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 Ils m'aiment pour ma fortune

Ils m'aiment pour ma fortune

Auteur: Ayana
Genre: Romance
Elle a frappé à la porte de la chambre 205. Son fiancé a ouvert. Derrière lui, sa propre cousine. Héritière unique d'un grand empire, Ella a toujours su que l'on s'approchait d'elle pour son argent. Après six échecs, elle a cru que Joe était sincère. Mais une inconnue, Esdra, lui donne rendez-vous à l'hôtel Belvédère, chambre 205, pour qu'elle voie la vérité de ses propres yeux. Ce soir-là, Ella perd son dernier espoir en l'amour. Elle ne se confiera plus qu'à Klune, son chien, le seul qui ne l'a jamais trahie. Mais la trahison n'était qu'un début. Joe et Caroline préparent depuis huit mois un piège bien plus grand : un faux document qui leur donnerait tout l'empire. Et pourquoi Esdra a-t-elle trahi sa meilleure amie pour aider Ella ?
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Chapitre 1 La porte de la chambre 205

Le papier que m'avait remis Esdra était devenu tout mou dans ma main. Je l'avais plié et déplié tant de fois pendant le trajet que l'encre m'avait taché les doigts.

Hôtel Belvédère. Chambre 205. Samedi, vingt heures.

Il était vingt heures deux.

Je me tenais seule dans l'ascenseur, un vieil ascenseur à grille dorée qui grinçait à chaque mouvement. Dans le miroir fêlé, je voyais une femme en robe noire, les cheveux attachés, le visage calme. Personne n'aurait deviné que mon cœur battait si fort que je l'entendais dans mes oreilles.

« Rentre chez toi, Ella », me suis-je dit tout bas. « Tu n'as rien à faire ici. »

Mais mon doigt a appuyé sur le bouton du deuxième étage, le dernier de l'hôtel.

Je ne suis pas une femme qui se laisse mener par une inconnue. Je suis l'héritière unique d'un empire, et depuis que j'ai l'âge de comprendre, on m'apprend à me méfier : des sourires trop larges, des cadeaux trop beaux, des amitiés trop rapides. Alors, quand une jeune femme que je n'avais jamais vue m'avait écrit, deux jours plus tôt, pour me dire qu'elle connaissait ma cousine, mon premier réflexe avait été de l'ignorer.

Mon deuxième réflexe, celui qui m'avait conduite jusqu'ici, avait été de me demander pourquoi une étrangère prendrait le risque de me parler.

Personne ne prend un risque pour rien. J'en avais fait l'expérience dans ma propre famille.

L'ascenseur s'est arrêté. La grille s'est ouverte dans un long soupir de métal.

Le couloir était étroit, tapissé d'une moquette rouge usée jusqu'à la corde. Des appliques jaunes éclairaient mal les portes. Une odeur de vieux tabac et de lessive flottait dans l'air. Tout au bout, j'entendais une télévision, un rire lointain, rien de plus.

Chambre 201. Chambre 202. Chambre 203.

Je marchais lentement, et à chaque pas, une petite voix me soufflait des excuses.

C'est une erreur. Esdra s'est trompée de chambre. Elle veut me faire peur. Elle est jalouse de Caroline et elle se sert de moi pour lui nuire.

C'étaient de bonnes excuses. J'aurais voulu y croire. Mais il y avait une chose que je refusais de regarder en face : Esdra avait parlé de Caroline, et pourtant, c'était à Joe que je pensais.

Joe. Mon fiancé.

Le septième homme de ma vie. Après six échecs, j'avais pris mon temps avec lui. Un an entier, pendant lequel je l'avais testé de toutes les manières possibles. Je lui avais caché qui j'étais pendant des mois. Je l'avais laissé payer l'addition dans de petits restaurants. J'avais attendu qu'il me demande de l'argent, une faveur, un service. Il n'avait jamais rien demandé. Il m'avait offert une bague modeste, achetée avec son salaire, et il avait pleuré en me la glissant au doigt.

J'avais fini par baisser la garde. Pour la première fois de ma vie.

Chambre 204.

Depuis trois semaines pourtant, quelque chose avait changé. Pas grand-chose. Un téléphone retourné sur la table quand j'entrais dans la pièce. Un sourire un peu trop rapide. Des « dîners avec des clients » qui tombaient toujours le samedi soir. Ce soir-là, justement, Joe m'avait embrassée sur le front à dix-huit heures en me disant qu'il rentrerait tard, qu'il ne fallait pas m'inquiéter.

