Amoureuse de son regard
Chapitre 1_ La rencontre
Je m'appelle Laura, j'ai vingt-quatre ans et je crois encore aux histoires que ma grand-mère me racontait, celles où un seul regard suffit à faire basculer une vie. Ce soir, chez Sophie, je ne sais pas encore que tout va commencer. Ou plutôt, que je vais me jeter dans le vide en croyant voler.
L'appartement est plein à craquer. La musique pulse dans les murs, une playlist électro que quelqu'un a lancée depuis son téléphone. Les gens rient trop fort, les verres s'entrechoquent, et moi, adossée au mur du salon, je sirote un gin tonic en observant cette ruche humaine avec un détachement amusé.
- Tu vas rester plantée là toute la soirée ? me crie presque Sophie en surgissant à côté de moi, deux coupes de champagne à la main. Elle me tend l'une d'elles sans attendre ma réponse. Tiens, bois ça, ça te décoincera.
- Je ne suis pas coincée, je proteste en attrapant la coupe. Je profite du spectacle.
- Le spectacle, il est là-bas, rétorque-t-elle avec un clin d'œil appuyé en direction du canapé d'angle.
Mon regard glisse machinalement vers l'endroit qu'elle désigne, et c'est là que je le vois pour la première fois. Il est assis, légèrement en retrait, un bras négligemment posé sur l'accoudoir. Autour de lui, des gens parlent, gesticulent, cherchent à capter son attention, mais il semble ailleurs. Pas ailleurs dans la lune, non : ailleurs dans une dimension que personne d'autre ne peut atteindre. Ses cheveux bruns sont un peu longs, comme s'il avait oublié de les couper, et sa barbe de trois jours dessine une ombre sur une mâchoire anguleuse. Il ne sourit pas. Il observe, comme moi, mais avec une intensité qui n'appartient qu'à lui.
- Qui c'est ? je demande, la voix soudain moins assurée.
- Nouveau dans la bande. Un ami de Lucas. Il s'appelle Kévin. Paraît qu'il est ingénieur du son ou un truc comme ça. Il a fait les grosses scènes parisiennes.
- Il a l'air charmant, je murmure en buvant une gorgée de champagne. Tu sais, dans le genre sociopathe magnétique.
- Exactement ton style, se moque Sophie avant de s'éclipser pour accueillir d'autres invités.
Je devrais rester là, retourner à mon observation confortable de la faune nocturne, mais une force que je ne contrôle pas me pousse à traverser la pièce. Je slalome entre les corps, évite un type qui danse comme s'il était seul au monde, et j'atterris près du canapé. Il y a une place libre juste à côté de lui. Mon cœur bat plus vite que la musique. Ridicule. Je ne suis pas timide d'habitude.
- Je peux ? je demande en désignant le coussin vide.
Il tourne la tête vers moi. Ses yeux sont sombres. Pas noirs, pas marron, juste... sombres. Comme une forêt la nuit. Il me regarde sans me voir vraiment, et pourtant j'ai l'impression qu'il déchiffre quelque chose en moi que j'ignore moi-même.
- Fais comme chez toi, dit-il d'une voix grave et égale, sans inflexion particulière.
Je m'assois. Mon pouls doit être à cent vingt. Je cherche quelque chose à dire, une phrase drôle, une remarque intelligente, mais mon cerveau est en grève.
- Moi c'est Laura, je finis par articuler.
- Je sais.
Je le dévisage.
- Comment ça, tu sais ?
- Sophie t'a appelée quand tu étais de l'autre côté du salon. Je t'ai entendue répondre.
Il a entendu ça au milieu du vacarme général ? Je sens un sourire idiot se former sur mes lèvres.
- Et toi, c'est Kévin ?
- Apparemment, les renseignements circulent vite.
- Sophie est un bureau d'information sur pattes.
Il esquisse ce qui pourrait être un sourire, si les sourires pouvaient être distants et chaleureux à la fois.
- Alors, ingénieur du son ? je relance.
- Entre autres.
- Mystérieux.
- Réaliste.
Je ris, un peu trop fort peut-être. Son regard s'attarde sur moi une seconde de plus, puis glisse vers la foule.
- Tu ne danses pas ? je tente.
- Pas ce soir.
- Pourquoi ?
- Parce que je n'ai pas envie de faire semblant.
