les préparatifs de la saison. Mais tout le monde comprit que c'était un exil.

Elle prépara ses affaires dans le silence.

Et Lorenzo... ne vint pas.

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