Je m'étais dit que j'étais ridicule. Que sept déceptions avaient fait de moi une femme qui voit des traîtres partout.

Chambre 205.

Je me suis arrêtée.

La porte était en bois sombre, avec des chiffres en laiton. Le 5 pendait un peu de travers, retenu par une seule vis. Sous la porte, un trait de lumière jaune. Et derrière, une musique douce, étouffée, comme celle qu'on met pour couvrir des voix.

Je suis restée là, immobile, la main levée.

J'ai pensé à Klune. À cette heure-ci, il devait être couché devant la cheminée du salon, le museau sur les pattes, les yeux tournés vers l'entrée, à m'attendre. Il m'attend toujours. Depuis le jour de ma naissance, il n'a jamais manqué un seul retour.

Je me suis dit une chose très simple, et très lâche : tant que je ne frappe pas, je peux encore croire.

Croire que Joe est dans un restaurant, devant un client ennuyeux. Croire que Caroline est chez elle, à regarder une série en mangeant du chocolat. Croire que je suis une femme dont la vie est normale.

Si je frappais, tout cela allait mourir.

Mais je suis l'héritière d'un empire. On ne m'a pas élevée pour fuir devant une porte.

J'ai frappé trois fois. Trois coups calmes, réguliers.

La musique s'est arrêtée net.

J'ai entendu des pas. Un bruit de chaîne. Le déclic de la serrure.

La porte s'est ouverte.

C'était Joe.

Il était en chemise blanche, déboutonnée jusqu'au milieu de la poitrine. Les cheveux en désordre. Les pieds nus sur la moquette. Il a ouvert la bouche pour dire quelque chose, probablement une excuse destinée au service d'étage, et il m'a vue.

J'ai assisté à la scène la plus étrange de ma vie : le sang qui quitte un visage. Joe est devenu blanc comme le papier que je tenais encore.

« Ella ? » a-t-il murmuré, d'une voix que je ne lui connaissais pas. « Qu'est-ce que... qu'est-ce que tu fais ici ? »

Je n'ai pas répondu. Mes yeux ont glissé par-dessus son épaule. Le lit défait. Une bouteille de vin ouverte sur la table de nuit. Deux verres. Une veste de femme jetée sur le fauteuil, une veste beige que je connaissais parfaitement, parce que c'est moi qui la lui avais offerte.

« C'est qui ? » a lancé une voix de femme, depuis la salle de bains.

Cette voix.

Je la connaissais depuis toujours. Je l'avais entendue rire dans mon jardin, quand nous avions huit ans. Je l'avais entendue pleurer sur mon épaule, quand son premier amour l'avait quittée. Je l'avais entendue me dire, mille fois, « tu es ma sœur, Ella, la seule vraie ».

La porte de la salle de bains s'est ouverte. Caroline est apparue, un drap enroulé autour du corps, le rouge à lèvres étalé, les cheveux défaits. Elle s'est figée, une main sur la poignée.

Elle portait le collier que je lui avais offert pour ses vingt-cinq ans.

Ma cousine. La fille de la sœur de ma mère. Celle avec qui j'avais partagé mes vacances, mes chambres d'enfant et tous mes secrets.

Personne n'a parlé.

Dans le couloir, il n'y avait plus que le bruit de la télévision, au loin, et celui de mon cœur qui se brisait. Un bruit sec, discret, presque poli.

Joe a tendu la main vers moi. « Ella, écoute, ce n'est pas... »

Caroline a posé sa main sur sa bouche. Ses yeux se sont remplis de larmes, de vraies larmes, mais je n'y ai pas vu de remords. J'y ai vu de la peur. Celle d'une personne qui vient de perdre quelque chose de très précieux, et ce n'était pas moi.

J'ai regardé Joe. J'ai regardé Caroline. J'ai regardé la bague à mon doigt, la petite bague modeste pour laquelle il avait pleuré.

Tout le monde attendait ma réaction. Les cris. Les insultes. La gifle, peut-être. Les scènes dont on fait des histoires de famille qu'on se raconte pendant vingt ans.