Sa réponse me coupe le souffle. Il ne dit pas ça avec tristesse ou arrogance ; c'est un constat pur, une évidence qu'il partage avec moi comme on lit la météo. Je devrais trouver ça inquiétant, mais c'est tout le contraire. Je trouve ça magnétique, électrique. Je trouve ça vrai.
- Moi non plus, je n'ai pas envie de faire semblant, dis-je plus doucement.
Il incline légèrement la tête.
- Pourtant tu as traversé la pièce avec un sourire de circonstance.
Je rougis. Il a raison, et il me l'assène sans ménagement. Ça pourrait être blessant, mais je le prends comme un défi.
- Peut-être que j'attendais de tomber sur quelqu'un avec qui je n'aurais pas besoin de le porter, ce sourire.
Il ne répond pas. Ses doigts tambourinent lentement sur le tissu de l'accoudoir. La conversation semble flotter entre nous comme une bulle fragile.
Soudain, un grand blond un peu éméché débaroule sur le canapé, renversant la moitié de sa bière sur ma robe.
- Oh merde ! Pardon, pardon ! s'exclame-t-il.
Je me lève brusquement. Le liquide glacé colle le tissu contre ma cuisse. Je lance un regard noir à l'importun, qui continue de s'excuser en boucle. Kévin, lui, n'a pas bougé. Il tend simplement une serviette en papier sans même se lever.
- Tiens, dit-il. L'eau oxygénée pour le tissu, c'est dans la salle de bain.
Pas un geste pour m'accompagner, pas un mot de compassion exagérée. Juste une solution concrète. Et bizarrement, ça me touche plus qu'une galanterie forcée.
Je file jusqu'à la salle de bain tout au bout du couloir. Je referme la porte derrière moi et m'appuie contre le lavabo. Mon reflet dans le miroir me renvoie l'image d'une fille aux joues roses et aux yeux trop brillants. « Calme-toi, Laura, il n'est pas le dernier homme sur terre », je me sermonne à mi-voix. Mais à l'intérieur, je sais que je mens. Ce type est différent. Il ne joue pas. Il ne drague pas. Il est, tout simplement. Et moi, je suis déjà en train de tomber.
Je tamponne ma robe du mieux que je peux, me repoudre le visage, respire un grand coup. Quand je ressors, je tombe nez à nez avec lui, adossé au mur du couloir.
- Ah, tu es là, je balbutie, surprise. Tu t'inquiétais pour ma robe ?
- Non. Je voulais éviter que Lucas me présente un énième de ses potes.
Évidemment. Ce n'est pas moi qu'il fuit, c'est le monde. Je devrais être vexée, pourtant je souris.
- Je te dérange, alors ?
- Moins que les autres.
C'est presque un compliment. Presque.
- Je peux te poser une question indiscrète ? je lance, enhardie.
- Si je dis non, tu vas la poser quand même.
- Tu as toujours été comme ça ?
- Comme quoi ?
- Lunaire. Loin de tout.
Il marque un temps. Son pouce caresse machinalement le bord de sa poche de jean.
- Depuis que j'ai compris que les gens sont des fragments. Ils vous montrent une facette et cachent tout le reste. J'ai arrêté d'essayer de reconstituer le puzzle.
Sa réponse me foudroie. Elle est triste et belle, cynique et poétique. Je veux lui dire qu'avec moi, il n'aura pas besoin de reconstituer quoi que ce soit, que je suis entière, transparente, que je ne cache rien. Mais ce serait trop, trop vite.
- Moi, je crois qu'il faut tomber sur la bonne personne pour avoir envie de rassembler les morceaux, je réplique.
- « Tomber », c'est le mot, murmure-t-il.
Il y a un silence. Pas gêné. Lourd de sens.
Soudain, la porte d'entrée s'ouvre à la volée et un type en costume de pingouin - je ne plaisante pas, un vrai déguisement de pingouin fait irruption en hurlant « BON ANNIVERSAIRE SOPHIE » avec deux heures d'avance sur le compte à rebours. Un tumulte général s'ensuit, des cris de surprise, des rires hystériques. Sophie, depuis la cuisine, hurle de joie et se précipite vers l'intrus.
Kévin et moi sommes séparés par la vague humaine. Je le vois s'éloigner, les mains dans les poches, silhouette noire dans la cohue colorée. Je crie son nom par-dessus les têtes, je ne sais même pas pourquoi, je ne sais même pas ce que je veux.
Il se retourne, plante son regard dans le mien. Me fait un signe de tête. Léger. Presque doux.
Et il disparaît par la porte de la cuisine, avalé par la fête.
