La brise du matin portait avec elle une odeur douce et amère, mélange d'herbes fraîches et de terre humide. Le soleil, encore hésitant à percer l'épais couvert des arbres, baignait la forêt d'une lumière dorée qui dansait sur les feuilles. Je me tenais là, accroupie près d'un buisson d'achillée millefeuille, mes doigts effleurant ses pétales délicats. C'était une des rares plantes que j'utilisais sans crainte, son énergie douce ne me réclamant que peu en échange.
La vie en marge du territoire des Ombrelunes m'avait appris à être invisible. Ici, chaque bruit, chaque mouvement pouvait signifier une menace. Les loups de cette meute étaient connus pour leur brutalité, et bien que je n'aie jamais eu d'altercation directe avec eux, leur réputation suffisait à maintenir ma vigilance à son apogée. J'attrapai une poignée de feuilles, mon esprit dérivant vers des souvenirs que je préférais oublier.
Un rire, faible et flou, me revenait en mémoire. Celui d'une voix familière mais indistincte, perdue dans les méandres de mon enfance. Je pouvais presque voir une ombre passer derrière moi, une silhouette que je savais reconnaître, mais chaque fois que je tendais la main dans ce souvenir, elle disparaissait. C'était toujours ainsi : des fragments d'un passé brisé, des éclats qui me hantaient sans jamais se révéler pleinement.
Je me redressai, tenant mon panier contre ma hanche, et me dirigeai vers ma petite cabane. Les planches usées du bâtiment craquaient sous mes pas, mais cet endroit était mon sanctuaire. Simple mais fonctionnel, il n'y avait que ce dont j'avais besoin pour survivre : des étagères remplies de pots d'herbes, une table bancale, et un lit près de la cheminée.
Je posai mon panier et soupirai, observant le maigre contenu de mes réserves. Il faudrait que je retourne en forêt bientôt, mais pas aujourd'hui. Mon regard se posa sur la louve qui dormait paisiblement dans un coin de la pièce. Son pelage brun était encore tâché de sang séché, souvenir d'une lutte dont je ne connaissais pas les détails. Elle était arrivée ici la veille, titubante, blessée à la patte avant.
En approchant, je sentis son souffle irrégulier, et un pincement au cœur me rappela ce que je devais faire. « Ce ne sera pas agréable, ma belle, » murmurai-je doucement. Posant mes mains sur sa blessure, je fermai les yeux et laissai mon don s'activer. Une chaleur intense émana de mes paumes, et je sentis l'énergie quitter mon corps. Le processus était toujours le même : une douleur sourde, comme si une partie de moi-même s'arrachait pour s'infuser dans l'autre. La louve gémit faiblement, mais sa respiration se stabilisa.
Lorsque je retirai mes mains, mes jambes vacillèrent. La pièce semblait tourner autour de moi, et je dus m'appuyer contre la table pour ne pas tomber. Je haïssais cette sensation, cette faiblesse qui me rappelait à quel point mon don était une arme à double tranchant. La louve ouvrit un œil, me regardant avec une reconnaissance silencieuse.
« T'as de la chance d'être tombée sur moi, » dis-je avec un sourire fatigué. « Mais j'espère que tu n'attires pas d'ennuis. »
Le reste de la journée passa lentement. Après avoir repris un peu de force avec un bouillon tiède, je passai mon temps à trier les plantes, à nettoyer les pots et à observer la forêt par la petite fenêtre. C'était ma vie. Une existence tranquille mais solitaire. La forêt était mon refuge, mais elle portait aussi son lot de secrets.
Alors que le crépuscule tombait, un bruit inattendu brisa le calme. Un grondement sourd, suivi d'un craquement violent, résonna entre les arbres. Mon cœur se serra. Je me levai d'un bond, mes yeux fixant l'obscurité qui s'étendait au-delà de ma cabane. Le silence qui suivit était encore plus inquiétant.