Je me suis souvenue d'une chose que mon père m'avait dite quand j'étais petite : « Ceux qui t'attendent au tournant veulent te voir perdre ton calme. Ne leur offre jamais ce plaisir. »

Alors j'ai fait la seule chose qui leur ferait plus peur que n'importe quel cri.

Je n'ai rien dit.

Et je me suis retournée.

Chapitre 2 Le silence

Le couloir m'a semblé interminable.

Trois mètres. Dix mètres. Vingt mètres. Je ne sais plus combien de pas j'ai faits avant d'entendre la voix de Joe dans mon dos.

« Ella ! Attends ! »

Je n'ai pas ralenti. Mes talons s'enfonçaient dans la moquette rouge sans faire de bruit, et cette absence de bruit m'a semblé presque cruelle. J'aurais voulu claquer des pas sur du marbre, que tout l'hôtel m'entende s'en aller. Mais la vie ne m'offre jamais le décor que je voudrais.

Derrière lui, j'ai entendu Caroline murmurer mon prénom. Un petit « Ella », étranglé, fragile, comme celui d'une enfant prise en faute. Le même ton qu'elle prenait quand nous avions huit ans et qu'elle avait cassé un vase dans le salon de ma mère. À l'époque, j'avais pris la faute sur moi. J'avais été punie à sa place, une semaine entière, sans jamais la dénoncer.

Je me suis demandé combien de fois, dans ma vie, j'avais payé pour Caroline.

Je suis arrivée devant l'ascenseur et j'ai appuyé sur le bouton. Rien ne s'est passé. Il avait dû rester bloqué à l'étage du dessous. J'ai appuyé encore, et encore, avec un calme qui m'a presque fait peur.

« Ella, je t'en prie. »

Joe était là. Il avait enfilé un pantalon à la hâte et courait pieds nus, sa chemise ouverte flottant derrière lui. Il m'a rejointe au moment où la grille dorée s'ouvrait enfin, et il a posé sa main dessus pour m'empêcher de la refermer.

Je me suis arrêtée et j'ai regardé cette main. Une main que j'avais tenue des centaines de fois. Une main qui m'avait fait des pâtes, un dimanche soir, dans une cuisine minuscule, pendant que je me disais que j'avais enfin trouvé quelqu'un de vrai.

« Laisse-moi t'expliquer », a-t-il dit. Il respirait fort, la voix cassée. « Ce n'est pas ce que tu crois. »

Ce n'est pas ce que tu crois.

J'avais lu cette phrase dans mille romans, entendue dans mille films. Je ne pensais pas qu'un jour quelqu'un la prononcerait vraiment, devant moi, en espérant que j'y croie.

Je l'ai regardé dans les yeux. Longtemps. Il y cherchait quelque chose, une colère, une larme, une ouverture. Quelque chose qui lui donnerait une prise. Mais je ne lui ai rien donné. J'ai simplement retiré sa main de la grille, doucement, un doigt après l'autre, comme on retire la main d'un enfant qui s'accroche à un manteau.

Puis je suis entrée dans l'ascenseur et j'ai refermé la grille moi-même.

« Ella ! » a-t-il crié à travers les barreaux. « Dis quelque chose ! N'importe quoi ! Crie-moi dessus, mais dis quelque chose ! »

C'est ce qu'il voulait, bien sûr. Que je crie. Un cri, c'est une conversation. Un cri, ça lui aurait permis de répondre, de se défendre, de retourner la situation en me faisant passer pour une femme hystérique. Les hommes comme lui savent très bien se défendre contre le bruit.

Ils ne savent pas se défendre contre le silence.

L'ascenseur a commencé à descendre dans un grincement. Le visage de Joe a disparu, étage après étage, jusqu'à ce que je ne voie plus que le mur sombre du puits. Puis le miroir fêlé m'a renvoyé mon image.

Mes mains ne tremblaient même pas.

Je les ai regardées avec une sorte de curiosité détachée. Elles étaient fermes, calmes, posées sur mon sac. Comme si elles appartenaient à quelqu'un d'autre. À quelqu'un qui n'avait pas vu ce que je venais de voir.

Au rez-de-chaussée, le réceptionniste, un vieil homme à lunettes, a levé les yeux de son journal. Il m'avait vue entrer quelques minutes plus tôt, et il avait sûrement compris, à mon visage, ce qui se passait dans les étages. Il n'a rien dit. Il m'a juste adressé un petit hochement de tête, un geste discret, presque tendre.