Je reste là, le cœur en chamade, la robe tachée, entourée de gens qui dansent autour du pingouin en braillant une chanson paillarde. Sophie m'attrape le bras.
- Alors, il est comment, le ténébreux ?
- Il est... il est tout, je réponds sans réfléchir.
Elle éclate de rire.
- Ma pauvre Laura, te voilà bien accrochée.
Elle ne croit pas si bien dire. Je ne sais même pas d'où vient Kévin, où il va, ce qu'il aime, ce qu'il déteste. Je sais juste que j'ai envie d'être la personne qui découvrira tout ça. Je sais que je viens de rencontrer un inconnu qui m'a parlé comme personne ne m'a jamais parlé, avec une honnêteté brute qui rend tout plus lumineux, même l'ombre.
La soirée continue sans lui, et chaque minute qui passe est une petite déception. Je tends l'oreille au cas où il reviendrait, je surveille la porte de la cuisine. Rien. Je finis par rentrer chez moi à trois heures du matin, les pieds en compote, la tête en vrac.
Allongée dans mon lit, je fixe le plafond. Je repense à sa voix, à ses silences, à cette phrase sur les gens qui sont des fragments. Et je me fais une promesse idiote, immense, bouleversante.
Je le retrouverai.
Je ne sais pas encore que cette promesse va changer ma vie, et pas de la manière dont je l'imagine. Pour l'instant, je ne vois que lui. Rien que lui. Et je m'endors avec l'image de ses yeux sombres gravée sous mes paupières, absolument certaine qu'au milieu de cette nuit qui était la sienne, une petite étoile s'est allumée pour moi.
Ce n'est que bien plus tard que je comprendrai : il ne l'a jamais vue scintiller.
À suivre.....
Amoureuse de son regard
Chapitre 2 - La traque
Je me réveille avec une gueule de bois légère et une obsession lourde. Le soleil traverse mes rideaux comme s'il voulait me féliciter d'être encore en vie, mais moi, je n'ai qu'une idée en tête : Kévin. Son prénom tourne en boucle dans mon crâne, trois syllabes qui remplacent le café, la douche, la respiration.
- Tu es pathétique, Laura, je déclare à mon reflet dans le miroir de la salle de bain.
Mon reflet ne me contredit pas.
J'attrape mon téléphone. Dix-sept messages non lus dans la conversation de groupe de la soirée. Des photos floues, des remerciements émus de Sophie, une vidéo du type en pingouin qui hurle I Will Survive perché sur une table basse. Mais rien sur Kévin. Évidemment. Il n'est même pas dans le groupe.
Je tape frénétiquement : « Sophie, t'as le numéro de Kévin ? L'ami de Lucas ? »
Trois points de suspension apparaissent. Disparaissent. Réapparaissent. Puis la réponse tombe, assassine.
__ Non. Pourquoi ?
Pourquoi. Comme si elle ne savait pas. Comme si elle n'avait pas vu mon âme s'échapper de mon corps et ramper vers lui hier soir.
__Pour rien. Simple curiosité.
__Simple curiosité mon œil, t'es cuite ma pauvre. Demande à Lucas.
Lucas. Le fameux Lucas, l'ami mystérieux qui a introduit Kévin dans l'écosystème de notre bande. Je ne le connais quasiment pas. On s'est croisés trois fois, toujours dans des soirées, et je crois bien que je l'ai pris pour un décor une fois sur deux. Il travaille dans une boîte de production musicale, quelque chose comme ça. Il porte des bonnets même en été et rit très fort à ses propres blagues.
Je fouille mes contacts. Je l'ai enregistré sous « Lucas Soirée » avec un émoji bière à côté, ce qui en dit long sur la profondeur de notre relation. J'hésite trente secondes - ce qui, pour une fille impulsive comme moi, est une éternité - puis je me lance.
__Salut Lucas ! Désolée de te déranger un dimanche matin. Je cherche les coordonnées de Kévin, ton ami d'hier soir. Tu pourrais me les filer ?
Envoi.
Je jette le téléphone sur mon lit comme s'il était radioactif. Je fais les cent pas dans ma chambre. Je me brosse les dents avec une énergie frénétique. Je regarde par la fenêtre. Le chat du voisin me fixe avec jugement.
- Toi, ta gueule, je marmonne au chat.
Le téléphone vibre. Je plonge dessus.