Je sortis, hésitante, mes pieds nus foulant la mousse douce du sol. L'air semblait plus lourd, chargé d'une tension palpable. Je m'avançai prudemment, mes sens en alerte, lorsque d'autres bruits attirèrent mon attention : des coups étouffés, un grognement rauque, et enfin un hurlement de douleur qui me glaça le sang.
Mon instinct me hurlait de rebrousser chemin, mais ma curiosité était plus forte. Avec des gestes lents, je m'approchai de l'origine du tumulte. Et c'est là que je le vis. Une silhouette massive, effondrée sur le sol, à moitié dissimulée par les ombres des arbres. Du sang tâchait son torse, coulant en ruisseaux sombres sur sa peau pâle.
Je m'immobilisai, mon souffle pris dans ma gorge. C'était un homme - non, pas un simple homme. Même dans son état, je pouvais sentir l'aura écrasante qui émanait de lui. Son torse se soulevait faiblement, preuve qu'il respirait encore, mais à quel prix ? Sa main agrippait la terre comme s'il se battait pour rester conscient.
Je fis un pas en avant, puis un autre, mon cœur tambourinant dans ma poitrine. Lorsque je fus assez près, ses yeux s'ouvrirent brusquement, me transperçant d'un regard qui me figea sur place. Des yeux dorés, flamboyants, comme deux braises dans l'obscurité.
« Qui... es-tu ? » Sa voix était rauque, éraillée, mais teintée d'une autorité qui ne laissait pas place à l'hésitation.
Je déglutis, incapable de répondre immédiatement. Son regard semblait me dévorer, et malgré sa faiblesse apparente, je ressentais une menace implicite dans chaque fibre de son être.
« Je... je vis ici, » murmurai-je enfin. « Vous êtes blessé. »
Il lâcha un ricanement amer, qui se termina en une toux douloureuse. « Ça, je l'avais remarqué. »
Mon instinct me hurlait de fuir, de le laisser là et de rentrer chez moi. Mais quelque chose chez lui me retenait. Peut-être était-ce la manière dont il luttait contre l'évidence de sa situation, comme s'il refusait de céder, même à la mort.
Je m'agenouillai à une distance prudente. « Vous ne pouvez pas rester ici. Les Ombrelunes patrouillent parfois dans cette zone. »
Son regard se durcit, et je compris que mes mots avaient touché une corde sensible.
« Les Ombrelunes, hein ? » murmura-t-il avec une lueur de défi dans les yeux. « Si seulement c'étaient eux, ce serait plus simple... »
Je fronçai les sourcils, confuse. Avant que je ne puisse poser d'autres questions, un craquement dans les buissons derrière moi me fit sursauter. Je tournai la tête, mais je ne vis rien. L'air semblait s'alourdir davantage, et je sentis les poils sur ma nuque se dresser.
« Écoute-moi bien, » dit-il soudain, sa voix basse mais impérieuse. « Si tu tiens à ta vie, reste en dehors de tout ça. »
Je me retournai vers lui, mais il avait déjà perdu connaissance, son corps s'affaissant davantage contre le sol. Mon cœur battait à tout rompre, partagé entre la peur et une détermination inexplicable.
Un nouveau bruit, plus proche cette fois, fit taire mes hésitations. Ma décision était prise : je ne pouvais pas le laisser ici, pas dans cet état. Je glissai mes bras sous les siens, usant de toute ma force pour le tirer hors de la clairière. Sa peau était brûlante, et je pouvais sentir son sang imbiber mes vêtements.
Le danger se rapprochait, mais je n'avais pas le luxe de m'arrêter. Tandis que je l'entraînais vers ma cabane, une pensée me traversa l'esprit : qu'avais-je fait ?
Le silence de la nuit n'était brisé que par le bruissement des feuilles et mon souffle haletant. Je tirais Kaden, son corps lourd comme un rocher, ses pieds traînant sur le sol terreux, et chaque pas semblait une éternité. Sa chaleur imprégnait mes bras, mais ce n'était pas une chaleur réconfortante : elle était presque oppressante, comme si elle portait en elle une énergie brutale et indomptable.
