Dix ans. Dix ans que j'aimais Étienne Dubois de tout mon être, aveuglée par une passion que je croyais réciproque, allant jusqu'à orchestrer un accident pour le garder auprès de moi, quitte à me couper de ma propre mère.
La nuit de mon accouchement, alors que la douleur me déchirait, j'ai entendu leurs voix : Étienne et ma demi-sœur, Camille, complotant derrière ma porte.
Ils riaient, confessant que son amnésie n'était qu'une comédie, et le pire, qu'ils avaient drogué mon enfant in utero pour qu'il naisse mort, me laissant dans un état second, dépendante et prête à être vendue comme « putain personnelle ».
Comment l'homme que j'avais idolâtré, et ma propre sœur, pouvaient-ils ourdir une telle machination, détruisant ma vie, mon enfant, et mes dernières lueurs d'espoir avec une cruauté indicible ?
Alors qu'Étienne savourait sa victoire en m'humiliant publiquement, me forçant à allaiter l'enfant de leur trahison, au fond de moi, une haine froide et une détermination implacable prirent racine : je survivrai, et ma vengeance sera terrible.
Dix ans. Dix ans que j'aimais Étienne Dubois de tout mon être. Je l'avais rencontré alors qu'il était encore séminariste, un homme dont la douceur apparente cachait une âme que je croyais pure. Pour le garder, pour qu'il quitte le chemin de Dieu pour le mien, j'avais orchestré un accident. Un stupide accident de voiture qui l'avait laissé amnésique, dépendant de moi, de mes récits de notre amour passionné. Et ça avait marché. Il m'avait demandée en mariage, et moi, folle de joie, j'avais tourné le dos à tout, même à ma mère malade, pour le suivre dans sa grande maison familiale.
J'allais lui donner un enfant, le fruit de cet amour que je pensais avoir sauvé.
La nuit de mon accouchement fut un cauchemar éveillé. La douleur des contractions me déchirait, me laissant dans un état de semi-conscience, flottant entre la souffrance et l'épuisement. C'est dans ce brouillard que j'ai entendu leurs voix, claires et tranchantes comme des lames de rasoir. C'était Étienne et Camille, ma demi-sœur. Ils parlaient à voix basse dans le couloir, juste derrière la porte de ma chambre.
« L'amnésie, c'était une comédie, bien sûr. Il fallait bien la piéger, cette idiote », disait Étienne avec un petit rire sec que je ne lui avais jamais entendu.
Mon cœur s'arrêta de battre. Comédie ?
« Et le gosse ? Tu es sûr que ça a marché ? » demanda Camille, sa voix pleine d'une impatience cruelle.
« Bien sûr que ça a marché. Je l'ai drogué pendant des semaines, directement dans son ventre. Ce sera un mort-né. Parfait. Personne ne posera de questions. On dira que c'est la volonté de Dieu », répondit Étienne. « Ensuite, on la mettra au travail. Elle est jolie, elle rapportera assez pour nous entretenir, toi et notre enfant, le vrai cette fois. Elle deviendra notre putain personnelle. »
Chaque mot était un coup de poignard. Le sol se déroba sous moi. L'amour de ma vie, l'homme pour qui j'avais tout sacrifié, me parlait comme d'un animal, d'un objet. Et Camille... ma propre sœur.
« Tu es un génie, mon amour », ronronna Camille. « Et sa mère ? Cette vieille folle qui m'a toujours détestée ? »
« Elle crèvera seule. Adèle a coupé les ponts avec elle pour moi. Elle n'a plus personne. Personne d'autre que nous. »
Le venin dans leurs voix était insupportable. Ils se moquaient de ma mère, de sa maladie, de sa solitude. Ils se moquaient de mon amour, de ma dévotion, de ma stupidité.
Une contraction plus violente que les autres me ramena à la réalité. Je poussai un cri, non pas de douleur physique, mais de pure agonie mentale. La porte s'ouvrit. Étienne entra, son visage arborant un masque d'inquiétude et d'amour.
« Mon amour, ça va ? Je suis là », dit-il en me prenant la main.
Sa main était chaude, mais son contact me glaça jusqu'aux os. Je le regardai, voyant pour la première fois le monstre derrière le visage d'ange. Les dix années de notre histoire, mes sacrifices, mon aveuglement... tout s'effondrait. J'étais tombée dans un piège diabolique, et le pire était à venir. Mon bébé. Mon enfant, que j'avais senti bouger en moi, que j'avais aimé avant même de le voir. Ils l'avaient tué. Des larmes froides commencèrent à couler sur mes tempes, se perdant dans mes cheveux. J'étais seule, piégée, et mon cœur était en mille morceaux.
Le cri de l'enfant mort-né résonna dans le silence de la pièce. Ou plutôt, il n'y eut pas de cri. Juste un silence de mort. La sage-femme, une femme d'âge mûr nommée Angélique, le sortit de moi avec des gestes professionnels mais lents. Elle le regarda, puis me regarda, et je vis dans ses yeux une lueur de pitié et d'horreur.
Étienne était entré juste après, le visage toujours empreint de cette fausse tristesse. Il n'a même pas jeté un regard au petit corps inerte qu'Angélique avait enveloppé dans un linge blanc.
« Alors ? » demanda-t-il à la sage-femme, sa voix basse et dure, débarrassée de toute comédie.
Angélique hésita une seconde. Je la voyais trembler légèrement.
« C'est... un garçon. Il n'a pas survécu », dit-elle d'une voix étranglée.
Étienne hocha la tête, un mouvement sec, presque satisfait.
« Bien. Débarrassez-vous-en. »
Angélique eut un sursaut. « Monsieur Dubois, il y a des procédures... Les parents doivent... »
« Je suis le parent », la coupa-t-il froidement. « Et je vous dis de vous en débarrasser. Maintenant, occupez-vous d'elle. »
Il me désigna d'un mouvement de tête, comme si j'étais un meuble.
« Il faut s'assurer qu'elle ne puisse plus jamais avoir d'enfants. Vous comprenez ? Je ne veux plus de surprises. Vous lui retirez l'utérus. Tout. Vous me dites que c'était nécessaire pour lui sauver la vie. Une complication. »
Le sang quitta le visage d'Angélique. Elle le regarda, bouche bée, incapable de formuler une réponse. La cruauté de cet ordre était si monstrueuse, si inhumaine, qu'elle semblait avoir du mal à la comprendre.
« Vous avez compris ? » insista Étienne, s'approchant d'elle, sa voix se faisant menaçante.
J'étais allongée là, vidée, spectatrice de ma propre destruction. Je sentais la vie me quitter, non pas à cause de l'accouchement, mais à cause du désespoir. Une nouvelle vague de douleur me traversa le ventre, un spasme violent, comme si mon corps lui-même se rebellait contre l'horreur de la situation.
Étienne me jeta un dernier regard, un regard vide de toute émotion.
« Je reviens. Faites ce que je vous ai dit. »
Puis il tourna les talons et quitta la pièce, me laissant seule avec la sage-femme et le cadavre de mon fils. Je fermai les yeux, attendant le coup de grâce, l'opération qui allait me mutiler et me voler ma féminité pour toujours. J'attendais la fin.