__C'est pour quoi ?
Sérieusement ? Il me prend pour la CIA ? Je tape une réponse que j'efface, puis une autre, puis une autre encore. Trop détachée, trop évidente, trop désespérée. Finalement, je mise sur l'honnêteté.
« J'ai trouvé un truc qui lui appartient hier soir. Je voudrais le lui rendre. »
Techniquement, ce n'est pas un mensonge. Mon cœur lui appartient déjà, et j'aimerais bien le lui rendre ou plutôt, le lui donner pour de bon.
« Ah OK. Tiens : 06 XX XX XX XX. Mais il répond jamais aux inconnus, préviens-le que tu vas l'appeler. »
Je fixe l'écran. Ces dix chiffres dansent devant mes yeux comme une combinaison de coffre-fort. Je les enregistre immédiatement sous « Kévin » nom de contact sobre, aucun émoji.
Puis je bloque.
Qu'est-ce que je lui dis ? « Salut, c'est Laura, la fille à la robe tachée de bière, tu te souviens ? » Pathétique. « Kévin, j'ai beaucoup réfléchi à ce que tu as dit sur les fragments et je crois que je veux être le puzzle entier de ta vie. » Flirt suicidaire. « Yo. » Trop décontracté, il va croire que je suis une meuf qui dit « yo ».
Je tape, j'efface, je retape. Le chat du voisin est toujours là, témoin silencieux de ma déchéance.
Finalement, je me lance :
« Salut Kévin, c'est Laura. On s'est parlé hier chez Sophie. J'aimerais beaucoup qu'on se revoie. »
Envoi.
Je pose le téléphone écran contre le matelas pour ne pas surveiller les petites coches bleues qui vont forcément m'obséder. Je tiens trente-deux secondes. Je retourne l'appareil. Rien. Pas de « vu », pas de réponse.
Je décide d'aller prendre l'air. C'est dimanche, il fait beau, les oiseaux chantent, la vie est belle et l'attente est une torture. Je descends acheter des croissants à la boulangerie en bas de chez moi. La boulangère me connaît.
- Alors ma p'tite Laura, en forme ?
- Amoureuse, je crois. Mais c'est compliqué.
- Comme toujours, dit-elle en glissant un pain au chocolat bonus dans mon sac. Tenez, celui-là c'est pour le courage.
Je l'embrasserais presque. Je rentre chez moi en grignotant le pain au chocolat sur le trottoir, mon téléphone serré dans la main libre comme une grenade dégoupillée.
Toujours rien.
Je passe l'après-midi à scroller sur Instagram. Je cherche son compte. Kévin comment ? Kévin tout court, c'est aussi efficace que de chercher une aiguille dans une botte de foin. Je tente « Kevin ingé son », « Kevin Paris musique », « Kevin ami de Lucas ». Rien. Le mec est un fantôme numérique. Pas de profil Facebook visible, pas de LinkedIn, pas de Twitter. À vingt-quatre ans, dans notre époque, c'est presque suspect.
- Il est peut-être espion, je dis au chat du voisin qui a changé de fenêtre mais pas de jugement.
À dix-sept heures douze précises, mon téléphone vibre. Je me jette dessus comme une lionne sur une gazelle.
Kévin. Il a vu. Il répond.
« Pour quoi faire ? »
Je relis le message cinq fois. Trois mots. Pas « salut », pas « désolé j'ai pas vu ton message », pas « avec plaisir ». Juste cette question brute, directe, chirurgicale.
Pour quoi faire.
Je reste interdite. Il ne facilite rien. Il ne mâche rien. C'est déstabilisant, et en même temps, c'est exactement ce qui m'a attirée hier : cette honnêteté radicale qui ne laisse aucune place aux faux-semblants.
Je décide de jouer sur le même terrain.
__Parce que j'ai envie de te parler. Parce que tu m'intrigues. Parce que j'ai rarement rencontré quelqu'un qui ne fait pas semblant.
Envoi. Mon cœur tape contre mes côtes. Le « vu » s'affiche. Les minutes s'égrènent. Une. Deux. Cinq. Sept.
Puis :
« Café. Mardi. 15h. Le Petit Poucet, rue Oberkampf. »
Pas de point d'interrogation. Pas de « ça te va ? ». Une convocation. Je devrais être vexée, offusquée, indignée. Au lieu de quoi je bondis de mon lit en poussant un cri de victoire que le chat du voisin va mettre des semaines à digérer.
- IL A DIT OUI ! je hurle à mon appartement vide.