Mon esprit vacillait entre peur et détermination. Pourquoi je faisais ça ? Ce n'était pas comme si j'avais l'habitude d'accueillir les inconnus, encore moins un Alpha des Ombrelunes. Tout en moi me criait de le laisser là, de fuir, mais quelque chose – une intuition sourde – m'en empêchait. Je n'étais même pas sûre qu'il survivrait à la nuit.
Quand enfin, la cabane apparut dans mon champ de vision, un soupir de soulagement m'échappa. « Encore un effort, juste un petit peu... » murmurais-je, autant pour moi que pour lui. Mes muscles brûlaient, mes doigts tremblaient en agrippant ses épaules. Il était inconscient, sa tête pendante, mais son visage, même dans cet état, conservait une dureté qui me donnait froid dans le dos. Ses traits étaient marqués par une mâchoire serrée, une cicatrice effleurant son arcade, et une expression presque féroce, comme s'il défiait la mort même dans son sommeil.
J'ouvris la porte d'un coup de pied maladroit, luttant pour le faire passer à l'intérieur. La cabane me sembla encore plus petite avec lui allongé sur le sol, sa silhouette massive occupant une grande partie de l'espace. Je le déposai doucement sur une couverture que j'avais étalée près du feu éteint, mes jambes menaçant de céder sous moi.
« Bon, maintenant... » Je m'agenouillai, reprenant mon souffle. Mon regard parcourut son torse déchiré, taché de sang. Ses blessures semblaient profondes, certaines encore saignantes malgré l'agonie de ses mouvements précédents. Mon esprit analysait les prochaines étapes. « De l'eau, des bandages... et peut-être une prière pour que tu ne te réveilles pas en hurlant, » marmonnai-je en me relevant pour préparer ce dont j'avais besoin.
Le silence pesant de la cabane n'était brisé que par le bruit de mes gestes nerveux. Je trempai un chiffon dans une bassine d'eau tiède, puis revins m'agenouiller à ses côtés. Mon regard hésita sur son visage avant de descendre vers sa poitrine. Il y avait là une marque étrange, sombre et légèrement scintillante sous la lumière vacillante de la lampe à huile. Ce n'était pas une cicatrice ordinaire.
Mes doigts s'arrêtèrent à quelques centimètres de cette étrange marque. Un frisson glissa le long de ma colonne vertébrale, et une vague de malaise me submergea. Cette chose semblait... vivante. Chaque instinct me criait de ne pas y toucher, mais ma curiosité me poussait à l'observer de plus près.
« Qu'est-ce que tu es ? » murmurais-je, plus pour moi-même que pour lui.
Au moment où mes doigts frôlèrent la marque, un éclat de chaleur jaillit sous ma main, comme si un feu invisible m'avait mordue. Je retirai ma main précipitamment, mais pas assez vite pour éviter un bref aperçu d'une image dans mon esprit : des chaînes brisées, des loups hurlant à la lune, et une silhouette qui semblait m'appeler...
Je vacillai, posant une main contre ma tempe pour retrouver mes esprits. Mon souffle était saccadé, mon cœur battant à tout rompre. C'était quoi, ça ?
Je n'eus pas le temps d'y réfléchir davantage. Un grognement profond s'éleva soudain, interrompant mes pensées. Mon regard se posa sur lui, et je reculai instinctivement. Ses yeux étaient ouverts, mais il ne me regardait pas. Non, son regard était perdu, comme s'il voyait autre chose, ailleurs.
« Hé, calmez-vous ! Vous êtes blessé... restez tranquille ! » Je posai une main sur son bras, mais il réagit violemment, son corps se redressant d'un coup.
« Où suis-je ?! » Sa voix était rauque, menaçante, et son regard, maintenant fixé sur moi, brûlait d'une intensité qui me pétrifia.