C'était la première gentillesse de la soirée, et elle venait d'un inconnu.

Dehors, l'air froid m'a frappé le visage. Le parking de l'hôtel était minuscule, éclairé par un seul lampadaire qui grésillait. Ma voiture m'attendait dans un coin. Une berline grise, banale, que j'avais choisie exprès pour ne pas attirer l'attention. L'héritière d'un empire dans une voiture de tout le monde. J'avais trouvé ça malin, quelques heures plus tôt.

Je me suis assise au volant et j'ai refermé la portière.

Le silence de l'habitacle m'a enveloppée comme une couverture. Je n'ai pas allumé le moteur. Je suis restée là, les mains sur le volant, les yeux fixés droit devant moi.

Et j'ai pensé aux autres.

Au premier, qui m'avait demandé de lui prêter de l'argent le soir même de notre premier baiser. Au troisième, qui parlait de ma famille avant même de connaître mon prénom. Au cinquième, qui m'avait demandé en mariage au bout de six semaines, avec une insistance qui aurait dû m'alerter. Et à toutes ces amies, ces copines, ces cousines, qui avaient souri, souri, souri, tout en cherchant la meilleure manière de me demander une faveur.

Six fois, je m'étais relevée. Six fois, je m'étais dit que la prochaine serait la bonne.

La septième venait de m'ouvrir une porte d'hôtel, pieds nus.

Mon téléphone a vibré dans mon sac. Une fois. Deux fois. Dix fois. Je l'ai sorti et j'ai regardé l'écran sans le toucher : quatorze appels manqués. Joe. Joe. Caroline. Joe. Caroline. Caroline. Et des messages qui s'empilaient les uns sur les autres, dont je ne voyais que les premiers mots.

« Ella, je t'en supplie... »...« Ce n'est pas ce que... »

« Réponds-moi, s'il te plaît, je peux tout... »

J'ai éteint l'écran.

C'est à ce moment-là que je les ai vus par le pare-brise. Joe venait de sortir de l'hôtel. Il avait remis ses chaussures à la va-vite, sa chemise était mal boutonnée, et il tournait sur lui-même sous le lampadaire, les mains plaquées sur la tête, cherchant ma voiture dans le noir. Derrière lui, Caroline est apparue, un manteau jeté sur les épaules. Elle s'est arrêtée à quelques pas de lui, et je l'ai vue lui dire quelque chose.

Ils étaient trop loin pour que je les entende. Mais je n'avais pas besoin d'entendre. Je voyais leurs visages, et ce que j'y voyais ne ressemblait pas à des amoureux surpris en pleine faute.

Ils se disputaient.

Caroline parlait vite, les mains agitées, le doigt pointé vers le ciel de l'hôtel. Joe secouait la tête. Elle a prononcé une phrase, et j'ai vu Joe se figer, comme si on l'avait giflé. Il s'est tourné vers elle, il lui a répondu en baissant la voix, et elle s'est reculée d'un pas.

Je me suis demandé ce qu'elle lui avait dit. Quelle était cette phrase qui avait pu le faire taire.

Je n'ai pas eu envie de le savoir. Pas encore.

J'ai tourné la clé. Le moteur a ronronné doucement, et les phares ont balayé le parking, éclairant un instant leurs deux visages. Joe a levé la main devant ses yeux, aveuglé. Caroline a fait un pas vers moi, la bouche ouverte, comme si elle voulait me retenir par la seule force de son regard.

Je n'ai pas freiné. Je suis passée devant eux à vitesse normale, les mains posées sur le volant, sans tourner la tête. Dans le rétroviseur, leurs silhouettes ont rapetissé, puis disparu.

Je n'ai pleuré qu'au premier feu rouge.

Ça n'a pas été un sanglot bruyant. Seulement de l'eau qui coulait, toute seule, sans que je puisse l'arrêter, sur mes joues et sur mon col. Je regardais le feu passer au vert, puis au rouge, puis au vert encore, sans bouger. Derrière moi, un chauffeur a klaxonné. Je n'ai pas bougé. Il a fini par me contourner en me lançant un regard noir.

Quand j'ai pu respirer de nouveau, j'ai pris mon téléphone et j'ai appelé une seule personne.

« Mademoiselle ? » a répondu la voix grave d'Antoine, le chef de ma sécurité. Il était réveillé, il l'est toujours. Je n'ai jamais su quand cet homme dormait.