Enfin, il n'a pas dit oui. Il a émis un ordre concis comme on jette une bouée à quelqu'un qui se noie. Mais il a donné un lieu, une heure, et implicitement, la possibilité d'exister dans son champ de vision pendant une durée indéterminée. Pour moi, c'est un triomphe.
Je rappelle Sophie immédiatement.
- Il veut me voir mardi ! En tête-à-tête ! Dans un café !
- Attends, c'est qui « il » ? Ah oui, le grand sombre qui te regardait comme un meuble hier.
- Il ne me regardait pas comme un meuble. Il me regardait comme... comme une énigme.
- Une énigme qu'il a pas cherché à résoudre, si je me souviens bien. Il s'est barré sans dire au revoir.
Détail technique. Sophie ne comprend pas. Sophie n'a jamais aimé quelqu'un dès le premier regard. Elle fonctionne par étapes, par paliers, par évaluations rationnelles. Moi, je fonctionne par électrocution. Et hier, Kévin m'a électrocutée.
Le lundi passe dans un brouillard total. Au travail je suis assistante dans une agence de communication , je fixe mon écran sans voir les lignes, je réponds à côté aux mails, je souris béatement à des réunions ennuyeuses. Ma collègue Justine finit par me secouer l'épaule à la pause déjeuner.
- T'as gagné au loto ou t'es sous médicaments ?
- J'ai un rendez-vous demain.
- Avec qui ? Le pape ?
- Mieux. Un ingénieur du son qui cite des aphorismes sur les fragments humains.
Elle me dévisage, circonspecte.
- Laura, méfie-toi. Les mecs trop profonds dans les soirées, c'est soit des génies, soit des narcissiques.
- Ou les deux.
- C'est censé me rassurer ?
Je hausse les épaules. Rien ne pourrait entamer mon enthousiasme. Je rentre chez moi le soir, je prépare trois tenues différentes que je dispose sur mon lit comme des offrandes à un dieu capricieux. La robe noire ? Trop premier rendez-vous. Le jean et le pull ? Trop décontractée. La jupe et le chemisier ? Trop bureau. Finalement, j'opte pour un pantalon cigarette, un top bleu nuit et une veste en cuir. Élégant mais pas coincé. Moi mais en mieux.
Mardi, treize heures trente. Je suis prête avec une heure et demie d'avance. Je tourne dans mon appartement comme un lion en cage. Relis nos messages. « Pour quoi faire ? » Cette question me hantera jusqu'à la tombe.
Quatorze heures quinze. Je décide de partir, quitte à attendre sur place. Le métro est bondé, une vieille dame m'écrase les orteils avec son chariot, je m'en fous. Je flotte. Je lévite.
Quatorze heures cinquante-cinq. Le Petit Poucet est un de ces cafés parisiens à l'ancienne, avec des banquettes en moleskine rouge, un comptoir en zinc et un serveur à moustache qui vous appelle « ma p'tite dame ». Je choisis une table près de la vitre. Je commande un thé à la menthe que je bois sans sucre, les yeux rivés sur la porte.
Quinze heures. Pas de Kévin.
Quinze heures dix. Toujours rien. Le thé refroidit. Je vérifie mon téléphone. Pas de message.
Quinze heures vingt. L'angoisse s'infiltre. Et s'il ne venait pas ? Et si c'était un test ? Et si j'avais mal noté le lieu, l'heure, le jour ?
Quinze heures vingt-cinq. La porte s'ouvre. Une bouffée d'air frais s'engouffre dans le café, et avec elle, Kévin.
Il porte le même blouson que l'autre soir, un jean noir, des boots. Ses cheveux sont toujours aussi peu disciplinés, sa barbe un peu plus fournie. Il scrute la salle, me repère, s'avance sans hâte.
- Désolé pour le retard, dit-il en s'asseyant en face de moi. Je n'avais pas prévu de venir.
Je reste bouche bée.
- Comment ça, tu n'avais pas prévu de venir ?
- Je ne mens pas, Laura. J'ai failli ne pas être là.
Son regard plante ses yeux sombres dans les miens, et je ne sais pas si je dois le gifler ou l'embrasser.
- Pourquoi tu es venu, alors ? je demande, la voix plus tremblante que je ne voudrais.
Il attrape machinalement une pochette de sucre, la tourne entre ses doigts.
- Parce que j'étais curieux de savoir pourquoi tu veux recoller les fragments.