Je levai les mains en signe de reddition, reculant légèrement. « Vous êtes... chez moi. Je vous ai trouvé dans la forêt. Vous étiez blessé. »
Il gronda de nouveau, une main serrant son flanc ensanglanté. « Pourquoi ? Pourquoi m'avoir ramené ici ? »
Je déglutis difficilement, cherchant mes mots. « Parce que... vous seriez mort si je ne l'avais pas fait. »
Son regard devint encore plus sombre, presque accusateur. « Tu aurais dû me laisser. »
Ces mots me frappèrent plus durement que je ne l'aurais imaginé. Une colère sourde monta en moi, balayant ma peur. « Et quoi ? Vous laisser pourrir là ? Vous pensez que c'est ce que je fais ? Laisser les gens mourir comme des chiens ? »
Sa mâchoire se contracta, mais il ne répondit pas immédiatement. Ses yeux semblaient me jauger, chercher à comprendre quelque chose.
Je pris une inspiration pour calmer les tremblements dans ma voix. « Regardez, je ne sais pas ce qui vous est arrivé, et franchement, je m'en fiche. Mais si vous continuez comme ça, vous allez rouvrir vos blessures. Alors asseyez-vous, fermez-la, et laissez-moi faire ce que j'ai à faire. »
Ses sourcils se haussèrent, comme s'il était surpris par mon audace. Il finit par se rasseoir, non sans une grimace de douleur, et me fixa avec un mélange d'irritation et de curiosité.
Je m'approchai à nouveau, bien que chaque fibre de mon être me hurlait de garder mes distances. « Ça va peut-être piquer, » avertis-je en nettoyant une plaie sur son flanc.
Il ne bougea pas, mais son corps entier était tendu, comme s'il se retenait de réagir. Je ne pouvais m'empêcher de remarquer à quel point il était imposant, même affaibli. Ses muscles semblaient faits d'acier, et sa peau portait les marques d'un homme habitué au combat.
« Vous... êtes un Ombrelune, n'est-ce pas ? » demandai-je après un moment, brisant le silence pesant.
Il grogna, ce qui me sembla être une confirmation. « Et toi, tu n'es qu'une oméga. Pourquoi tu t'occupes de moi ? »
Je haussai les épaules, continuant mon travail. « Parce que c'est ce que je fais. Je soigne, c'est tout. Peu importe qui vous êtes. »
Un silence s'installa de nouveau, mais cette fois, il était moins tendu. Je finis par attacher un bandage autour de sa taille, m'efforçant d'ignorer le fait que mes mains tremblaient légèrement à chaque fois que je le touchais.
Alors que je terminais, mon regard retomba sur la marque étrange sur sa poitrine. Je sentis son regard suivre le mien, et avant que je ne puisse poser la moindre question, il attrapa mon poignet avec une force surprenante.
« Ne touche pas ça, » dit-il, sa voix grave et tranchante.
Je levai les yeux vers lui, surprise par la peur dans son ton. Ce n'était pas seulement une mise en garde. C'était un avertissement.
« Qu'est-ce que c'est ? » chuchotai-je, incapable de retenir ma curiosité.
Il ne répondit pas immédiatement, mais son expression s'assombrit. « Ce n'est pas ton problème. »
Je retirai lentement ma main, mais mon esprit était déjà en ébullition. Cette marque... je devais comprendre ce qu'elle signifiait. Mais pour l'instant, il semblait clair que je n'obtiendrais aucune réponse de lui.
Je me relevai, épuisée, et jetai un coup d'œil vers la fenêtre. La nuit était encore jeune, mais mon corps réclamait du repos.
« Vous devriez essayer de dormir, » murmurai-je en ramassant les morceaux de tissu ensanglanté.
Il grogna une fois de plus, mais ne dit rien. Je pouvais sentir son regard brûler dans mon dos alors que je m'éloignais, et une étrange sensation me submergea. Ce n'était pas seulement de la peur, ni même de l'appréhension. C'était autre chose. Quelque chose de plus profond, de plus déroutant.
