Je me souviens de ma mort.
Le froid du marbre, l'odeur métallique de mon propre sang s'écoulant de mes poignets, le tout pour une femme, Juliette Moreau, qui me regardait avec une impatience cruelle.
Mon sang, un don précieux, venait de ramener son amant, Lucas Bernard, à la vie, et ma propre existence s'éteignait sous les yeux de celle qui me devait tout.
J'étais devenu l'époux gênant, le rappel constant d'un marché passé, et ma mort effacerait l'ardoise.
Puis, l'obscurité totale m'a englouti, un silence assourdissant, le vide absolu.
Pourtant, le strident appel d'un téléphone m'a ramené.
J'étais là, dans mon modeste appartement parisien, mon cœur battant à tout rompre, mes poignets intacts, sans la moindre cicatrice.
Le calendrier sur le mur m'a révélé la date : c'était le jour exact où ma vie avait basculé dans le cauchemar, le jour où les Moreau m'avaient contacté pour la première fois.
Le nom Madame Moreau s'est affiché sur mon écran, et ma voix, rauque, a murmuré un "Allô ?".
Elle me demandait de venir, de guérir sa fille, paralysée, offrant n'importe quel prix.
Dans ma vie passée, j' aurais accepté, naïvement flatté.
Mais cette fois, une froide détermination s'est installée en moi.
"Je suis désolé, Madame," ai-je répondu, ma voix ferme.
"Je ne peux rien pour votre fille."
Le silence stupéfait à l'autre bout du fil m'a prouvé que le jeu avait changé.
J'avais une seconde chance pour inverser le destin, et cette fois, je choisirais ma propre voie.
Je me souviens de ma mort. Le froid du sol en marbre, l'odeur métallique de mon propre sang qui s'écoulait de mes poignets. Juliette Moreau se tenait au-dessus de moi, son beau visage déformé par une impatience cruelle. À côté d'elle, Lucas Bernard, l'homme qu'elle aimait, gisait sur un lit, pâle mais commençant à respirer.
Mon sang, un don rare capable de guérir n'importe quelle maladie, l'avait ramené à la vie.
"Plus vite, Antoine," avait-elle dit, sa voix dépourvue de toute chaleur. "Il a besoin de plus."
J'avais guéri sa paralysie quelques mois plus tôt. Elle était la "princesse" de la haute société parisienne, et la famille Moreau avait promis : celui qui la guérirait deviendrait leur héritier. J'étais tombé dans le piège. J'avais cru à un conte de fées, mais je n'étais qu'un outil.
Ils m'ont forcé à l'épouser. Lucas, son amant de toujours, n'a pas supporté de la voir avec un autre. Il a mis en scène un suicide par désespoir, un acte noble pour leur amour tragique. C'est du moins ce que tout le monde a cru.
Un an plus tard, Juliette a retrouvé son corps, conservé par des moyens que j'ignore, et m'a ordonné de le ressusciter. Mon sang pour sa vie. C'était sa demande, son exigence.
Alors que ma vision se brouillait, que le monde devenait sombre, j'ai vu son sourire triomphant. Elle n'avait jamais eu l'intention de me laisser vivre. J'étais le mari gênant, le rappel constant de son marché. Ma mort effaçait l'ardoise.
Puis, l'obscurité totale.
Et soudain, une sonnerie de téléphone stridente.
J'ai ouvert les yeux. J'étais dans mon petit appartement, la lumière du jour filtrait à travers les rideaux. Mon cœur battait à tout rompre. J'ai regardé mes mains, mes poignets. Aucune cicatrice. Rien.
Le téléphone a continué de sonner. J'ai attrapé l'appareil, le nom sur l'écran a glacé mon sang.
Madame Moreau.
Je me suis levé, chancelant. J'ai regardé le calendrier sur le mur. La date. C'était le jour où ils m'avaient contacté pour la première fois. Le jour où ma vie antérieure avait basculé dans le cauchemar.
Je suis revenu.
Une chance de tout refaire.