Mon cœur fait un looping. Il se souvient de notre conversation. Il se souvient de chaque mot. Il n'est pas venu pour moi, peut-être, mais il est venu. Et ça, pour l'instant, ça me suffit.
- Alors on commence par quoi ? je souris. La météo, ou directement le sens de la vie ?
Pour la première fois, quelque chose vacille dans ses yeux. Pas un sourire, non, mais presque. L'ombre d'une lumière.
- Commençons par un café. Noir, sans sucre.
Je fais signe au serveur, le cœur gonflé d'espoir et d'inconscience. Dehors, Paris poursuit sa course, et moi, assise en face d'un presque inconnu qui n'avait pas prévu de venir, je me sens plus vivante que jamais.
Je ne sais pas encore que certains rendez-vous sont des promesses, et d'autres des pièges. Pour l'instant, je savoure juste la victoire d'être là, à cette table, avec lui.
Le sucre craque entre ses doigts. La rencontre commence vraiment.
Amoureux de son regard
Chapitre 3 - L'esquisse
Le café noir fume entre les mains de Kévin. Il n'a pas encore bu une gorgée. Moi, j'ai fini mon thé froid depuis longtemps et je triture ma cuillère comme si elle détenait la clé de l'univers.
- Alors ? je lance, pour briser un silence qui commence à peser.
- Alors quoi ?
- Tu es curieux. C'est ce que tu as dit en arrivant. Curieux de savoir pourquoi je veux recoller les fragments.
Il pose la tasse. Le geste est lent, précis, comme s'il pesait chaque mouvement avant de l'exécuter.
- Oui.
- Et ta curiosité, elle se satisfait toute seule ou il faut que je parle ?
L'ombre d'un sourire traverse son visage. Fugace. Presque un réflexe qu'il réprime.
- Parle. Je t'écoute.
Je m'attendais à tout sauf à ça. À ce qu'il me donne la parole sans la reprendre, sans la couper, sans la noyer sous une couche d'ironie. Je respire.
- J'ai passé une grande partie de ma vie à faire semblant, je commence. Semblant d'être cool au lycée, semblant d'être sûre de moi en études supérieures, semblant d'aimer des mecs que je n'aimais pas. Et puis un jour je me suis dit que j'en avais marre. Marre des fragments, justement. Des gens qui te montrent une version d'eux-mêmes et qui en cachent dix autres. Marre des puzzles impossibles.
- Alors tu cherches quelqu'un d'entier.
- Je cherche quelqu'un de vrai.
Il incline lentement la tête. Ses doigts longs tapotent le bord de la tasse.
- Et toi ? je demande. Pourquoi tu as arrêté d'essayer ?
- Qui te dit que j'ai essayé un jour ?
La réponse claque. Sèche, mais pas agressive. Constat. Je sens que je marche sur un fil.
- Parce qu'on ne devient pas comme ça sans raison, j'avance prudemment. Les gens ne naissent pas avec une armure.
- Certains si.
- Tu y crois vraiment ?
Il ne répond pas. Son regard dérive vers la vitre. Dehors, un gamin fait des bulles de savon, une femme en tailleur court après son bus, un livreur à vélo frôle la mort avec un sang-froid de guerrier spartiate. La vie ordinaire continue, indifférente à ce qui se joue à cette table.
- Ma mère est morte quand j'avais douze ans.
La phrase tombe comme une pierre dans l'eau. Sans prévenir. Sans effet de manche. Juste là, posée entre la tasse de café et la coupelle de sucres.
Je ne sais pas quoi dire. Tout ce qui me vient semble dérisoire. « Je suis désolée » ? Trop pauvre. « Comment c'est arrivé ? » Trop intrusif. Alors je fais la seule chose qui me semble juste : je me tais et je le regarde. Vraiment. Sans chercher à combler le vide.
- Cancer, il ajoute après un temps. Un an entre le diagnostic et la fin. Mon père ne s'en est jamais remis. Il est devenu une ombre dans la maison. Il parlait peu, buvait beaucoup. Je me suis élevé tout seul à partir de treize ans.
Sa voix n'a pas tremblé. Pas une fois. Il raconte ça comme on lit le journal. Distance clinique. Et c'est peut-être ça le plus bouleversant.
- Kévin...
- Ne dis rien. Pas de compassion. Pas de pitié. Je ne raconte pas ça pour qu'on me plaigne. Je te le dis parce que tu as demandé. Maintenant tu sais. Les fragments viennent de là. Un puzzle que personne n'a jamais essayé de reconstituer, même pas moi.