« Antoine, ouvrez-moi le portail. J'arrive dans vingt minutes. »

« Bien, Mademoiselle. Tout va bien ? »

J'ai regardé mon visage dans le rétroviseur. Mes yeux rouges. Mon rouge à lèvres intact, ridiculement parfait.

« Antoine, a dit ma voix, très calme. Cette nuit, n'ouvrez à personne d'autre. »

« À personne, Mademoiselle ? »

« À personne. Même si c'est ma famille. »

Chapitre 3 Klune

Le portail s'est ouvert avant même que j'aie klaxonné.

Antoine m'attendait sur le perron, droit comme un piquet, les mains croisées dans le dos. Il n'a pas posé de questions. Il m'a juste ouvert la portière quand j'ai arrêté la voiture, et il a regardé mon visage une seconde de trop pour que ce soit un hasard.

« Les consignes sont passées, Mademoiselle. Personne n'entrera cette nuit. »

« Merci, Antoine. »

« Mademoiselle... »

« Plus tard », ai-je dit. « Pas ce soir. »

Il a hoché la tête. Il comprend toujours quand il faut se taire. C'est pour cela que mon père l'a choisi, il y a vingt ans.

La maison était silencieuse. Immense, comme toujours. Trop de pièces, trop de couloirs, trop de lustres éteints. Quand j'étais petite, je me perdais dans les étages et je pleurais, jusqu'à ce que quelqu'un vienne me chercher. Aujourd'hui encore, il m'arrive de traverser le grand hall en me disant que cette maison a été construite pour une famille nombreuse, et que je n'en ai plus aucune.

J'ai posé mon sac sur la console de l'entrée. J'ai retiré mes talons, un pied après l'autre. J'ai levé les yeux.

Il était là.

Klune était assis au milieu du hall, à l'endroit exact où il m'attend toujours. Il ne dormait pas. Il ne dort jamais quand je ne suis pas rentrée. Ses yeux sombres étaient fixés sur moi, et sa queue a battu une fois, deux fois, doucement, sur le carrelage.

Il n'a pas bondi. Il n'a pas aboyé. Il s'est levé, il a traversé le hall d'un pas lent, et il est venu s'appuyer contre mes jambes de tout son poids, comme s'il savait.

Et c'est là que mes jambes ont lâché.

Je me suis laissée glisser contre le mur, jusqu'au sol, dans ma robe noire, au milieu du hall. Klune s'est couché contre moi. Il a posé sa tête sur mes genoux. Il a soupiré, un long soupir chaud, et il n'a pas bougé.

Il n'a rien demandé. Il ne m'a pas dit « je t'avais prévenue ». Il ne m'a pas dit « ce n'est pas si grave ». Il ne m'a pas dit « tu trouveras mieux ». Il était là. C'était tout. C'était exactement ce dont j'avais besoin.

« Klune », ai-je murmuré.

Il a levé les yeux vers moi.

« Tu avais raison. »

C'est vrai, il avait raison. Depuis le début, Klune n'avait jamais aimé Joe. Il le regardait de loin, les oreilles baissées, et quand Joe essayait de le caresser, il se raidissait. Je disais que c'était de la jalousie. Que les chiens sont comme ça avec ceux qui prennent leur place. Je riais, je m'excusais pour lui auprès de Joe, et Joe riait aussi : « Il est comme sa maîtresse, il me teste. »

Je m'étais trompée de victime. Ce n'était pas Klune qui se méfiait de Joe par jalousie. C'était Klune qui voyait ce que je refusais de voir.

Mes parents me l'ont confié le jour de ma naissance. Un tout petit chiot, qui tenait dans les deux mains de ma mère. Ils me répétaient souvent, quand j'étais enfant : « Il est à toi. Il sera toujours à toi. » Je n'avais pas compris, à l'époque, la portée de cette phrase. Je comprenais seulement qu'il était à moi, qu'il dormait au pied de mon lit, qu'il me suivait dans toutes les pièces, qu'il me léchait les larmes quand je pleurais.

J'ai grandi avec lui. Tous mes premiers chagrins, il les a reçus. La première amie qui m'a laissée tomber pour une fille plus populaire. Le premier garçon qui a ri de moi devant toute la classe. Le premier cousin, à douze ans, qui m'a demandé s'il pouvait « emprunter » ma montre, et qui ne me l'a jamais rendue.