Alors que je m'apprêtais à éteindre la lampe, un frisson glissa le long de ma colonne. Une pensée persistante refusait de me quitter : cet homme, avec sa force brute et ses yeux de braise, allait bouleverser ma vie d'une manière que je ne pouvais pas encore comprendre.
Et au fond de moi, une voix murmurait que je venais de m'
embarquer dans quelque chose de bien plus grand que moi.
La lumière grise de l'aube se glissait entre les planches mal ajustées des volets, projetant des rayons hésitants dans la cabane. L'air était chargé d'une tension palpable, lourde et menaçante. J'avais à peine dormi, ma tête reposant sur le bord de la table, un vieux chiffon roulé sous mon front pour amortir le bois rugueux. Les bruits de la forêt m'avaient tenu éveillée, mais ce n'était rien comparé à l'homme qui dormait – ou plutôt reposait – à quelques mètres de moi.
Un grognement bas me tira de mes pensées brumeuses. Mon cœur bondit, et je me redressai d'un coup. Kaden s'agitait. Ses paupières tressaillirent avant de se soulever d'un coup, révélant des yeux sombres, perçants, qui semblèrent avaler toute la lumière de la pièce.
En une fraction de seconde, il était debout. C'était un mouvement si fluide, si rapide, que j'en restai figée. Son corps, malgré ses blessures évidentes, se tendit comme celui d'un prédateur sur le point de bondir. Ses muscles roulèrent sous sa peau, et ses narines se dilatèrent.
« Où suis-je ?! » Sa voix claqua comme un fouet, brisant le silence avec une autorité terrifiante.
Je levai les mains, instinctivement, comme si ce simple geste pouvait désamorcer la violence contenue dans ses yeux. « Calmez-vous. Vous êtes en sécurité. »
Il ricana, mais ce n'était pas un son amusé. Plutôt un grondement rauque, chargé de mépris. « En sécurité ? Avec toi ? » Il me scruta, ses prunelles noires glissant sur moi comme une lame. « Qui es-tu, et qu'est-ce que tu me veux ? »
Sa méfiance était palpable, presque suffocante. Je déglutis difficilement. « Je suis Neya. Je vous ai trouvé dans la forêt. Vous étiez blessé, et je vous ai ramené ici pour vous soigner. »
Il avança d'un pas, réduisant la distance entre nous. Mon instinct me criait de reculer, mais je refusai de bouger. Il ne devait pas sentir ma peur, même si mon cœur tambourinait si fort que je craignais qu'il ne l'entende.
« Pourquoi ? » demanda-t-il, sa voix baissant d'un ton, mais devenant encore plus dangereuse.
Je fronçai les sourcils. « Parce que c'était la bonne chose à faire. »
Il eut un sourire froid, presque carnassier. « La bonne chose ? Dans ce monde, personne ne fait la bonne chose sans une raison cachée. Alors, je te demande encore : pourquoi ? »
Je sentis la colère monter en moi, effaçant un instant ma peur. « Vous croyez que tout le monde est comme vous, obsédé par des arrière-pensées et des complots ? » rétorquai-je, ma voix tremblante d'indignation. « J'ai fait ce que je pensais juste. Si vous ne pouvez pas l'accepter, c'est votre problème, pas le mien. »
Ses yeux s'étrécirent, et pour la première fois, il sembla pris de court par ma réponse. Mais l'intensité dans son regard ne faiblit pas. « Et tu veux me faire croire que tu n'attends rien en retour ? Une guérisseuse comme toi, vivant seule, cachée au fond des bois... Tu n'es pas là par hasard. »
Je croisai les bras, essayant de cacher le tremblement de mes mains. « Ce que je fais ou pourquoi je suis ici ne vous regarde pas. »
Il s'avança encore, jusqu'à ce qu'il ne reste qu'un souffle entre nous. Son odeur – un mélange de terre, de sang et quelque chose de brut et sauvage – envahit mes sens. Mon cœur rata un battement, mais je refusai de reculer.