J'encaisse. Ma gorge est serrée, mes yeux piquent, mais je ravale tout. Il ne veut pas de larmes. Il ne veut pas de trémolos dans la voix. Il veut du vrai. Alors je lui donne du vrai.
- Moi, j'ai envie d'essayer.
- De quoi ?
- De reconstituer le puzzle.
Il me fixe. Intensément. Ses yeux sombres semblent sonder quelque chose au fond de moi que je ne connais pas encore. C'est vertigineux. C'est comme s'il pouvait voir à travers ma peau, mes os, mes certitudes.
- Tu ne sais pas dans quoi tu t'engages, Laura.
- Et toi, tu ne sais pas de quoi je suis capable.
Un silence. Épais, presque palpable. Puis un déclic. Infime, mais perceptible : sa mâchoire se décrispe d'un millimètre.
- Tu es différente, il murmure.
- Différente comment ?
- Tu n'as pas peur.
J'éclate de rire. Un vrai rire, nerveux, libérateur.
- J'ai peur tout le temps ! J'ai peur depuis que je t'ai vu, peur depuis que je t'ai envoyé ce message, peur depuis que je suis assise en face de toi. Je suis terrifiée, Kévin. Mais je suis là quand même.
Il esquisse un geste vers sa tasse. Boit une gorgée du café qui doit être froid depuis un moment. Quand il repose la tasse, quelque chose a changé dans sa posture. Ses épaules sont un peu moins tendues. Sa nuque un peu moins raide.
- Qu'est-ce que tu veux savoir ? demande-t-il.
- Tout.
- Tout, c'est long.
- J'ai le temps.
- Non.
- Comment ça, non ?
Il se penche légèrement en avant. La lumière du plafonnier creuse ses pommettes.
- Je ne reste jamais longtemps au même endroit. Les gens, les villes, les boulots. Je bouge. Toujours. C'est plus simple.
- Plus simple pour qui ?
- Pour tout le monde.
Je secoue la tête. Mon cœur bat plus vite, mais ma voix reste ferme.
- Ça, c'est ce que tu te racontes. La vérité, c'est que bouger tout le temps, c'est une façon de ne jamais s'attacher. De ne jamais risquer de perdre quelqu'un.
Il ne dit rien. Je continue.
- Tu crois que tu protèges les autres en restant insaisissable. Mais tu te protèges surtout toi-même.
- Possible.
- Et tu trouves ça satisfaisant ? Cette vie en pointillés ?
- Je n'ai jamais dit que c'était satisfaisant. J'ai dit que c'était plus simple.
Le serveur passe, débarrasse ma tasse vide, propose un autre thé. Je décline. Kévin commande un deuxième café. Le temps s'étire, le café se vide, la ville bourdonne derrière la vitre.
- Et ton père ? je relance doucement. Il est où maintenant ?
- Quelque part dans le Sud. On s'appelle à Noël.
- C'est tout ?
- C'est tout.
- Et les amis ?
- J'ai Lucas. Il m'a hébergé quand j'étais à la rue, il y a trois ans. Je lui dois une fière chandelle.
- À la rue ? je répète, stupéfaite.
- Pendant six mois. Après une rupture difficile, j'ai tout plaqué. Appartement, taf, relations. Je dormais dans ma voiture.
J'imagine Kévin dans une voiture, recroquevillé sur un siège inclinable, le givre sur le pare-brise au petit matin. J'imagine la solitude, le froid, la faim peut-être. Mon estomac se serre.
- C'est Lucas qui t'a tiré de là ?
- Il m'a trouvé un studio pourri, un boulot dans un studio d'enregistrement. J'ai remonté la pente. Mais je n'ai jamais oublié ce que ça fait d'être tout en bas.
- D'où ta philosophie des fragments.
- D'où ma philosophie des fragments, confirme-t-il.
Je pose mes deux mains à plat sur la table. Un geste d'ancrage, comme pour dire : je suis là, je reste, je ne fuis pas.
- Kévin, je ne suis pas venue ici pour te sauver. Je ne suis pas mère Teresa, je ne suis pas psy, je ne suis pas une illuminée qui croit que l'amour guérit tout. Je suis juste une fille qui a flashé sur un mec dans une soirée et qui a senti au fond d'elle que ce mec, sous ses armures, ses silences et ses phrases définitives, valait le coup.
- Et si tu te trompes ?
- Alors je me serai trompée. C'est un risque que je prends.
