« Dois-je entrer la première sous les draps... ou préférez-vous que je vous aide ? » demanda Cherise Shaw d'une voix prudente. Elle se tenait devant la porte de la salle de bain, simplement enveloppée d'une serviette. C'était leur nuit de noces. L'homme assis dans un fauteuil roulant, le regard dissimulé derrière un bandeau de soie noire, était désormais son époux. Elle le voyait pour la toute première fois.
En vrai, il dépassait encore l'image qu'elle s'était faite à partir des photos : un visage harmonieux, un nez délicat, des sourcils marqués, une allure longiligne qui correspondait trait pour trait à l'idéal qu'elle avait toujours imaginé. Pourtant, cet homme était privé de la vue et de l'usage de ses jambes.
Autour de Damien Lenoir circulaient des rumeurs lourdes et persistantes. On disait qu'il portait la mort dans son sillage : ses parents avaient péri lorsqu'il avait neuf ans, sa sœur aînée quelques années plus tard. Quant à ses trois fiancées, elles n'avaient jamais survécu jusqu'au mariage. Ces histoires avaient glacé Cherise lorsqu'elle les avait entendues pour la première fois. Mais son oncle, Elvis Shaw, lui avait rappelé l'essentiel : la famille Lenoir prenait en charge les soins médicaux de Mary Dawson, sa grand-mère. Pour Mary, Cherise était prête à affronter n'importe quel destin.
Face au silence de Damien, elle pensa qu'il n'avait pas perçu sa question et la répéta doucement. Un souffle amusé, presque moqueur, rompit alors l'immobilité. L'homme porta la main à son visage et retira lentement le bandeau noir. Ses yeux, d'une froideur saisissante, se posèrent sur elle. Cherise sentit un frisson lui parcourir l'échine avant de se rappeler qu'il ne pouvait pas voir. Et pourtant, ce regard semblait d'une lucidité troublante.
« Sais-tu vraiment qui je suis ? » demanda-t-il.
Elle acquiesça sans détour. Damien fronça légèrement les sourcils. « La mort ne t'effraie donc pas ? » Son ton, plus posé, n'en était que plus oppressant. Le cœur de Cherise battait à tout rompre, mais elle se força à rester droite. « Non. Nous te sommes redevables. Tu as permis à ma grand-mère de vivre. Je respecterai mon engagement : je prendrai soin de toi et je te donnerai des enfants. » Sa voix était ferme, son expression résolue.
Il la fixa longuement avant de laisser échapper un rire sec, dénué de chaleur. « Dans ce cas... aide-moi à prendre un bain. » Après une brève hésitation, elle accepta. Elle n'avait jamais regretté sa promesse faite à Peter Lenoir, le grand-père de Damien. Assister son mari faisait partie de son rôle. « Je vais préparer l'eau. » Elle disparut dans la salle de bain.
Resté seul, Damien suivit ses mouvements du regard. Il connaissait déjà l'essentiel de son histoire : une jeune femme issue d'un village pauvre, prête à épouser un homme réputé maudit pour sauver sa grand-mère. Contrairement à ses précédentes fiancées, toutes riches et influentes à Adania, Cherise semblait n'avoir attiré l'attention de personne. Trop insignifiante... ou bien habilement dissimulée derrière une façade candide ? Cette question le hantait.
La porte s'ouvrit à nouveau. La vapeur enveloppait la pièce lorsque Cherise apparut, les cheveux assombris par l'humidité, quelques mèches collées à ses joues. La serviette mouillée épousait ses formes. « Attends un instant. » Elle s'accroupit pour tirer sa valise de sous le lit, en sortit une nuisette blanche, en retira l'étiquette et l'enfila sans gêne apparente, persuadée qu'il ne voyait rien. Aux yeux de Damien, ce geste innocent prenait une tout autre dimension. Testait-elle sa cécité ?
Une fois prête, elle revint vers lui et l'aida à se diriger vers la salle de bain. Elle commença à défaire sa chemise, méthodique, concentrée, sans la moindre trace de trouble dans le regard. Elle agissait comme si elle accomplissait une tâche nécessaire. Lorsqu'il ne resta plus que le strict nécessaire, sa main s'arrêta, hésitante. « Tu peux... te laver ainsi ? »
Un éclat ironique traversa le regard de Damien. « Ce ne sera pas très efficace. » Elle se mordit la lèvre, puis acquiesça et se détourna légèrement avant de tendre la main. Il tressaillit, surpris par son naturel désarmant. Aucune gêne, aucun calcul apparent. Était-elle réellement si naïve ?
Elle l'aida à entrer dans la baignoire avec précaution. Malgré ses efforts pour rester impassible, ses joues rosirent. Elle inspira profondément et demanda : « Tu supportes bien la douleur ? » Il répondit par un simple murmure. Elle chercha un gant, revint, puis entreprit de lui laver le dos sans attendre d'autorisation. « Dis-moi si ça te fait mal. Je ferai attention. »
Damien resta silencieux. Les gestes de Cherise étaient appliqués, patients. Depuis des années, elle s'occupait de sa grand-mère malade, et elle reproduisait les mêmes soins attentifs. Bientôt, une fine sueur perla sur son front. Damien observa cette dévotion avec un trouble grandissant. Avait-il mal jugé cette jeune femme ?
Lorsqu'elle arriva à une zone plus intime, Cherise détourna les yeux, rougissante. « Je... je dois aussi laver ici ? » demanda-t-elle à voix basse. Il soutint son regard, impénétrable. « Qu'en dis-tu ? » Après un court silence, elle hocha la tête et s'exécuta. Mais au moment où elle avançait la main, il lui saisit brusquement le poignet. La tension se fit immédiate.
Surprise, elle leva les yeux, sincèrement déconcertée. « Je ne peux pas continuer si tu me tiens ainsi... » Le regard de Damien se durcit, glacé. « Éloigne-toi. »