J'ai décroché, ma voix était un murmure rauque.
"Allô ?"
"Monsieur Dubois ? Antoine Dubois ?" La voix de Madame Moreau était exactement comme dans mon souvenir, pleine d'une anxiété calculée. "Je suis la mère de Juliette Moreau. On m'a dit que vous... que vous aviez des dons particuliers. Ma fille... elle est paralysée."
Je suis resté silencieux, laissant son angoisse remplir le vide.
"Nous paierons n'importe quel prix," a-t-elle insisté. "S'il vous plaît, venez la voir. Je vous en supplie."
Dans ma vie antérieure, j'avais accepté avec empressement, flatté, plein d'espoir. Cette fois, une froide détermination s'est installée en moi.
"Je suis désolé, Madame," ai-je dit, ma voix devenant ferme. "Je ne peux rien pour votre fille."
Il y a eu un silence stupéfait à l'autre bout du fil.
"Mais... on m'a dit que vous étiez le seul espoir. Que votre sang..."
"Les rumeurs sont exagérées," l'ai-je coupée. "Je ne suis qu'un simple étudiant en médecine. Je ne peux pas faire de miracles."
Je n'ai pas attendu sa réponse. J'ai raccroché. Le silence dans mon appartement était assourdissant. J'ai respiré profondément, l'air frais remplissant mes poumons. C'était la première fois que je choisissais ma propre voie.
Mais les Moreau n'abandonnaient pas si facilement. Une heure plus tard, on a frappé à ma porte. Une voiture noire et luxueuse était garée dans ma rue modeste. Deux hommes en costume se tenaient sur mon palier.
"Monsieur Dubois, Madame Moreau insiste pour vous voir."
Ils ne m'ont pas laissé le choix. Ils m'ont escorté jusqu'à la voiture et nous avons roulé vers le manoir des Moreau, une forteresse de richesse et de pouvoir au cœur de Paris.
Le manoir était exactement comme dans mes souvenirs. Opulent, froid, impersonnel. Madame Moreau m'attendait dans le grand salon, son visage tiré par l'inquiétude.
"Merci d'être venu," a-t-elle dit, bien que nous sachions tous les deux que je n'avais pas eu le choix. "Juliette est dans sa chambre."
Je l'ai suivie à l'étage. La chambre de Juliette était immense, décorée dans des tons de blanc et d'or. Et là, sur un lit à baldaquin, se trouvait Juliette. Belle, même dans sa maladie supposée. Ses yeux bleus, que j'avais autrefois trouvés magnifiques, me fixaient avec arrogance.
"Alors c'est vous," a-t-elle dit, sa voix claire et forte pour quelqu'un de "paralysé". "L'homme miracle."
Je me suis approché du lit, mon visage impassible. J'ai regardé ses jambes, immobiles sous les draps de soie.
"Madame Moreau," ai-je dit sans la regarder, "je suis venu par courtoisie, mais ma réponse reste la même."
Je me suis tourné vers Juliette.
"Votre cas est incurable."
Son visage s'est crispé. La surprise a laissé place à la fureur.
"Incurable ? Comment osez-vous ! Vous n'avez même pas essayé !"
"Je n'en ai pas besoin," ai-je répondu calmement. "Certaines maladies ne viennent pas du corps, mais de l'âme. Et pour ça, il n'y a pas de remède."
Le masque de la princesse fragile est tombé. Elle a attrapé un vase en cristal sur sa table de chevet et l'a jeté contre le mur, juste à côté de ma tête. Il s'est brisé en mille morceaux.
"Sortez ! Sortez d'ici, espèce de charlatan !" a-t-elle hurlé.
Madame Moreau s'est précipitée vers sa fille, essayant de la calmer.
"Juliette, mon trésor, calme-toi..."
"Il m'a insultée, Maman ! Il a dit que j'étais incurable !"
Je n'ai pas bougé. J'ai regardé le désordre qu'elle avait créé, puis je l'ai regardée de nouveau, un sourire froid aux lèvres.