Il me regarde. Vraiment. Pas ce regard périphérique qu'il pose sur le monde. Un regard direct, frontal, qui me donne l'impression d'être la seule personne dans ce café, dans cette rue, dans cette ville.
- Tu ne te protèges pas beaucoup, toi, constate-t-il.
- Pas assez, probablement. Mais c'est comme ça.
Un ange passe. Ou plutôt, un pigeon qui s'écrase mollement contre la vitre avant de repartir en piaillant.
- J'aime bien la musique, dit soudain Kévin.
Je cligne des yeux.
- Pardon ?
- Tu m'as demandé tout à l'heure ce que j'aimais. Je te réponds : la musique. Pas seulement la produire. L'écouter. Le matin très tôt, ou la nuit très tard, dans le noir. Du jazz, surtout. Thelonious Monk, Miles Davis, Bill Evans. Des mecs qui jouaient comme on respire.
Je souris, étonnée et ravie par cette confidence inattendue.
- Moi je ne connais rien au jazz. Ma culture musicale s'arrête à Beyoncé et aux playlists Spotify « Chill Sunday ».
- Personne n'est parfait.
- Je peux apprendre, non ?
- Tu veux apprendre le jazz ?
- Je veux apprendre tout ce que tu aimes.
Il secoue la tête, l'ombre d'un sourire flottant sur ses lèvres.
- Tu es incroyable. Vraiment.
- Incroyablement casse-pieds ?
- Incroyablement constante.
C'est la première fois qu'il me fait un compliment qui n'est pas enrobé de distance. Je le savoure. Le café est presque vide, l'après-midi avance, et je n'ai aucune envie de partir.
- Tu sais quoi ? je lance sur une impulsion. Demain, il y a une expo photo dans le Marais. Une amie expose. Rien de grandiose, des clichés de toits de Paris au lever du jour. Si tu veux, tu m'accompagnes.
- À quelle heure ?
- Dix-neuf heures.
- Demain dix-neuf heures. Noté.
Je retiens un cri de victoire. Il a dit oui. Enfin, il a dit « noté », ce qui dans le langage Kévin équivaut à un « oui » enthousiaste chez les humains normaux.
On se lève. Il règle les cafés avant que j'aie pu protester. Sur le trottoir, le soleil déclinant dore les façades haussmanniennes. On reste un instant plantés l'un en face de l'autre, hésitants.
- Merci, je dis. Pour être venu. Pour le café. Pour tout ça.
- C'est moi qui te remercie.
- Vraiment ?
- Vraiment. Peu de gens veulent écouter mes histoires. Encore moins les entendre.
Je prends mon courage à deux mains et pose ma main sur son avant-bras. Un geste bref, léger, un papillon qui se pose et s'envole. Il ne se dégage pas.
- À demain, Kévin.
- À demain, Laura.
Je tourne les talons et m'éloigne dans la rue Oberkampf. Au croisement, je me retourne. Il est toujours là, planté devant le café, les mains dans les poches, silhouette noire sur trottoir gris. Il ne me fait pas signe. Il me regarde, simplement.
Et ça me suffit.
En rentrant, je rappelle Sophie pour tout lui raconter.
- Il a été SDF ?! s'exclame-t-elle.
- Six mois. Et sa mère est morte quand il était gosse.
- Laura, ce mec est une valise. Une grosse valise pleine de problèmes.
- C'est pas une valise. C'est une bibliothèque.
- Pardon ?
- Une bibliothèque pleine de livres tristes, de pages cornées, de chapitres jamais terminés. Et moi, j'ai envie de les lire. Tous. Jusqu'au bout.
Sophie soupire, vaincue.
- Tu vas souffrir.
- Peut-être. Mais au moins j'aurai vécu quelque chose de vrai.
Je raccroche et m'allonge sur mon lit. Le plafond est toujours le même, crème et fissuré sur les bords, mais il me semble plus vaste. Je repense au café, aux confidences, à ce mot qu'il a posé sur moi : constante. Un mot tout simple, et pourtant.
Demain, nous serons le surlendemain du jour où il n'avait pas prévu de venir. Demain, il viendra exprès. Et si j'ai bien compris une chose chez Kévin, c'est que l'intention, chez lui, pèse plus lourd que tous les « je t'aime » murmurés par des gens qui font semblant.
Je ferme les yeux. Le jazz de Miles Davis résonne déjà quelque part au fond de mon crâne, et je me promets d'apprendre à aimer les notes bleues.
À suivre....