« Alors, dis-moi, Neya , » murmura-t-il, sa voix grave et presque envoûtante. « Pourquoi une femme qui possède un don comme le tien vit-elle seule, loin de tout ? »
Son regard cherchait des réponses, mais je n'étais pas prête à les lui donner. Pas à lui. Pas à un homme dont je ne savais rien, et qui me regardait comme s'il pouvait lire chaque pensée dans mon esprit.
« Peut-être que je préfère la solitude, » répondis-je finalement, ma voix teintée d'un sarcasme qui masquait mon malaise.
Un silence tendu s'installa. Il semblait peser mes mots, ou peut-être pesait-il mes intentions. Et moi, je me demandais pourquoi il n'avait pas encore perdu connaissance à cause de ses blessures.
« Assieds-vous, » dis-je brusquement, brisant l'atmosphère étouffante.
Il haussa un sourcil, mais je ne lui laissai pas le choix. « Vos blessures ne vont pas se refermer toutes seules. Si vous continuez à vous comporter comme un idiot, vous allez aggraver votre état. »
Un éclat de surprise traversa son regard avant qu'il ne se transforme en un sourire amusé. « Un idiot, hein ? »
« Oui, un idiot, » confirmai-je, déterminée à ne pas céder.
Contre toute attente, il recula et s'assit lourdement sur le bord de la couverture. Un soupir s'échappa de ses lèvres, et il pressa une main contre son flanc.
Je m'agenouillai devant lui, mon regard accrochant le sien une dernière fois avant de descendre vers sa blessure. « Vous avez de la chance d'être en vie, » murmurai-je en déroulant les bandages imbibés de sang.
Il grogna en réponse, mais cette fois, il resta silencieux.
Pendant que je nettoyais et pansais ses plaies, une tension différente s'installa. Ce n'était plus seulement de la méfiance ou de l'hostilité. Il y avait quelque chose d'autre, quelque chose que je ne pouvais pas nommer, mais qui me troublait profondément.
Je pouvais sentir son regard sur moi, brûlant, scrutateur. Chaque mouvement que je faisais semblait amplifier cette étrange tension entre nous.
Finalement, il brisa le silence. « Tu as un don. »
Je relevai les yeux, surprise. « Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? »
« J'ai senti ton énergie quand tu m'as soigné. C'était... puissant. Pas comme celle d'une simple guérisseuse. »
Je déglutis, détournant le regard. « Vous délirez à cause de la fièvre. »
Il rit doucement, mais il n'y avait rien de chaleureux dans ce son. « Ne me mens pas, Neya. Je sais ce que j'ai ressenti. »
Mon cœur s'emballa, mais je continuai à panser sa blessure comme si de rien n'était. « Vous devriez vous reposer. »
Il plissa les yeux, mais ne dit rien de plus. Le silence retomba, mais il était chargé de questions non posées et de vérités inavouées.
Alors que je terminai, mon regard retomba une fois de plus sur la marque sombre sur sa poitrine. Elle semblait pulser doucement, comme si elle avait sa propre vie.
Je pris une profonde inspiration, hésitant à poser la question qui brûlait mes lèvres. Mais avant que je ne puisse parler, il murmura, presque pour lui-même : « Cette marque... elle est un rappel. »
Je fronçai les sourcils. « Un rappel de quoi ? »
Il releva les yeux vers moi, et pendant un instant, son expression était vulnérable, presque humaine. Mais cela disparut aussi vite que c'était apparu.
« Rien qui te concerne, » répondit-il froidement.
Je serrai les dents, frustrée. Cet homme était un mystère, un puzzle que je n'étais pas sûre de vouloir résoudre. Mais au fond de moi, une étrange curiosité s'éveillait, un désir de comprendre qui il était vraiment.
Et tandis que je m'éloignais pour ranger les bandages, je sentis son regard me suivre, lourd et insistant.
Cette nuit-là, je sus que ma vie ne serait plus jamais la même.