"Le déni est une chose puissante," ai-je dit doucement.
Puis, je me suis retourné et je suis parti, laissant derrière moi les cris de Juliette et les supplications de sa mère. En descendant les escaliers, j'ai entendu Juliette crier un nom.
"Lucas ! Je veux Lucas ! Lui seul peut me comprendre !"
J'ai souri. Bien sûr. Lucas Bernard. Le noble amant, le lâche opportuniste. Qu'ils se débrouillent dans leur propre drame. Cette fois, je ne serais pas le sacrifice.
Alors que je sortais du manoir, une femme élégante mais au visage ravagé par le chagrin s'est approchée de moi. Elle a dû voir la voiture des Moreau et attendre.
"Monsieur Dubois ?" sa voix tremblait. "Je vous en prie... Je suis Madame Leclerc. Ma fille, Sophie... elle est dans le coma après un accident. Les médecins disent qu'il n'y a plus d'espoir."
Elle a joint les mains, ses yeux pleins de larmes.
"J'ai entendu parler de vous. S'il vous plaît... sauvez-la."
Mon cœur s'est serré. Une autre demande, une autre vie en jeu. Mais le souvenir de la trahison de Juliette était encore trop vif, une plaie ouverte. Non. Plus jamais. Je ne serais plus l'outil de personne.
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Face à la supplication de Madame Leclerc, mon premier réflexe fut de refuser. Ma résolution était de fer : ne plus jamais me laisser utiliser, ne plus jamais laisser mon don être la source de ma propre destruction. Le souvenir de ma mort était une ancre qui me maintenait fermement dans cette nouvelle réalité.
"Madame," ai-je commencé, ma voix plus dure que je ne le voulais, "je crains de ne pouvoir vous aider. Ce que vous avez entendu ne sont que des rumeurs. Je ne suis pas un faiseur de miracles."
La déception sur son visage était si profonde qu'elle m'a causé une douleur physique. Elle a secoué la tête, les larmes coulant sans retenue.
"Mais... il n'y a personne d'autre. Je ferai n'importe quoi. Notre famille vous sera éternellement reconnaissante."
"La gratitude ne m'intéresse pas," ai-je rétorqué froidement, me souvenant de la "gratitude" des Moreau. "Je suis désolé pour votre fille."
Je l'ai contournée et j'ai commencé à m'éloigner, le cœur lourd mais convaincu de faire le bon choix. Sa voix m'a suivi, un murmure brisé par le vent.
"Elle est si jeune... Elle ne mérite pas ça."
Je n'ai pas regardé en arrière. Chaque pas qui m'éloignait du manoir des Moreau et de cette nouvelle supplication était un pas vers ma propre survie.
Quelques jours plus tard, la haute société parisienne était en émoi. La famille Moreau organisait une grande réception. Le prétexte officiel était de "lever des fonds pour la recherche médicale", mais tout le monde savait que le véritable but était de montrer que, malgré la "tragédie" de Juliette, la famille restait puissante et influente. J'ai reçu une invitation, sans doute envoyée par Madame Moreau dans une dernière tentative de me faire changer d'avis. Poussé par une curiosité morbide, j'ai décidé d'y aller.
Le salon était bondé. Lustres en cristal, champagne qui coule à flots, conversations feutrées. Et au centre de tout cela, sur un fauteuil roulant richement décoré, se trouvait Juliette. Elle portait une robe magnifique, ses cheveux étaient coiffés à la perfection. Elle jouait son rôle de victime tragique avec une habileté consommée.
À ses côtés, se tenait Lucas Bernard.
Il était exactement comme dans mes souvenirs. Beau, charmant, avec un sourire qui n'atteignait jamais ses yeux. Il se penchait vers Juliette, lui murmurant des mots à l'oreille, la faisant rire. Ils formaient le couple parfait de l'amour maudit, défiant le destin. Un spectacle écœurant.
J'ai remarqué Madame Moreau qui les observait de loin, une expression de profonde inquiétude sur son visage. Elle s'est approchée de moi, son verre de champagne tremblant dans sa main.