À chaque fois, je rentrais. Et à chaque fois, Klune était là.

J'ai compris très tôt que les gens ne m'aimaient pas comme on aime une fille. Ils m'aimaient comme on aime une fortune. À treize ans, j'entendais déjà les murmures : « C'est elle, l'héritière. » À quinze ans, on me flattait pour savoir si mes parents prévoyaient de nouveaux investissements. À dix-huit ans, on me proposait des « partenariats ». À vingt-trois ans, mon premier amoureux m'a demandé de signer pour lui un prêt « juste pour dépanner ».

Et à chaque fois, quelque chose en moi se ratatinait un peu.

Klune, lui, n'a jamais rien voulu. Il ne sait pas ce que c'est, un empire. Il ne sait pas ce que valent mes comptes en banque. Il sait seulement que je suis Ella, la fille qui l'a nourri, qui lui a parlé, qui l'a gardé près d'elle chaque nuit de sa vie.

Je suis restée longtemps sur ce carrelage froid, la main dans son poil, à écouter son souffle. Il y a eu un moment où je me suis mise à rire, un rire sec, sans joie, qui m'a fait peur à moi-même.

« Sept », ai-je dit à voix haute. « Sept fois, Klune. »

Sept fois, j'avais cru. Sept fois, je m'étais trompée.

Il y a un moment, dans la vie, où l'on comprend que le problème n'est peut-être pas les autres. Mais je n'avais pas envie de regarder de ce côté-là. Pas ce soir. Ce soir, j'avais besoin d'une conclusion simple, brutale, qui me tienne debout.

Alors je me suis dit, tout bas, comme on prête serment : « Plus jamais. »

Plus jamais d'amoureux. Plus jamais de fiancé. Plus jamais de cousines à qui je dirais tout. Plus jamais cette impression stupide qu'une main tendue peut être tendue pour moi, et non pour ce que je possède.

Je me suis relevée, j'ai attrapé mon sac et je suis montée dans ma chambre, Klune sur les talons. Je me suis déshabillée sans allumer la lumière. J'ai défait mes cheveux. J'ai posé mon téléphone sur la table de nuit, face contre le bois.

Il vibrait encore. Il vibrait sans cesse, comme un insecte coincé dans une boîte.

Je me suis assise sur le lit. J'ai regardé la bague à mon doigt, la petite bague modeste. J'ai fait tourner la bague autour de mon doigt, une fois, deux fois. Je n'arrivais pas à la retirer. Pas encore. C'était comme si, en l'enlevant, j'allais admettre que tout cela était vraiment arrivé.

Klune a sauté sur le lit, ce qu'il n'est pas censé faire, et il s'est couché en travers de mes jambes. Je ne lui ai rien dit.

J'ai fini par attraper mon téléphone, par curiosité plus que par envie. Soixante-trois notifications. Je les ai fait défiler sans les lire. Joe, Joe, Caroline, ma tante, Joe, Caroline, un numéro inconnu.

Un numéro inconnu.

Je me suis arrêtée sur lui. Un seul message, envoyé il y avait vingt minutes, à vingt-et-une heures quarante.

Je l'ai ouvert.

« Je suis désolée. Je savais que ça vous ferait mal, mais il fallait que vous le voyiez de vos propres yeux. Je ne vous demande rien, je ne vous demande pas de me croire. Mais s'il vous plaît, ne signez rien et ne dites rien à personne. Ce n'est pas tout. »

C'était Esdra.

J'ai relu le message trois fois, lentement, mot après mot.

Ne signez rien.

Je n'avais aucune idée de ce qu'elle voulait dire. Je n'avais rien à signer, rien de prévu, rien d'urgent. Pourtant, quelque chose s'est serré dans ma poitrine, une alarme très ancienne, celle qu'on m'a appris à écouter depuis l'enfance.

Je me suis tournée vers Klune. Il avait relevé la tête. Ses oreilles étaient dressées et ses yeux fixaient la fenêtre, où les rideaux bougeaient à peine dans la nuit.

« Qu'est-ce qu'il y a ? » lui ai-je soufflé.

Il a grogné, tout bas, une seule fois.

Et j'ai relu les trois derniers mots du message, sans parvenir à détacher mes yeux de l'écran.

Ce n'est pas tout.

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