"Monsieur Dubois. Je ne m'attendais pas à vous voir."
"J'étais curieux," ai-je répondu sans détour.
Elle a suivi mon regard vers Juliette et Lucas. Un soupir lui a échappé.
"Elle ne jure que par lui. Elle croit qu'il va trouver un remède. Un remède que même vous, vous n'avez pas pu offrir." Il y avait une pointe de reproche dans sa voix.
"Il parle d'une fleur rare des Alpes," a-t-elle continué, "une 'Fleur de Givre' aux propriétés miraculeuses. C'est de la pure folie. Mais elle le croit. Elle s'accroche à cet espoir comme à une bouée de sauvetage."
À ce moment-là, Lucas a levé son verre, attirant l'attention de la foule.
"Mes amis," a-t-il commencé d'une voix forte et assurée. "Je sais que vous êtes tous inquiets pour ma chère Juliette. Mais ne craignez rien. L'amour peut déplacer des montagnes, et le mien trouvera un moyen de la guérir !"
Il s'est penché et a déposé un baiser théâtral sur le front de Juliette, qui le regardait avec une adoration aveugle.
"J'ai découvert l'existence d'un remède ancestral, une fleur qui ne pousse que sur les plus hauts sommets. Je partirai moi-même la chercher, et je la ramènerai à ma Juliette. Bientôt, elle marchera à nouveau !"
Un tonnerre d'applaudissements polis a suivi. J'ai vu quelques médecins renommés dans la foule échanger des regards sceptiques. L'un d'eux, le Dr. Renaud, un neurologue réputé, s'est approché de moi.
"C'est du charlatanisme pur et simple," a-t-il marmonné. "Cette fleur n'existe pas, et si elle existait, elle ne guérirait pas une paralysie. Ce jeune homme est soit un idiot, soit un escroc."
"Peut-être les deux," ai-je répondu, assez fort pour que Lucas, qui passait à proximité avec Juliette, puisse m'entendre.
Lucas s'est arrêté net. Son sourire a disparu. Il s'est tourné vers moi, les yeux plissés.
"Vous avez quelque chose à dire, Monsieur Dubois ? Je croyais que vous aviez déclaré le cas de Juliette 'incurable'." Le mot était chargé de mépris.
"J'ai simplement dit que son cas est incurable par des moyens médicaux conventionnels," ai-je précisé, savourant sa confusion. "Je n'ai jamais dit qu'un miracle ne pouvait pas se produire."
Mon ton était léger, presque amusé. C'était une provocation subtile, une façon de le ridiculiser sans l'attaquer de front. Il l'a mal interprété, y voyant une forme de soutien moqueur.
Juliette, cependant, n'a pas vu la subtilité. Elle a pointé un doigt accusateur vers moi.
"Vous vous moquez de nous ! Vous êtes juste jaloux parce que Lucas va réussir là où vous avez échoué ! Vous êtes un raté !"
L'attention de toute la salle s'est tournée vers nous. J'ai levé les mains en signe de paix, essayant de me désengager.
"Je ne vous souhaite que le meilleur."
Je voulais partir. Ce drame ne me concernait plus. Mais Lucas, piqué au vif par mon sarcasme et enhardi par l'attention, a vu une opportunité de m'humilier publiquement.
"Attendez !" a-t-il crié. "Puisque vous êtes si sceptique, mettons cela à l'épreuve. Faisons un pari."
Il s'est avancé, son visage à quelques centimètres du mien, l'odeur de son eau de Cologne chère m'agressant les narines.
"Je dis que je peux guérir Juliette en dix jours avec ma Fleur de Givre. Dix jours ! Et vous ? Que pouvez-vous accomplir en dix jours, Monsieur le 'faiseur de miracles' ?"
Le silence dans la salle était total. Tous les yeux étaient sur moi. J'étais tombé dans son piège. Il m'avait publiquement défié, me forçant à rentrer dans son jeu. Mon plan de rester à l'écart venait de voler en éclats.
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